L’HUMANISME SENGHORIEN
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Ethiopiques numéro spécial.
Littérature, philosophie et art
10e anniversaire. Senghor, d’hier à demain

Auteur : Amadou LY [1]

[C’est en cela que] cette négritude ouverte est un humanisme. Elle s’est enrichie, singulièrement des apports de la civilisation européenne, et elle l’a enrichie.

L’humanisme, en ce XXe siècle de la « convergence panhumaine », ne saurait consister qu’en ce commerce du cœur et de l’esprit : en ce « donner et recevoir ».

Nous avons tout oublié, comme nous savons le faire : les deux cent millions de morts de la Traite des Nègres, les violences de la Conquête, les humiliations de l’indigénat. Nous n’en avons retenu que les apports positifs. Nous avons été le grain foulé au pied, le grain qui meurt, pour que naisse la Civilisation nouvelle. A l’échelle de l’Homme, intégrale. (Introduction à Négritude et Humanisme, p. 9.)

Apporter notre contribution à la totalisation de la planète terre (1962, in La Revue Française).

La Civilisation de l’Universel se situe exactement au carrefour des valeurs complémentaires de toutes les civilisations particulières (1961, « Sorbonne et Négritude », in Liberté I, p. 318.

L’humanisme est non seulement un motif très important dans l’œuvre de Senghor (œuvre théorique comme œuvre poétique), mais encore il est au cœur même de cette œuvre ; mieux, l’humanisme peut être perçu, d’un certain point de vue, comme une sorte de fil conducteur qui traverse de part en part l’œuvre senghorienne, qui lui donne une substance et une cohérence certaines. Il serait – il est – à la base du projet de vie intellectuelle et même politique du poète et homme d’Etat sénégalais. Aussi bien dans ses essais que dans sa poésie, le projet humaniste apparaît si souvent qu’il est impossible que cela soit dû au hasard ou à un quelconque sacrifice conjoncturel à une mode passagère.
La 4è partie de l’ouvrage d’E. Milcent et M. Sordet, Léopold Sédar Senghor et la naissance de l’Afrique moderne (Seghers, 1969), porte un titre qui résume à la perfection ce qu’a été la vie de Senghor, dans ses deux principaux aspects : « Prométhée de la Négritude ». Autrement dit, un combattant pour la libération de l’homme de tout ce qui l’aliène, et donc un humaniste au sens le plus strict du concept ; et aussi un militant, celui d’un mouvement littéraire et, plus généralement, culturel, qui fut une idéologie forte, commune à une bonne part du monde noir.
Le 26 avril 1966, ouvrant le 1er Festival Mondial des Arts Nègres (FESMAN 1), Senghor en annonçait la finalité ultime :

L’élaboration d’un nouvel humanisme qui comprendra, cette fois, la totalité des hommes sur la totalité de notre planète (…). Le problème se pose en termes de complémentarité, de dialogue et d’échanges, non d’opposition, ni de haine raciale (…). En aidant à la défense et à l’illustration de l’art nègre, le Sénégal a conscience d’aider à la construction de la Civilisation de l’Universel.

Ce qui rappelle les propos qu’il tenait en 1959, lors de l’inauguration de l’Université de Dakar : « Il s’agit, au rendez-vous du XXe siècle, de nous faire des dons réciproques pour édifier la seule civilisation qui soit humaine : la Civilisation de l’Universel ».
La Civilisation de l’Universel ? Une « Convergence pan-humaine qui est le propre de l’homo sapiens (…), qui fera la symbiose des valeurs complémentaires de toutes les ethnies (…).
Notre volonté [demeure] d’apporter notre contribution à la totalisation de la planète Terre ».
Senghor a fait ses humanités gréco-latines et françaises, il a vécu avec les premières décennies du XXe siècle les grandes perturbations, guerres et calamités que l’Humanité a connues (conséquences de la Traite négrière, colonisation, guerres mondiales) et il a vu les premières conséquences de ce qu’on appelle aujourd’hui la Mondialisation (le « village planétaire », le développement exponentiel de l’information, le marché, la détérioration des termes de l’échange, la question de l’identité, de la Nation, du panafricanisme et du pan-négrisme, les deux blocs, le Nord et le Sud, etc.).
Avec ce vécu, cet environnement social, culturel, économique, Senghor ne pouvait pas manquer de s’intéresser aux grandes questions de ces années, parmi lesquelles celle de l’Humanisme.
Dans ses écrits théoriques comme dans sa poésie, on note la forte prégnance de la réflexion sur l’humanisme, et le grand désir de voir triompher cette vue de l’esprit.
L’humanisme senghorien repose sur deux pieds qui lui donnent son équilibre : d’une part, il tient compte de ce qui est commun à tous les hommes, de ce qu’un auteur (Callot, L’Humanisme contemporain, p. 58) appelle « le bout de chemin commun avant les routes divergentes » ; et, d’autre part, il milite pour un relativisme de bon aloi, qui tient compte de ce qui est propre à chaque culture, à chaque groupe humain placé dans un espace-temps spécifique.
Ainsi donc, on s’attachera, après des tentatives de définition, à illustrer l’humanisme senghorien à travers ses principales caractéristiques, celle qu’il partage avec l’humanisme comme concept universel (primauté de l’homme, militance pour le général contre le particulier, pari optimiste sur le genre humain et rêve de l’avènement de valeurs éthiques, morales et esthétiques, pour l’amélioration de la vie en société, voire utopisme) et aussi dans un sens qui lui est intrinsèquement particulier (défense et illustration d’une civilisation comme partie intégrante et indispensable de la civilisation pan-humaine à édifier, jonction et fusion (synergie) de l’art, de la science et de la religion pour constituer l’homme idéal (le nouvel honnête homme du XXe et du XXIe siècles).


1. DEFINITION

1.1. Le Petit Robert (2008)

a. (1845) : PHILOS – Théorie doctrine qui prend pour fin la personne humaine et son épanouissement. « Le pur humanisme, c’est-à-dire le culte de tout ce qui est de l’homme » (Renan). b. (1877) : HIST – Mouvement intellectuel européen de la Renaissance, caractérisé par un effort pour relever la dignité de l’esprit humain et le mettre en valeur, et un retour aux sources gréco-latines : l’humanisme italien, français. c. Formation de l’esprit humain par la culture littéraire classique ou scientifique (étude de la langue et de la littérature grecque et latine), Humanités

N.B. : A partir de la définition a et b, on peut noter :

1. Que l’humanisme a pour sujet et objet l’homme.
2. Que l’humanisme (de la Renaissance, donc étymologique ou historique) vise à mettre en valeur l’esprit humain, à le relever (de là où le tenait jusqu’alors la religion, et qu’il naît d’une protestation (dans l’Eglise, d’hommes d’Eglise) contre l’Eglise pour un appel à lui rendre sa liberté et sa dignité.
3. Que l’humanisme repose sur un retour aux sources grecques et latines.

1.2. L’Encyclopedia Universalis – Jean-Claude MARGOLIN

Le mot humanisme était encore à la mode au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, au point que tous les courants de pensée s’en accommodaient : Sartre démontrait que l’existentialisme est un humanisme, les marxistes ne répugnaient pas à se servir de ce vocable pour définir leur doctrine (…).
Aujourd’hui (…) l’emploi du mot humanisme est de plus en plus réservé aux spécialistes de la Renaissance, pour désigner à la fois une période socioculturelle (…) et la conception de l’homme (…)
.

Les grands humanistes de la Renaissance européenne :

Pétrarque
Dante
Toffanin (histor. italien)
Gilmore (M. P.) Le Monde de l’Humanisme, 1952
Luther
Pic de la Mirandole (1486) : « On ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme » ; mode de perfection humaine (social, éthique, esthétique) Heptaplus (1489).
Marcile Ficin
Politien
Vivres /Guarino /Victorio de Feltre
Erasme
Colet
Thomas More (L’Utopie, 1515-1516)
Guillaume Budé
Léonard de Vinci
Dürer
Holbein (les 2)
Rabelais, Gargantua (1534) (« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »)
Montaigne
Pascal : « L’homme, mesure de l’Univers… »
Etc.

C’est essentiellement à la littérature gréco-latine des Anciens que se réfèrent les humanistes pour trouver leur inspiration dans tous les domaines où s’applique leur esprit (traduction, imitation, commentaire, éditions critiques (studia humanitatis).
Humanitas : idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement intellectuel, moral, religieux, voire physique et esthétique.
« Humanité » : une synthèse harmonieuse de l’érudition et de la vertu ; ces sciences qui nous rendent plus humains » sont précisément celles qui doivent nous permettre de réaliser en nous l’accomplissement de ce modèle anthropologique.
Importance de la pédagogie aux XVe et XVIe siècles (cf. Rabelais et Montaigne) : Il s’agit de réaliser un modèle humain, il faut « que l’humanité se dégage peu à peu de l’état de nature, qui est celui de l’enfant, ou de l’homme sauvage » (Erasme, De l’éducation libérale des enfants, 1529).
D’où une réforme progressive de l’enseignement (« De l’institution des enfants », dit Montaigne, ce que traduit Erasme : De pueris instituendis).
Mais les humanistes se sont plutôt tenus à l’écart des progrès scientifiques et techniques :

Ce n’est pas qu’ils fussent insensibles à cet aspect des choses, mais l’humaniste idéal - Erasme par exemple – pensait que la connaissance de l’Histoire naturelle de Pline, du Timée de Platon, de la Géographie de Ptolémée, de la Physique d’Aristote, des Questions naturelles de Sénèque, ou des Métamorphoses d’Apulée, était largement suffisante pour la fonction intellectuelle de l’élite (…).

N.B. : Senghor a opté pour un humanisme qui allie classicisme et esprit scientifique Religion

Saint Augustin et Saint Jérôme qui avaient en leur temps réalisé une synthèse harmonieuse entre la culture païenne et l’héritage judéo-chrétien, sans rien perdre de leur foi et de leur objectif d’action, [ont] inspiré non seulement la littérature humaniste, mais aussi la peinture religieuse du temps.


N.B. : Senghor s’emploie à une synthèse entre religion païenne de son milieu et religion judéo-chrétienne.

Politique

Le pacifisme, l’esprit d’œcuménisme et parfois de cosmopolitisme, l’amour du temps : éléments constants chez tous les humanistes des XVe et XVIe siècles européens.

Cette « République des Lettres » qu’ils ont fondée ne connaît pas de frontières politiques et sociales (…) ; ils sont incapables de faire passer les intérêts matériels ou temporels de la cause politique qu’ils servent avant les intérêts moraux et permanents de l’humanité indivise qui est leur vraie patrie (…). Ils sont volontiers – et par nécessité – réformateurs (…) ; ils sont beaucoup plus rarement révolutionnaires, car la violence les effraie, et leur contestation ne va pas jusqu’à la table rase. Le sens de l’histoire et de la continuité du destin de l’humanité leur fait préférer une réforme intérieure à un renversement brutal des institutions sociales, car ils restent persuadés du triomphe nécessaire de l’esprit.

1.3. Une autre définition

Il est peu de notions aussi riches et aussi substantielles que celle de l’humanisme. Par son étymologie et, le plus souvent, par ses applications, il s’identifie à tout ce qui émane de l’homme, à tout ce qui concerne l’homme et l’humanité, à tout ce qui embrasse les humains, que ce soit pour les étreindre ou pour les étouffer. Et dès l’instant que « homo sum » – comme nous l’affirmait Térence –, rien ne saurait être moins étranger à l’homme que l’humanisme » (Léon MACCAS, « Humanisme : naissance et actualité, in Humanisme contemporain, Paris, Les Belles-Lettres, 1966, p. 9).

De ces définitions, on déduit que la pensée de Senghor est un humanisme, puisqu’elle vise des buts exactement superposables à ceux de l’humanisme européen :

- elle a pour objet l’homme, non seulement l’homme africain ou l’homme noir, mais l’homme universel, puisque le Blanc est lui aussi aliéné par son propre savoir, sa propre perception du monde et de la place de l’homme dans le monde et dans l’histoire. Il s’agit de libérer les dominés et par contrecoup les dominateurs, et de rendre les uns et les autres à leur mission première : l’amour et le progrès ;

- l’humanisme senghorien repose sur un retour aux sources, non plus seulement grecques et latines (même si, héritage de l’humanité, ces deux grandes civilisations sont aussi à récupérer), mais aussi et surtout africaines, égyptiennes, méditerranéennes, préhelléniques, indiennes, mésopotamiennes, etc., bref à tout ce qui, dans l’Ancien monde (Europe-Asie-Afrique) est à la source, à la base de l’histoire de l’humanité telle qu’elle va et qui pourrait contribuer à la réorienter dans le bon sens, à la remettre sur ses pieds et à favoriser l’avènement d’une civilisation qui soit non pas une civilisation universelle, mais une civilisation de l’Universel, faite de la meilleure part des apports de chacun (« La Civilisation de l’Universel qui sera l’œuvre commune de toutes les races, de toutes les civilisations différentes – ou ne sera pas » : Introduction à Liberté I, p. 9).

2. L’HUMANISME DE SENGHOR DANS SES ECRITS THEORIQUES

« Encore une fois, l’humanisme du XXe siècle est au rendez-vous du donner et du recevoir. C’est dans cette seule mesure qu’il sera la Civilisation de l’Universel » (L. S. Senghor, Discours à l’Université Lovanium de Kinshasa, 17 janvier 1969)

L’homme doit être au centre de nos préoccupations. On ne bâtit pas un Etat moderne pour le plaisir de bâtir. L’action n’est pas une fin en soi (…). Il s’agit, en définitive, de faire l’homme noir dans une humanité en marche vers sa réalisation totale, dans le temps et l’espace (L. S. Senghor, « Eléments constitutifs d’une civilisation d’inspiration négro-africaine », Liberté 1, p. 286).

Dans les cinq volumes de Liberté parus entre 1964 et 1995, où Senghor rassemble et publie ses conférences, communications, préfaces, allocutions diverses, discours de circonstances (voyages officiels, instances de son parti politique, etc.), on constate la présence insistante de préoccupations inspirées par l’humanisme. C’est aussi le cas dans les autres œuvres.
La titrologie même est significative à cet égard :

1.1. Négritude et humanisme 1.2. Négritude et voie africaine du socialisme 1.3. Négritude et Civilisation de l’Universel 1.4. Socialisme et planification 1.5. Le dialogue des cultures

La poésie de l’Action : entretiens avec Mohamed Aziza ; Ce que je crois : Négritude, Francité et Civilisation de l’Universel.

Si l’on pénètre dans les œuvres, on découvre une nette volonté pédagogique de convaincre ses lecteurs et de leur faire accepter ses croyances et sa foi en l’homme et en la capacité du genre humain de progresser vers ce qui se parachèvera par ce qu’il appelle, à la suite de son maître à penser Pierre Teilhard de Chardin, la « Civilisation de l’Universel ».
A titre d’exemple, parcourons Liberté 1, qui ouvre la série, Liberté 3, et Liberté 5, qui parachève l’œuvre.
Dès l’introduction de Liberté 1, Senghor écrit : « De fait, depuis [mes] années du Quartier Latin, [je : (l’auteur) n’ai] eu souci que de ces quatre idées, qui on tourné jusqu’à l’obsession [Négritude, Humanisme, Nation, Socialisme]. Elles expliquent [ma] vie et [mon] œuvre, même quand [je] traite de la poésie française du XVIe siècle ».
La plupart des 58 articles de Liberté 1 traitent de points relatifs à l’humanisme tel que le conçoit, le vit et le prône Senghor.
On s’en tiendra ici à la conférence de 1937 : « Le problème culturel en Afrique Occidentale Française », à « Ce que l’homme noir apporte » (1939) et à « Vue sur l’Afrique Noire ou assimiler, non être assimilé » (1945). On pourrait y ajouter l’article sur le philosophe Gaston Berger, père de la Prospective, et l’hommage à Pierre Teilhard de Chardin, ou encore celui intitulé « La jeune fille et le latin »…
Quant à Liberté 3, on y consultera avec profit des articles tels « Université et universum », de même que « Hommage au Professeur Jensen ou l’humanité du XXe siècle », ou encore « La Négritude est un humanisme du XXe siècle », « La Francophonie comme contribution à la Civilisation de l’Universel », « Négritude et Modernité, ou la Négritude est un humanisme du XXe siècle », « Le Sénégal, le latin et les humanités classiques », « la Civilisation noire et l’éducation », etc.
Par exemple, l’index de Liberté 3, Négritude et Civilisation de l’Universel (seul cet ouvrage en comporte un), laisse entrevoir le nombre effarant d’occurrences du terme « humanisme » dans l’œuvre théorique de Senghor. En effet, selon G. Bosio, auteur dudit index, le mot revient 47 fois. Et, si l’on tient compte des corrélats (technologie, socialisme, métissage, unité, intégration, histoire, fraternité, dialogue, développement, culture, civilisation, communauté, etc.), on voit nettement en quelle estime Senghor tient l’universalisme et l’humanisme.
Quant au dernier volume de la série de Liberté, 5e du nom, il est tout entier dévolu à l’humanisme, à travers une des modalités que Senghor assigne à celui-ci : d’être le cadre et le promoteur du « dialogue des cultures », même si certains titres (« De la Négritude », « l’inspiration poétique, ses sources, ses caprices ») peuvent laisser penser a priori qu’on n’est pas dans le domaine propre de l’humanisme.


Car, pour que les cultures puissent dialoguer, estime Senghor, il faut d’abord qu’elles se connaissent elles-mêmes, et dans leurs composantes les plus infimes ou les plus particulières, pour mettre fin au mépris culturel. Ainsi, Senghor conclut sa conférence à l’Université de Tübingen, en 1983, intitulée « Le Dialogue des cultures », en ces termes :

C’est un fait, et mondial, toutes les cultures et tous les continents, races et nations sont, aujourd’hui, des cultures de symbiose, où les quatre facteurs fondamentaux que sont la sensibilité et la volonté, l’intuition et la discursion jouent, de plus en plus, des rôles équilibrés. A ce vaste dialogue qui se fait à l’échelle de l’Universel, tous les continents ont contribué, le plus vieux, l’Afrique, comme le plus jeune, l’Amérique.
Le problème majeur, aujourd’hui, pour l’humanité, c’est que chaque continent, race ou nation, chaque homme ou femme prenne, enfin conscience de cette Révolution culturelle, que surtout, enterrant le mépris culturel, il y apporte son active contribution.
(« Le Dialogue des Cultures », in Liberté 5, p. 210).

C’est bien là le cœur même de l’humanisme tel que Senghor le conçoit : une action concertée en vue de l’édification commune d’un monde nouveau où la différence ne sera plus cause d’exclusion ou de rejet. Ces mêmes idées sont reprises dans La Poésie de l’Action : Entretiens avec Mohamed Aziza et dans Ce que je crois – Négritude, Francité et Civilisation de l’Universel.
Sans prétendre nullement à l’exhaustivité, on peut tenter de dégager quelques idées fortes, quelques concepts-clés de l’humanisme senghorien à travers les écrits ci-dessus évoqués.

• L’homme, la société, les valeurs

- L’éducation, l’enseignement, l’instruction
- L’homme, agent et but de l’action de développement

• Le dialogue des cultures

• La redécouverte et la revalorisation de l’éthique et de l’esthétique négro-africaines

- L’homme idéal/la beauté

• Les apports des Noirs à la Civilisation de l’Universel à redécouvrir, revaloriser et formaliser

- un supplément d’âme
- la solidarité
- la fraternité
- la sensibilité : sympathie et participation
- le respect de la Nature, de la Vie, de l’Homme et de Dieu

• Le combat pour l’Universalisme (la « Nouvelle Renaissance »)

• Le dialogue des spécialités et des cultures (Echange et dialogue des idées, complémentarité, convergence et dialectique)

- le rôle des intellectuels
- le retour à la raison intégrale (raison discursive + raison intuitive)
- la symbiose des arts (l’artisan et l’artiste : poètes)

• Le métissage culturel (linguistique artistique)

• Le socialisme « universaliste », instrument de la « totalisation humaine »


- co-développement économique
- co-développement social des continents, races et nations
- co-développement culturel

Le message humaniste de Senghor est multiforme et fort ancien. Le poète et l’homme politique l’ont, de concert, dit et redit, sur près de soixante ans d’une vie tout entière vouée au combat pour le triomphe d’idées généreuses, utopistes même.
Et l’on ne peut qu’admirer la justesse de la préscience avec laquelle Senghor annonçait à tout venant que l’aveuglement des hommes risquait d’entraîner l’humanité dans des voies sans issue, dans des impasses sources de régression.
Senghor, pour Atondi-Monmondjo dans le siècle Senghor [2], « est un humaniste » (p. 245) qui se lève pour combattre l’occidentalisation exclusive et totale du monde. Des événements en cours donnent raison à cet auteur, qui en appelle à Serge Latouche, (L’Occidentalisation du monde) et à son concept de « mégamachine » (monde capitaliste, dominé par la banque, la finance, la dérégulation, le libéralisme échevelé : « l’efficience du monde capitaliste promue foi en soi, est devenue auto-destructrice et a fait de la machine une machine infernale puisqu’elle échappe au contrôle de ses concepteurs et de ses constructeurs. Ce phénomène de la mégamachine ne connaît pas une régulation politique et mène à l’impasse. Cette dérive du monde qu’entrevoit Senghor appelle de l’humanité entière, utilisatrice de la technologie et de la Science, une prise de conscience, voire une solution novatrice » (247). Et Senghor donne ainsi raison à Didier Livio (L’Entreprise au XXIe siècle, 1980) que cite Monmondjo : « Depuis vingt ans l’entreprise, pour gagner, fait perdre la société. Nous nous sommes convaincus que le capitalisme non régulé explosera comme a explosé le communisme, si nous ne saisissons pas la chance de replacer l’homme au cœur de la société ».
On peut penser à la métaphore du film « Les Temps modernes » de Charlie Chaplin comme point de départ de cette vision désabusée de l’humanité soumise la suprématie de la finance et de la technologie.
Le monde, en cette fin du XXe siècle, est plus que jamais plongé dans les intégrismes de toutes sortes, dans le refus de la différence, de l’altérité et dans l’expression intolérante de la conviction de chacun d’être supérieur à l’autre, meilleur que le reste des hommes (guerre de religions (Moyen-Orient, Afghanistan), « choc des civilisations » (Samuel Huntingdon) génocides et épurations ethniques (ex-Yougoslavie, Rwanda/Burundi), et leur escorte de maux dans les sociétés (racisme, exclusion, chômage, marginalisation, pauvreté, maladies…). Dans ce contexte, Senghor se sent interpellé, dit Moumondjo :

A l’image des humanistes, tel Montaigne, il s’est senti interpellé. Il a pris position, non pour déplaire, mais pour servir. C’est un humaniste et sa démarche est conforme à la tradition des grands seigneurs (…). Senghor écrit pour aider le monde et nous soigner de notre désespérance afin de surmonter les drames quotidiens.
Senghor est un grand humaniste et un visionnaire. Nous avons besoin de son utopie, pour éclairer la route de l’internationale fraternité. Cette utopie est la mère du progrès
. (Monmondjo, op. cit., p. 251 – 252)


3. L’HUMANISME DE SENGHOR ILLUSTRE PAR SA POESIE

3.1. L’Humanisme de Senghor illustré par sa poésie

Un article intitulé « L’Humanisme de l’Universel dans l’œuvre de Senghor », de Bertin Makolo Mpuswawa, et un autre article de Lecas Atondi-Monmondjo intitulé « Léopold Sédar Senghor : Humaniste ou visionnaire de l’Utopie » [3] insistent sur un fait : la poésie de Senghor est tout entière déterminée par un humanisme irrépressible :

L’humanisme de l’Universel est l’un des thèmes qui sous-tendent l’œuvre poétique de Léopold Sédar Senghor et qui permettent d’en appréhender la base théorique et anthropologique. (…) il commence avec le recueil Chants d’Ombre et traverse, à divers degrés, tous les autres recueils : Hosties noires, Ethiopiques, Nocturnes, Lettres d’hivernage, Elégies majeures (…).
L’humanisme de l’Universel n’est pas seulement un thème de la création poétique, c’est aussi une idée-force fondamentale de la civilisation de l’Universel et de la conception senghorienne de la négritude et de la francophonie.
(B. M. Muswaswa, « L’Humanisme de l’Universel dans l’œuvre de Senghor », in Le Siècle Senghor, op. cit.). A cette époque des années 1930, où le racisme est parrainé par des sommités scientifiques, il est surprenant de voir des Noirs, nourris aux humanités gréco-latines, se draper dans leur peau et user de la langue de Descartes, pour appeler à l’aboutissement d’une internationale fraternité. (L. Atondi-Monmondjo, op. cit., p. 235).

Dès le poème initial « In Memoriam » qui ouvre le premier recueil Chants d’Ombre (1945), Senghor affirme son désir de quitter la tour d’ivoire du poète pour descendre dans la cité, dans la rue, dans vie réelle, pour fraterniser avec « la foule de [ses] semblables au visage de pierre », et de les humaniser ainsi : « Que de ma tour dangereusement sûre je descende dans la rue / avec mes frères aux yeux bleus / aux mains dures ». Cette fraternité repose non sur la race mais sur l’appartenance commune à l’Humanité.
Le poème « A Emma Payelleville » participe aussi de l’exaltation des valeurs panhumaines et militantes de l’humanisme senghorien : cet hommage à une infirmière qui s’est illustrée lors de la peste qui frappa Dakar (1937 ?) en se dévouant pour soigner les Noirs des quartiers indigènes : « Tu rompis les remparts décrétés entre toi et nous, les faubourgs indigènes ». Une telle attitude ne pouvait manquer de stimuler la Muse d’un poète appartenant à une civilisation où la valeur suprême reste l’homme en tant qu’il est le frère et le soutien de l’homme, au point que plus tard (en 1978), il fera figurer en exergue à Ethiopiques (la revue) : « Nit mooy garabu Nit » (i.e : l’homme est le remède de l’homme, proverbe wolof).
Pour que s’accomplisse la jonction entre races, qu’advienne la fraternité universelle, le Noir, victime de siècles et de millénaires de maux et de souffrances imposés par l’Autre, doit faire preuve de dépassement. Il doit oublier. Et, dans « Neige sur Paris », Senghor annonce (p. 22) comme plus tard dans « Prière de paix » d’Hosties noires, sa volonté de pardonner, d’oublier :

J’oublie _ Les mains blanches… (Œuvre poétique, p. 22).

A l’inverse, « Prière aux Masques » inaugure la longue série de poèmes où Senghor développe les caractéristiques des Noirs, animés d’un immense amour pour l’Homme, pour leurs frères humains. Ces Noirs, pris dans des guerres horribles qui ne les concernent pas directement, mais « Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement ». Ce sont eux, les Noirs, qui incarnent les valeurs de vie, face à un monde blanc qui est pris de folie (p. 23 – 24) :

Que nous répondions présents à la Renaissance du Monde.
Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche
Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines et des canons ?
(…)
Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l’homme aux espoirs éventrés ?
(…)
Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur
.

Mais les Nègres ne sont pas que cela. En route pour l’accomplissement de l’histoire – comme autrefois Konko Moussa en route pour la Mecque - ils ont pour viatique la Force, la Noblesse, la Candeur et l’Amour (« Que m’accompagnent… », p. 36). Ils sont animés d’une patience à toute épreuve et sont prêts à tous les sacrifices pour qu’advienne la Cité du Futur, le monde sans haine et sans races : « Le Retour… », p. 50 :

Soyez bénis, mes pères, soyez bénis / Vous qui avez permis mépris et moqueries, les offenses polies, les allusions discrètes / Et les interdictions et les ségrégations (…)/ Vous savez (…) / que j’ai mangé le pain qui donne faim de l’innombrable armée des travailleurs et des sans - travail / Que j’ai rêvé d’un monde de Soleil dans la fraternité de mes frères aux yeux bleus », pour que se lève « l’aube transparente d’un jour nouveau ». (« A l’appel de la Race de Saba., Hosties noires, p. 62).

C’est la même vision qui transparaît dans « Au Guélowar » (73) où il pressent et appelle de ses vœux un futur de rêve : « nous dresserons la Cité dans le jour bleu / Dans l’égalité des peuples fraternels ».
Ce sont là des manifestations d’un certain humanisme du sacrifice : modestie, humilité, acceptation de la souffrance, de la mort même pour faire advenir un idéal, celui de l’homme réconcilié avec lui-même, avec tous les hommes dans un monde de paix, de justice, d’amour, de foi en l’homme et en Dieu. Et certes, le présent est difficile : en ces temps de guerre, dans la paix où il vit après avoir été libéré, il cohabite avec les hommes « qui ont renié leur identité d’homme / caméléons sourds à la métamorphose, et leur honte vous fixe dans leur cage de solitude (…) / Je ne reconnais plus les hommes blancs, mes frères », (« Lettre à un prisonnier », Hosties Noires, p. 83). Mais Senghor est un éternel optimiste : il prend tout cela comme un nécessaire chemin de croix, car il pressent au bout de toutes ces souffrances l’avènement d’un monde plus beau. Ainsi, dans une préface pour un recueil du poète Ibrahima Sourang, il choisit de mettre en exergue ces passages du jeune poète de l’époque dans lesquels il se reconnaît :

Ils sont de tous les siècles,
Ils sont de tous les temps,
Ils sont de tous les pays,
Ils sont noirs,
Ils sont blancs,
Ils sont jaunes,
Ceux qui au nom d’un idéal
Ont péri
Liberté 1, p. 370)

Et encore :

Maintenant qu’il m’est donné
De choisir entre
La haine et l’amour,
Entre la vengeance
Et le pardon,
Entre la guerre
Et la paix,
Au lieu de la haine,
Je parle d’Amour,
Au lieu de la vengeance
Je parle de pardon et d’amitié,
Au lieu de la guerre,
Je choisis la paix
(…)
LA COMMUNAUTE
UNIVERSELLE
SANS RACES
ET SANS FRONTIERES
(Chants du Crépuscule).

Message ne saurait être plus humaniste ! Et, dans sa propre poésie, comme on en a vu quelques exemples plus haut, l’humanisme est omniprésent. En voici quelques autres rapides illustrations :

« Prière de paix », qui clôt Hosties noires, où le poète-humaniste montre une capacité de pardon et d’amour remarquables au nom de son désir de voir ses « frères » les hommes enlacer « la terre d’une ceinture de mains fraternelles/DESSOUS L’ARC-EN-CIEL DE TA [I.E. : DIEU] PAIX » (Hosties noires, 92 à 96).
Le poème « L’Homme et la Bête » qui ouvre le recueil Ethiopiques (1956) montre, de manière très métaphorique et symbolique, la longue aventure de l’Humanité qui part de la bestialité originelle pour arriver à une humanité de la parole, de la connaissance, de l’art, du rythme : une humanité lourde de connaissance et de sagesse, de beauté et de foi, selon la volonté de Dieu (p. 99 – 101).
« Chaka » (p. 118 – 133) est un autre poème où Senghor, par-delà l’expression de son itinéraire de poète et d’homme politique, dit aussi son humanisme : « Que du tam-tam surgisse le soleil du monde nouveau » (ultimaverba, p. 132)

Mais c’est peut-être dans l’hymne national du Sénégal, plus récent mais surtout plus pédagogique (car ayant une charge programmatique évidente), que se manifeste le plus clairement l’humanisme de Senghor : progression de la solidarité par cercles concentriques de moi au reste du monde, en passant par mon pays et mon continent, amour, solidarité, action concertée, combat pour la paix, le savoir, tout y est :

- dissiper les ténèbres : accéder au soleil
- unir les 4 points cardinaux et les différentes zones géographiques du pays
- le culte de l’honneur
- créer une Nation, un peuple uni (un peuple, un but, une foi) (sans couture)
- un peuple animé d’un même idéal : action concertée en vue d’un résultat
- un peuple ouvert à l’Altérité, au reste du monde (dressé vers tous les vents du monde)
- un peuple animé par le désir de la Paix et du travail qui sanctifie
- un peuple prêt au dialogue (« et aussi la parole »)
- un peuple fraternel à tous les hommes (« le Bantou est un frère… »)

On voit à travers ces quelques exemples (mais on aurait pu fouiller davantage Ethiopiques – « l’Absente » par exemple – et Elégies majeures, par exemple « Elégie pour Georges Pompidou » et « Elégie pour Jean-Marie », pour trouver d’autres illustrations) que la poésie de Senghor est en parfaite adéquation avec les thèses que cet auteur défend dans ses écrits théoriques à propos de la Négritude et de l’Humanisme. Il s’agit d’un humanisme à la fois conforme aux grandes lignes de ce que cette philosophie a été en Occident, et aussi porteur de ce qui fait la spécificité de la pensée de Senghor. Entre autres, il s’agit d’enrichir l’humanisme universel par les apports propres des Nègres à travers leurs valeurs de civilisation, condition sine qua non de l’avènement de la Civilisation de l’Universel.


[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar

[2] BOKIBA, André-Patient (dir.), Le Siècle Senghor, Paris, L’Harmattan, 2001.

[3] BOKIBA, André Patient (dir.), Le Siècle Senghor, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 219 -233.




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