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JASAA U SAKKOOR OU L’EPOPEE DE CHEIKH AMADOU BAMBA : L’AVENEMENT D’UN NOUVEL ORDRE SOCIAL
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Ethiopiques n°88.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2012.
Espaces publics africains, crises et mutations

JASAA U SAKKOOR OU L’EPOPEE DE CHEIKH AMADOU BAMBA : L’AVENEMENT D’UN NOUVEL ORDRE SOCIAL

Auteur : Cheikh Amadou Kabir MBAYE [1]

Laissés exsangues par quatre siècles de traites négrières, les populations sénégalaises basculent de nouveau au XIXe siècle dans une crise profonde consécutive à la colonisation.
Après la conquête militaire, la France entreprit la mise en valeur des territoires conquis. Elle était résolue à anéantir toute forme de résistance pour procéder, sans entrave, à l’exploitation des ressources du pays, d’une part, et, d’autre part, pour conduire sa politique d’assimilation.
Dès lors, la confrontation avec l’élite autochtone musulmane qui, dès le XVIIIe siècle, cherche inlassablement à islamiser la société, devint inévitable. Les administrateurs coloniaux « préconisèrent des mesures efficaces contre le péril de l’islam » [2].
Dans cette dispute pour le contrôle des consciences des populations, l’administration coloniale opte pour la terreur et profite de « chaque insurrection pour déporter tout marabout coupable d’incitation à la révolte » [3].
La résistance armée ayant été annihilée par la supériorité militaire du Blanc, cette politique a eu pour conséquence d’ériger l’Islam, aux yeux de la population, en incarnation du non.
Ainsi, les récits hagiographiques célébrant les héros de l’islamisation posent un modèle social qui fonctionne comme une véritable alternative au projet colonial. Dans cette étude, nous nous intéresserons essentiellement à la littérature wolof mouride et plus précisément à Jasaa u Sakkóor de Moussa Ka qui célèbre le fondateur du mouridisme.

1. LA CRITIQUE DE L’ORDRE ANCIEN

Pour poser le nouveau modèle social, les chantres de l’islamisation, comme pour avoir une société-témoin, rappellent toujours le contexte d’émergence du projet de société islamique. Moussa Niang fait une peinture pittoresque de la société et des mœurs de l’époque que nous avons déjà largement analysées [4]. Nous mettrons ici l’accent sur la description faite par Moussa Ka. Le chantre de Cheikh Amadou Bamba, dès l’entame du Jasaa u sakóor, comme pour insister d’avantage sur la corruption des mœurs, se focalise sur les marabouts, l’élite qui devait donner l’exemple. Il décrit ainsi le chaos social qui prévalait à l’époque :

A l’époque les fils de marabouts étaient aliénés,
Ils étaient à la solde des chefs de provinces colonisés,
Ils étaient liés aux dignitaires noirs et aux colons chrétiens.
Ceux-ci se firent cadis, ceux-là devinrent disciples des Maures.
Certains fils de marabouts implantèrent des foyers coraniques
Où garçon et filles se comportaient comme à Sara.
Les marabouts devinrent complices des souverains pour imposer illégalement des redevances.
Les uns fumaient, prisaient le tabac, les autres se livraient au libertinage.
Ceux-ci s’adonnaient au waññlu, ceux-là devinrent des danseurs ambulants.
Les uns se faisaient charlatans, les autres quémandeurs.
Les hommes se mêlaient aux femmes pour se distraire
Au rythme des lamb et des sabar [5] pêle-mêle.
La pudeur n’existait plus chez personne.
Les plus éminents savants se transformèrent en faux dévots.
L’Islam pleurait à chaudes larmes et finit par s’exiler
Au couchant, tout le pays fut comme Lambaay
 [6] (28-36).
Un tel portrait de ceux qui sont censés incarner l’orthodoxie laissent voir non seulement la subversion des principes de la religion musulmane mais aussi la décadence morale et l’aliénation de la dignité noire. Les écarts dans le domaine religieux sont symbolisés par la cérémonie du waññlu, « joute oratoire sur la place publique au cours de laquelle on compte au rythme du tam-tam le nombre de fois qu’un terme est répété dans le Coran » [7].
La situation est d’autant plus inédite qu’on assiste à une alliance étrange, une collusion entre les pouvoirs temporel et spirituel pour opprimer le peuple [8]. Le Cadi [9] Majaxate Kala symbolise, dans le texte, cette entente ; lui qui donne ce conseil à Serigne Touba [10] :

Engage-toi du côté des chefs de provinces, tu ne le regretteras pas (46).

La religion cesse d’être le rempart des populations meurtries.
L’avant-dernier verset, en faisant référence à l’ancienne capitale du Bawol, évoque les travers du régime ceddo. La peinture qu’Abbé Boilat fait des ceddo, bien qu’idéologiquement connotée, est assez éloquente :


C’est l’opposé du marabout ; il signifie un incrédule, un impie, un homme sans foi ni probité. Ces sortes d’hommes répandus dans le Walo, le Cayor, le Baol, les royaumes du Sine et du Saloum forment la milice de ces pays. Ne vivant que de vol et de pillages sur les grands chemins, ils sont plus propres à la guerre (...) Sans croyance aucune, ils s’adonnent à tous les vices et spécialement à la boisson de l’eau de vie. Les princes et les grands, en leur qualité de chefs des ceddos, s’adonnent aussi à la boisson [11].

Ce régime est l’avatar du système traditionnel qui a connu un bouleversement sans précédent face à la traite négrière. En effet, la traite atlantique a complètement déstructuré la société et subvertit les valeurs. L’épisode de la conversion du neveu du teeñ [12] donne une description peu élogieuse du Ceddo :

C’est cette année-là que teeñ Tanoor dénonça
Les seex du Bawol pour éteindre l’Islam.
Son neveu s’était converti à l’Islam et avait fait allégeance à Bamba… (85-86)
Ce jour-là, il les a rassemblés dans un enclos…
Frappant et ligotant sans répit,
Les sommant de se séparer de Seex Bamba
Sinon il allait égorger tous les Murid [13].
Il était complètement soûl
(89-91).

La situation atteint son paroxysme avec le régime colonial et son système inouï de répression :

C’est un vendredi qu’il [Cheikh Bamba] fut jeté
Dans une cellule obscure, et les ennemis lui dirent de tâter.
Il tâta et tomba sur des couteaux et des clous.
Ils l’y enfermèrent et le laissèrent seul en compagnie du Seigneur
(157-158).

Les conditions dans cette cellule étaient telles que l’apôtre de la non-violence reconnaît :

Lorsque je me souviens de ce séjour
Et des peines que l’Autorité coloniale m’infligea, (v.169)
Je me sentis soudain animé par le désir de prendre les armes.
Mais le Rédempteur [14] me l’interdit finalement
(169-170).

Et cet épisode n’est qu’un des nombreux aspects de la violence gratuite dont ont fait montre les autorités coloniales à son endroit comme le montrent les versets suivants :

… Il fut sorti de cette cellule
Et transféré ailleurs où il trouva, allongé, un lion…
Le lion se comporta comme un mouton devant son maître…
Alors il fut entraîné dans une rue
Et livré à un taureau dressé pour le supplice
(178-184).

En résumé, laissons le marabout lui-même faire le point sur les conditions de sa détention :

Les plus atroces moyens d’ôter l’âme
Je les ai endurés là-bas
(466).

La violence n’était pas réservée au Cheikh, elle s’abattit aussi implacable sur ses proches :

C’est cette année-là qu’on délogea les chefs religieux de Tuuba,
Interdisant les excès de fanatisme et les travaux champêtres.
Ainsi le foyer du marabout fut-il éteint à Tuuba
Et à Mbakke… » (105-106).

Cette répression féroce est d’autant plus injustifiée qu’elle ne reposait que sur la délation [15] :

Mame Abdu Lóo et Ibra Fatim Saar le dénoncèrent auprès du Gouverneur de Saint-Louis… (82)
Le colon envoya une mission chez lui pour perquisitionner la maison.
Cherchant armes et cartouches, ils ne trouvèrent que des livres et du thé
(76).

Le dernier verset met à nu l’arbitraire [16] du régime colonial et l’inanité des preuves retenues contre le marabout :

Ils le considéraient comme le Commandeur des croyants à Ñooro
Ou comme Seex Malik Ba, l’Imam de Ñooro,
Ou encore Seex Abdul Xaadiri Tijaani,
Qui se battit à Samba Saajo sans victoire
(83-84).

Malgré tout, l’Autorité coloniale le condamna à l’internement. Selon Mbaye Guèye,

L’internement était une mesure d’ordre administratif et politique différent des sanctions judiciaires. Il différait de l’indigénat, qui frappait de sanctions légères les indigènes coupables d’infractions vénielles, en ce sens qu’il permettait de mettre hors d’état de nuire les sujets ayant contribué à troubler gravement l’ordre public, s’étant insurgés contre l’autorité de la France ou ayant refusé de mettre leur influence au service de l’administration.


L’internement était donc un procédé de terreur. C’était une arme terrible qui ne reposait sur aucun principe juridique. Il autorisait la répression de tous les faits qui tombaient ou non sous le coup d’un texte. C’était tout simplement « la survivance d’une mesure de guerre destinée à réprimer tous les faits non qualifiés par la loi de nature à troubler la sécurité publique ou à compromettre la domination française ». Les victimes de l’internement étaient déportés dans des lieux spéciaux qui ne dépendaient ni de l’administration pénitentiaire, ni de l’administration militaire… En face d’une si monstrueuse iniquité, les victimes n’avaient aucun moyen de défense. La procédure était sommaire et secrète [17] ».
Pourtant, l’action du Cheikh ne s’inscrivait pas dans un projet politique mais plutôt dans une perspective religieuse :

Très tôt les biens de ce bas monde m’ont pris d’assaut.
Parce que je les ai rejetés, l’Eternel m’a libéré de toute entrave.
Quand ce bas monde s’est éloigné, j’ai continué de le mépriser,
Sachant que c’est la demeure des ténèbres…
Je l’ai répudié définitivement, c’est irréversible.
Qu’il aille épouser les hommes de Mbul et de Xata [18]
(53-56).

Qui pis est, le drame de prime abord personnel, les épreuves terribles, tribut à payer par un aspirant à la sainteté à l’élection :

Je suis sorti de chez moi le samedi 13
Pour accomplir des tâches divines dans le mois de safar
.

Se transfigure en crise sociale vu la stature hors du commun de Cheikh Bamba. Son destin se confond avec celui de sa société. Dans ce cadre, il précise :

Je suis le rédempteur de tout le monde,
Je suis le serviteur du Prophète dans le pays des Noirs,
Je suis l’intercesseur du siècle qui protège contre l’enfer Ici-bas et dans l’Au-delà
(37-38).

Aussi, les populations meurtries trouvèrent-elles, dans sa confrérie (le mouridisme), un refuge contre les exactions du pouvoir colonial et de son bras armé, la chefferie locale. En atteste la réplique des Mourides au teeñ Tanoor :

… Bamba détient nos âmes
Depuis le jour de l’appel primordial d’Allah, tu n’as qu’à
Supprimer nos vies ici sur terre
(92).

L’AVENEMENT DU NOUVEL ORDRE

Avec le mouridisme, on assiste à un changement radical de la société. Un nouveau projet de société émerge. Il intègre harmonieusement les valeurs de l’Islam et celles négro-africaines. Les panégyriques chantant le guide de la confrérie et ses proches sont largement revenus sur le nouvel ordre social promu par leur voie soufie en insistant principalement sur le renouvellement de la pratique religieuse [19], la restauration des valeurs négro-africaines et l’affirmation de la dignité noire.

La rénovation de la pratique religieuse

Le wolofal [20] mouride est avant tout un hymne à l’Islam, une célébration de la restauration de l’orthodoxie dans la pratique religieuse. A ce propos, le fondateur du mouridisme décrit ainsi la mission qu’il doit accomplir :

Le but de mon exil est d’assurer la rédemption du peuple.
La cause de mon exil est que Dieu
Désirait m’élever par sa grâce,
Désirait que je demeure l’intercesseur de mon peuple,
Que je devienne l’éternel serviteur du Prophète
(68-70).

En effet, le prophète Muhammad avait dit que Dieu enverra, au début de chaque siècle, quelqu’un pour rénover, purifier la religion. C’est ainsi que Oumar Ibn Abdoul Aziz [21] a été le premier rénovateur, Imam Chafii, le 2ème et Ghazali, le 5ème, pour ne citer que ceux-là. Un rénovateur doit être « un homme parfait aussi bien sur le plan ésotérique que celui exotérique… Il doit être en mesure de redresser une situation confuse et de remettre tout le monde sur la bonne voie » [22].

Dans le Jasaa u Sakóor, Cheikh Amadou Bamba présente l’essentiel des traits isolés par les savants et caractéristiques du purificateur de la religion [23].
Cependant, le marabout va promouvoir une méthode novatrice dans le contexte de violence inouïe du 19e siècle, la guerre sainte de l’âme. Elle supplante la guerre sainte par les armes. Les versets ci-dessous indiquent les ennemis que doit affronter l’aspirant à la sainteté. En effet, on accède à la station d’élu qu’après avoir neutralisé les ennemis de l’homme que les tenants de la science religieuse musulmane ont répertoriés, par procédé mnémotechnique, dans le mot arabe Nashadu. Na pour figurer An nafsu (l’âme charnelle), sh pour As shaytan (Satan), ha pour al hawa (la passion) et du pour ad dunya (le bas-monde) :

Bamba a combattu sans conteste les ennemis de Dieu
Sur mer et sur terre et a obtenu satisfaction.
Qui se libère de Satan, de l’âme charnelle et des plaisirs mondains
A triomphé des pires ennemis de l’homme (15-16).
Ce jour-là Bamba a juré en disant : « Au nom de Dieu, à partir d’aujourd’hui, j’ai divorcé d’avec la vie d’ici bas, pour me consacrer entièrement à Dieu
(52).

L’action du Cheikh va aboutir aux résultats que son chantre décrit dans les versets qui suivent :


Ce jour-là, il épura la pratique de la tradition du Prophète… (463)
Il a dit que n’eût été son exil les Wolof se seraient occidentalisés
Et, au nom de Dieu, seraient tous jetés en enfer
(27).

En effet, la population a largement adhéré à la confrérie qu’il a fondée. En revenant sur la conversion de l’ancienne aristocratie [24] (l’ancien roi du Jolof, Samba Laobé Penda est qualifié, dans le texte, d’inconditionnel de Bamba), incarnation du pouvoir ceddo et par la suite alliée, quelques fois zélée, du pouvoir colonial qui en avait fait des chefs locaux, l’auteur de Jasaa u sakkóor suggère l’unanimité autour du projet porté par le marabout.
Celui-ci instaure un nouvel ordre qui récuse les antivaleurs et les déviances à l’orthodoxie religieuse. En témoigne cette mise en garde au Cadi Majaxate Kala :

Je le jure, au nom de Dieu, que les richesses ne peuvent pas me corrompre.
Lis la sourate Hûd [25] et tu seras inébranlable.
Au nom de Dieu, as-tu songé au verset :
Ne vous penchez pas du côté des injustes » (49-50)
Malheur à quiconque se penche du côté des chrétiens colonialistes
Pour les honneurs et les biens matériels
(58). Restauration des valeurs africaines

Héritiers d’une longue et féconde tradition épique, les poètes mourides, tout en chantant les héros de l’islamisation, font également la promotion des valeurs authentiques africaines dévoyées suite à la traite négrière et à la colonisation. Ces valeurs intègrent harmonieusement celles de la nouvelle religion. Le Jasaa u sakkóor dépeint son héros comme le prototype du cheikh. Cheikh Amadou Bamba est donc préservé des vices réprouvés par l’Islam tels que l’orgueil, l’ostentation, la haine, la pleurnicherie, la passion pour le bas-monde, le mauvais caractère et le défaut d’impatience. Il fait preuve de qualités et de bonne conduite tant sur le plan de la conduite extérieure (vis-à-vis des hommes) que de celle intérieure (vis-à-vis de Dieu). Il déclare lui-même :

Par la grâce du Prophète, je ne détiens que du bien en dehors de tout préjudice (452).

Aussi, reçut-il, du Seigneur, ce mandement :

Et tu vas bientôt retourner au pays pour renouveler les mœurs (407).

Toutefois, si les versets précédents posent un modèle islamique, ceux qui suivent introduisent, dans cet univers foncièrement religieux, une description digne d’un héros épique [26] et de ses adjuvants :

Il surgit, crachant comme un serpent venimeux…
Ce jour-là, il emporta l’encre ainsi que la plume,
Disant que c’est son butin, dans la guerre, il est légitime d’obtenir des captifs
(522).
Il leur montra les Anges de Badre,
Elégamment enturbannés, Mbakke tu es immortel !
Il dit ; « mon destin est entre les mains des soldats de Dieu
Qui m’escortèrent là-bas », celui-ci est un lion !
Ils vinrent vite à notre secours,
Montés sur leurs chevaux, ils se recueillirent.
Epouvantés, les ennemis s’enfuirent,
Manifestant un désir de conciliation, malgré leur férocité affichée
(528-531).

Dans le même ordre d’idées, écoutons Moussa Ka dans l’apothéose de L’Epopée de Cheikh Amadou Bamba :

Le Bawol accourut, le Kajoor vint en masse
Chantant les louanges de [Sëriñ]-Tuuba….
La contrée du Mbakol, en liesse, chantait l’hymne du héros : « Bamba marche la tête haute, car tu n’es ni couvert de honte, ni traité d’ingrat
(689-690).

De même, le Jasaa u sakóor, à l’instar de l’épopée manding, reproduit la guerre des bouches entre le cheikh et Duudu Mambay qui figure dans cette confrontation le pouvoir colonial :


Duudu lui dit : « Bamba, la chèvre ne provoque pas le vieux chacal ».
Seex Bamba lui répondit : « L’enfant ne s’amuse pas avec le serpent venimeux,
Il risque de recevoir ses crachats, les vagues de la mer déferlent ».
Duudu lui dit : « Bamba, toi, tu es un subversif,
Mais sache que tous les marabouts, c’est moi qui les ai mis au pas ».
Il lui rétorqua : « Un enfant ne doit pas provoquer la classe d’âge de son père
A plus forte raison celui qui a l’âge de son grand-père
(284-287).

Mais, le Cheikh indique sans ambages opter pour la résistance pacifique :

Ma plume est ma seule arme, j’en use comme d’un canon (520).

L’affirmation de la dignité noire

Cette restauration des valeurs africaines a pour corollaire l’affirmation de la dignité du Noir. D’abord, sur le plan religieux face aux Arabes. Moussa Ka, glorifiant l’œuvre de Cheikh Amadou Bamba, déclare :

Ce jour-là, il eut la bénédiction du Coran
Et de la science, et devint finalement le Pôle [27] des saints… (439).
Ce jour-là, il surpassa les saints blancs et noirs
(498).

Le Cheikh fait partie donc des premiers noirs à entrer dans le cercle restreint des tenants de la science mystique musulmane. Il a été, de son temps, l’un des dépositaires de la tradition mystique :

Ce jour-là, il réunit l’ensemble des secrets des confréries religieuses (456).

Ensuite, affirmation de la dignité de la race noire face au Blanc colonisateur :

Tout le pays lui disant : « Tu es plus puissant que les abbés » (584).

Mieux, à travers le succès de la résistance de Cheikh Amadou Bamba, le Noir a eu raison de ce système mais s’est également fait respecté par toutes les races. Aussi, Moussa Ka s’exclamait-il d’admiration :

Quand Sëriñ-Tuuba passa la nuit à Lambinas [28]
Notre joie immense fit verser des larmes à la France
(649).
Les Murid, les Tijaan, les Européens ainsi que les Maures,
Tous accompagnèrent Daam [à son retour triomphal d’exil]
(658)
… savants, érudits et exégètes
Vinrent trouver Sëriñ-Tuuba dont ils baisèrent les mains
(699).

En définitive, le Jasaa u Sakóor, au-delà de la célébration d’un héros de l’islamisation, constitue un véritable creuset de conservation de la culture nationale ; creuset dans lequel les valeurs islamiques intègrent harmonieusement celles positives négro-africaines pour donner un nouveau modèle social se posant comme une alternative au projet d’assimilation du système colonial. En effet, tout en promouvant la rénovation de la pratique religieuse islamique, l’épopée de Cheikh Amadou Bamba restaure les valeurs positives africaines et réaffirme la dignité de la race noire.

BIBLIOGRAPHIE

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SYLLA, A., La philosophie morale des Wolof, réed. 1994, Dakar, IFAN, 1963.


[1] Université Ch. A. Diop de Dakar

[2] GUEYE, Mb., « Les exils de Cheikh Bamba au Gabon et en Mauritanie (1895-1907) », in Annales de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, n°25, 1995.

[3] Ibid.

[4] Cf. MBAYE, C. A. K., Marsiyya Seex Amadou Kabir Mbay : entre épopée et hagiographie, th. de doctorat de 3e cycle, Dakar, Faculté des Lettres et Sciences humaines, 2006.

[5] Lamb et sabar sont des tambours.

[6] Capitale du royaume du Bawol.

[7] DIENG, B. et FAYE, D. L’épopée de Cheikh Ahmadou Bamba de Serigne Moussa Ka, Dakar, Presses Universitaires de Dakar, 2006.

[8] « Les exils de Cheikh Bamba au Gabon et en Mauritanie (1895-1907) », op. cit., p.1.

[9] Chef du service judiciaire du Kajoor.

[10] Après le décès du père du cheikh, Majaxate Kala lui conseilla de lui succéder comme marabout de cour auprès du Dammel Lat-Joor. Ce qu’il refusa à travers cette déclaration : « J’ai honte que les anges me voient porter mes pas auprès d’un roi autre qu’Allah ».

[11] BOILAT, A., Esquisses Sénégalaises, Paris, Bertrand Nathan, 1858.

[12] Roi du Bawol.

[13] Terme arabe qui signifie aspirant. Il désigne ici les disciples de Cheikh Amadou Bamba.

[14] Le prophète Muhammad.

[15] « Ignorés par les adeptes du grand marabout, beaucoup de chefs de canton et de province comprirent la précarité de leur situation… La peur de perdre leur emploi les conduisit alors à dresser de violents réquisitoires contre Cheikh Bamba et ses ouailles à qui ils imputèrent toutes les difficultés (« Les exils de Cheikh Bamba au Gabon et en Mauritanie (1895-1907) », op. cit., p.1).

[16] Moussa KA revient ici sur un fait attesté par les documents historiques : « … la mission de l’administrateur Leclerc au Jolof, même si elle s’était terminée par l’arrestation du marabout et d’un certain nombre de ses disciples, n’avait pu « relever contre Bamba aucun fait de prédiction de guerre sainte bien évident », (« Les exils de Cheikh Bamba au Gabon et en Mauritanie (1895-1907) », op. cit., p.1.).

[17] GUEYE, Mbaye, op. cit.

[18] Capitales du Kajoor.

[19] « La religion ne change pas…elle ne vieillit pas. C’est l’importance que doivent lui accorder les hommes, leur façon de la considérer et de la pratiquer qui peuvent les amener à la négliger » (Serigne Sam MBAYE, conférence sur le thème : « Cheikh Amadou Bamba ka Mujadid », Etats Unis d’Amérique, 1992, traduit par Pape Sall).

[20] La littérature wolof en alphabet arabe.

[21] Calife de la dynastie des omeyyades au 2ème siècle de l’hégire.

[22] « Serigne Sam MBAYE, conférence sur le thème : « Cheikh Amadou Bamba Mhâfizun wa Mujadid », Mbacke, 1987, traduit par Pape Sall.

[23] « On peut citer parmi les conditions que les savants ont retenues :
1. Le « mujadid » doit être né avant le début du siècle,
2. Tous les contemporains doivent reconnaître la pureté de sa science ainsi que sa fiabilité,
3. Il doit être un homme probe et intègre,
4. Il doit avoir une forme et un entrain exemplaires,
5. Il doit avoir de la pitié et de la compassion pour toutes les créatures et faire preuve d’une certaine disponibilité,
6. Il doit être un homme infatigable,
7. Il passe par le chemin tracé par le Prophète(S),
8. Il doit revivifier la tradition du Prophète(S) et la réhabiliter aux yeux des hommes qui l’avaient oubliée,
9. C’est quelqu’un qui aura embrassé tous les domaines de la science….
10. Il doit être un homme qui maîtrise la science des hadith [la tradition du Prophète] (« Cheikh Amadou Bamba Mhâfizun wa Mujadid », op. cit,. p.8).

[24] « Ce fut une véritable révolution chez les membres de l’ancienne aristocratie habitués à vivre de parasitisme aux dépens des routiers. On leur apprit que … ‘’l’orgueil est le plus grand des vices parce qu’il entame la foi de l’adorateur » » ». Ils n’étaient donc supérieurs à personne… Ces néophytes comprirent enfin qu’il n’était pas indigne d’un homme, quel que fût son statut social, de gagner sa nourriture à la sueur de son corps et par le travail de ses mains » (« Les exils de Cheikh Bamba au Gabon et en Mauritanie (1895-1907) », op. cit., p.1).

[25] Uûd : sourade 11.

[26] Le mouridisme « était devenu le refuge du sentiment national avec lequel il se confondit » (« Les exils de Cheikh Bamba au Gabon et en Mauritanie (1895-1907) », op. cit., p.1).

[27] La position la plus éminente dans la hiérarchie des Saints.

[28] Ancien quartier de Dakar.




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