L’HÉRITAGE ET LE MESSAGE
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Ethiopiques numéro spécial.
Littérature, philosophie et art
10e anniversaire. Senghor, d’hier à demain.

Auteur : Amadou Lamine SALL [1]

Dix ans maintenant que Senghor nous quittait.

J’ai choisi de me taire et de lui donner la parole. A quelques mois d’une échéance électorale décisive pour son pays, en février 2012, écoutons son éclairage. Nous sommes en 1980. Trente et une années nous séparent de ce que nous allons lire. Senghor s’apprêtait à quitter ses fonctions de président de la République [2].

« Je partirai. Ce ne sera pas pour donner un exemple aux autres chefs d’État. Je partirai parce que c’est cela qu’il faudra faire en son temps. C’est comme cela que je m’accomplirai. D’autre part, si je veux donner un exemple, c’est à mes successeurs sénégalais, afin qu’eux aussi, après avoir accompli leur tâche, ils aient le courage de partir. Ma pensée dernière sera pour le Sénégal de l’an 2000. Un Sénégal tourné vers l’avenir. Je passerai mes grandes vacances en France, mais la majeure partie de ma vie au Sénégal. J’ai dit à ma femme où je voulais être enterré : dans le cimetière de Joal. J’ai dit au cardinal Thiandoum, archevêque de Dakar, que, pour mes funérailles, je voulais des chants grégoriens ». « Il est bon que les jeunes nous critiquent. Et qu’ils essaient de nous dépasser. Nous ne sommes pas des classiques, mais des pionniers : après nous viendront les classiques ». « Au Sénégal, l’État s’incarne dans les trois pouvoirs « législatif », « exécutif », et « judiciaire » définis dans la Constitution. J’insiste, en particulier, sur l’indépendance de la Magistrature. Nous avons une organisation dont le modèle est français, mais repensé par nous-mêmes. C’est ainsi que notre Cour Suprême, qui a un rôle majeur dans le contrôle des élections, est souvent saisie par les citoyens. Saisie par les citoyens, plus de 60 fois sur 100, celle-ci casse la décision du Gouvernement pour « abus de confiance », ce qui prouve que nous ne sommes pas encore débarrassés de l’esprit napoléonien de l’administration française ». « L’État, c’est l’autorité souveraine qui s’exerce sur un peuple à travers des hommes et des institutions. La Nation, c’est la volonté commune de vie commune d’un peuple donné. La Nation repose sur l’ethnie. Dans une nation, les gens ont dépassé les différences de race, de religion et de caste ».
« C’eût été tentant d’annexer la Gambie. Beaucoup de Sénégalais le voulaient. Je m’y suis toujours opposé. Le Sénégal et la Gambie ont réglé parfaitement, parce qu’à l’amiable, leurs questions de frontières ».
« Sur le plan politique, la Révolution, ce n’est pas la dictature des intellectuels, ni des travailleurs salariés, ou de l’État inquisiteur, pensant pour nous. La Révolution, pour nous aujourd’hui en Afrique, coïncide avec la démocratie, ce qui suppose la séparation des pouvoirs, le pluripartisme, une justice indépendante et des syndicats libres. La politique sociale doit assurer la justice, la multiplication des emplois et une sécurité sociale qui assure aux plus pauvres la médecine gratuite ».
« Le dialogue, pour être efficace, doit se dérouler sur une base d’égalité, non pas matérielle, non même pas politique, mais morale ».
« Le chef de l’État doit avoir une vue globale, harmonisé parce qu’équilibrée des choses. Si nous avons nos qualités, nous avons aussi nos défauts. Les Sénégalais ayant été très influencés par la France, ils jugent un peu trop les choses d’après un paramètre européen. Nous passons pour intelligents, mais nous sommes individualistes et légers : nous avons beaucoup perdu du sens communautaire négro-africain. Le laxisme de l’Occident nous a envahis, relâchant la tension soudano-sahélienne de nos ancêtres. Il y a le Peuple sénégalais, un peuple intelligent et courageux au travail comme à la guerre ».
« On se sent solitaire comme chef d’État parce qu’on constate que chaque groupe socioprofessionnel voit d’abord ses intérêts, que chaque parti vise, avant toute chose, à conquérir le pouvoir ou à le garder. Il faut tout faire et la tâche est immense ».
« La politique » c’était, pour moi, les ambitions personnelles, la « magouille », le mensonge. Je me suis alors toujours référé à la définition de Platon, la politikè, comme l’« art de gouverner la cité » pour rendre les hommes plus prospères et meilleurs. La politique doit reposer sur l’éthique. Je pense, en définitive, qu’il y’a une morale de la politique, voire que la loyauté et l’honnêteté paient. Même si elles ne paient pas, la seule satisfaction qu’on puisse avoir dans son action politique, c’est de rester fidèle aux sentiments de l’honneur et de travailler au développement de son peuple. La politique doit reposer sur la vérité, sur l’honnêteté, sur la loyauté, sur le courage, physique et moral. Il ne faut pas céder sur les exigences morales. Même si l’on doit échouer, car il y a des échecs qui sont positifs. C’est la raison pour laquelle je poursuis, d’une façon irréversible, la démocratisation de l’État sénégalais. Car c’est la démocratie qui peut le mieux servir la vérité et la justice, bref, la morale, et le développement par surcroît ».
« La démocratie existait en Afrique, avec débat, c’est-à-dire confrontation des idées, mais elle était « unanimiste » avec un respect insuffisant des droits de la minorité ».
« Je pense qu’il faut une démocratie forte, avec un exécutif fort, c’est-à-dire un régime présidentiel avec un chef d’État élu au suffrage universel par le Peuple. Un régime présidentiel doit être franc et non pas honteux. Dans un pays qui pousse la démocratie jusqu’à ses limites extrêmes, jusqu’à sa caricature, avec la multiplicité des partis, où règnent l’individualisme et l’esprit de contestation, le gouvernement d’assemblée instaure l’instabilité. Celui-ci peut être efficace, mais seulement chez des peuples qui sont froids, disciplinés, équilibrés. Un gouvernement d’assemblée ne peut réussir chez les Fluctuants, aux Méditerranéens, aux latins, aux arabo-Berbères, aux Négro-africains ».
« Le Général de Gaulle me reçut au siège du R.P.F et me dit : D’après tout ce que j’ai lu de vous, vous devez vous sentir à l’étroit dans un parti ». J’ai répondu : « En effet, je me sens un goût prononcé pour l’hérésie ».


« Je serai tolérant. Pour quoi, au Sénégal, nous avons modifié, dans le serment du président de la République, la référence à Dieu, puisque, selon notre Constitution, un athée peut être président de la République. Cette tolérance est un des traits de la sénégalité ».
« Chez les Sérères, « c’est le ventre qui est noble » : on est noble par sa mère, et non pas par son père. Mon père était catholique. Ma mère animiste, mais elle a été baptisée à la fin de sa vie. Quant à mon oncle Waly Bakhoum, il aimait bien boire, mais il a fini par se convertir à l’islamisme. Et il est mort en bon musulman ».
« Dans notre Constitution, nous avons inscrit les libertés religieuses. Mieux : nous disons que les religions sont des moyens d’éducation. Notre État est laïc : il n’y a pas de religion d’État, mais nous coopérons avec les communautés religieuses. Le Gouvernement les aide concrètement à remplir leurs missions ».
« Il y a au Sénégal quelques 50.000 citoyens originaires du Cap-Vert. Chez nous, nous avons vingt mille Libano-Syriens, dont la moitié a pris la nationalité sénégalaise. Nous avons surtout quelques cent cinquante mille maures, qui tiennent de petites boutiques jusque dans les villages. 20% de la population sénégalaise est formée d’étrangers. Pourtant il n’y a eu jamais de conflit racial ».
« Il n’y a pas de préjugés de race ni de religion au Sénégal ; ce qu’il y’a, c’est un sens régional aigu, surtout dans les régions périphériques, jusqu’ici défavorisées par leur éloignement de la Capitale ».
« De temps en temps, il y a des grèves sauvages, bien sûr. C’est la paix sociale qui nous permit, en grande partie, de surmonter la sécheresse qui, en 18 années d’indépendance, a sévi neuf fois. Nous avons avancé en zigzag, il est vrai, mais la meilleure preuve que nous avons avancé est que, notre revenu par tête d’habitant est passé en 18 ans, de 160 à 420 dollars. Le développement industriel a suivi la paix sociale ».
« En général, les « sociétés d’État » n’ont pas été des facteurs de progrès. Notre modèle, à l’horizon de l’an 2001, est que l’État fait le plan, organise la vie économique du pays et contrôle. La cogestion entre l’État, les cadres, les employés et les ouvriers me semble être la meilleure solution. Nous mettons l’accent sur l’esprit de méthode et d’organisation comme sur l’enseignement des sciences et des techniques modernes. Ce que révèlent nos enseignements primaire, moyen et secondaire, où la mathématique est la discipline prioritaire. Quant à l’enseignement supérieur, 20% des étudiants s’y dirigent vers des carrières d’ingénieurs et de techniciens supérieurs. Nous avons dans l’industrie nationalisé les industries monopoles de base, comme la production et la distribution de l’eau, ainsi que celles de l’énergie. D’abord, il faut savoir gérer. L’échec, partout en Afrique noire, vient, essentiellement, de ce que nous n’avions pas appris à gérer ».
« S’agissant de la terre, nous sommes revenus à l’ancien droit négro-africain, où la terre ne pouvait être un objet de propriété individuelle ou familiale, mais était propriété nationale au sens de la gens. Le secteur rural passe, dans notre Plan, avant tout autre secteur, l’éducation et la culture exceptées ».
« Notre Code de la famille est significatif de l’esprit, nègre et moderne, en même temps, adapté à notre « univers mental » et à nos « sociétés traditionnelles ». Nous avons favorisé la monogamie avec la coopération des autorités religieuses. La polygamie est l’exception et la monogamie, la généralité. Nous avons fait porter notre principal effort sur l’abolition de la discrimination entre les sexes dans la fonction publique. Nous essayons d’avoir une conception dynamique de la « libération de la Femme ». Il ne s’agit pas d’une égalité mathématique, mais d’une égalité complémentaire ».
« Comment faire pour garantir l’exercice des Droits de l’Homme ? Je réponds : en organisant une démocratie à l’africaine. Ce qui ne suppose pas, nécessairement, un pluralisme politique et syndical foisonnant, mais au moins deux partis et des élections régulières, mais encore la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, avec, naturellement, l’indépendance de la magistrature. Aujourd’hui, la plupart des régimes africains sont des régimes, sinon dictatoriaux, du moins personnels, où la personne est méprisée ».
« Les Sénégalais sont très politiciens, individualistes et débrouillards. De temps en temps un militant de l’UPS formait un parti dissident et attendait qu’on vînt le chercher. Quand les membres du PRA Sénégal sont revenus à l’UPS, nous décidâmes que, désormais, nous n’accepterions plus de discuter avec des dissidents. C’est pourquoi, quand M. Abdoulaye Wade est venu, en 1974, me demander s’il pouvait déposer les statuts d’un nouveau parti, j’ai eu l’impression que c’était du chantage, et j’ai dit « oui ». C’est ainsi que le PDS a été fondé ».
« La Constitution issue de l’indépendance posait le principe du pluripartisme. En 1976, nous modifiâmes la Constitution, en reconnaissant trois courants : un courant libéral de gauche, de tendance radicale-socialiste, un courant socialiste et démocratique, que représente le parti socialiste du Sénégal, et un courant marxiste-léniniste, qui se réclame du « socialisme scientifique ». Cependant la réalité est plus complexe. Il y a au Sénégal des conservateurs réactionnaires et des conservateurs libéraux. A l’extrême gauche, c’est un rassemblement hétéroclite. Le Parti africain de l’Indépendance de M. Mahjemouth Diop avait beaucoup hésité. C’est un parti qui avait provoqué des émeutes au lendemain de l’indépendance et dissous de fait. M. Diop nous demanda, si malgré cela, nous pourrions reconnaître le P.A.I. J’ai dit « oui ». C’est un mouvement authentiquement révolutionnaire. M. Diop a écrit des ouvrages sérieux. Je ne dis pas que je suis d’accord avec lui, mais j’ai de l’estime pour son honnêteté intellectuelle et morale ».
« Au parti socialiste, mes idées n’ont pas toujours triomphé ; je pense même que le PS est en retard de vingt ans sur mes idées. Mais nous sommes dans un pays en développement, et il ne faut pas multiplier les partis. Sans quoi, on risque de tomber dans l’anarchie. Le Parti socialiste pourra garder le pouvoir longtemps. Indéfiniment ? Non. Il est naturel qu’un jour un autre parti triomphe ».


« Il s’agit, dans le cadre d’un plan de développement, de définir un modèle. Celui-ci devrait tracer une 3ème voie entre les « démocraties parlementaires » de l’Ouest et les « démocraties populaires » de l’Est, sans être nécessairement sociale-démocrate ».
« L’instabilité politique tient, à la fois, de l’ethnie et de l’histoire. Comme les Méditerranéens, comme les Latino-Américains, nous sommes, nous Africains, des Fluctuants. Nous avons, tous, une profonde et orageuse affectivité, qui réagit, sans tarder et brutalement à l’évènement. Il s’y ajoute que beaucoup de chefs d’État manquent de culture, n’ont pas assimilé l’esprit de méthode et d’organisation : ils ne sont pas habitués à voir les choses globalement et dans une vision prospective. Les coups d’État militaires sont une conséquence de cette situation. Certains chefs d’État civils ont cédé à la facilité. Ils ont fait de la dictature ou se sont laissé aller à la corruption. Il y a eu des soulèvements populaires, et l’armée est intervenue, qui représente un puissant élément d’ordre et de stabilité dans un pays en développement. Pour le Sénégal, la stabilité provient, essentiellement, de ce que nous avions plus de cadres que les autres États francophones et que nous étions, déjà, habitués à la démocratie. Quand il n’y a pas de démocratie, le seul recours, c’est le coup d’État militaire. Il est évident que les Occidentaux ont favorisé les coups d’Etat militaires contre des chefs d’État qui se situaient à gauche. J’ai même l’impression que, parfois, la France a favorisé les coups d’État militaires, ou laissé faire, ce qui revient au même. Dans un ou deux cas, c’est l’évidence : elle espérait avoir un partenaire plus docile. Il reste que nous sommes, nous Africains, les principaux responsables de cette situation ».
« Après l’indépendance, nous avons noué des relations privilégiées avec la France, tout en diminuant son influence culturelle, mais aussi économique. Les programmes de l’enseignement ont été révisés, avec les manuels, pour mettre l’accent sur l’Afrique ».
« Nous avons, en 1971, fixé, par décret, la transcription phonétique de nos six langues nationales. Je préside moi-même des commissions qui ont pour tâche de faire un premier travail de séparation grammaticale des mots dans la proposition et dans la phrase. Tout est encore à faire en matière de linguistique négro-africaine ».
« Le Sénégal a, à peu près, aujourd’hui la moitié des agrégés de mathématiques et des docteurs d’État de mathématiques de l’Afrique noire francophone. Nous formons, chaque année, quelques deux cents ingénieurs. Je préside au moins un conseil interministériel consacré à la recherche appliquée comme à la recherche fondamentale ».
« Je me rappelle Nkrumah me demandant de quitter la « Communauté ». Je lui réponds : « D’accord, si vous quittez le « Commonwealth ». « Mais » reprit-il, « ce n’est pas la même chose ». A quoi je rétorquai : « Décidemment, la logique n’est pas votre vertu principale, à vous autres Nègres anglophones ».
« L’Europe, qui a les sciences et les techniques, n’a pas les matières premières. Nous, nous avons les matières premières ».
« Le racisme des Arabes, ce sont les Européens qui l’ont mis dans la tête des Nègres. On embrasse les Arabes, mais quand il s’agit d’enseigner la langue et la civilisation arabes, on trouve que ce n’est pas très intéressant, que ça rapporte moins que d’apprendre l’anglais, le russe, l’espagnol ».
« Tous les ans, le 23 octobre, ou moi ou le Premier ministre, nous adressons un message aux Sénégalais pour maintenir leur confiance dans les Nations Unies. Si la Charte de l’Organisation ne nous plaît pas, telle qu’elle est actuellement, nous devons en demander démocratiquement la modification ».
« L’Unesco joue un rôle primordial. Il s’agit de la Science et de la Culture, de ce qui est au début et à la fin du développement humain ».
« Je crois que Socrate, avec son nez camus et sa façon imagée de s’exprimer par mythes, avait du sang noir parmi d’autres sangs ».
« Les films arabes et indiens répondent mieux à notre culture : ils n’ont pas les défauts du cinéma européen, c’est-à-dire la violence, la drogue, la pornographie. Le cinéma africain d’aujourd’hui, ce ne sont trop souvent que des images à l’européenne. Nous avons de bons cinéastes. Le plus connu est Ousmane Sembène qui se proclame marxiste-léniniste ».
« Nous avons remarqué qu’on écrivait de plus en plus mal le français : non seulement les Sénégalais, mais aussi les Français ».
« D’une façon générale, nous, Sénégalais, sommes contre la dissémination nucléaire. Parce que la voie nucléaire est une voie dangereuse pour le monde. Il nous faut nous engager dans celle de l’énergie solaire ».
« Le combat le plus important reste le problème culturel. Le combat n’est pas terminé, et nous aurons, nous du Tiers-Monde, à nous battre encore longtemps, et dur, pour faire accepter nos valeurs. Il faut arriver à un pouvoir égal, mais surtout à une organisation égale d’information entre le monde développé et le monde en développement ».


[1] Poète, Lauréat des Grands Prix de l’Académie française.

[2] Source : Léopold Sédar Senghor, la poésie de l’action, Paris, Éditions Stock, 1980.




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