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RICARD, Alain, Le sable de Babel : traduction et apartheid, Paris, CNRS Editions, 2011, 447
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Ethiopiques numéro spécial.
Littérature, philosophie et art
10e anniversaire. Senghor, d’hier à demain

Auteur : Françoise UGOCHUKWU, Open University (UK)

Ce livre à la fois touffu et fascinant, qui tisse des passerelles entre Afrique et Occident, entre langues africaines et européennes, a été préparé par une série de publications et poursuit une réflexion entamée en 1995 sur les littératures d’Afrique noire, aujourd’hui centrée sur la pratique de la traduction et sa relation à l’apartheid. Comme l’auteur l’explique lui-même, l’histoire de la discrimination s’est jouée et continue de se jouer sur le terrain des langues. Ricard, incarnation de l’alliance évoquée dans son ouvrage entre homme de terrain et homme de bibliothèque, reconnaît avoir été inspiré par la réflexion de Karine Barber sur l’anthropologie des textes, personnes et audiences (2007), qui, dit-il, a renouvelé sa compréhension de la textualité et de l’oralité. Il dresse ici un panorama de l’écriture émanant du continent africain, évoquant d’abord la collecte des genres oraux, explorant ensuite divers genres, du roman à la poésie et des chants de louange à l’épopée. Le chapitre 6 évoque l’émergence de la figure de l’écrivain, vers la fin du 19e siècle, illustrée par l’exemple de Mofolo, auteur de Chaka. L’auteur s’arrête en chemin pour rappeler les noms et les travaux des nombreux Européens ayant vécu en Afrique et appris au moins une langue africaine, comme ceux d’écrivains africains qui furent souvent et à la fois romanciers, interprètes, journalistes, linguistes et traducteurs. L’analyse lève le voile sur la complexité de ces réseaux d’écriture, de cette histoire de découvertes, d’identités bilingues et de métissages linguistiques et culturels, et en démontre les articulations dans un style très personnel où le ‘je’ tient une grande place.
L’Afrique australe, et l’Afrique du sud en particulier qui pour l’auteur a joué un rôle essentiel dans l’émergence du monde moderne, occupent une bonne partie de l’ouvrage, venant ainsi compléter les travaux précédents sur le Nigeria et les écrivains de l’Afrique de l’Ouest, ce qui n’empêche pas l’auteur de revenir plus d’une fois aux auteurs déjà étudiés. Le chapitre 11 ajoute Madagascar aux pays examinés. Les travaux sont présentés en fonction des différentes langues : anglais, français, ewe, fon, yoruba, kiswahili, sésotho, xhosa et bien d’autres – et des corpus constitués à partir des archives et publications consultés. Toute une littérature en langues africaines, souvent inédite, est ainsi présentée. L’auteur, familier du kiswahili, souligne à plusieurs reprises les difficultés de publication des manuscrits en langues africaines, évoque les problèmes de graphie, frein à la publication des textes, déplorant que, souvent, les textes en langues africaines ne soient même pas lus dans leur propre aire linguistique. Il évoque la standardisation des langues africaines, la création de normes graphiques et lexicales et les raisons des hésitations et des refus des éditeurs, et fait appel à la mobilisation de toutes les ressources disponibles pour élargir la compréhension des auteurs. Il met en avant la prise de parole des intellectuels africains, leur désir de reconnaissance, d’une expression authentique affranchie de son statut subalterne, et, partant, leur choix des langues européennes comme langue d’écriture « pour faire entendre la voix des Africains » (p.247) et les conséquences de ce choix. Pour lui, le combat pour les langues africaines est aussi celui pour l’établissement d’un corpus littéraire – mais ce corpus existe, et s’enrichit de jour en jour en dépit du nombre croissant d’intellectuels ayant choisi de s’exprimer dans les langues européennes.
On le sait, « l’Afrique qui écrit est trop souvent mise à l’écart » (p.144). Le titre du livre rappelle le rôle pervers et délétère joué à cet égard par l’apartheid, présenté comme forme extrême du colonialisme, qui a abouti à la marginalisation systématique des écrivains africains, amplement démontrée ici avec parfois des accents passionnés. L’auteur oppose à cette entreprise systématique de bâillonnement la mission de traduction de l’après Babel, confortée par l’expérience de Pentecôte. Dans les chapitres sur la traduction, qui font la richesse de l’ouvrage, il invite le lecteur à pénétrer les arcanes de cette entreprise, principe créateur, arme et outil, et souligne le lien entre politique et traduction, l’écrivain africain luttant pour être reconnu. Le chapitre 9 présente la traduction comme terrain de la lutte sociale, où le texte devient champ de bataille. Plus loin, en un raccourci saisissant, l’auteur, insistant sur la nécessité de traduire pour sortir les langues de leur ghetto, assimile les langues africaines aux grandes langues européennes autres que l’anglais, reléguées dans la même catégorie (p.371 et sqq.). Ce plaidoyer en faveur de la traduction, venant d’un auteur qui a lui-même contribué à la publication de traductions des langues africaines au français, établit le rapport entre traduction et développement d’une littérature en langues africaines. Le chapitre 10, intitulé ‘la traduction inutile ?’ rappelle le succès croissant de l’anglais, illustré par « une littérature locale, anglophone ou francophone, publiée sur place et qui fait vivre ses auteurs » (p.291), tout en reconnaissant le développement parallèle d’une littérature en langues africaines dont l’auteur retrace l’histoire et les traductions depuis Equiano, signalant les progrès de la pratique de terrain et des études philologiques depuis un siècle. Il rappelle au passage le rôle des missions et des textes-clés – La Bible et Le Voyage du pèlerin (Pilgrim’s Progress) – et les multiples dimensions de la traduction croisée, des langues européennes aux langues africaines d’abord, des langues africaines aux langues ensuite, pensée comme une conversation linguistique, un échange créateur de sens, une pratique dialogique. Il note le retard des traductions par rapport à la publication des textes originaux, et déplore d’autant plus le manque de traductions des textes oraux et écrits africains que « la question de la traduction est bien celle de l’égalité linguistique, de l’hospitalité consentie aux langues des autres » (p.393). L’auteur s’est également penché sur les difficultés de traduction de langues hors normes comme l’‘anglais pourri’ de Sozaboy, et on pourra regretter, à ce propos, la brève critique, partielle et discutable, de la traduction du roman de Saro-Wiwa.
Ce vaste ouvrage, d’une éblouissante richesse de détails, se clôt sur une belle évocation de l’œuvre de réconciliation entreprise par Mandela au travers de la traduction de son autobiographie dans toutes les langues du pays « pour que nous puissions vivre ensemble » (p. 394).





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