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LA SEXUALITE JUVENILE : UNE FORME D’EXPRESSION DE LA VIOLENCE DANS LE ROMAN AFRICAIN CONTEMPORAIN
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Ethiopiques n°88.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2012.
Espaces publics africains, crises et mutations

LA SEXUALITE JUVENILE : UNE FORME D’EXPRESSION DE LA VIOLENCE DANS LE ROMAN AFRICAIN CONTEMPORAIN

Auteur : Mamadou Kalidou BA [1]

Si dans toutes les sociétés humaines la sexualité est une pratique de routine bien connue puisqu’elle constitue le gage de la perpétuation de l’espèce, elle est toujours restée un tabou en Afrique. De manière générale, ce sujet est tout simplement éludé dans les débats de société et les rares fois où il est abordé, c’est avec forces détours et allusions que les protagonistes en parlent, bien souvent d’ailleurs dans un flot de rires et de sourires qui trahissent la gêne des interlocuteurs. C’est pourquoi, il n’est point étonnant que contrairement aux littératures d’autres contrées du monde, la sexualité soit un sujet peu visité, du moins ouvertement, dans la littérature africaine. Pour ce qui est de la littérature africaine francophone, un aperçu du genre romanesque permet de distinguer deux aires culturelles où le traitement du sujet de la sexualité est très différent. En effet, autant dans l’aire culturelle de la forêt (Congo Brazza et Kinshasa, Cameroun, Gabon…) les écrivains abordent et même abondent dans le sujet de la sexualité plus facilement, autant dans l’aire culturelle de la savane (Mauritanie, Sénégal, Mali, Guinée, Burkina et même jusqu’en Côte d’Ivoire) ce sujet reste très peu exploré [2]. La très forte présence de l’Islam dans cette zone sahélienne est certainement une des explications de ce phénomène. Toujours est-il que, comparé à l’Occident, l’Afrique reste de loin ce continent où tout ce qui a trait au sexe est entouré d’une sorte d’auréole de complexe qui freine les ardeurs des débatteurs les plus critiques. Drocella M. Rwanika qui a fait de ce sujet l’objet principal de son étude l’a souligné dès les premières lignes de son introduction lorsqu’elle affirme : « Sujet considéré comme tabou en Afrique, la sexualité n’est pas discutée en public. Cela explique sans doute le manque de publications intenses par les Africains eux-mêmes sur la question » [3]. Cette remarque est d’autant plus pertinente qu’il a fallu attendre le roman postcolonial des années 70 et suivantes pour lire les premiers romans qui présentent de véritables descriptions de relations sexuelles entre les personnages.
C’est justement cette réticence historique des romanciers africains à aborder le sujet de la sexualité en général qui amplifie la surprise du lecteur critique lorsque, ces deux dernières décennies, il se retrouve en face d’œuvres qui, non seulement abondent dans la sexualité, mais aussi mettent en exergue une sexualité précoce et déroutante, celle des enfants. Ce segment de la société qui, compte tenu de sa fragilité naturelle, est encore normalement protégé par tous, échappe à la vigilance et franchit la barrière de l’interdit pour goûter au plaisir de la chair. Et pourtant, au-delà de l’assouvissement simple d’une libido naissante, la sexualité des enfants est surtout une terrible forme de transposition de la violence physique et psychique qui s’est abattue sur toute la société et que cette frange de la population a ressentie plus que toute autre. Evidemment que la sexualité dont il s’agit ici ne correspond en rien à la norme, elle se particularise par son caractère déviant. Elle est déviante parce qu’elle se réalise en dehors du code moral qui la régit, mais encore et surtout parce qu’elle est évoquée et pratiquée par des enfants.

1. L’EVOCATION DE LA SEXUALITE INFANTILE

Avant de se traduire par la pratique, le comportement sexuel des enfants se présente dans les œuvres romanesques sous forme d’évocations plus ou moins furtives. Bien souvent, le sujet qui en parle – l’enfant lui-même – semble le faire à travers des formes de fantasmes projetés. C’est presque toujours à la suite d’un chaos total intervenu dans la société et qui se manifeste par un éclatement de la cellule familiale et des institutions de l’Etat que l’enfant, alors abandonné à lui-même, se retrouve pris dans un engrenage où, dans un premier temps du moins, il est plus objet que sujet de son propre cheminement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si on compte parmi ces enfants une majorité d’orphelins. A cause d’un destin implacable ou d’une guerre civile ravageuse, l’orphelin ne doit sa survie qu’à lui-même, à sa capacité de s’accommoder à une existence qui ne lui fait aucun cadeau. Ludovic Emane Obiang soulignait à juste titre l’émergence dans le roman africain de cette nouvelle figure de personnage lorsqu’il écrit :

« (…) force est de reconnaître qu’avec les romans de la modernité littéraire, le statut d’orphelin acquiert une dimension supplémentaire. De nombreux protagonistes sont des orphelins privés de leur père ou de leur mère, quand ce n’est pas de leurs deux parents. Ils sont l’illustration même de cet étrange renversement des choses et des valeurs qui caractérise la ‘’réalité’’ africaine moderne, celle qui voit l’enfant s’éveiller à un monde du chaos et de la destruction… » [4].

Birahima, l’enfant-soldat, héros d’Allah n’est pas obligé et de Quand on refuse on dit non d’Ahmadou Kourouma, présente à ce titre un récit en deux temps. En effet, dans le premier roman, il arrive que ce narrateur homodiégétique relate des scènes de sexualité, mais elles concernent toutes des personnes adultes qui, dans une situation de guerre civile, n’hésitent pas à satisfaire leur instinct sexuel en profitant de leur position de force aléatoire. Ainsi dans la narration de Birahima, le colonel Papa le bon, curieux personnage de mélange entre le Christianisme, l’Islam et les croyances traditionnelles africaines, en s’adonnant à des supposés opérations d’exorcisme, se livrait en réalité à de véritables orgies sexuelles. Aussi, en dépit de ses efforts de masquer son forfait, le narrateur qui n’avait pourtant que douze ans devina juste ce qui devait se passer dans « l’établissement à désensorceler les femmes ». C’est à travers une expression suggestive qu’il nous livre ses soupçons où transparait toute sa précocité :

« Les femmes subissaient des exercices de désenvoûtement. Les séances de désenvoûtement se faisaient en tête à tête avec le colonel Papa le bon, pendant de longues heures. On disait que pendant ces séances, le colonel Papa le bon se mettait nu et les femmes aussi. Walahé ! » [5] (Allah : 70).

Ailleurs que dans la bouche d’un enfant, la pudeur et le « ton » enjoué, qui accompagnent l’évocation de la sexualité dans les propos ci-haut mentionnés, n’attireraient certainement aucune attention particulière autre que celle du paradoxe de la personnalité du personnage de ce prélat guerrier ; mais racontée par un garçon de 11 à 12 ans les faits prennent une autre dimension. Birahima est à un âge où, en situation normale, il n’est pas censé avoir une clairvoyance des rapports « obscurs » entre homme et femme.
Il faut attendre la deuxième partie du récit de Birahima dans Quand on refuse on dit non pour être édifié sur la réalité de sa sexualité effective. Rentré en Côte d’Ivoire après son long périple au Libéria et en Sierra Léone, le Small soldier, comme il s’appelle lui-même, se retrouve embarqué dans une nouvelle aventure après une brève pause au cours de laquelle il s’efforce de s’insérer dans la société en se mettant à l’instruction. Mais comme poursuivi par une malédiction (ce dont il est convaincu), la guerre civile éclate dans son propre pays et, à Daloa où il avait trouvé protection chez un parent éloigné, les jeunes patriotes miliciens du FPI de l’ethnie Bété se livrent à des violences inouïes contre les Dioulas considérés comme des étrangers. Birahima doit s’enfuir vers le nord du pays avec Fanta qu’il aime profondément. L’affirmation répétée par Birahima de son amour pour Fanta est toute aussi étonnante que l’ambivalence de son sentiment bienveillant à l’égard de Laurent Bagbo. En effet, dans le deuxième roman il ne devait pas avoir plus de 12 à 13 ans puisque la « guerre tribale » ivoirienne a éclaté il y a seulement six mois après son retour de Sierra Léone. A moins de 13 ans, l’enfant soldat raconte à Fanta avoir « tué, pillé des maisons, des villages » et même « violé » au Libéria [6]. Poussant son courage plus loin, il ose révéler à Fanta, d’au moins cinq ans plus âgée que lui, son souhait de faire d’elle son épouse : « Fanta, déclara-t-il, je voulais demander tes mains à tes parents pour que tu sois ma femme » [7]. Et en dépit des protestations de celle-ci arguant être plus vieille que lui, le jeune garçon maintint sa position.
Au-delà du côté prétentieux et frimeur de Birahima qui en racontant ses agissements d’ancien enfant-soldat, veut avant tout se faire passer pour un héros aux yeux de Fanta qu’il tente de séduire en dépit de leur écart d’âge, ses propos trahissent surtout la cristallisation d’une violence incrustée dans le psychisme d’un enfant au point de s’inféoder sa personnalité. N’a-t-il pas sombré dans une sorte de béatitude lorsqu’il apprit que la guerre tribale avait gagné la Côte d’Ivoire ? Il fut d’autant plus enthousiasmé qu’elle signifiait pour lui la possibilité de devenir riche et puissant grâce au pouvoir que lui procurerait la détention d’une arme à feu. Il pourrait alors, comme il l’a expérimenté au Libéria et en Sierra Léone, disposer de ses victimes comme Dieu de ses créatures.


2. L’OBSESSION DE LA SEXUALITE

L’obsession sexuelle des adultes a elle-même toujours été perçue comme une grave affection psychique, signe d’un déséquilibre flagrant du jeu perpétuel entre les instances de notre personnalité. Sous l’angle de la psychanalyse, les pulsions sexuelles naissent dans les interstices de notre inconscient et doivent être combattues, du moins dans leurs excès, par notre préconscient sur la ligne de démarcation que constitue notre conscient. Lorsque cette dernière instance de régulation cède aux poussées libidineuses de l’inconscient, alors le sujet se retrouve en proie à une forme d’obsession qui, si elle n’est prise en charge, pourrait aboutir à des troubles graves du comportement normal de l’homme.
Sigmund Freud qui a découvert le complexe d’Œdipe [8] dès le début du siècle dernier a expliqué que nos pulsions sexuelles ont leurs racines dans notre tendre enfance et que pour développer une sexualité conforme à la morale, chaque enfant doit réussir le dépassement de son complexe grâce à une transposition de son amour pour le parent du sexe opposé à une créature externe à l’environnement familial. Toutefois, des événements tragiques dans la vie de l’enfant peuvent avoir un impact décisif sur son fonctionnement psychique [9] et le vouer ainsi à de véritables déséquilibres dont l’obsession sexuelle, la tendance au viol et autres comportements agressifs sont des formes de variantes.
L’obsession sexuelle des enfants présentés dans certains romans africains de notre corpus semble correspondre à ce scénario d’instabilité de la personnalité. En effet, en plus de leur condition d’orphelin ci-haut mentionnée, tous ont été profondément affectés par les terribles violences qui se sont perpétrées sous leurs yeux et dont ils ont été très souvent eux-mêmes des victimes directes. Que ce soit Johnny [dit] chien méchant [10] dans l’œuvre éponyme d’Emmanuel Dongala, Faustin Nsenghimana dans L’Aîné des orphelins [11] de Tierno Monénembo, ou Birahima dans les deux derniers romans d’Ahmadou Kourouma [12], tous ont baigné dans une situation de guerre civile, victimes principales de violences physiques et morales. Ils ne doivent d’ailleurs leur survie des drames de leurs sociétés qu’à la chance qui les a épargnés.

Un fantasme surprenant

En lisant ces œuvres, le lecteur critique est toujours surpris par la dimension psychologique de ces personnages enfants dont les fantasmes n’ont rien à envier aux adultes les plus obsédés sexuellement. Le sourire qu’ils suscitent chez le lecteur qui songe d’abord à une précocité laisse vite la place à la stupéfaction tellement l’expression de leur libido heurte la conscience.
Faustin, de père Hutu et de mère Tutsi, a vu ses deux parents se faire massacrer sous ses yeux avant de se retrouver dans un bâtiment abandonné de la banlieue de Kigali après une errance de plusieurs jours, dans la forêt sous la menace constante d’une arme d’un rebelle appartenant au Front Patriotique Rwandais. Ce chantier interrompu, appelé QG (Quartier Général) par ses occupants, est squatté par une bonne dizaine d’enfants, garçons et filles rescapés du génocide.
Loin de tout regard d’adulte, ces enfants ont fini par s’adonner à une sexualité d’autant plus débridée qu’elle est précoce et ravageuse. Il n’y a pas vraiment de véritables couples, les partenariats sexuels se nouent et se dénouent en fonction des situations et des désirs. Josépha et Emilienne auront plusieurs rapports sexuels avec Faustin alors que Musinkôro qui fait office de chef du QG couche avec toutes les habitantes de la « maison ». C’est d’ailleurs la soif sexuelle insatiable de ce dernier qui lui vaudra d’être assassiné par Faustin qui n’hésita pas à l’abattre, par jalousie, en le surprenant en pleins ébats avec sa sœur cadette Esther, comme l’illustrent ces propos de l’enfant narrateur :

« C’est drôle, je n’y avais jamais pensé mais, dès qu’il me dit ça [Tatien venait de lui indiquer où se trouvait sa sœur] j’eus le pressentiment de l’image que j’allais découvrir quelque secondes plus tard : Esther nue sur une paillasse et Musinkôro affalé là-dessus. Je visais la tête du voyou et tirait jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de balles » [13].

Remarqué par Claudine, une assistante sociale dont il surveillait la voiture, il accepte de quitter le QG pour s’installer dans un orphelinat où par hasard, quelques mois plutôt, il avait retrouvé ses deux sœurs Esther et Donatienne et son frère Ambroise tous survivants d’un massacre d’envergure. Pour la première fois depuis qu’il a perdu ses parents, l’aîné des orphelins a la possibilité de mener une vie quasi normale ; il dort dans un lit propre et n’est plus obligé de courir les rues pour gagner sa subsistance. Et pourtant Faustin reste tenaillé par des pensées obscènes. Son séjour au QG et l’existence de libertinage qu’il y a vécu l’ont marqué au point que, malgré son jeune âge, il réagit et fantasme comme un adulte. En effet, dans l’infirmerie de la « cité des Anges bleus » où il aide souvent l’infirmière à ranger les médicaments sur les étagères, toute l’attention de Faustin est braquée sur le corps de la jeune femme qui suscite en lui un désir sexuel en déphasage total avec son très jeune âge. Aussi, c’est à travers des propos qui sonnent comme un monologue que le héros révèle ses pensées fantasmagoriques :

« Je voyais les poils qui dépassaient de son slip. Ses cuisses étaient moins fermes, plus couvertes d’éraflures et de plis que celles de Claudine. Je l’aurais sauté quand même si elle avait voulu. Depuis que j’étais là, je n’avais pas approché une femme à moins d’un mètre cinquante. La nuit je mouillais mes draps en pensant à Josépha ou Emilienne. Je crois que je n’aurais pas hésité si cette folle de Mukazano s’était glissée dans mon lit » [14].

Beaucoup plus tard, après son meurtre et son incarcération à la prison de Kigali, le héros affiche une personnalité particulièrement paradoxale. Claudine, l’assistante qui semble éprouver à son égard une grande affection, met tout en œuvre pour le sortir du cachot et le sauver ainsi de l’exécution. Mais il fait preuve d’un égo tel que l’avocat chargé de sa défense manque de peu de se dessaisir de son dossier. C’est que Faustin se considère vraiment comme un adulte. A ce titre il croit aimer Claudine sa charmante bienfaitrice ; de sorte que l’avocat qui accompagne celle-ci à la prison où il est enfermé, apparait à ses yeux comme un rival potentiel, d’autant plus dangereux que contrairement à lui, il est libre de ses mouvements. C’est pourquoi, il n’hésite pas à se montrer insolent et vulgaire à l’égard de Maître Bukuru (p.129) qui était pourtant son seul salut.
Mieux encore, le jour de son jugement, pendant que les « jabirus » le transféraient de la prison à son procès, Claudine très inquiète de son sort lui demande comment il allait. Très loin de la condamnation à mort qui planait sur lui, Faustin restait tout accaparé par ses fantasmes libidineux comme en témoignent ce monologue intérieur révélé par focalisation externe sur le héros lui-même :


« Si tu t’inquiètes vraiment pour moi, alors… Je voulais dire : ‘’…alors aime-moi une fois pour toutes. Retrousse ton pagne, accroupis-toi et que les jabirus en crèvent d’offense et de jalousie. Après cela, qu’ils me pendent s’ils le veulent ou qu’ils me jettent du rocher de la kagéra !’’ Mais un dernier reste de pudeur jaillit de ma conscience pour m’empêcher de continuer » [15].

Et pour couronner le tout, face à la cour, non seulement, il avoue les accusations portées contre lui, mais il affirme aussi ne rien regretter de ses actes se faisant ainsi passer pour un cynique meurtrier.
Au-delà de son expérience sexuelle précoce, les fantasmes de Faustin à la vue de corps féminins adultes se traduisent très souvent par des pensées qui frisent le délire. Un délire qui semble d’ailleurs émerger d’un double de sa personnalité juvénile où la morale sociale, les préceptes religieux et autres censeurs de l’inconscient n’avaient même pas encore eu le temps de s’installer convenablement.

La pratique du viol

Dans Johnny chien méchant d’E. Dongala, le co-héros [16] est aussi un enfant en début d’adolescence. Nous disposons de peu d’informations sur son passé et presque rien sur sa famille. Le lecteur est amené à appréhender le récit in média res. Le roman s’ouvre sur une guerre civile en plein déroulement avec les consignes d’un général de milice, diffusés à la radio nationale autorisant ses troupes à piller les populations civiles pour les récompenser d’avoir pris part aux combats qui ont permis le renversement du pouvoir des Mayi dogo par les Dogo mayi [17]. Johnny est justement un des chefs de commando du fameux général Giap. Le groupe de miliciens armés qu’il dirige s’adonne à toutes les formes d’exaction pour s’enrichir, s’affirmer, mais surtout pour réaliser leurs fantasmes les plus inavouables.
Contrairement à Faustin qui pratique une sexualité consentie, s’il ne se contente pas seulement de fantasmes et à Birahima dont les « aveux » répétés de viol au Libéria et en Sierra Léone relèvent plus d’une volonté de se faire passer pour un héros auprès de Fanta qu’il aime, Johnny alias chien méchant, lui, passe à l’acte, réalisant ainsi jusqu’au bout ses rêves les plus fous. Aussi, mis à part son physique et son âge, n’a-t-il d’enfant que ses lubies et complexes qu’il garde intacts. Il ressent un fort sentiment de rivalité envers ses camarades d’arme et un énorme complexe vis-à-vis de l’intellectuel qu’il a certainement développé à la suite de l’interruption brutale de ses études. Il aspire tant à appartenir à la classe de l’Intelligentsia ! Autrement, Johnny est un tueur froid et surtout un obsédé sexuel qui profite de toutes les occasions pour assouvir le moindre de ses fantasmes sexuels. Il semble justement que ceux-ci ont tous un dénominateur commun : la prise par la force de ses victimes et leur humiliation par l’exercice du viol érigé en spectacle. Son premier forfait a été un viol collectif sur une femme qu’ils avaient faite prisonnière, lui et son défunt ami Caïman (p.71), à l’occasion d’une razzia chez les Tchétchènes, leurs rivaux. Si cette violence sexuelle apparait à ses propres yeux comme une première expérience, celles qui s’en sont suivies correspondent à de véritables manifestations de déséquilibres mentaux où la violence sexuelle est utilisée tantôt comme une arme de revanche, tantôt comme un trophée d’héroïsme.
Lors de la prise du siège de la télévision nationale par son commando, par exemple, Johnny trouve dans ces locaux Tanya Tayo surnommée TT, une vedette de la télé qu’il admirait pourtant. Après avoir abattu un des deux techniciens trouvés sur place, il la menace avec son arme pour ensuite la violer :

« J’ai arraché le grand boubou, raconte Johnny, et déchiré son soutien-gorge. Elle ne résistait plus, elle se laissait faire. C’est cela qui est magnifique avec un fusil. Qui peut vous résister ? On nous avait dit que le pouvoir était au bout du fusil et c’était vrai. J’ai enfin fait sauter son slip et j’y suis allé, là, dans le studio, sous les yeux du technicien toujours paralysé, la bouche et les yeux béants à côté du corps de son copain. J’ai pompé, pompé la belle TT. Je crois même qu’elle aimait cela puisqu’elle pleurait de plaisir, ne s’agitait plus et me regardait froidement, les yeux ouverts comme si elle était dans un autre monde » [18].

Ailleurs, Johnny toujours à la tête de sa bande de miliciens recourt au viol pour régler son compte à un inspecteur de la douane considéré comme appartenant à cette bourgeoisie corrompue et hautaine qui en temps de paix exulte dans la bombance alors que le peuple auquel il appartient brasse la misère. Après avoir mâté dans le sang les velléités du mari de protéger son épouse, il s’abat sur sa victime après l’avoir neutralisée : « Je l’ai frappée et au bout d’un moment elle était épuisée et ne résistait plus. J’ai pompé, pompé. J’ai baisé la femme d’un grand. Je me suis senti comme un grand. Je baisais aussi une intellectuelle pour la première foi de ma vie » [19]. Cette dernière phrase du héros en dit long sur ses motivations psychiques dans cette violence sexuelle. En déshabillant et violant une femme devant son mari, il mettait celui-ci dans une posture d’humiliation sans précédent prenant ainsi sa revanche historique face à ce « grand » du monde et au-delà de tous les « grands » qui l’ont méprisé parce qu’il était petit et pauvre. Mais, comme nous l’avons mentionné plus haut, Johnny souffre aussi d’un complexe vis-à- vis des intellectuels qu’il admire, mais qu’il hait tout autant puisqu’ils sont appelés à le diriger quoi qu’il fasse. Aussi en violant celle-là même qui a su résoudre une équation (p.339) qu’il n’a pu que poser, lui, il reprenait le dessus.

CONCLUSION

La sexualité juvénile est un phénomène déviant par rapport à la morale universelle qui veut qu’une protection naturelle des enfants les préserve des dérives de pratiques humaines pouvant leur être catastrophiques si elles ne sont pas canalisées par un moi équilibré. En dépeignant les enfants voués aux démons d’une sexualité à la fois débridée et violente, les romanciers africains dont nous avons étudié ici les œuvres mettent en exergue un aspect d’une véritable pression de l’urgence sociale née du chamboulement d’une société aux prises avec une destinée terrible. La stupidité des dirigeants et la naïveté des peuples ont conduit de nombreux pays à une situation de guerre civile allant jusqu’à la décrépitude des appareils d’Etat et la déliquescence de l’ensemble du tissu social. A l’absence des parents, les orphelins, qui n’ont même pas encore eu le temps d’apprendre ou d’assimiler les règles élémentaires de la morale, survivent comme ils peuvent, très souvent en projetant la violence subie comme une forme ultime de protection contre la permanente menace de l’autre ou de revanche sur ces adultes oppresseurs.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Corpus

DONGALA, Emmanuel, Johnny chien méchant, Paris, Le serpent à plume, 2002.
KOUROUMA, Amadou, Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, 2000.
- Quand on refuse on dit non, Paris, Seuil, 2004.
MONENEMBO, Tierno, L’Ainé des orphelins, Paris, Seuil, 2000.

Ouvrages théoriques et critiques

BA, Mamadou Kalidou, Le roman africain francophone postcolonial, radioscopie de la dictature à travers une narration hybride, Paris, L’Harmattan, 2009.
FREUD, Sigmund, De l’interprétation des rêves [1900], Paris, PUF, 1967.
- Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen [1906], Paris, Gallimard, 1986.
OBIANG, Ludovic Emane, « Sans père mais non sans espoir : figure de l’orphelin dans les écritures de la guerre », in Notre Librairie, Penser la violence, n°148, juillet-septembre 2002.
RWANIKA, Drocella M., Sexualité volcanique, Paris, L’Harmattan, 2006.


[1] Université de Nouakchott, Mauritanie.

[2] Nous avons déjà discuté ce sujet dans notre ouvrage précédent : Le Roman africain francophone postcolonial, radioscopie de la dictature à travers une narration hybride, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 100-102.

[3] RWANIKA, Drocella M., Sexualité volcanique, Paris, L’Harmattan, 2006, p.07.

[4] OBIANG, Ludovic Emane, « Sans père mais non sans espoir : figure de l’orphelin dans les écritures de la guerre », in Notre Librairie, Penser la violence, n°148, juillet-septembre 2002, p. 31.

[5] OBIANG, Ludovic Emane, op. cit., p.70.

[6] Ibid., p.35.

[7] OBIANG, Ludovic Emane, p.37.

[8] FREUD, S., De l’interprétation des rêves [1900] Paris, Paris, PUF, 1967.

[9] FREUD, S., Le Délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen [1906], Paris, Gallimard, 1986.

[10] DONGALA, E., Johnny chien méchant, Paris, Le serpent à plumes, 2002.

[11] MONENEMBO, T., L’Aîné des orphelins, Paris, Seuil, 2000.

[12] KOUROUMA, A, Allah n’est pas obligé et Quand on refuse on dit non, op. cit.

[13] KOUROUMA, A, op. cit, p.114.

[14] KOUROUMA, A., p.78.

[15] Ibid., p.132.

[16] Nous écrivons co-héros parce que dans cette œuvre qui procède par une narration alternée, il existe un héros et une héroïne qui sont tout aussi co-narrateurs du même récit : Johnny et Laokolé.

[17] Deux groupes ethniques instrumentalisés par des leaders en mal de légitimité pour s’accaparer du pouvoir ou le conserver.

[18] KOUROUMA, A., op. cit., p. 44-45.

[19] Ibid., p.342-343.




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