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LE DESIR D’EUROPE DANS LA FICTION ROMANESQUE
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Ethiopiques n°88.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2012.
Espaces publics africains, crises et mutations

LE DESIR D’EUROPE DANS LA FICTION ROMANESQUE

Auteur : Mansour DRAME [1]

Vue d’Outre-Atlantique, l’Europe apparaît aux Africains comme un immense espoir. La France, en particulier, se revendique comme une société ouverte et accueillante. La « patrie » des droits de l’homme a laissé se développer d’elle l’image d’une terre d’abondance, de tolérance et de liberté. Dès lors, l’Europe peut être assimilée à un objet de fantasme et de fascination ; elle joue le rôle d’aimant pour les gens en quête de travail et de mieux-être.
Disposant d’atouts, des romanciers abordent pareille question et tentent d’en témoigner à leur manière. Chemin d’Europe de Ferdinand Oyono suit un personnage, Aki Barnabas, Camerounais, bien représentatif de l’univers de l’émigration ; il n’a qu’une idée en tête : aller en Europe. Dans Le ventre de l’Atlantique, Fatou Diome met en scène les rêves d’évasion de jeunes Sénégalais. Avec originalité et talent, Tahar Ben Jelloun décrit les déchirures d’une jeunesse marocaine habitée par un seul rêve : partir.
En ce sens, notre objectif est de voir comment naît l’idée d’un eldorado européen, partant, une terre promise où le bonheur serait à portée de main.

1. L’ELDORADO

L’engouement pour la France en tant que pays magnifique s’explique avant tout par la politique coloniale. L’idée est d’élever de jeunes gens dans l’admiration de ce pays. Pleins d’illusions, ils vont vite apprendre à travers la littérature, le cinéma et la radio. Le civisme, l’amour de la République et de la France sont des sources d’enseignement.
Sur les bancs de l’école : « Déjà on les faisait vivre « ailleurs », dans le « mirage de l’au-delà des mers », tout y concerne l’Europe : les lectures, les leçons de chose, l’histoire, la géographie » [2].
Dès l’enfance, ces indigènes nourrissent une passion pour la métropole ; le cœur et la tête remplis de mots écrits dans leurs livres d’études. Et c’est là qu’ils ont appris à découvrir un pays et une nation qui devinrent pour eux le symbole d’un haut idéal spirituel et humain. Le message est d’autant mieux assimilé que son récepteur est psychologiquement conditionné à l’intégrer et à le faire sien. Dans Chemin d’Europe, la France est, certes, pour Aki Barnabas, une réalité lointaine mais à laquelle il se sent très lié :

Je me sentais avec ce pays que je ne connaissais pas, et dont on m’avait appris à chanter le génie et la beauté depuis l’enfance, une affinité telle que je me demandais si je n’avais pas été Français dans une existence antérieure… (p.49).

Pour décrire la France, les personnages ne font pas économie de superlatifs. Ils sont fascinés par ce pays qui est pratiquement un miracle. La France sort de l’ordinaire pour prendre des dimensions hors du commun. A cela s’ajoute la conviction que c’est un pays parfait. Mr Dansette essaie de convaincre Aki Barnabas d’entrer dans un centre d’apprentissage local. Face à son refus à son entêtement à vouloir aller en Europe, il finit par avouer : « Je vous comprends ! Je vous comprends, mon pauvre ami ! La France ! C’est le plus beau pays du monde … » (p.77).
La France suscite chez les personnages un attachement sensuel, viscéral, émotionnel. Beauté et délices se conjuguent pour en faire par excellence une terre de convoitise, un espace sanctuarisé. Barnabas voit les Français comme aisés et l’Europe comme un endroit où on peut avoir un train de vie qui ne serait imaginable nulle part ailleurs. Au fil des pages bâties autour de rencontres et de dialogues, il décrypte cette « exception » française sur un ton fort enthousiaste.
Le ventre de l’Atlantique évoque une île, Niodor, sise au large du Sénégal. Dans ce lieu touché par la misère, ceux qui sont revenus au pays avec télévision et appareils électroménagers font merveille aux yeux des jeunes. Devant une assistance admirative, l’homme de Barbès ne cache pas son enchantement né de la découverte de Paris :

J’ai atterri à Paris la nuit ; on aurait dit que le Bon Dieu avait donné à ces gens-là des milliards d’étoiles rouges, bleues et jaunes pour s’éclairer ; la ville brillait de partout… Rien que leur aéroport, il est plus grand que notre village (p.96).


Pour lui, la capitale française mérite d’être découverte pour son atmosphère unique. De tous les joyaux, Paris est sans conteste le plus éblouissant. L’engouement est porté par des lieux comme les Champs-Elysées, mais aussi des monuments. Des sites comme la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe ou la Cathédrale Notre-Dame de Paris disposent d’un nom et d’une richesse :

La Tour Eiffel et l’obélisque, on dirait qu’ils touchent le ciel. Les Champs-Elysées, il faut une journée, au moins une journée pour les parcourir tellement les boutiques de luxe qui les jalonnent regorgent de marchandises extraordinaires… Puis, il y a de très beaux monuments historiques, par exemple l’Arc de Triomphe… Et puis, leur Dieu est si puissant qu’il leur a donné des richesses incommensurables ; alors pour l’honorer, ils ont bâti des églises partout, de gigantesques édifices d’une architecture étonnante. La plus illustre d’entre elles, la Cathédrale Notre-Dame de Paris, est connue dans le monde entier : treize millions de visiteurs par an ! A côté, notre mosquée à l’air d’une cabane (p.96-97).

A l’entendre, le pays hôte qui a favorisé en si peu de temps une telle situation est baigné par la grâce d’un Dieu Tout-puissant. L’auditoire est conquis par des histoires invraisemblables avec le recours au grossissement et à l’hyperbole.
Comme ses personnages, et avec eux, Tahar Ben Jelloun s’affronte à son pays, à sa ville, Tanger. Tanger, un port qui invite au départ. Tout commence dans un café : le Hafa, où des hommes, en silence, boivent du thé à la menthe et fument de longues pipes de kif. C’est là aussi qu’on célèbre une « perle » de l’Europe nommée Espagne. Dans sa lettre au Maroc, Azel raconte :

« Et puis un jour, Franco est mort, la démocratie est arrivée, suivie de la prospérité et de la liberté. J’ai appris tout cela à la terrasse des cafés, c’est cet endroit que nous autres Marocains avons choisi pour scruter sans trêve les côtes espagnoles et réciter en chœur l’histoire de ce beau pays » (Partir, p.73-74).

Quelques belles histoires suffisent à étayer le mythe de l’Espagne. Avec sa croissance économique et ses valeurs de liberté, ce pays apparaît comme un eldorado accessible : une terre d’accueil, un lieu de refuge. L’évocation de l’Espagne suscite l’exaltation.
Et toujours dans cette attirance pour l’Europe, il y a l’idée que ce continent est un havre de paix où il est facile et agréable de vivre. Il offre ce qu’il y a de mieux en matière de système de santé et de protection sociale. Bref, il est difficile de ne pas s’y plaire. L’homme de Barbès le laisse croire :

« Ah ! La vie, là-bas ! Une vraie vie de pacha !... Chaque couple habite, avec ses enfants, dans un appartement luxueux, avec électricité et eau courante… leurs femmes ne font plus les tâches ménagères, elles ont des machines pour laver le linge et la vaisselle. Pour nettoyer la maison, elles ont juste à la parcourir avec une machine qui avale toutes les saletés, on appelle ça l’aspirateur…
Il n’y a pas de pauvres, car même à ceux qui n’ont pas de travail, l’Etat paie un salaire : ils appellent ça le RMI, le Revenu Minimum d’Insertion. Tu passes la journée à bailler devant ta télé, on te file le revenu maximum d’un ingénieur de chez nous ! »
(Le ventre de l’Atlantique, p.98-99).

L’Espagne évoque également la belle vie et le farniente à longueur de journée. On peut y gagner de l’argent et même beaucoup. D’ailleurs, pendant longtemps, Azel n’a eu de l’Espagne qu’une seule image : celle d’un territoire béni, un pays de Cocagne où tout l’attend à profusion : « Au pays, faudrait plus qu’on se raconte des bobards du genre, l’Espagne c’est le rêve, le paradis sur terre, l’argent facile, les filles qui tombent, la sécurité sociale, etc. etc. » (Partir, p.159). La société entretient une série de leurres et de pièges dans sa manière de tout présenter en trompe l’œil. En fait, de l’occident, le sujet africain a une vision idyllique : un monde où la beauté des paysages, de la mer et des lumières offre
Constamment l’illusion d’un bonheur possible et pourtant toujours insaisissable : « Imaginant le contraste entre leur pays et l’Europe, les Africains ont souvent idéalisé le continent occidental sans l’avoir vu réellement » [3].
Face au rêve, ce continent trace une carte visionnaire pour rejoindre une terre promise, vouée à la réaffirmation de l’instinct de vie.

2. LA TERRE PROMISE

Une vision fantastique de l’Europe se pose comme alternative à une image désespérante de l’Afrique. L’envie est grande de découvrir un autre monde, de rompre une vie monotone. Le besoin de partir, de s’en aller est étroitement lié au besoin d’en découdre avec son milieu. Le rêve est puissant : aller voir ailleurs afin de ne plus voir cet ici qui nous insupporte ou nous ennuie. Jeune diplômé sans emploi, à la charge de sa mère et sa sœur Kenza, Azel rêve de traverser la Méditerranée, de fuir ce pays qui ne lui propose aucun avenir : « Partir, quitter cette terre qui ne veut plus de ses enfants… » (Partir, p.23)
Fuir n’importe où pourvu qu’on y respire ; changer d’air, partir plus loin, prendre le risque du dehors. Voisine d’Azel, la petite Malika a la tête ailleurs. A la question « Que veux-tu faire plus tard ? », elle répond :


« Partir ;
- Partir n’importe où…
- En Espagne, França, j’y habite déjà en rêve »
(Partir, p.98).

Si elle vit au Maroc, c’est pourtant vers l’Europe que son regard est tourné.
A mesure que le temps passe, les personnages se rendent compte que partir est la seule possibilité pour ne pas sombrer dans le désespoir. Ils nourrissent l’espoir d’une vie meilleure.
L’Europe est leur soleil, leur phare, leur bouée de sauvetage. A travers les souffrances de Rachid, c’est la folie du départ de tout un peuple :

« La folie lentement nous guettait. C’est comme ça que le petit Rachid s’est retrouvé interné à l’hôpital psychiatrique de Beni Makada. Personne ne savait de quel mal il souffrait, il ne répétait qu’un seul mot, ‘Spania’ » (Partir, p.74).

Les envies se font plus pressantes. Frère de la narratrice et fou de football, Madické est persuadé que son salut viendra de ce sport et de la France singulièrement : « Mon frère galopait vers ses rêves, de plus en plus orientés vers la France » (Le ventre de l’Atlantique, p.93). Madické a un rêve de gloire dans sa tête : tout faire pour gagner ce lieu de prédilection. Ces jeunes gens subissent un magnétisme. L’Occident a une prodigieuse puissance d’« envoutement à distance » [4].
L’élément de base qui sert de norme au voyage est la recherche de la réussite. Partir, c’est la possibilité de travailler, de vivre, de passer d’un état à un autre. Aki Barnabas prend le car pour aller dans la capitale ; informés de son projet, les passagers ont un geste généreux : une femme lui tend un billet de mille francs et lui dit d’aller en Europe et de revenir comme commissaire de police ou commandant.

« C’était pour me bénir et cria :
Vas-y petit, dans leur pays, deviens commandant, commissa… »
(Chemin d’Europe, p.66).

Pour être riche et considéré, il n’y a que l’Europe. La France est perçue comme un paradis terrestre où tout le monde peut facilement réussir. La jeunesse africaine se laisse prendre dans ce véritable jeu de dupe :

« Les jeunes joueurs vénéraient et vénèrent encore la France. A leurs yeux, tout ce qui est enviable vient de France. Tenez, par exemple, la seule télévision qui leur permet de voir les matches, elle vient de France. Son propriétaire, devenu notable au village, a vécu en France. L’instituteur, très savant, a fait une partie de ses études en France. Tous ceux qui occupent des postes importants au pays ont étudié en France. Les femmes de nos présidents successifs sont toutes Françaises… Les quelques joueurs sénégalais riches et célèbres jouent en France… Alors, sur l’île, même si on ne sait pas distinguer sur une carte la France du Pérou, on sait en revanche qu’elle rime avec chance » (Le ventre de l’Atlantique, p.60).

Attirés par un rêve d’une force irrésistible, ils voient dans la réussite de la diaspora un exemple à suivre. Découvrir l’Europe, occuper un bon emploi, bien payé, c’est leur idée fixe. Le départ est la clé d’un avenir plus serein.
Malika estime avoir tous les atouts pour y faire sa vie : jeunesse, dynamisme et un métier ; donnant un corps à son rêve :

« Malika n’avait pas renoncé à son rêve, mais n’osait pas en parler à sa sœur, préférant le garder précieusement en elle. Un jour, elle en était sûre, elle finirait par prendre le bateau pour Algésiras ou pour Tarifa, débarquerait en Espagne et y travaillerait. Elle serait vendeuse dans un grand magasin, El Corte Inglès par exemple, dont elle entendait souvent parler, ou coiffeuse, ou, mais cela elle n’osait même pas l’imaginer, peut-être mannequin, comme ça elle porterait de beaux vêtements de toutes les couleurs, serait photographiée, serait belle » (Partir, p.101).

Réussir sa vie dans son propre pays est inenvisageable. A force d’être épaté par l’Occident, l’Africain ne désire rien tant qu’émigrer : « Son pays et lui-même sont en l’air, ou n’existent que par référence aux Gaulois, au Francs, à la Marne… » [5]. Ainsi, l’idéal est d’aller vers le « Grand Nord », le meilleur des mondes, et à la nage [6] s’il le faut.
Les romans que nous avons étudiés, se placent résolument sous le signe du désir et des aspirations des personnages. Dans l’empreinte du temps et sur plus de quarante ans (des années 1960 à 2006) les auteurs évoquent des sites, des paysages ou des événements qui ont forgé leurs illusions, nourri leurs rêves, leurs fantasmes et peuplé leurs solitudes.
Encore à ce jour, les frustrations arment les populations misérables sous le nez desquelles la télévision et Internet agitent l’opulence occidentale.

REFERENCES

Romans BEN JELLOUN, Tahar, Partir, Paris, Gallimard, 2006.
DIOME, Fatou, Le ventre de l’Atlantique, Paris, Anne Carrière, 2003.
OYONO, Ferdinand, Chemin d’Europe, Paris, Julliard, 1960.

Etudes

DE LEUSSE, Hubert, Afrique et Occident, heurs et malheurs d’une rencontre, Paris, Editions de l’Orante, 1971.
DE LEEUW, Mineke Schipper, Le Blanc vu d’Afrique, Yaoundé, clé, 1973.
FANON, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1971.
MEMMI, Albert, Portrait du colonisé, Paris, Gallimard, 1985.


[1] Enseignant-chercheur, Paris.

[2] LEUSSE, Hubert de, Afrique et Occident, heurs et malheurs d’une rencontre, Paris, Editions de l’Orante, 1971, p.281-289.

[3] LEEUW, Mineke Schipper de, Le Blanc vu d’Afrique, Yaoundé, Clé, 1973, p.168.

[4] FANON, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1971, p.18.

[5] MEMMI, Albert, Portrait du colonisé, Paris, Gallimard, 1985, p.123.

[6] On ne comprendrait pas autrement le phénomène des harragas, ces clandestins qui préfèrent partir par la mer au péril de leur vie.




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