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LA NEGRITUDE DE LA CREOLITE : DE LA FILIATION DE L’ETRE CREOLE
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Ethiopiques numéro spécial.
Littérature, philosophie et art
10e anniversaire. Senghor, d’hier à demain

Auteur : Hanétha VETE-CONGOLO [1]

Essentiellement démontrée dans des textes poétiques, l’idée de Négritude, qui certifie la validité du nègre, est élaborée dans les années trente du vingtième siècle par « Non pas [des] fondateurs, mais [les] premiers défenseurs de la Négritude en France, […] » [2] le Martiniquais Aimé Césaire, le Martinico-guyanais Léon Gontran Damas et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Ce dernier s’emploie à insister sur le métissage, une symbiose harmonieuse entre races et cultures différentes. En 1950 donc, il intitule l’un de ses discours, « De la liberté de l’âme ou éloge du métissage ». Appelés les Créolistes, les concepteurs martiniquais de la Créolité, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant ont, près de cinquante ans après, exposé leur conception dans un manifeste, Eloge de la Créolité pour dire et « Comprendre ce qu’est l’Antillais. Percevoir ce que signifie cette civilisation caribéenne encore balbutiante et immobile » [3]. Les deux réflexions de type phénoménologique contiennent celle du métissage, c’est-à-dire du mélange de plusieurs entités disparates, comme donnée essentielle de l’identité. Pour Senghor, « L’Afrique a toujours cru à la vertu de la symbiose, et elle l’a réalisée » [4]. Cependant, dans une allocution prononcée lors d’un colloque sur le métissage en 1980, il signalera les Amériques comme l’un des « […] exemples les plus typiques du métissage mondial » [5]. Quoique les Créolistes reconnaissent l’influence de la Négritude césairienne sur leur pensée : « C’est la Négritude césairienne qui nous a ouvert le passage vers l’ici de l’Antillanité désormais postulable […] » [6], ils ont exprimé un vif désir nette de démarcation avec la Négritude senghorienne. Raphaël Confiant soutient que :

La « pensée de Senghor » n’a eu aucune part dans l’élaboration du concept de Créolité pour la raison, qu’à la suite de Glissant, nous rejetons absolument le terme « métissage » trop lié au biologique. Certains esprits malveillants ont cru voir dans la Créolité une sorte de mulâtrisme new-look, une valorisation du mélange racial. Or, ce n’est pas du tout le cas ! Ce qui nous intéresse, c’est le mélange des langues, des identités, des religions, des cultures, etc. Donc quand Senghor déclare que son nom vient du portugais « senhor » et qu’il a probablement « une goutte de sang portugais dans les veines », ça nous révulse. La Créolité se fiche des chromosomes, des groupes sanguins, etc. C’est pourquoi la Créolité se méfie aussi de la théorie sud-américaine du « mestizaje » qui, sans le dire, vise à dissoudre l’élément amérindien et noir dans l’élément blanc. En fait, nous ne sommes ni dans le « métissage senghorien/le mestizaje sud-américain » ni dans la « one drop theory » des Etasuniens pour lesquels une seule goutte de sang suffit à classifier quelqu’un [7].

Senghor pose que le véritable problème de la colonisation « est celui de l’Homme » [8] et que celui du dernier « est celui de la Culture » [9]. Ainsi, il postule une Civilisation idéale pour corriger les égarements absolutistes et ségrégationnistes ayant dominé le monde jusque là. Elle aurait comme paradigme premier le métissage qui devrait être, selon Senghor, la mesure des phénomènes du troisième millénaire : « La civilisation idéale serait comme ces corps quasi divins, surgis de la main et de l’esprit d’un grand sculpteur, qui réunissent les beautés réconciliées de toutes les races. Elle ne saurait être que métisse […] » [10]. Quand bien même les Créolistes se dissocieraient de la notion senghorienne de métissage car trop axée selon eux sur la raison biologique, il demeure que, d’une part, elle se fonde fortement sur la composante culturelle et sur la symbiose dialogique entre toutes les civilisations particulières. D’autre part, entre les deux visions, de saisissantes similitudes d’ordre phénoménologique et conceptuel existent. Ainsi, quoique les Créolistes favorisent plus l’idée de l’être créole et que Léopold Sédar Senghor celle de l’être métis, et que selon l’entendement des Créolistes, entre « créole » et « métis » réside une divergence de sens philosophique, il faut reconnaître que la Négritude, par l’intermédiaire de Senghor principalement et sur le plan des idées ontologiques, est le précurseur de la pensée du métissage et que cette dernière y tient une place fondamentale. Ainsi, c’est Senghor qui démontre la véracité de l’appréciation qu’Aimé Césaire formulait sur la Créolité lors de son introduction dans le monde intellectuel martiniquais à la fin des années quatre-vingts : « Je leur apporte un monde : l’Afrique. Ils m’apportent un monde : la Caraïbe. Vous trouvez que ce sont les mêmes proportions ? La créolité, fort bien, mais ce n’est qu’un département de la Négritude ». L’appréciation qu’émet Césaire sur la Créolité dénote une complémentarité entre Négritude et Créolité dans le sens où le second concept serait contenu dans le premier qu’il prolongerait.
Non seulement la Négritude comprend l’idée du métissage, mais en plus elle ne s’en présente pas comme antithétique. Senghor célèbre la part nègre et promeut une Négritude « comme enracinement et ouverture » déclinant une « théorie du métissage culturel » [11]. A ce titre, Marie-Madeleine Marquet met en avant la systématique présence du métissage dans l’œuvre poétique de Senghor dans Le métissage dans la poésie de Léopold Sédar Senghor.
Senghor exhorte au métissage systématique entre différences pour construire un « nouvel humanisme plus humain » qu’il nomme la Civilisation de l’Universel et qui dépasse le principe simple et faussé de la Civilisation universelle. D’une part, celle-ci favoriserait le dialogue entre les cultures de même que la prise en compte et la reconnaissance de toutes les civilisations et leur inclusion dans l’humanité. D’autre part, elle permettrait le mélange symbiotique entre cultures. Dans l’Allocution à sa Réception par l’UNESCO du 20 avril 1961 il souligne que :

Les relations internationales s’intensifient […] Chaque année, c’est un échange plus intense de personnes, de faits scientifiques et de techniques, de livres et de machines, de coutumes et de costumes, d’idées. Ces échanges provoquent des emprunts. Ainsi se crée, peu à peu, une civilisation universelle. Prenons garde à ce que sera cette civilisation. Nous ne pouvons, sans trahir l’Homme et même la Civilisation, accepter n’importe quelle civilisation sous le prétexte qu’elle serait universelle. Véritablement, la seule civilisation digne de ce nom, et d’être vécue, la seule digne de ces temps de « totalisation » et de « socialisation » en même temps, c’est la Civilisation de l’Universel. […] La Civilisation de l’Universel […] serait l’œuvre commune de tous les peuples, races et continents : de toutes les civilisations particulières. […] La Civilisation du Futur, pour être l’expression de l’Homme nouveau, de l’Homme intégral, devra être celle de l’Universel. Elle sera non pas une accumulation de faits hétéroclites, mais la symbiose de toutes les valeurs, de toutes les civilisations particulières, qui, seule, pourra créer un ordre nouveau à la mesure de l’Homme nouveau. […] Je ne crains pas de le proclamer, si une seule race, une seule civilisation particulière manquait au rendez-vous, alors, […] il y aurait certes une civilisation universelle, imposée par la force, il n’y aurait pas de Civilisation de l’Universel [12].


La Créolité présente des particularités complexes inexistantes dans la conception senghorienne du métissage. Cela dit, toutes proportions gardées puisque, en soi, les deux pensées ne devraient faire l’objet de confusion simple, la Créolité qui reconnaît la Négritude comme un « phénomène multidimensionnel » [13], semble illustrer la notion de Civilisation de l’Universel prônée par Senghor. En ce qu’elle en appelle à l’interpénétration culturelle donnant naissance à un nouveau type d’Homme, le Créole, la Créolité semble figurer le nouvel humanisme demandé par Senghor d’autant plus que ce dernier associe naturellement antillanité et métissage : « Les fondateurs du mouvement – un Césaire, un Damas, un Niger, un Price Mars répondraient qu’ils sont antillais et, par définition, des Métis » [14]. Il faut insister sur le fait que tel que proposé par les Créolistes, le Créole semble être le membre représentatif de la civilisation idéale de Senghor. La Créolité semble offrir une spécification, un prolongement et une amplification d’un des aspects introduit, mais non profusément développé, par la Négritude. Il convient par conséquent de procéder à l’examen des saisissantes convergences idéelles entre la pensée de la Négritude métisse de Senghor et celle de la Créolité des Créolistes. Insistons sur des paradigmes idéels communs tels que le métissage, la contre-action, la notion de Homme nouveau, l’oralité, remise en cause de la vision occidentale de l’universalité, la vision intérieure, la littérature, l’oralité et la politique.
Des trois concepteurs de la pensée de la Négritude, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor est celui qui, dans ses discours publics, tente le plus de proposer une explicitation théorique de la Négritude. Selon lui donc, concernant le nègre et son identité,

[…] le mot [Négritude] a un double sens : subjectif et objectif, particulier et universel, actuel et éternel […]. En un sens, la Négritude, c’est, essentiellement, un refus et un engagement, une négation et le dépassement de la négation dans la synthèse, mieux : dans la symbiose. […] Objectivement, comme civilisation, la Négritude c’est l’ensemble des valeurs non seulement des peuples de l’Afrique noire, mais encore des minorités noires d’Amérique, voire de celle d’Asie et d’Océanie. […] Subjectivement, la Négritude, c’est « l’acceptation de ce fait » de civilisation et sa projection, en prospective, dans l’histoire à continuer, dans la civilisation nègre à faire renaître et accomplir [15]. […] Subjectivement, « C’est « la manière concrète, pour chaque Nègre et pour chaque peuple noir, de vivre en Nègre », en réagissant à son environnement matériel et psychologique, naturel et social » [16] […] La philosophie négro-africaine, […] est une ontologie ; une science de l’être. […] cette ontologie se réfère à l’Homme » [17]. […] La Négritude, c’est donc la personnalité collective négro-africaine. […] c’est, […] l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir, telles qu’elles s’expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des Noirs. […] c’est là une réalité : un nœud de réalités [18].

Quoique non définie strictement, une « identité créole » est énoncée pour le Martiniquais : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. Cela sera […] une attitude intérieure, mieux : une vigilance, ou mieux encore, une sorte d’enveloppe mentale au mitan de laquelle se bâtira notre monde en pleine conscience du monde. Ces paroles […] branchent au témoignage » [19]. La conjonction privative « ni » n’interdit pas la conjugaison symbiotique de diversités à laquelle fait allusion cette assertion. Elle suggère plutôt la conjonction copulative et additive, « et » :

La Créolité est l’agrégat interactionnel ou transactionnel des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantins, que le joug de l’Histoire a réunis sur le même sol. […] Nous sommes, tout à la fois, l’Europe, l’Afrique, nourris d’apports asiatiques, levantins, indiens, et nous relevons aussi des survivances de l’Amérique précolombienne [20].

D’abord, contenant un discours contestataire et rectificateur, Négritude et Créolité sont des contre-actions à double coordonnées et répondent au même stimulus historique et idéologique. Les victimes nègres, africaines et caribéennes, de la colonisation et de l’esclavage ont, pendant les siècles coloniaux, vécu une angoissante dépression ontologique et existentielle les ayant menés au vingtième siècle à réagir intellectuellement contre la perception moniste et raciste que colonisateurs et esclavagistes avaient d’eux. Pour contredire et rectifier la perception coloniale, furent proposées, parmi d’autres, les aperceptions ontologiques leibniziennes de Négritude et de Créolité. Senghor explique : « On nous traitait en sujets ou en citoyens de seconde zone ; […] on niait d’une part que nous eussions une civilisation […] on nous déniait, d’autre part, le droit de reconnaitre cette différence, de la cultiver, et de réclamer, pour elle, une égalité, non pas identique, mais complémentaire » [21]. Ce séparatisme et racisme coloniaux provoquent auprès des colonisés une aliénation psychologique que Frantz Fanon explique dans Peau noire masques blancs et qui se traduit par le reniement de leurs qualités congéniales et l’adoption des valeurs extrinsèques Occidentales blanches. L’absolutisme européen a imposé une vision d’un faux universel dont Négritude et Créolité sont les antithèses. Ainsi, les Créolistes disent : « Notre imaginaire fut oublié, […]. Notre richesse bilingue refusée […] Certaines de nos traditions disparurent […] dans le refus du fondement même de notre être […]. [Etre en créolité] nous évitera aussi un retour à l’ordre totalitaire de l’ancien monde, rigidifié par la tentation de l’Un et du définitif » [22].
Dans un discours adressé aux Antillais en 1976, Senghor souligne l’importance de la Négritude dans le processus menant à la construction d’une Civilisation de l’Universel. Il exhorte par conséquent à l’édification d’un nouvel humanisme se dégageant de l’ancien ordre sophiste et atrophiant pour l’Homme. La Civilisation de l’Universel ainsi place résolument l’Homme dans la modernité ouverte. Les aspirations de Senghor pour l’homme futur au moment où il s’exprime sont de l’ordre de ce que nous pouvons appeler la vision-protension :

[…] dans la Civilisation de l’Universel […] la Négritude constituera, constitue déjà, […] un ensemble d’apports essentiels. Elle ne disparaitra donc pas ; elle jouera, de nouveau, son rôle, essentiel, dans l’édification d’un nouvel humanisme plus humain, parce qu’il aura enfin réuni dans leur totalité les apports de tous les continents, de toutes les races, de toutes les nations [23].

Rétablir la propension générative de l’humanité et permettre l’expression de toutes les humanités en un renouvellement de l’Homme qui la constitue est une vision commune des deux idées. Pour cela, la part nègre est active et conciliatrice puisque Senghor conclut que « le service nègre aura été de contribuer, avec d’autres peuples, à refaire l’unité de l’Homme et du Monde […] » [24]. Dès 1950, Léopold Sédar Senghor recommandait au colonisé de s’inscrire dans la « mission d’humanité » et de faire les choix devant mener à l’apparition de l’Homme nouveau réconciliateur et conciliateur de différences :

Notre vocation de colonisés est de surmonter les contradictions de la conjoncture, l’antinomie artificiellement dressée entre l’Afrique et l’Europe, notre hérédité et notre éducation. C’est de la greffe de celle-ci sur celle-là que doit naître notre liberté. Saveur du fruit de la greffe, qui n’est pas la somme des éléments composants. Supériorité parce que liberté, du Métis, qui choisit, où il veut, ce qu’il veut pour faire, des éléments réconciliés, une œuvre exquise et forte [25].

Il insiste sur le fait que le rôle des éducateurs est « […] de former des esprits lucides, qui sachent choisir, parmi les éléments des civilisations en présence, ceux qui se complètent harmonieusement. […] Il faut au métis culturel, comme au métis biologique, une rare force de caractère, qui lui permette de dominer et de concilier ses fécondes contradictions » [26]. De même, « Les Blancs comme les Noirs d’Afrique sont, aux yeux du savant, de l’anthropologue, des métis. Ce qui est important, du point de vue de l’Africanité, c’est qu’à ce métissage du dedans, intra-racial, se superpose un métissage du dehors, inter-racial » [27]. Pour appuyer sa conviction, en 1975, Senghor intitulera l’un de ses discours, « Chacun doit être métis à sa façon [28] » et le confirmera en 1980 [29].
Cependant, être en créolité n’est pas le résultat simple d’une hétéroplastie mécanique et planifiée. Telle que pensée par les Créolistes, la Créolité échappe à toute règle préconçue autant qu’à tout résultat prévisible. Il ne s’agit pas non plus du résultat d’un travail conscient coordonné par un projet préalablement pensé. C’est plutôt l’aboutissement d’une évolution naturelle et complexe soit, une résultante se manifestant à l’univers en dépit de tout. Le principe de l’identité créole est la complexité [30] saisissable par la pensée également complexe. Ainsi, le Créole ne choisit pas, il est tel ou ne l’est pas. La conception taxinomique de Senghor énonce une hiérarchie assertive. Cela dit, elle souligne l’importance d’un métissage interracial qui sous- tend une interaction interculturelle systémique promue par la Créolité. Le Créole, qui pour les Créolistes est non pas une vision à venir mais un phénomène établi, est sans doute cet Homme nouveau et intégral au centre de la Civilisation de l’Universel qui consacre le rapport dialogique et inclusif entre toutes les races, tous les continents, toutes les nations et toutes les cultures. La Civilisation de l’Universel procède d’un travail harmonieux de toutes les composantes humaines et conséquemment elle est « l’œuvre commune de toutes les races, de toutes les civilisations différentes » [31]. Ne souffrant la révocation d’aucune des humanités du monde, promouvant la diversité donc, la Civilisation de l’Universel senghorienne préfigure aussi l’esprit du Tout-Monde du penseur martiniquais Edouard Glissant [32] de qui les Créolistes s’inspirent directement. L’insistance de Senghor sur l’utilisation de la préposition « de » dont la valeur sémantique est rattachée au terme « universel » qui comporte une première lettre majusculée, renseigne sur la proximité de signification entre Civilisation de l’Universel et Diversalité. Ce dernier terme se démarque de l’universalité et magnifie le divers. Il fait référence à un ensemble de valeurs pour le monde tenant compte de toutes les différences qui le composent sans hiérarchisation ni distinction raciale ou culturelle. Comme Senghor, les Créolistes réfutent l’unicité de l’universalité à laquelle il préfère le diversel : « La Créolité est une annihilation de la fausse universalité, du monolinguisme et de la pureté. Se trouve en créolité ce qui s’harmonise au Divers […] » [33]. La Diversalité est le naturel du monde dans son irréductible multiformité : « Et si nous recommandons à nos créateurs cette exploration de nos particularités c’est parce qu’elle ramène au naturel du monde, hors du Même et de l’Un, et qu’elle oppose à l’Universalité, la chance du monde diffracté mais recomposé, l’harmonisation consciente des diversités préservées : la DIVERSALITE » [34].
La vision intérieure et la conscience active de l’existence et de la validité de cette intériorité gouvernent à l’appréhension des deux concepts identitaires. En 1959, Senghor dénonce ainsi l’in-conscience de la plupart des chefs d’Etats africains et « […] leur mépris des valeurs culturelles négro-africaines. [qui leur fait importer] telles quelles, les institutions politiques et sociales de l’Europe, voire les institutions culturelles » [35]. Cela dit, pour Senghor, déjà établie, la vision intérieure devrait mener instinctuellement vers l’Autre tandis que pour les Créolistes, elle doit d’abord être désencombrée de l’aliénation, ensuite être mise en lumière par une « plongée salutaire » dans l’entité culturelle de la Martinique déprise [36], et enfin être authentifiée. D’ailleurs, Senghor se déclare métis, nègre-gréco-latin [37] et son métissage, produit de l’atavisme et de l’acquis à la fois, implique un effort d’ouverture vers l’extranéité :


Telle est ma situation, notre situation, qui nous oblige à ne rien renier de notre histoire, à tout concilier : à greffer le rameau latin sur le sauvageon africain. C’est qu’à cette seule condition, nous serons nous-mêmes, produits de l’éducation et de l’hérédité […]. Les peuples n’accompliront leur mission d’humanité que par le dépassement de leurs déterminations matérielles, qu’en s’enrichissant des valeurs d’abord étrangères à leur terroir [38].

La prémisse du métissage de Senghor s’ancre dans le fait que le colonisé a et se reconnaît une identité spécifique et qu’il devrait consentir à y greffer par bouture des propriétés extrinsèques appartenant à une autre identité ou culture. Cependant, pour le peuple martiniquais le dépassement consiste plutôt à abolir l’aliénation engendrée par la colonisation et l’esclavage et lui réclamant le rejet systématique de ses attributs intrinsèques pour parvenir à une concordance avec sa propre intériorité. L’intention est de conjurer « le plus pertinent [des] morbidités : le déport intérieur, le mimétisme, le naturel du tout-proche vaincu par la fascination du lointain […] toutes figures de l’aliénation » [39], « le naturel du secondaire ou de la périphérie » [40] ; de « créer les conditions d’une expression authentique […] » [41] sur soi pour le recentrement du dernier grâce à « une démarche de se connaitre » [42] avec « un regard neuf » [43], c’est-à-dire avec « la vision intérieure » [44]. La vision de soin étant conditionnée par l’acceptation de soi. C’est ainsi que « L’Antillanité [n’est pas] accessible sans vision intérieure. Et la vision intérieure n’est rien sans la totale acceptation de [la] créolité. […] » [45].
L’identité créole ne se constitue ni par prédisposition héréditaire ni par transmission volontaire. Etre en Créolité n’est pas un choix mais une phénoménologie vivante ne nécessitant ni effort ni ouverture. Pour les Créolistes, la Créolité est ouverture de fait. En raison de leurs déterminations historiques respectives, la problématique vécue par le métis senghorien diffère de celle du créole. Les deux sont la représentation du nouveau et du renouveau de l’Homme à qui ils assurent une modernité. Senghor exhorte à s’ouvrir à l’universel pour élargir le particulier. Il soutiendra tout de même que :

Voulant être fidèle à notre idéal, nous avons décidé, en effet, de nous enraciner, le plus profondément possible, dans les valeurs de la Négritude, pour nous ouvrir à celle des autres continents et ethnies, c’est-à-dire des autres civilisations. Il s’agit de construire un monde plus humain parce que plus complémentaire dans sa diversité [46].

Comme le dit Senghor, « […] pour s’associer, il faut [d’abord] être » [47], mais aussi avoir une aperception claire de l’identité. Les Créolistes en appellent à la même méthodologie pour l’ouverture au monde. Il faudrait d’abord procéder à une identification de la singularité, à une appréhension, une acceptation et enfin à un positionnement au centre de soi : « La Créolité nous libère du monde ancien. Mais, dans ce nouveau ballant, nous rechercherons le maximum de communicabilité compatible avec l’expression extrême d’une particularité » [48]. C’est ainsi qu’à partir de la validation de l’intériorité du soi dont la Créolité est le fondement pourra s’effectuer la relation avec l’extériorité du monde puisque, pour les Créolistes, la Créolité est le « […] vecteur esthétique majeur de la connaissance [d’eux-mêmes] et du monde » [49].
En ce qu’elle est une expression de l’Homme, la littérature est un lieu privilégié pour la démonstration du métissage et de la Créolité. Senghor affirme que, « […] les apports nègres au monde du XXe siècle se sont surtout traduits dans la littérature et l’art en général […] » [50] et que la Négritude est « […] projet et action. Elle est projet dans la mesure où nous voulons nous fonder sur la Négritude traditionnelle pour apporter une contribution à la Civilisation de l’Universel. Elle est action dans la mesure où nous réalisons concrètement notre projet dans tous les domaines, singulièrement, dans les domaines de la littérature et des arts » [51]. Il assure de même que les poètes nègres et, en particulier, Aimé Césaire, ont créé une poésie symbiotique répondant aux principes du métissage :

[…] les poètes nègres de langue française, Africains et Antillais, ont créé, en ce XXème siècle, inconsciemment ou, chez les plus grands, consciemment, une nouvelle poésie. Son mérite, chez les meilleurs, est d’être […] déjà une symbiose parce que métissage culturel, […] Je vous renvoie, […] au dernier recueil de poèmes d’Aimé Césaire, intitulé : Moi Laminaire. C’est toujours du Césaire, mais du meilleur Césaire. C’est […] sa révolte, mais sa fraternité. Il reste que, dans le domaine du style […] le grand poète n’a jamais été aussi nègre : aussi créateur [52].

De la même manière que l’art et particulièrement la littérature sont pour la Négritude le moyen par lequel la singularité identitaire s’éploie, pour la Créolité, la littérature a une fonction de représentativité et de démonstration de l’identité créole. Ferment et défi pour l’imagination, la Créolité permet « d’organiser esthétiquement ». L’esthétique est un marqueur et une manifestation de l’identité profonde. Seulement, la colonisation et la francisation ont mené à l’autodénigrement et « ce [qui est accepté] comme beau […] c’est le peu que l’autre a déclaré beau » [53]. La confusion esthétique n’aura pas été résolue par la puissance poétique d’Aimé Césaire. C’est pourquoi un projet de construction esthétique s’avère être l’une des missions attribuées à la Créolité. Celle-ci doit aller plus loin que la Négritude qui, « […] hors le flamboiement prophétique de la parole, n’exposa aucune pédagogie du Beau […] et ne remédia nullement [le] trouble esthétique » [54]. Conséquemment, « […] pour être pertinent son expression doit s’engager dans une démarche esthétique achevée. Notre esthétique ne pourra exister (être authentique) sans la Créolité. […] C’est pourquoi il semble que, pour l’instant, la pleine connaissance de la Créolité sera réservée à l’Art, à l’Art absolument » [55].
Pour Négritude et Créolité, deux attributs sont perçus comme convenables à l’élaboration de ce projet de renouveau et d’élargissement de l’universel humain ; le multilinguisme et l’oralité qui tous deux prennent source dans la qualité intrinsèque de l’Homme, la parole. Lorsque Senghor explique l’importance du bilinguisme dans l’éducation des enfants africains en affirmant que « […] bicéphalisme veut bilinguisme » [56], les Créolistes déplorent le fait que « [la] richesse bilingue refusée se maintient en douleur diglossique » [57]. Dans, « Tradition orale et modernité », Senghor propose une définition large de l’expression « tradition orale » qui comprend non seulement les contes, les mythes, les légendes mais aussi les chants, les danses, la sculpture, le tissage ou les arts plastiques [58] soit tout ce qui qualifie en propre la culture. Il soutient que « c’est en partant [des] poèmes chants [qu’il est] parvenu à définir, peu à peu, l’esthétique négro-africaine » [59]. Cette perception de la culture de l’oral est retrouvée dans Eloge de la Créolité [60]. Il faut ajouter que la démarche esthétique observée par les Créolistes a été précédée de celle de la Négritude : « C’est en partant de la poésie traditionnelle négro-africaine, […] que les poètes nègres de langue française, Africains et Antillais, ont créé, en ce XXe siècle, inconsciemment ou, chez les plus grands, consciemment, une nouvelle poésie, son mérite, […] est d’être, en même temps enracinée dans la Négritude, mais ouverte à la modernité […] » [61].
Le retour à soi implique un retour à l’oralité car, la « […] la non-intégration de la tradition orale fut l’une des formes et l’une des dimensions de [l’] aliénation » [62], d’autant plus que :

Véritable galaxie en formation autour de la langue créole comme noyau, la Créolité connaît aujourd’hui encore un mode privilégié : l’oralité. […] l’oralité est notre intelligence, elle est notre lecture de ce monde, […] nous fabriquerons une littérature qui ne déroge en rien aux exigences modernes de l’écrit tout en s’enracinant dans les configurations traditionnelle de notre oralité [63].

Enfin, après tout, si la colonisation pose la question de l’Homme et de sa culture, il n’en reste pas moins qu’elle suscite de manière douloureuse la question politique et de son contenu pour les colonisés. La vision concernant une Civilisation de l’Universel ne peut se matérialiser sans un sûr investissement politique et la mise en place d’une politique culturelle structurée : « Je terminerai par un vœu : que tous les États […] aide l’État à accomplir son œuvre majeure, qui est de réaliser une renaissance culturelle, enracinée dans la terre, encore humide, de la tradition orale » [64]. Pareillement, la renaissance culturelle de la culture créole, « […] miraculeusement forgée au cours de trois siècles d’humiliation et d’exploitation », ne peut non plus être pleinement effective sans projet politique établi mettant en son cœur le vœu « d’un premier regroupement possible au sein de l’Archipel caribéen […] » [65]. _ Finalement, Senghor proclame que le troisième millénaire sera celui du métissage tandis que les Créolistes confirment que par le biais de la Créolité, il est en opération.
Senghor avoue qu’à la relecture distanciée de ses écrits, il a « l’impression d’avoir par trop simplifié les problèmes, [et que ceux-ci] sont infiniment plus complexes, [...] » [66]. Il n’empêche que sa prise de position en faveur du métissage dès la première moitié du vingtième siècle procure à la Négritude une dimension philosophique qui préfigure les théories ontologiques succédantes dans le monde francophone.

BIBLIOGRAPHIE

GLISSANT, Edouard, Traité du Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1997.
BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Eloge de la Créolité, Paris, Gallimard, 1989.
SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, Paris, Seuil, 1964.
- Liberté III. Négritude et Civilisation de l’Universel, Paris, Seuil, 1977.
- La poésie de l’action : Conversations avec Mohamed Aziza, Paris, Editions Stock, 1980.
- Liberté V. Le dialogue des cultures, Paris, Seuil, 1993.
MARQUET, Marie-Madeleine, Le métissage dans la poésie de Léopold Sédar Senghor, Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines, 1983.


[1] Bowdoin College, USA.

[2] SENGHOR, L.S, Liberté III. Négritude et Civilisation de l’Universel, « Problématique de la Négritude », p.269.

[3] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.22.

[4] SENGHOR, L.S., Liberté V. Le Dialogue des Cultures, « Tradition orale et modernité », p.191.

[5] SENGHOR, L.S., Liberté V. Le Dialogue des Cultures, « Du métissage biologique au métissage culturel », p.122.

[6] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Eloge de la Créolité, p.18.

[7] Entretien électronique que nous avons eu avec Raphaël Confiant le 8 août 2011

[8] SENGHOR, L.S., Liberté I. Négritude et humanisme, « De la liberté de l’âme ou éloge du métissage », p.99.

[9] SENGHOR, L.S., Liberté I, Négritude et humanisme, « De la liberté de l’âme ou éloge du métissage », p.102.

[10] SENGHOR, L.S., Liberté I, Négritude et humanisme, « Le problème de la culture », p.96.

[11] SENGHOR, Léopold Sédar, La poésie de l’action, p.93.

[12] SENGHOR, L.S., Liberté I. Négritude et humanisme, « L’UNESCO », p.308-310 et « Sorbonne et Négritude », p.317.

[13] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, Eloge de la Créolité, p.17.

[14] SENGHOR, L. S., Liberté V. Le Dialogue des Cultures, « La Négritude, comme culture des peuples noirs, ne saurait être dépassée », p.106.

[15] SENGHOR, L. S., Liberté III. Négritude et Civilisation de l’Universel, « Négritude et modernité ou la Négritude est un humanisme du XXe siècle », p.216 et « Problématique de la Négritude », p.270.

[16] SENGHOR, L. S., Liberté V. Le Dialogue des Cultures, « La Négritude, comme culture des peuples noirs, ne saurait être dépassée », p.96.

[17] SENGHOR, L. S., Liberté III. Négritude et Civilisation de l’Universel, « Négritude et modernité ou la Négritude est un humanisme du XXe siècle », p.218-220.

[18] SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, « Introduction », p.8-9.

[19] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.13.

[20] Ibid., p.27.

[21] SENGHOR, L. S., Liberté III. Négritude et Civilisation de l’Universel, « Problématique de la Négritude », p.268.

[22] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.25-53.

[23] SENGHOR, L. S., Liberté V. Le Dialogue des Cultures, « La Négritude, comme culture des peuples noirs, ne saurait être dépassée », p.108.

[24] SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, « Ce que l’homme noir apporte », p.38.

[25] SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, « De la liberté de l’âme ou éloge du métissage », p.103.

[26] SENGHOR, L. S., Liberté I, Négritude et humanisme, « Le problème de la culture », p.96-97.

[27] SENGHOR, L. S., Liberté III, Négritude et Civilisation de l’Universel, « Les fondements de l’africanité ou Négritude et arabité », p.121.

[28] SENGHOR, L. S., Liberté V, Le Dialogue des Cultures, « Chacun doit être métis à sa façon ou l’université Gaston-Berger », p.46-52.

[29] SENGHOR, L. S., La poésie de l’action, p.92.

[30] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.28.

[31] SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, « Introduction », p.9.

[32] GLISSANT, Edouard, Traité du Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1997.

[33] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.28.

[34] Ibid., p.54.

[35] SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, « Eléments constitutifs d’une civilisation d’inspiration négro-africaine », p.282.

[36] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.16.

[37] Bien avant l’écrivain martiniquais Suzanne Dracius qui, s’inscrivant aussi dans le discours créoliste mais utilisant une terminologie propre « métissage marronnage », se déclare femme nègre métisse gréco-latine.

[38] SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, « Eloge à la latinité », p.357.

[39] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.20.

[40] Ibid., p.24.

[41] Idem., p.23.

[42] Idem., p.23.

[43] Idem., p.24.

[44] Idem., p.23.

[45] Idem., p.26.

[46] SENGHOR, L. S., Liberté V. Le dialogue des cultures, « Du métissage biologique au métissage culturel », p.123.

[47] SENGHOR, L. S., La poésie de l’action, p.92.

[48] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.52.

[49] Ibid., p.25.

[50] SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, « Ce que l’homme noir apporte », p.33-37.

[51] SENGHOR, L. S., Liberté V. Le dialogue des cultures, « De la Négritude », p.17.

[52] SENGHOR, L. S., Liberté V. Le dialogue des cultures, « Tradition orale et modernité », p.190.

[53] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.25.

[54] Ibid., p.20.

[55] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.28-29.

[56] SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, « Le problème culturel en A.O.F. », p.14.

[57] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.25.

[58] SENGHOR, L. S., Liberté V. Le dialogue des cultures, « Tradition orale et modernité », p.185.

[59] Ibid., p.188.

[60] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.26-38.

[61] SENGHOR, L. S., Liberté V. Le dialogue des cultures, « Tradition orale et modernité », p.190.

[62] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.35.

[63] Ibid., p.33-36.

[64] SENGHOR, L. S., Liberté V. Le dialogue des cultures, « Tradition orale et modernité », p.191.

[65] BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick et CONFIANT, Raphaël, p.56.

[66] SENGHOR, L. S., La poésie de l’action, p.28.




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