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LE POETE-PRESIDENT SENGHOR ET L’ILE MAURICE LITTERAIRE
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Ethiopiques numéro spécial.
Littérature, philosophie et art
10e anniversaire. Senghor, d’hier à demain

Auteur : Robert FURLONG [1]

Léopold Sedar Senghor vint à l’île Maurice en deux occasions : en avril 1973 dans le cadre du sommet de la dernière chance de l’OCAMM [2], puis en juillet 1976 à l’occasion du sommet de l’OUA [3]. Bien que chacune de ces visites ait eu lieu dans des contextes formels et protocolaires laissant peu de place à de la fantaisie touristique, voire littéraire, séparer le Président du poète et de l’homme d’art en général est une tâche impossible. A chacune de ces visites, l’accueil fut, certes, chaleureux et enthousiaste. En témoigne la manchette ci-après du quotidien Le Mauricien en date du 30 avril 1973 : « Puisse la visite du Président Senghor, apôtre de la coexistence et de l’osmose, être à l’origine d’un renouveau de mauricianisme authentique et total ! ».
L’appel de cette manchette n’est pas désintéressé car l’île Maurice de 1973 vit une période culturelle très difficile. L’indépendance toute fraîche datant de 1968 n’a pas antérieurement fait l’objet d’un quelconque pacte culturel : aucun débat ne s’est instauré à cet égard et les écrivains et intellectuels sont en attente, sinon en errance… Comment définir cette nouvelle île Maurice ? Y a-t-il une culture mauricienne autour de laquelle s’unir ? Y a-t-il une langue mauricienne privilégiée par laquelle se manifester ? Aucun élément de réponse institutionnelle n’est disponible. Plusieurs ethnies, plusieurs religions, plusieurs philosophies cohabitent sans qu’une quelconque orientation ne soit disponible. Dans un tel contexte, la diversité – voire la pluralité – culturelle n’est pas facile à vivre : elle devient immédiatement un cadeau encombrant et une source potentielle de conflits. L’île espère d’un Senghor, compte tenu de sa stature politique et de sa sagesse appréciée, des pistes nouvelles…
Senghor connaissait déjà Maurice par le biais de trois de ses écrivains. Le premier qu’il rencontrera pour la première fois à Paris en août 1950 – il est alors parlementaire à l’Assemblée coloniale – s’appelle René Noyau : journaliste engagé, partisan du panafricanisme, René Noyau fut reçu chez Senghor au domicile de celui-ci à la rue de la Grande Truanderie. Celui-ci racontera qu’en quittant le domicile de Senghor, le fils de celui-ci – Francis, alors âgé de 5 ans – l’embrassa sur la bouche. René Noyau écrira plus tard : « Ce baiser d’enfant sur ma bouche de métis, le même jour, réveilla l’Homme noir en moi »… Dès lors, Noyau rechercha les moyens d’éveiller chez ses compatriotes la « conscience noire ». Bien des années plus tard, René Noyau racontera :

Léopold Senghor m’a accueilli de manière fort courtoise dans son petit bureau propre, charmant, calme. Il parlait sur un ton posé, très amical. Nous avons parlé littérature pendant une heure. Je ne sais pourquoi je lui ai demandé s’il se sentait plus à l’aise à Dakar qu’à Paris pour écrire ses poèmes, et à mon grand étonnement il m’a répondu que c’est à Paris qu’il avait écrit la plupart de ses poèmes car il y trouvait une ambiance et une solitude propices.

René Noyau ajoute :

Nous avons parlé longtemps d’une éventuelle visite à Maurice, et il m’a déclaré qu’il essaierait d’effectuer le voyage, sans s’engager car il était député. J’insistai. Il me semblait, en effet, qu’à cette époque, l’homme noir étant considéré comme un ignare, ce serait faire mentir l’Histoire que de permettre à un Noir de venir donner des conférences à Maurice. Nous avons parlé des Noirs de Maurice, du séga.

Ils ne se reverront pas, mais Senghor le fera Officier de l’Ordre du Lion du Sénégal.
Il ne rencontrera le second écrivain concerné pour la première fois que lors de sa visite de 1973 : il s’agit de Malcolm de Chazal. Senghor avait apprécié la magie du verbe et la justesse des réflexions de cet écrivain pas comme les autres à travers Sens-Plastique, ouvrage d’aphorismes qui avait défrayé la chronique du côté de chez les surréalistes à sa sortie chez Gallimard en 1948 et dont la lecture avait marqué Senghor. Le troisième se nomme Edouard Maunick, poète mauricien « nègre de préférence », auteur en 1964 d’un recueil intitulé Les manèges de la mer publié chez Présence Africaine et sur lequel Senghor avait rédigé une étude dans l’hebdomadaire L’Unité Africaine le 30 septembre 1965.
Au sujet de ces deux dernières personnalités, fortes et différentes, Senghor utilisera le même mot pour les qualifier et ce mot, qui équivaut chez Senghor à une reconnaissance manifeste de puissance et de valeur, est le mot « exemplaire ». Chazal est à ses yeux « exemplaire » tant par sa « poésie (…) qui est un geyser de sève, un torrent de laves, une brousse de métaphores » que par sa peinture qui « malgré son sang et les apparences » fait de lui « un des peintres africains les plus authentiques ». Maunick est, à son tour, exemplaire « par sa puissance mythique et par son expression poétique, mais d’abord par son authenticité, si complexe » [4].


1. LE POETE-PEINTRE CHAZAL VU PAR LE POETE-PRESIDENT SENGHOR

Malcolm de Chazal aurait eu 109 ans cette année. Senghor, lui, aurait fêté ses 105 ans. Senghor raconte leur rencontre sur la plage du Morne dans le sud-ouest de l’île en 1973 en ces termes : « Je lui dis : ‘La première fois que j’ai lu Sens-Plastique, votre chef-d’œuvre, j’ai cru que vous aviez du sang noir’. Et lui, souriant, de me répondre : ‘Rien ne pouvait me faire autant plaisir. L’Art s’est réfugié, est revenu à ses sources : en Afrique et en Inde’ ». En fait, Malcolm de Chazal avait été invité à une réception au cours de laquelle Senghor allait rencontrer un certain nombre d’intellectuels et artistes mauriciens. Pour Chazal, il était hors de question de se mêler à ce groupe pour éventuellement apercevoir ou seulement serrer la main du poète-président et il fit savoir son mécontentement aux services du protocole et son intention de ne pas se rendre à la réception. Informé de cela, ce fut Léopold Sedar Senghor qui se déplaça et se rendit jusqu’à la plage du Morne au sud-ouest de l’île où Chazal avait indiqué qu’il serait très probablement. C’est ainsi que Senghor, en costume trois-pièces et souliers vernis, dut s’aventurer sur cette longue plage de sable blanc au bout duquel Chazal se trouvait en effet. Cette rencontre qui dura plus d’une heure est résumée par Senghor lui-même dans une interview qu’il donna au journaliste Bernard Violet en novembre 1973 qui profita pour dire les raisons pour lesquelles il considérait Chazal comme étant « vraiment un génie » [5].
C’est dans la foulée de leur première rencontre et à partir de la cinquantaine de gouaches offertes par Chazal à cette occasion que Senghor organisera en novembre 1973 une exposition Chazal au Musée Dynamique de Dakar, une exposition qu’il dira être « placée sous le signe du paradoxe, celui de la peinture d’un des plus grands poètes de langue française ». Se référant tant aux écrits chazaliens qu’aux gouaches exposées, le discours prononcé lors du vernissage par Senghor met en relief la vision du monde proposée par celui qu’il appelle ‘le poète-peintre’ [6].

Pour bien comprendre la peinture de Chazal, il faut étendre sa poétique au domaine de la plastique. (…) Le poète se sert de mots et il a l’art de les assembler après les avoir souvent ‘déboîtés’ et ‘réemboîtés’. C’est qu’au-delà de leurs qualités sensibles (…) et de leurs éléments grammaticaux (…) il vise à traduire les idées, plus exactement des visions nouvelles : celles-mêmes du monde invisible, disparues depuis la sortie du Paradis terrestre.

Le peintre classique utiliserait, comme matériau, des formes et des couleurs, Chazal, lui, privilégie les couleurs car, comme il l’écrivait dans Sens-Plastique que cite Senghor :

La lumière est le dictionnaire des couleurs ». Chazal, poursuit Senghor, « anime, transforme le monde, sans qu’il y paraisse au premier abord. (…) Le tableau est toujours porteur d’un message : d’une idée-sentiment. Mais par ses moyens picturaux plus que par son sujet. Et d’abord par ses couleurs. Chazal, comme les peintres négro-africains, s’il ne se prive pas de mélanger des couleurs pour obtenir certaines nuances, les emploie, le plus souvent, par aplats et avec leur intensité naturelle, surtout quand il s’agit des trois couleurs fondamentales de l’Afrique : le noir, le blanc, le rouge.

Autre rapprochement avec les pratiques africaines est l’approche chazalienne de la perspective que Senghor détaille ainsi : « Comme chez les Négro-africains, les plans de profondeur sont placés verticalement, leur hauteur étant fonction de leur éloignement ». Grâce à l’usage à l’africaine de ces outils picturaux et à ce que Chazal a de commun et de différent avec ce que Senghor appelle « la Nègrerie », la création de Chazal touche au « fabuleux » par l’humanisation des éléments :

Le ciel est une tente multicolore, les montagnes sont des décors de théâtre … Et l’on ne sait plus à qui l’on a à faire : si c’est un voilier ou une colombe, bleue, rouge, jaune, si c’est un palmier ou une bougie, un ananas ou une petite fille un peu fofolle.

Qui dit exemplaire sous-entend modèle : Senghor conclura donc sa présentation sur ces termes

C’est la leçon que nous donne Malcolm de Chazal, peintre parce que poète, Blanc mais Créole, c’est-à-dire intégré dans son peuple, enraciné jusqu’au profond de ses racines noires : africaines et indiennes, je dis dravidiennes. Il a assimilé tout en restant lui-même ». Et c’est parce qu’il est resté lui-même qu’il a assimilé activement : créé. Quelle grande leçon !


Senghor reviendra en 1976 sur son admiration pour Chazal lors du banquet à Maurice en l’honneur des chefs d’Etat participant au Sommet de l’OUA, propos rapportés dans l’édition du 5 juillet 1976 du quotidien Le Mauricien.

« Un poète qui a fortement marqué la littérature contemporaine », a-t-il ajouté. Il regrette que le Prix Nobel ait oublié Chazal. Senghor trouve en Chazal une certaine africanité. Africanité dans sa vision du monde, dans sa poésie intuitive, dans le langage qu’il donne aux couleurs ».

2. MAUNICK OU LES REVELATIONS DE LA NEGRITUDE METISSE

La préface que rédigera Senghor pour le sixième recueil de Maunick, Ensoleillé vif, paru en 1976 dans une coédition franco-africaine [7] prendra finalement la forme d’une véritable étude de la poétique de Maunick. Pour le jeune poète mauricien, déjà honoré par les propos de Senghor dans l’hebdomadaire L’Unité Africaine, cette préface a valeur de consécration parce qu’elle reconnaît et met en relief aux yeux de la critique l’apport fondamental de la poésie de Maunick : celle d’ajouter au concept déjà opérationnel de la négritude la dimension métisse.
Senghor adoubera Maunick comme celui ouvrant de nouvelles frontières au royaume de la Négritude.

Non que nous n’eussions déjà chanté le métissage. Personne, cependant, n’en avait fait l’objet même de sa quête, et sa raison de vivre ; sa passion. Maunick ne renonce pas, pour autant, à la négritude. il veut travailler à son aggiornamento, à son accomplissement, avait-il écrit en 1965.

Dans sa préface à Ensoleillé vif, il insistera sur cet apport en rappelant l’origine de Maunick

C’est un métis, noir aux deux-tiers » et en confirmant « tout au long de ses poèmes de tous les recueils, sa fidélité à ses origines, exprimée avec tant de constance et d’insistance : à son île et à la Mer où elle est ancrée, sa race, à ses races, et d’abord à son père d’origine dravidienne, c’est-à-dire asiatique. D’où l’accent moins sur la Négritude plus que sur l’africanité, qui élargit et enrichit en même temps la quête.

Le métissage devient dès lors l’extension naturelle et légitime de la Négritude. Au service de cette valeur ajoutée, Maunick – dira Senghor – a forgé un langage fort, neuf, visionnaire :

Ce nouveau recueil comme ceux qui l’ont précédé est un poème-vision, un réseau de symboles, où chaque « parole », chaque image analogique est multivalente, douée qu’elle est de plusieurs significations, qui s’entrecroisent d’une « parole » à l’autre.

La parole chez Maunick s’oppose en effet à l’écriture, nous dit Senghor et elle sait être tour à tour « retour aux sources du langage, « force incantatoire, mythique (des) prétemps du monde », « mots mélodie » et « mots rythme ».

Peu de poètes nègres nous présentent une vision aussi neuve et aussi profonde du monde que Maunick, exprimée dans une symbolique aussi riche » précise Senghor avant d’ajouter que Maunick « comme ses aînés, les fondateurs du mouvement de la Négritude, plus qu’eux peut-être bouscule la langue française. Plus exactement il y charrie ses herbes et arbres, sables et graviers, surtout ses limons, mais c’est en la respectant. Car ici était la difficulté qu’il a surmontée.

Contrairement aux relations avec Chazal qui ne se poursuivirent pas au delà de 1976, celles avec Edouard Maunick furent régulières et fréquentes tant à Dakar qu’en France après le retrait de Senghor de la Présidence.

CONCLUSION

Maurice a, en quelque sorte, une dette littéraire envers Senghor. De ce pays de contrastes où l’Europe, l’Afrique et l’Inde se côtoient et se mélangent symboliquement, Senghor a su mettre en avant et reconnaître à la face du monde deux de ces fils les plus méritants : un Nègre authentique en la personne de René Noyau, un Nègre Blanc Malcolm de Chazal et un Nègre Métis Edouard Maunick. Trois personnalités hors du commun, pétris dans et de l’interculturel et qui se rattachent par le caractère essentiel, poétique et prophétique qu’ils accordent à la lumière…

De la vie embellie par milles grappes vives,
-Lumière qui m’attire, qui m’attire comme la mort
.

écrit Noyau dans « A travers les mensonges du songe », poème du Labyrinthe illuminé (1939).

« Il est un principe magique qui régit le monde des images et dont la lumière est le raccourci même et la synthèse absolue : l’HOMME », écrit Malcolm de Chazal dans Le Verbe [8] « métis veut dire lumière métèque veut dire bonjour : dans la lumière donc je vous salue » clamera Edouard Maunick dans Fusillez-moi [9].


[1] Président du Malcolm de Chazal Trust Fund

[2] Organisation Commune Africaine, Malgache et Mauricienne.

[3] Organisation de l’Unité Africaine, aujourd’hui UA.

[4] Préface du recueil d’Edouard MAUNICK Ensoleillé vif (50 paroles et une parabase), Paris et Dakar, Éditions Saint Germain-des-Près et Nouvelles Éditions Africaines, Collection Le Multipliant, 1976. Préface de Léopold Sédar Senghor.

[5] VIOLET, Bernard, A la rencontre de Malcolm de Chazal, Paris, P. Rey, 2011, p. 177-183.

[6] Discours de SENGHOR lors du vernissage de l’exposition Chazal au Musée Dynamique de Dakar le 22 novembre 1973, reproduit in Camille de RAUVILLE, Chazal des antipodes, approche et anthologie, Dakar, NEA, 1974, Préface et postface de Léopold Sédar Senghor.

[7] Collection Le Multipliant. Éditions Saint-Germain-des-Prés et Nouvelles Éditions Africaines.

[8] In VIOLET, Bernard, L’ombre d’une île Malcolm de Chazal, Toulouse, L’Ether Vague, 1994.

[9] Présence Africaine, 1970.




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