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L’HÉRITAGE AMBIGU : Léopold S. Senghor & William J. F. Syad
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Ethiopiques numéro spécial.
Littérature, philosophie et art
10e anniversaire. Senghor, d’hier à demain

Auteur : William SOUNY [1]

Né à Djibouti, nationaliste somalien, fonctionnaire international de l’UNESCO, cosmopolite et polyglotte, le poète somali William J. F. Syad (1930-1993) développe à partir des années 1950 une œuvre tout à fait singulière dans le champ des littératures de la Corne de l’Afrique.

Éléments de contexte

C’est à Paris, dans les années 1950, tandis qu’il suit une formation de journaliste au sein de la RTOM, puis à la SORAFOM / OCORA [2], que Syad se lie d’une affection toute filiale et littéraire à Léopold S. Senghor, par l’entremise d’un neveu de ce dernier, le comédien et metteur en scène Maurice Sonar Senghor. Il n’est pas inutile de rappeler que l’épouse de Syad est alors secrétaire de Pierre Schaeffer à la Direction des programmes de la RTOM, aux côtés de Madame Jacqueline Sorel, elle-même proche de Senghor [3] ainsi que de l’une des commentatrices les plus acquises aux paradigmes de la négritude, Lilyan Kesteloot. Lectures Sans détailler dans le cadre de cette étude le rapport de Syad et de son œuvre à la théorie senghorienne de la négritude, il est néanmoins nécessaire d’en souligner d’emblée les mouvements d’allégeance normative autant que les effets de renégociations imaginaires et discursives [4]. Cela dit, le propos reste plus modestement d’interroger ici la construction littéraire d’un dialogue d’auteurs, les modalités rhétoriques de leur échange symbolique, la mise en scène – sur le mode électif de la reconnaissance – d’un même et unique régime d’identité. À cet égard, deux pièces emblématiques sont exploitées, dans leur chronologie :

1959. Senghor préface Khamsine, recueil inaugural de Syad publié à Paris par Présence Africaine.
1961. En date du 3 avril, Syad compose un « Hommage à Léopold Sédar Senghor », de trois feuillets dactylographiés, à ce jour inédits.

Père & Fils ?

Lorsque Senghor accueille, sinon recueille William Syad, il est déjà député de la IVe République, puis secrétaire d’État dans le gouvernement d’Edgar Faure (1955-1956). Il devient son « tuteur » (1992), en quelque sorte un double compensatoire du père, Joseph Farah, décédé en 1938. Il passe surtout pour son « maître », tel que le poète somali le réitère par trois fois dans les recueils Cantiques (1976 : 41 & 54) puis Naufragés du destin (1978 : 30). Par ailleurs, Syad insiste non sans humour sur les liens historiques qui unissent Sénégalais et Somalis dans le Paris de l’époque :

Les Sénégalais ont un faible pour les Somalis. Ils les jugent solides quoique minces [sic]. Ils ont une histoire commune du fait de la rencontre des bataillons sénégalais et somalis lors des conflits mondiaux du siècle (1992).

La figure de Senghor reste donc pour partie fondatrice et vectrice de l’œuvre et des représentations développées par l’auteur durant plus de trente ans. De ce fait, tout l’enjeu intellectuel et littéraire du discours de Syad résidera dans le fait d’assumer ou de renégocier avec plus ou moins de fidélité sa relation de filiation symbolique avec Senghor. À la suite de la double publication de Cantiques et Harmoniques en 1976 aux Nouvelles Éditions Africaines à Dakar, Issaka Salia écrit en effet dans la revue Éthiopiques :

Après Khamsine, Syad observe un silence d’environ dix sept ans. À cause de la préface que L. S. Senghor a consacrée à ce premier recueil et à cause des critiques européens qui avaient fait un rapprochement malveillant entre ses relations avec Senghor et la parution du recueil, il avait eu les ailes brisées (1977).

Jacques Nantet peut ainsi rappeler en juillet 1978 dans La Revue des Deux Mondes que Senghor « couvre de son autorité » le poète somali (1978 : 50).

Don / contre-don

La préface généreuse que Senghor consacre à Khamsine dès 1959 fonctionne sur le mode du don. Elle associe d’emblée la poétique du jeune Syad à la fiction pountite [5] de « la terre du nard et de l’encens ». Elle offre de surcroît à ses fragments le sensualisme d’une fragrance symbolique : celle des « orchidées parfumées » (K : 8). Dans sa préface mimétique à Naufragés du destin, Issaka Salia reconduit d’ailleurs le cadre imaginaire posé initialement comme un patron rhétorique par le poète-président Senghor. L’écriture de Syad, « à la saveur envoûtante de poésie », y « flotte dans les cieux de la Somalie » (1978 : 9-10). Et René Longenga Jamba de citer in extenso Issaka Salia dans sa « préface » à Symphoniques en 1991.
Avec l’Hommage à Senghor qu’il compose en 1961, « à l’occasion de l’Anniversaire de l’Indépendance du Sénégal », Syad rend en quelque sorte le bouquet d’éloges dont Senghor l’avait gratifié deux ans auparavant. Terme à terme, le poète somali se livre au cérémonial protocolaire du contre-don par une offrande lyrique à la manière de Tagore [6] : celle d’un « bocal d’encens / du pays du nard », allégorie du poème. Un rapport spéculaire s’établit, qui unit le disciple et son maître dans leur commune négritude. Un écart semble s’abolir entre l’émetteur somali et son destinataire d’autorité, en correspondance avec la théorie poétique de Senghor : la poésie, comme la littérature orale dans son ensemble, socialement fonctionnelles, sont saisies comme l’image même de leur réception organique. Par le jeu implicite d’une rime-allitérative, le Somali de la préface de 1959 est le Sérère dont il produit désormais l’Hommage :


Salut
Au frère bien-aimé
Gardien des traditions
Champion de la Négritude
Et du NÉGRO-AFRICANISME
[…]
Salut à toi
Premier citoyen
Du Sénégal
Salut à toi
Chantre et guerrier
De cette Afrique Nouvelle
Salut à toi
Ô ! Serrere [sic]
Qui tient les rênes
Fier de ce peuple
Et dynamique
[…]
Salut ô ! Serrere
Chantre
Dont la voix
Berçait la négritude
Aux temps obscurs
[…]
Premier des mânes politiques
Toi qui ne refuses les débats
Ni les dialogues
[…]
Dont le nom brille déjà
Au firmament des illustres fils _ Du Continent Africain
.

Dithyrambique, Syad crédite ici Senghor d’une antériorité originaire dans l’ordre de l’histoire, du langage, des savoirs et de la théorie. Doté d’un pouvoir de nomination [7], calque à front renversé des sémiologies impériales, Senghor passe pour la figure active d’une légende héroïque. Épique, il chevauche avec une mâle autorité le pur-sang de l’État-Nation. On notera le rythme produit par les variations tautologiques sur le thème de l’africanité.
Presque cultuelle, la référence antique aux « mânes » auréole le poète-président d’une bienveillance exemplaire envers le champ politique… Une énonciation emphatique, que structure l’apostrophe anaphorique de « Salut à toi », indique néanmoins un renversement de la figure de Père en celle de « frère » (motivé sans doute par les rapports d’intimité et d’affection que les deux hommes entretiennent depuis les années 1950) et de « fils ».
Enfin, Senghor est envisagé comme une allégorie axiologique de la négritude. Ce qu’indique le terme de « chantre » [8], dans le sens où il serait parlé par sa négritude, inspiré par une émotion ontologiquement nègre, à l’origine de tout procès de signification, « soumis, tyranniquement, à la musique intérieure et d’abord au rythme » [9].

Du « nègre marginal »

« Nègre marginal » est la signature d’un marbre éditorial dans lequel Senghor grave définitivement la figure naissante du jeune poète, dès la préface qu’il lui consacre en 1959, et où il s’attache à décerner par le menu un certificat d’authenticité nègre à son disciple, caution préméditée d’un syllogisme par lequel Senghor reconduit le paradigme d’une poésie nègre. Selon trois énoncés, dont l’articulation arbitraire interdit de fait à Syad toute extériorité vis-à-vis de la théorie même de son tuteur :


Syad est un « nègre d’Orient ».
Syad « n’est pas un amuseur. C’est un poète ».
Donc, « ses poèmes sont les fleurs naturelles d’une terre de poésie
.

Si, en 1995, le critique somalien Ali J. Ahmed évoque encore non sans ironie le « nègre marginal » Syad (1995 : 141), force est de constater que cette appellation contrôlée n’en suscite pas moins chez celui qui en fut l’objet malgré lui un réflexe d’identification lyrique, comme en atteste l’Hommage à Senghor de 1961 :

Salut à toi
qui donna le premier
le vocable
de NÈGRE MARGINAL
à notre race…
Salut
de tes frères qui viennent
de l’Est
comme les Mages de l’Histoire
qui t’apportent
dans un bocal d’encens
du pays du nard
les bénédictions
ancestrales
de notre Afrique mère
.


Outre la primauté productive du Verbe et du Nom attribuée au chantre de la négritude, la référence biblique aux « frères qui viennent / de l’Est / comme les Mages de l’Histoire » répond au portrait fantasmé que Senghor ébauche de Syad en « nègre d’Orient » (1959 : 7). En effet, l’Évangile de Matthieu (II : 11) raconte que les Mages, venus d’Orient à la rencontre de Jésus, « lui offrirent des présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe ». Catholique, Senghor est ici gratifié par analogie du statut symbolique de divin enfant de l’Afrique. L’adoration rhétorique de son mage vaut quant à elle pour effectuation imaginaire de leur identité. De plus, Syad déclare avoir entendu pour la première fois évoquer la figure anthropologique du « nègre marginal » au cours d’une leçon donnée par Senghor dans le cadre de la chaire de langues et civilisation négro-africaines qu’il occupe depuis 1944 à l’École nationale de la France d’outre-mer. Le disciple somali, bien décidé dans sa jeunesse étudiante à obtenir « un diplôme de couchito-sémite » (1992), s’autoréalise ainsi dans cette construction éditoriale, qu’il développera dans l’écriture au long cours d’un recueil comme Belle Fille d’Éthiopie (1991). Dès 1976, dans la séquence éthiopienne de Cantiques, Syad précise : « Cette terminologie, le Maître [Senghor] l’a employée à bon escient pour ne pas utiliser le terme qui aurait pu convenir d’Éthiopien » (C : 41). Néanmoins, la catégorie reste anthropologiquement poreuse et flexible. Senghor écrit : « Les ‘Éthiopiens’, c’est-à-dire les actuels Éthiopiens du Nord, les Somaliens, les Nubiens et les Peuls, sont des ‘Nègres Marginaux’ » (2006). De surcroît, il s’agit de légitimer une poétique, comme ensemble des « modalités d’une seule et unique poésie nègre authentique, substantialiste dans le style de la négritude » (Nkashama, 1992 : 75). Ainsi, dans Épitomé (1962) du Congolais Tchicaya U Tam’si, Senghor décèle inexorablement la marque exemplaire d’un style : celui des « nègres marginaux de l’Afrique centrale et australe […] plus près des sources… » (in Nkashama, 1992 : 75). Performative, cette marginalité finit par désigner une totalité, indexée au paradigme senghorien de la négritude. En 1976, dans un poème de Cantiques, Syad interpelle en ce sens une « Diane des races marginales de la Province du Kilimandjaro, ces hauts plateaux de la Tanzanie » (154).

Perspective

Appellation surcodée, « Nègre marginal » témoigne assez du rapport de parrainage à la fois monitoral et spéculaire que Senghor entretient avec Syad. Dans ce cadre, la préface de 1959 et l’Hommage de 1961 sont les envois et répons symboliquement connotés d’une épistolarité plus intime.
Certes, Lilyan Kesteloot a pu arguer du fait que la poésie africaine des années 1970 se dégageait encore mal de l’influence tutélaire de Senghor (1992 : 420). Mais l’apparent complexe identificatoire que ne manque pas de susciter l’omniscience magistrale du poète-président chez ses initiés littéraires ne destine pas pour autant l’œuvre de Syad à ne passer que pour le fragment organique d’un immense intratexte nègre, dont Senghor lui-même resterait l’épicentre narratif. Par ailleurs, la passion politique et littéraire du poète somali pour un panafricanisme de combat l’éloigne de fait d’une négritude peu à peu instituée en académisme d’État dans l’Afrique des indépendances de la décennie 1960.
Si l’aura intégratrice de Senghor semble toujours déterminer dans l’œuvre de Syad les performances rhétoriques de puissants effets de filiation, elle ne peut pourtant pas en neutraliser les tendances, sinon dissidentes, du moins obliques à de multiples bifurcations imaginaires et philosophiques, sous la forme dilettante d’un irréductible cabotage intellectuel.
En ce sens, la scène (post)senghorienne trouve peut-être avec William J. F. Syad une des figures singulières de sa postérité paradoxale. De son héritage, ambigu comme une aventure…

BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE

KESTELOOT, Lilyan., Anthologie négro-africaine, Paris, Edicef, 1992.
NANTET, J., « Léopold Sédar Senghor », in La Revue des deux mondes, Paris, 1978 [VII].
NKASHAMA, Pius N., Négritude et poétique, Paris, L’Harmattan, 1992.
SALIA, I., « William Syad, poète somali », in Éthiopiques, 9, Dakar, 1977.
SENGHOR, L. S., Œuvre poétique, Paris, Seuil, 1990.
- « Négritude et civilisations méditerranéennes », Éthiopiques, [numéro en hommage posthume au centenaire de la naissance de Senghor, 2006].
SYAD, WJF, Khamsine, Paris, Présence Africaine, préface de L. S. Senghor, 1959.
- « Hommage à Léopold Sédar Senghor », inédit, 1961 [3-IV].
- « La Somalie à l’heure de la vérité », in Présence Africaine, « La Somalie Indépendante », Paris, 1961, 74-97.
- Cantiques, Dakar, N. E. A, 1976.
- Harmoniques, Dakar, N. E. A., 1976.
- Naufragés du destin, Paris, Présence Africaine, 1978.
- Symphoniques, Djibouti, inédit, 1991.
- Belle Fille d’Éthiopie, Djibouti, inédit, 1991.
- « William Syad : la formation d’homme », Transatlantique, Djibouti, Radio Télédiffusion de Djibouti, [entretiens], 1992.


[1] La Réunion.

[2] SO.RA.FOM pour Société de Radio de la France d’Outre-mer, qui devient au moment des indépendances de 1960 l’O.CO.RA, Office de Coopération Radiophonique.

[3] Jacqueline SOREL est l’auteure avec Lilyan KESTELOOT d’un CD-ROM sur Senghor (2000). Elle a publié en 1995 Léopold Sédar Senghor. L’émotion et la raison.

[4] Posture d’appartenance somme toute singulière, étudiée à partir du second hommage à Senghor que SYAD produit en 1976 avec « Hymne à la négritude » (in Hommage à Léopold Sédar Senghor, Paris, Présence Africaine : 73-76). Cf. WS, 2011, William J. F. Syad, un poète de la Corne de l’Afrique, L’Harmattan [à paraître].

[5] Les opérateurs culturels du nationalisme somalien des années 1960-1970 associent le territoire national de la Somalie à l’antique pays de Punt des mythologies pharaoniques. Une antériorité de choix dont SYAD est l’un des plus actifs narrateurs avec « La Somalie à l’heure de la vérité », article publié en 1961 dans le dossier que la revue Présence Africaine consacre à « La Somalie Indépendante » (1961 : 74-97).

[6] SENGHOR reconnait dans Khamsine « l’accent des poèmes de Tagore » (1959 : 7).

[7] Dans « L’Absente », Senghor écrit : « Donc, je nommerai les choses futiles qui fleuriront de ma nomination » (Éthiopiques, in Œuvre poétique, 1990 : 114). De même, dans la Postface à Éthiopiques : « Le message, l’image […] est dans la simple nomination des choses » (158).

[8] Le terme est repris dans Cantiques (1976 : 41) et Naufragés du destin (1978 : 30).

[9] Cf. Postface à Éthiopiques, in Œuvre poétique, 1990 : 161.




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