Accueil > Tous les numéros > Ethiopiques numéro spécial 10e anniversaire Senghor, d’hier à demain  > Seex Adaraame JAXATE, Janeer (« L’illusion »), Dakar, OSAD, 2001, roman en wolof



Seex Adaraame JAXATE, Janeer (« L’illusion »), Dakar, OSAD, 2001, roman en wolof
impression Imprimer

Ethiopiques numéro spécial.
Littérature, philosophie et art
10e anniversaire. Senghor, d’hier à demain

Auteur : Abdoulaye KEÏTA, IFAN, Université de Dakar (UCAD)

Seex Adaraame JAXATE, Janeer (« L’illusion »), Dakar, OSAD, 2001, roman en wolof [1]

Le roman initiatique par le rêve

C’est une œuvre qui vient à son heure ; écrite en 1997, elle est publiée en 2001, à un moment où les pays du tiers-monde en général, le Sénégal en particulier, vivent un problème devenu une préoccupation nationale, voire sous-régionale, l’émigration clandestine.
L’auteur choisit une démarche originale, le rêve, pour parler d’un rêve : émigrer pour améliorer ses conditions de vie. Mais émigrer dans quelles conditions ? Accepter quel travail ? S’asseoir sur lesquels de ses principes ?
Tout le déroulement de cette odyssée est saisi par l’auteur dans un court récit mais combien grand par la mine d’informations qu’il constitue.

L’histoire

Le personnage principal, anonyme, est désigné par le seul pronom « il ». Assis sur la plage, la vue d’un bateau au loin fait naître chez lui une telle envie de voyager qu’il se « retrouve » caché dans les soutes, embarqué dans un voyage clandestin ; à son arrivée dans un port européen, il attend la nuit pour débarquer encore clandestinement, se jeter à l’eau, nager et se voir tendre une main secourable avec injonction de faire vite avant de se faire arrêter par une patrouille. L’inconnu le présente à un bienfaiteur, M. Jacques (Muse Saag), qui lui trouve tout de suite du travail moyennant la cession d’une partie de ses gains.
La surprise viendra du travail de ménagère qui lui est confié avec le choix de le refuser mais de se retrouver aussitôt dans la rue, à la merci de la police anti immigration. Il devient ensuite, et toujours malgré lui, proxénète, gérant d’une maison close jusqu’à ce que le hasard lui fasse rencontrer un frère de case Maanatu qui le recueille et lui trouve du travail ailleurs. Là aussi il est bouleversé par les mœurs de ceux qu’il côtoie et le paroxysme est atteint quand son collègue Dupuis (Dippi) lui fait voir ce que ses compatriotes émigrés sont capables de faire en terme de vilenies. Il rencontre aussi Diallo, un désillusionné, qui a cédé aux instances d’un compatriote émigré qui lui faisait croire qu’en Europe, il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser l’argent.
L’histoire se termine quand il a menacé Dupuis qui insistait sur ce qu’il lui avait montré de ses compatriotes. Des policiers sont intervenus, l’ont giflé sans sommation, le coup l’a réveillé et a en même temps mis fin au rêve, le ramenant à la réalité.

Les enseignements du roman

L’œuvre est un récit linéaire mais on peut y trouver deux parties (peut-être plus).
La première étant le récit de l’instabilité, faite de changements de domiciles et d’emplois et c’est la rencontre décisive d’avec le frère de case, Maanatu, qui le (le personnage anonyme) sort un peu de cette zone de turbulence pouvant être illustrée par cette maxime ku yàgg a dox, yàgg a gis, littéralement, « celui qui a beaucoup marché a beaucoup vu » en quelque sorte, celui qui a vécu longtemps a beaucoup vu. Des emplois qu’il n’a jamais imaginés pour un homme lui sont proposés, sans alternative : « homme de ménage », cuisinier, gérant de maison close (lui, un musulman dont les convictions sont à fleur de peau), il a même failli être gigolo chez son premier employeur Jacques. C’est pourquoi les champs lexicaux de l’emprisonnement et du désespoir constituent la trame de cette partie : titaange « panique », njàqare « angoisse, inquiétude », tancooti na « être coincé à nouveau », pexeñakk « absence d’alternative », kaso « cachot (prison) », « bopp bu tëju ».
Dans la deuxième partie, la stabilité traduite par un emploi stable et non dégradant (Dippi lui a trouvé un emploi dans une chaîne de montage de voitures).
C’est dans cette partie que le personnage et son compatriote Maanatu réfléchissent sur beaucoup de problèmes de la vie et c’est le moment choisi par l’auteur pour introduire beaucoup de réflexions, de maximes, proverbes et aphorismes, véhicules de la sagesse wolof : Am réew, li mu war a gën a sàmm, mooyjikko yi, ndax jikko yu rafet ñooy dëgëral lu baax, di dékku lépp lu nar a dal xeet wa fa cosaanoo. « Un pays doit cultiver les bonnes mœurs, parce que c’est cela qui consolide le bien et protège les autochtones ». _ Li ngay wax ci jikko yu rafet yi nu war a suuxat dëgg la, waaye garab gi nu war a jëmbët dëgg-dëgg mooy liggéey. « Les belles habitudes sont à cultiver, mais ce qu’on doit vraiment cultiver, c’est le travail ».
Waaye mu xam ni àddina moom weeru koor la rekk, bu jant bi sowul juubu weesul. « La vie, c’est comme un mois de Raman, on peut toujours manger par inadvertance avant le soir ».
Ku yàgg a dox, yàgg a gis. « Celui qui a beaucoup marché a beaucoup vu ».
A son réveil, l’initiation est achevée et il en tire lui-même la conclusion : Xanadéet, bu dee lii rekk la jaru ko. « Mais non, si ce n’est que cela, ça n’en vaut pas la peine ».


[1] L’auteur, Adramé DIAKHATE, a servi au lycée Faidherbe de Saint- Louis d’abord, puis au lycée Ameth Fall et au lycée Abdoulaye Sadji de Rufisque comme professeur de français. Il est présentement enseignant-chercheur à l’Institut national d’Etude et d’Action pour le Développement de l’Education (INEADE). Depuis 1990, il dirige l’Union des Ecrivains sénégalais en Langues nationales (UESLAN).




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie