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FOI RELIGIEUSE, INSPIRATION POETIQUE ET ACTIVITE POLITIQUE CHEZ LEOPOLD SEDAR SENGHOR
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Ethiopiques numéro spécial.
Littérature, philosophie et art
10e anniversaire. Senghor, d’hier à demain

Auteur : Abou Bakr MOREAU [1]

Un grand nombre de poètes dont s’inspire Léopold Sédar Senghor étaient convaincus qu’ils pouvaient assumer des responsabilités politiques tout en poursuivant leur carrière littéraire ; certains d’entre eux se voyaient même une vocation d’homme d’Etat et, de ce fait, pouvoir apporter une contribution significative pour l’avancement de la cité. Mais, inspirés par une foi religieuse profonde et très motivés par leur propre production poétique, ils ont compris que le pouvoir politique a un temps et des limites, et ils sont restés hommes de lettres. Il nous semble que le retrait volontaire du pouvoir par Léopold Sédar Senghor n’est pas étranger au parcours de ces écrivains qui l’auront donc inspiré, non seulement dans la forme de l’œuvre poétique impérissable, immortelle, mais aussi dans la conduite à tenir vis-à-vis du pouvoir politique, temporel et séculier et qui peut même être précaire. Parmi ces écrivains qui ont marqué Senghor, il y a, en particulier, Paul Claudel, mais aussi Victor Hugo et Alphonse de Lamartine. Claudel, issu de la bourgeoisie provinciale comme Senghor et aussi nourri par la foi catholique comme lui, entre dans la carrière diplomatique qui le mène aux Etats-Unis où il compose L’Echange en 1894, puis en Extrême-Orient où, sur une période de quatorze années (1895-1909), son œuvre littéraire s’enrichit considérablement (Art Poétique, Cinq Grandes Odes, etc.). C’est à ce moment que le poète s’exerce au verset, « ce vers qui n’avait ni rime ni mètre », parfaitement « accordé au souffle humain ». Le poète réussit très bien l’articulation harmonieuse entre la création littéraire et l’action politique. Quand il revient en Europe, sa carrière diplomatique se poursuit, en même que son œuvre s’enrichit davantage (L’Otage, Le Soulier de satin, etc.). Ce sont les multiples influences reçues au cours de sa longue carrière diplomatique qui l’amènent à voir la poésie comme une forme d’action et la parole poétique comme un sacrement. C’est aussi par cela qu’il se découvre une vocation à l’Universel. S’il y a un poète qui a inspiré Senghor aussi bien dans les formes du discours poétique que dans la place à accorder à la création littéraire dans la vie du poète, c’est bien Claudel. C’est en ces termes que Senghor l’atteste :

En tout cas, la première fois que je lus les poèmes de Péguy, plus tard ceux de Saint-John Perse, mais d’abord de Claudel, ils me firent l’effet des poèmes idéaux auxquels j’avais rêvé… Comme étudiant, comme professeur, surtout comme poète, j’ai analysé la poésie de Claudel. Mais, si j’ai cru la comprendre, si j’ai pu l’assimiler, c’est en me référant, essentiellement, à la Parole négro-africaine, telle qu’elle s’exprime dans les poèmes [2].

Senghor ajoute : « Parmi les Français, c’est le poète Paul Claudel qui m’a le plus charmé, partant influencé. Ne serait-ce que sous la forme du verset que j’ai fini par adopter ». Puis, il indique : « L’on n’imite que celui à qui l’on ressemble ». L’usage du verset dans l’ensemble de son œuvre et en particulier le verset claudélien de Chants d’ombre à Hosties noires permet de mesurer la profondeur de l’empreinte reçue. Le poète explicite sa pensée en ces termes : « S’agissant du verset claudélien, … Elle est pensée, bien sûr, mais proférée, battement de cœur, mouvement d’expiration. Comme le vers négro-africain » [3]. Chez Péguy et plus encore chez Claudel, Senghor avoue apprécier l’usage du verset qui, selon lui, permet de traduire toute la puissance sensuelle d’une vie sous-jacente. Il affirme : « Quand je vous citerai un texte connu [de Claudel], dites-vous qu’il y a un texte semblable d’un Négro-africain ou d’un Africaniste » [4].
En plus de Claudel dont Senghor reconnaît tout particulièrement l’empreinte reçue de lui, on pourrait citer Hugo et Lamartine :

- Hugo : l’insuccès des Burgraves et surtout la mort de sa fille Léopoldine en 1843 le détournent, pour un temps, de la création littéraire au profit de l’activité politique. Devenu partisan d’une démocratie libérale et convaincu qu’il est investi d’une mission religieuse et humanitaire, député en 1848, le poète s’exile après le coup d’Etat de Napoléon III du 2 décembre 1851 et fait paraître Les Châtiments en 1853. Chez lui, l’activité politique est, ainsi, subordonnée à la création littéraire, et elle est, en définitive, comme une parenthèse dans la vie de celui qui demeure un homme de lettres.
- Lamartine : nommé représentant de son pays auprès du grand duc de Toscane, à Florence, c’est là qu’il compose Les Harmonies poétiques et religieuses qui exercent alors une profonde influence sur le romantisme français. Apôtre d’un « christianisme libéral et social » qu’il incarne à la Chambre des députés de 1833 à 1851, le poète atteint l’apogée de sa carrière politique en devenant membre du gouvernement provisoire et ministre des Affaires étrangères jusqu’à l’avènement du Second Empire en 1851, il se condamne alors aux « travaux forcés littéraires » en publiant des romans sociaux, des récits autobiographiques et des ouvrages historiques qui marquent son œuvre. C’est la conviction profonde du poète que son œuvre littéraire doit primer sur l’activité politique et les responsabilités qu’il se voit confier.

En somme, l’idée que Senghor se fait de la politique n’est pas étrangère à la carrière politique des poètes qui l’ont inspiré. Avec Claudel, la création littéraire se nourrit des prérogatives qu’offre la fonction de diplomate au point que l’œuvre du poète s’enrichit considérablement et n’aurait sans doute pas été la même si le poète n’avait pas occupé la fonction ; Hugo plaçant la création littéraire au-dessus de l’activité politique. Quant à Lamartine, après l’activité politique, il s’astreint à rester un homme de lettres productif ; « le christianisme libéral et social » l’accompagnant. De plus, le sentiment d’Hugo d’être investi d’une mission religieuse et le « christianisme libéral et social » de Lamartine inspirent à Senghor une carrière où foi religieuse et action politique collaborent intensément. Dans sa foi religieuse, comme dans ses jugements et opinions philosophiques et politiques, l’homme parvient à trouver l’équilibre entre « la critique et la conviction », pour reprendre l’expression du philosophe Paul Ricœur. Le poète fuit les appartenances comme un piège, dès lors qu’elles peuvent l’amener à un compromis avec sa conscience. Aussi, malgré l’influence reçue de nombre d’auteurs et d’idéologies appartenant à l’Occident et malgré son penchant pour le parti communiste proche des couches sociales défavorisées, Senghor refuse-t-il de se laisser emporter par le marxisme. Il affirme [5] : « Ce qui nous gênait dans le marxisme, c’était son athéisme, un certain mépris des valeurs spirituelles ». Selon lui, en poussant la raison discursive « jusqu’à ses dernières limites », l’idéologie marxiste devenait un matérialisme sans chaleur en mettant en avant un « déterminisme aveugle ». De son point de vue, les thèses marxistes s’appliquent davantage aux sociétés occidentales qu’aux sociétés africaines ou asiatiques où les réponses préconisées par Marx se sont révélées inopérantes. Le poète africain, profondément enraciné, oppose une résistance spirituelle aux idéologies étrangères, en général, même si, après l’indépendance des colonies françaises d’Afrique noire, de nombreux intellectuels du continent se sont voués au communisme [6], dans leur lutte contre le colonialisme et même en Occident où toute la fine fleur de l’intelligentsia européenne se réclamait du marxisme.


Léopold Sédar Senghor s’est inspiré de Claudel, Hugo, Lamartine et, sans doute, d’autres auteurs encore, parmi lesquels on pourrait citer, en particulier,
- Solon : issu d’une famille grecque noble mais appauvrie, Solon (v.640- v.558) fait sa fortune dans le négoce. Très estimé par ses concitoyens pour son patriotisme et son honnêteté, il est élu archonte et doté de pouvoirs extraordinaires au moment où la guerre civile menace son pays en opposant les eupatrides et les petits propriétaires dépossédés de leurs terres et poussés à l’esclavage. Mais Solon arrive à bout de la crise par un programme de réformes sociales et politiques préconisant l’exonération des dettes, l’abolition de la contrainte par corps et de l’hypothèque, l’amnistie politique pour la réconciliation, etc. L’histoire retient que c’est à Solon qu’est dû ce vaste programme qui permit l’essor d’Athènes. Ces réformes se traduisaient par la redistribution de la propriété foncière qui encourageait les métiers et le négoce, en vue de relancer l’activité économique du pays. C’est la Constitution héritée de Solon qui a aboli le privilège de naissance et accordé le droit de vote et l’égalité de toutes les classes à l’Assemblée du peuple. C’est, selon Aristote, ce qui marque la naissance de la démocratie athénienne. L’héritage de Solon fut respecté et entretenu par ses successeurs et par le peuple. Législateur mais aussi poète, son œuvre littéraire est, selon les historiens, largement inspirée de sa philosophie morale et politique. C’est pourquoi Platon le place au-dessus de tous les poètes et il a été considéré comme faisant partie des Sept Sages. Féru de culture gréco-latine, l’académicien et homme politique, Senghor, a bien pu être inspiré par la sagesse de Solon. C’est, en effet, aussi le choix de Senghor de subordonner l’activité politique à son œuvre poétique, car l’expérience du pouvoir politique ne l’a point grisé : Senghor est élu à la présidence de la République sénégalaise, dès l’indépendance, en 1960 et il en assume les fonctions jusqu’en 1980, date à laquelle il prend la décision personnelle de se retirer. Par ce geste de haute portée éthique, suivant la tradition auguste du législateur et poète athénien, celui qui va demeurer un poète lui aussi montre que le pouvoir ne saurait être perçu comme un bien personnel propre que l’homme peut se permettre de garder jalousement.
Par cette démarche qui relègue au second plan toute activité politique appelée à connaître un terme, Léopold Sédar Senghor fraie ainsi la voie pour une approche et un exercice plus modestes du pouvoir politique, surtout dans un contexte africain où peu de potentats résistent encore à la griserie et à la corruption (absolue) par le pouvoir (absolu). Cette exception senghorienne, parmi ses pairs politiques, est indissociable de la carrière que le poète a eue et des influences qui l’ont nourrie. Ce qui pourrait être appelé le dénominateur commun à ces poètes qui ont choisi de faire le temps de la politique et de demeurer auteurs, ce sont les textes qui transcendent les contingences du temps et de l’espace et qui véhiculent des valeurs et des idéaux qui peuvent rendre meilleurs les hommes. L’œuvre littéraire de ces auteurs est d’autant plus importante et utile que l’activité politique qu’ils ont eue n’est même pas toujours connue. La conception et la pratique de l’écriture poétique de Senghor ont indiscutablement été à la base de son action politique et culturelle. Il existe une belle complicité entre le poète et la politique, au point que la lucidité du politique doit beaucoup à la profondeur de la vision du poète.
En définitive, c’est dans les valeurs et vertus que la poésie met en avant (le pouvoir de créer et de faire rêver les grandes ambitions humaines, le pouvoir d’insuffler le courage et donc d’inciter à l’action, un certain intérêt pour la profondeur, au-delà de la superficie des choses matérielles, les questions de l’âme et donc d’éthique, le fait de « vivre en poète », c’est-à-dire en se contentant de l’essentiel, le sens du sacré, la transcendance, la probité, la sagesse, un certain niveau de désintéressement, en somme, l’épanouissement de l’homme…), que Senghor a dû puiser pour faire face à l’adversité, pour se maintenir dans sa longue carrière politique et pour finir par « sortir par la grande porte ». C’est un homme digne et en aucun cas immensément riche comme il aurait pu profiter de son pouvoir qui meurt en 2001. C’est la grandeur de Senghor d’avoir vécu en poète et d’avoir travaillé pour rester uniquement mais essentiellement digne. C’est un souci pour l’essentiel qui est fondamentalement inspiré par les valeurs de justice et d’humanisme. Le retrait volontaire de Léopold Sédar Senghor du pouvoir politique est un acte de haute portée inspiré par une vision plus ouverte du monde qui empêche à l’homme de croire que pour avoir mené son pays à l’indépendance et pour y avoir posé les bases d’un Etat-nation solide et viable, il a suffisamment de légitimité pour se complaire dans la condition de « Père de la nation » à vie.
D’autres influences moins marquées pourraient être trouvées chez les philosophes Max Scheler et Jacques Maritain :

- Scheler : le philosophe allemand est inspiré par les courants de pensée de Nietzsche et aussi de Bergson dont Senghor se sent très proche de la philosophie spiritualiste qui préconise un « retour conscient et réfléchi aux données de l’intuition ». Et Senghor est aussi proche de Charles Péguy, disciple de Bergson à l’Ecole normale supérieure. Chez Péguy, Senghor est séduit par le profond humanitarisme qui aspire à l’« établissement de la République socialiste universelle », comme l’unique « remède au mal universel ». A propos de Péguy, Senghor avoue : « Nous avons toujours essayé […] d’assimiler ce qui nous paraissait similaire ou complémentaire au génie nègre. Nous lisions, et aimions Péguy, Claudel, Saint-John Perse et d’autres, parce qu’ils nous présentaient un certain aspect de la négritude en français » [7]. Il précise : « Quand Aimé Césaire et moi avons, avec Alioune Diop et Léon-Gontran Damas, lancé le mouvement de la Négritude, nous ne pensions plus que par Paul Claudel et Charles Péguy. Mieux, nous les avons négrifiés en les présentant comme les modèles des « poètes nègres » que nous voulions être » [8]. Dans son œuvre (Le Formalisme en éthique et l’éthique matérielle des valeurs, 1913-1916, Le Sens de la souffrance, 1916, La Situation de l’homme dans le monde, 1928), Scheler développe l’idée que Dieu est être suprême, mais c’est la personne humaine et sa vocation qui doivent occuper une place prépondérante dans l’échelle des valeurs humaines. L’humanisme de Senghor n’est pas étranger à cette thèse du philosophe allemand.
- Maritain : converti au catholicisme, le philosophe s’oppose au matérialisme et met en avant la pensée de St Thomas d’Aquin centrée sur l’articulation entre raison et foi. Aussi, est-ce en humaniste chrétien qu’il aborde les questions de l’expérience et de la philosophie religieuses, de l’esthétique et de la politique. Dans son œuvre principale, on retrouve : De la philosophie chrétienne (1933), Humanisme intégral (1936). Et en 1945, paraît Principes d’une politique humaniste. Cette même année, il est nommé ambassadeur de France auprès du Saint-Siège. Entre Senghor et Maritain, on pourrait mettre en parallèle l’opposition au matérialisme, et l’humanisme chrétien qui éclaire la démarche à prendre vis-à-vis de la l’esthétique et de la politique.
En quelque sorte, chez Senghor comme chez ces auteurs, il s’agit, par l’activité politique, de se mettre temporairement au service de la cité, mais, par la poésie, il est question de s’adresser indéfiniment à la communauté humaine, c’est ce qui fait que le poète ne peut laisser l’activité politique prendre le pas sur la création littéraire. Ainsi en est-il aussi de Saint-John Perse qui, au moment où il devient diplomate, secrétaire général du Quai d’Orsay, s’efface pour être Alexis Léger. L’idée est que c’est l’activité politique qui doit être mise au service de la création littéraire et non le contraire. C’est pourquoi ce n’est pas un hasard si le premier recueil de Senghor Chants d’ombre paraît en 1945, avec la fin de la Seconde Grande guerre et au moment où commence la carrière politique du poète. Il est clair que Senghor n’aurait pas écrit ses poèmes comme il l’a fait s’il n’avait pas connu l’engagement politique et de la manière dont il l’a été. Avec lui, l’engagement politique naît de la démarche poétique et s’en inspire. Le projet politique et la vision poétique s’associent parfaitement. Dès lors, nous comprenons aisément le choix de Senghor sur ce sujet. Le poète confie qu’on lui a souvent posé la question : « S’il fallait choisir, que voudriez-vous sauver de votre triple vie d’homme politique, de professeur et de poète ? » Et sa réponse n’a jamais varié. Il disait : « J’ai toujours répondu : Mes poèmes. C’est là l’essentiel » [9]. A ce choix fait écho le chœur qui proclame : « Bien mort le politique, et vive le Poète ! » [10]. Enfin, c’est comme si la condition de la pérennité de l’œuvre poétique était dans le renoncement au pouvoir politique.


L’expérience politique permet aussi au citoyen-présidant de se rapprocher de son peuple, de ses préoccupations, de ses aspirations, car en plus de la langue française qu’il maîtrise parfaitement, l’art de la politique l’amène à pratiquer presque toutes les langues de son pays, une manière, et non des moindres, de servir de garant à l’unité dans la diversité d’une nation émergente et en construction, où le ciment devant servir à unir et à consolider les différentes composantes du peuple restait à être composé. L’homme de culture est conscient que la nation est un mythe qui doit devenir réalité ; c’est pourquoi le citoyen présidant aux destinées du peuple fortifie le lien fondé sur la parenté génétique entre les ethnies (une certaine fraternité entre les Sérères, auxquels il appartient, et les Diolas ; une symbiose entre Malinkés et Sérères et un cousinage entre ces derniers et les Peuls), en vue de recréer la communauté pour arriver à ce qu’on pourrait appeler un syncrétisme culturel transcendantal. Ainsi, de la parenté à plaisanterie entre certaines de ces ethnies, mécanisme permettant de prévenir les confrontations et d’atténuer les tensions en relativisant sinon même en banalisant la gravité d’un propos ou l’agressivité d’un acte, par un droit subjectif qu’un membre d’une ethnie s’arroge sur un membre d’une autre ethnie. Démontrant la concomitance de l’œuvre d’intégration nationale et de la construction de l’Etat sénégalais sous Léopold Sédar Senghor, Alioune Badara Diop indique :

Le mouvement nationaliste qui prend en charge la construction de l’Etat-nation se fixe, dès 1960, des priorités : la représentation politique de l’ensemble des communautés présentes dans le territoire sénégalais, la constitution d’un Etat puissant, réduisant la diversité culturelle, ethnique et religieuse, pour rendre la société plus gouvernable. Une nation unitaire dont la réalisation s’effectue par la construction des appareils et institutions de l’Etat souverain [11].

C’est ainsi que le poète a parfaitement réussi le projet d’édification et d’institutionnalisation d’un Etat-nation, remplissant les conditions indispensables à la gouvernabilité de la société sénégalaise. La réussite de ce projet est à mesurer à l’aune de la cohésion sociale et de la stabilité de la nation sénégalaise qui n’ont jamais été entamées au cours des décennies. En définitive, c’est en poète que Senghor a été le fondateur d’une nation à laquelle il a sans doute laissé ses marques. L’homme politique a concrétisé son idée selon laquelle « l’Etat, c’est l’expression de la Nation, c’est surtout le moyen de réaliser la Nation » [12]. C’est donc le plus grand mérite du poète d’avoir créé un Etat viable, car c’est par l’Etat que les citoyens se maintiennent. Sa conduite des destinées de ses concitoyens doit beaucoup à sa pensée et à sa vision de poète. A terme, Senghor montre que non seulement un poète peut bien être le chef d’un grand Etat, mais qu’un jeune Etat pour une nation en construction a besoin de la vision qui inspire un grand poète, imbu des valeurs de probité, de désintéressement, de renoncement.
Du reste, Senghor ne pouvait déroger à cette mission de fondateur, car en étant le premier chef d’Etat de son pays souverain, en 1960, c’est à lui qu’il revenait d’assumer la responsabilité pleine et entière de poser les bases d’un Etat solide. De la même manière, il nous semble que, quand Abraham Lincoln est élu, exactement un siècle plus tôt aux Etats-Unis d’Amérique, en 1860, il a la lourde responsabilité de refonder une nation divisée sur la question de l’esclavage en la réconciliant avec les idéaux de liberté et d’égalité, au péril de sa propre vie. L’un et l’autre sont confrontés aux mêmes questions : comment construire la nation et comment l’arrimer à l’Etat, et, pour commencer, qu’est-ce que la nation elle-même ? C’est une vision qui éclaire la démarche des deux hommes conscients, chacun dans son contexte spécifique, de l’obligation morale historique de fonder une communauté de citoyens stable. Senghor en est d’autant plus conscient que, dès 1950, déjà, dans son rapport de méthode lors du Second Congrès du Bloc Démocratique Sénégalais, il s’insurge contre « les éléments de la bourgeoisie sénégalaise qui incarnent le népotisme [13] » et menacent, ainsi, la cohésion sociale et, par conséquent, l’équilibre de la communauté des citoyens. En somme, le pouvoir politique a permis au poète inspiré par les idéaux et principes transcendants d’affirmer le caractère profondément humaniste de sa pensée.
Inspiré par les courants de pensée de Claudel, Hugo, Lamartine, Saint-John Perse, Max Scheler, Jacques Maritain, Bergson, mais aussi Solon et même Abraham Lincoln, Léopold Sédar Senghor est marqué par le christianisme, la philosophie spiritualiste et l’humanisme chrétien qui imposent à l’homme d’Etat d’éviter les dérives et les dérapages dans l’activité politique et dans l’exercice du pouvoir. La pensée politique du poète semble être la résultante de diverses influences intellectuelles et idéologiques et de l’éthique négro-africaine. C’est la grandeur de Léopold Sédar Senghor d’avoir surmonté les contradictions entre ces diverses influences et d’avoir dégagé de ce flot un esprit ouvert, indépendant et éclectique, libéré de toute entrave, libre d’embrasser l’univers, parce qu’ayant une vision au-delà de l’exercice du pouvoir politique. Léopold Sédar Senghor est lui-même le produit d’un brassage ; c’est peut-être ce qui fait de lui un homme de conciliation. Issu de l’intérieur du Sénégal, rural, catholique, aisé, enraciné, chauvin et ouvert aux Lettres et aux sciences humaines, il est le produit d’une histoire et d’une singularité.
Dès l’âge de sept ans déjà, lorsqu’il est confié aux Pères missionnaires, le jeune Senghor peut observer et affirmer : « Les esprits de l’animisme et le Dieu catholique, avec ses Anges et ses Saints, vivaient en bonne intelligence chez moi ». Les réflexions du poète qui jaillissent quelquefois de la Bible attestent de l’éducation et de la pratique religieuse catholique reçue. Le catholicisme, l’animisme qui est inné au cœur de l’homme africain traditionaliste très enraciné et l’évolution du poète dans une société largement musulmane forment divers courants qui élèvent son sens de l’Homme et de la tolérance en lui inculquant des vertus théologales : l’espérance à la suite de l’échec, la foi en Dieu et aussi en l’Homme, la charité qui est une forme de solidarité sociale et de miséricorde humaine… Ainsi, aux carrefours de la spiritualité traditionnelle africaine, du christianisme et de l’islam, mais aussi des splendeurs de la civilisation du monde noir (Négritude) et de la pensée occidentale, des théories de son temps (la philosophie des Lumières, la « Modernité », le surréalisme…), des enseignements reçus de sa société dépositaire de l’héritage glorieux de ses ancêtres, des valeurs intrinsèques de sa civilisation profondément spiritualiste (les convenances et l’ordre traditionnel établi, l’organisation sociale, la valorisation d’un tissu relationnel solide et l’esprit communautaire, les solidarités familiales et sociales…) et des valeurs républicaines de laïcité et de tolérance, des mouvements et conflits syndicaux, idéologiques et politiques (la décolonisation et les luttes d’indépendance en Afrique, l’éveil des consciences nationales sous la conduite des élites, le développement de nouveaux nationalismes, vifs dans le cas du Zaïre avec Patrice Lumumba, de la Guinée avec Sékou Touré, du Ghana avec Kwame Nkrumah… inspirés par le marxisme, le socialisme, le panafricanisme, le tiers-mondisme…), de la poésie et de la politique, de la culture et du pouvoir, Senghor reste un homme multidimensionnel très complexe.
La grandeur de Léopold Sédar Senghor est à trouver non seulement dans son œuvre littéraire, mais aussi dans sa carrière politique qui s’influencent mutuellement. Inspiré par son activité littéraire et les idéaux qui l’ont fondée, cette carrière a fait son temps. En d’autres termes, il n’est pas imaginable que cette carrière eût pu se dérouler à une autre époque et c’est tout à l’honneur de l’homme de l’avoir conduit de la façon qu’il l’a faite. C’est, sans doute, ce que l’homme a compris et sa hauteur de vue est telle qu’il ne s’est jamais laissé piéger par l’exercice du pouvoir. Et chaque fois qu’un homme politique, dans le cadre immédiat de Senghor ou sous d’autres contrées, ira dans le sens contraire de l’exemple qu’il a donné, consciemment ou inconsciemment il ne fera que rehausser la stature de cet homme aux multiples mérites.


[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal. Auteur de Léopold Sédar Senghor et Walt Whitman : Pour l’idéal humaniste universel, Paris, L’Harmattan, coll. « Etudes africaines », 2010.

[2] SENGHOR, Liberté III, p. 349.

[3] Ibid., p. 375.

[4] SENGHOR, Liberté III, p. 349, p. 350.

[5] SENGHOR, in Cahiers Teilhard de Chardin, n° 3, Paris, Seuil, 1962, p. 19.

[6] Selon Cedric ROBINSON, les intellectuels du continent africain comme de sa diaspora tendaient à accepter les théories marxistes sans se préoccuper de la survie culturelle de leurs peuples et de la conscience révolutionnaire émergente du nationalisme noir. (ROBINSON, Cedric, Black Marxism : The Making of the Black Radical Tradition, London, Zed Press, 1983). Pour autant, si les intellectuels noirs étaient réceptifs aux thèses de Marx, c’est parce qu’elles leur permettaient de mieux saisir la complexité du fait colonial. Et dans le cas des Etats-Unis, ainsi que l’analyse le théologien et sociologue noir américain Cornel WEST, l’adhésion au communisme des intellectuels noirs (les plus visibles ayant été W.E.B. Du Bois, C.L.R. JAMES des Caraïbes, Richard WRIGHT, mais aussi Angela Y. DAVIS) est indissociable du fait que ces derniers trouvaient dans le socialisme une réponse à l’exploitation par le système capitaliste fondée sur la race. Aussi, sont ce dans les capitales européennes que les communistes noirs américains, (tel Wright qui s’exila à Paris où il finit ses jours en 1960), trouvaient la liberté d’expression qui leur était reniée sur le sol de l’Amérique, en guerre contre le communisme, et intransigeant avec ses fils de couleur, dont la citoyenneté n’était pas encore admise. (WEST, Cornel, “Marxist Theory and the Specificity of Afro-American Oppression”, in Marxism and the Interpretation of Culture, ed. Cary Nelson & Lawrence Grossberg, Urbana & Chicago, University of Illinois Press, 1988, p. 17-33).

[7] SENGHOR, La poésie de l’action, Paris, Stock, 1980, p. 104.

[8] SENGHOR, Ce que je crois, Paris, Grasset, 1988, p. 210. CLAUDEL pratique le verset, dès 1908, dans Cinq grandes odes, PEGUY, en 1910, dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc et SAINT-JOHN PERSE, en 1911, dans Eloges et plus tard dans Anabase en 1924. Ils inspirent SENGHOR et l’enracinent dans le choix du verset, en particulier celui de CLAUDEL, « ce vers qui n’avait ni rime, ni mètre », à la forme ample et souple, en parfait accord avec le « souffle humain », ainsi qu’il l’atteste et l’adopte, dès 1936, dans le poème « A l’appel de la race de Saba ».

[9] SENGHOR, Dialogue sur la poésie francophone, p. 353-354. Dans cet ouvrage, il se fait plus précis : « La poésie est, dans notre vie, non pas le métier, mais l’activité majeure : la vie de notre vie, sans quoi celle-ci ne serait pas vie », (p. 377).

[10] SENGHOR, « Chaka », Ethiopiques, p.130.

[11] DIOP, Alioune Badara, Le Sénégal, une démocratie du phénix, Paris, Karthala, 2009.

[12] SENGHOR, Dialogue sur la poésie francophone, p. 232.

[13] SENGHOR, Liberté II, p.66.




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