Accueil > Tous les numéros > Numéro 88 > CONTRIBUTION A L’ETUDE DES FONDEMENTS HISTORIQUES DE LA CONTESTATION DES POUVOIRS D’ETAT EN AFRIQUE : LE CAS DE L’EMPIRE SONGHAY AUX XVe-XVIe SIECLES



CONTRIBUTION A L’ETUDE DES FONDEMENTS HISTORIQUES DE LA CONTESTATION DES POUVOIRS D’ETAT EN AFRIQUE : LE CAS DE L’EMPIRE SONGHAY AUX XVe-XVIe SIECLES
impression Imprimer

Ethiopiques n°88.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2012.
Espaces publics africains, crises et mutations

CONTRIBUTION A L’ETUDE DES FONDEMENTS HISTORIQUES DE LA CONTESTATION DES POUVOIRS D’ETAT EN AFRIQUE : LE CAS DE L’EMPIRE SONGHAY AUX XVe-XVIe SIECLES

Auteur : SOULEYMANE SANGARE [1]

La problématique du pouvoir politique et des libertés publiques, celle des rapports entre les souverains et leur peuple ont conféré à l’étude des contre-pouvoirs une importance capitale. Partout, le détenteur du pouvoir politique assure généralement l’exécution de ses décisions par un mélange d’autorité et de coercition et le recours aux instruments de la puissance publique dont l’armée. Or, quand la notion d’opposition organisée dans un cadre institutionnel cesse d’être adéquate ou n’existe pas, naissent alors des associations qui prennent les noms de Ligues, Mouvements, Rencontres, etc. Ces associations deviennent des contre-pouvoirs pour susciter des contestations. Groupes d’intérêts limités et relativement indépendants du pouvoir établi, organisés ou lâches, ils ont la capacité de s’opposer à l’influence du pouvoir suprême détenu par le souverain. A l’origine donc, l’idée est de défendre la liberté du citoyen contre les empiètements de l’absolutisme ou de l’autocratie.
Ce mécanisme ne date pourtant pas de nos jours. Remontant loin dans le temps, il plonge ses racines dans l’histoire des peuples et des Etats. C’est ainsi que l’historien se trouve interpellé pour rendre compte d’une réalité sociopolitique qui prit racine dans la longue durée.
En effet, l’empire Songhay, né en Afrique occidentale au Moyen Age, offre un cas d’étude intéressant. En effet, entre 1493 et 1592, les lettrés musulmans, l’armée et la famille royale ont constitué des groupes et usé de leur force et légitimité acquises de haute lutte, pour constituer des contre-pouvoirs afin d’empêcher que le pouvoir ne connaisse une dérive totalitaire. Dans cette étude, notre hypothèse est que le pouvoir des souverains songhay de la dynastie des Askias (1493-1592) a été limité par des contre-pouvoirs que furent les chefs religieux musulmans, l’armée et la famille royale. Les objectifs que nous visons sont triples : déterminer la naissance de ces contre-pouvoirs, analyser leurs manifestations et montrer leur impact sur l’évolution de l’Etat et du pouvoir au Songhay.
Comment ces groupes sont-ils apparus ? Comment se sont-ils manifestés et quel fut l’impact de leurs actions sur l’évolution interne du Songhay ? Pour répondre à ces questions, nous aurons recours aux deux principales sources de l’histoire Songhay : le Tarikh el-fettach et le Tarikh es Soudan [2].

1. L’ACTION DES LETTRES MUSULMANS FACE AU POUVOIR

Il faut dater de 1493 la naissance de l’islam comme contre-pouvoir au Songhay du fait du grand rôle que les chefs musulmans ont joué dans le renversement du pouvoir des Sonnis et dans l’avènement des Askias. Avant cette date, la communauté musulmane était la cible de Sonni Ali (1468-1492), en particulier. La haine de Sonni Ali à l’égard des lettrés musulmans a éclaté suite à la conquête de la ville et de la région de Tombouctou en 1468 au détriment des Touareg qui y régnaient. Après sa conquête, Tombouctou est pillée et incendiée sur ordre de Sonni Ali (Kati, p. 93). Cette haine s’est aussi traduite par une répression sanglante. Sur ordre de Sonni Ali, de nombreux lettrés et savants, éminents représentants des milieux musulmans, furent victimes d’exactions les plus cruelles allant de la simple humiliation à la mort, à Tombouctou et hors de Tombouctou. Par exemple, les lettrés Ahmed et Mahmoud sont assassinés. En outre, Sonni Ali, à l’issue de conquêtes victorieuses, s’emparait des musulmans de condition libre pour en faire dons à ses partisans (Sadi, p. 107-108). Les milieux musulmans en voulaient aux Sonnis. Dès lors ils décidèrent de contribuer à leur destitution.
Pour ce faire, ils suscitèrent une rébellion à la tête de laquelle ils mirent un homme, Mohamed. Ce dernier, pressenti pour occuper le trône et prendre le pouvoir suprême en cas de victoire, réunissait en lui deux qualités essentielles aux yeux des musulmans : la valeur militaire et la foi en l’islam. Mais les lettrés musulmans ne se limitèrent pas à l’encourager et à le pousser du haut de leur chaire. Ils furent à ses côtés sur le champ de bataille, à travers trois éminents lettrés et marabouts, Salih Diawara, Mohammed Toulé et Mahmoud Kati. Leur rôle consistait à encadrer psychologiquement et mystiquement les rebelles. Au Songhay, la religion jouait un rôle très important dans la préparation psychologique des soldats. La préparation mystique avait son importance dans la mesure où le trône des Sonnis était protégé par une puissante idole. L’idole tutélaire de leur régime, du nom de Dindou Anba-Farma, se trouvait dans la province du Dendi, au sud de l’empire Songhay. A cette idole, les différents souverains Sonnis faisaient des offrandes pour protéger leur armée et lui donner la victoire (Sadi, p. 107-108). Pour neutraliser cette idole et donner la victoire aux rebelles, deux marabouts, très versés dans les sciences occultes, Boukar Lanbar et Mohamed Toulé, se chargèrent de confectionner le talisman idoine et de réciter 7 00 fois le verset de la sourate dite du trône (qui se trouve dans le coran) ; apparemment, ils ont réussi, car Sonni Baro fut battu.
Il faut noter qu’au-delà de cette aide mystique hors de prix, les lettrés musulmans ont fourni des combattants à Mohamed. En effet, sauf Amar Komzagho, frère cadet du chef rebelle, tous les hauts fonctionnaires et officiers songhay ont refusé de se rallier à la rébellion. Les rebelles étaient donc formés presque entièrement de nouvelles recrues, pour la plupart des partisans issus de la communauté musulmane. Pour l’équipement et le ravitaillement des rebelles, il fallait des fonds, car lui seul Mohamed ne pouvait entretenir une armée. Or les milieux musulmans qui l’avaient engagé étaient formés en partie de riches marchands et hommes d’affaires. Ce sont ces derniers qui mettront à la disposition des rebelles les fonds nécessaires à la réussite de l’entreprise de déstabilisation de la dynastie des Sonnis. Ainsi, les milieux musulmans ont apporté une aide politique, économique, matérielle et occulte qui fut décisive dans le renversement des Sonnis et dans la montée au trône de Mohamed. Les lettrés musulmans et les souverains Askias n’oublieront jamais ces événements. C’est cette aide multiforme qui donne du pouvoir aux lettrés musulmans et qui fera de l’islam un contre-pouvoir face au pouvoir des souverains. Telle est l’origine de la montée en puissance du corps des lettrés musulmans au Songhay, dont le centre principal se trouvait à Tombouctou (Triaud, p. 159).
Ce contre-pouvoir des lettrés est formé d’un ensemble de droits et de privilèges. Par exemple, seuls les juges ou cadis bénéficiaient de la faveur de voir étendre pour eux une natte de prière par le roi quand ils venaient lui rendre visite. De toutes les autorités de la capitale, seul le cadi pouvait mander un serviteur du roi pour le charger d’une commission. Egalement, le roi n’acceptait de se tenir débout qu’en présence de pèlerins de retour de la Mecque ou de lettrés ; ces savants, leurs enfants et les chérifs (descendants du prophète Mahomet) étaient admis à manger avec le roi (Kati, p. 14). Dans le cadre de la gestion des affaires de l’Etat, les lettrés musulmans imposèrent à l’Askia Mohamed 1er le droit d’être consulté avant toute prise de décision royale. C’est ainsi qu’il « fréquenta les docteurs et leur demanda des avis sur ce qu’il était de son devoir de faire dans les affaires du gouvernement » (Sadi, p. 118). De grands lettrés comme l’Egyptien Abderrahman es Soyouti et le maghrébin Al Maghili ont été sollicités pour obtenir des informations, avis et éclaircissements sur des points aussi divers que l’islamisation du pays, la morale, le droit et la gestion de l’héritage des Sonnis.
A partir de 1493, les souverains songhay ne pouvaient plus appeler sous les armes ceux qui s’adonnaient à l’étude du coran et aux activités religieuses (les lettrés). Ils obligèrent ainsi le pouvoir à créer une armée de métier (Sadi, p. 118). Ensuite, pour permettre aux hommes religieux de tenir leur rang dans la société et jouer pleinement leur rôle d’éducateur social, le pouvoir leur distribue terres, esclaves et argent. Il nomme à travers tout le pays des magistrats (cadis) et des imams et conforte l’islam dans sa position de religion officielle de l’Etat (Kati, p. 14-22). De manière générale, le programme du nouveau pouvoir politique sera inspiré des recommandations du coran et de la sunna. C’est forts de leur influence que les lettrés musulmans n’ont pas hésité à s’opposer aux rois quand ils estimaient que ces derniers abusaient de leur pouvoir temporel. Par exemple, le cadi Mahmoud ben Omar s’est opposé à l’application d’une décision de recouvrement d’impôts à Tombouctou, une décision prise par l’Askia Mohamed 1er (Kati, p. 116-117). Assez rapidement, les effets de ce contre-pouvoir se font sentir. En quelques années, tous les lettrés qui avaient été chassés ou brimés par Sonni Ali sont réhabilités.
Sous les successeurs de l’Askia Mohamed 1er, les lettrés ne perdent rien de leur force d’opposition. Au contraire, les rois suivants acceptent que les religieux mettent des garde-fous à leur pouvoir. En 1528-1529, ils déclarent à l’Askia Moussa qu’ils le maudiraient s’il décidait de ne pas tenir compte de leur avis (Sadi, p. 141). Un autre religieux, Mahmoud Baghayogho, réprimande le roi Ishaq 1er (1539-1549), à Djenné et dénonce les abus de sa politique fiscale en ces termes :


« Cet argent que l’on ramasse ici pour te le porter et qui s’accumule chez toi, est-il donc à toi ? Ou as-tu ici des esclaves qui cultivent la terre pour ton compte ou des biens que l’on fasse fructifier à ton profit par le commerce ? » (Kati, p. 167).

Le roi pleura et fit amende honorable. Dans l’entourage du roi, il y en avait qui ignoraient que l’islam et les savants avaient acquis le statut de contre-pouvoir. Les gardes du roi se mirent en colère contre Mahmoud Baghayogho et voulurent le brutaliser. Mais l’Askia Ishaq 1er en personne les arrêta et les rabroua. Pourtant, Ishaq 1er n’était pas un souverain qui tolérait d’ordinaire le moindre manquement au pouvoir royal (Sadi, p. 158).
Sous l’Askia Daoud (1549-1582), les lettrés sont toujours forts et actifs face au pouvoir. Ainsi, le roi se levait pour accompagner à pied les lettrés qui le visitaient. En outre, il perpétua la tradition des dons aux lettrés pour consolider davantage leur position. Par exemple en un jour, il fit distribuer des lots de 27 esclaves aux lettrés et institutions musulmanes dont son secrétaire, le lettré Boukar, le khatib (prédicateur), l’imam de la mosquée de Gao et le cadi de Gao, Mahmoud Diaghité ; le cadi de Tombouctou, El Aqib et les membres de sa famille reçurent un lot de cent esclaves. De nombreux autres lettrés bénéficièrent de dons identiques (Kati, p.196-198, 207-213). Sous l’Askia Daoud, les lettrés et les savants musulmans demeuraient encore si forts qu’ils se permettaient d’interdire au roi l’entrée de leur domicile. En effet, le cadi El Aqib de Tombouctou fait fermer sa porte à l’Askia Daoud qui venait le saluer et tenter d’aplanir une divergence qui était apparue entre eux. En effet, les lettrés étaient si puissants qu’il appartenait au roi de se déplacer pour trouver une solution aux différends qui les opposaient. Pour toute réaction face à la porte que l’un de ses sujets fermait à son nez, Daoud « demeura longtemps débout sur ses pieds à attendre à la porte. Le cadi ne consentit à le laisser entrer que sur l’intercession de quelques-uns des ulémas de la ville et des principaux notables. Alors seulement, il donna l’ordre de lui ouvrir la porte » (Kati, p.201-202). Le roi entra et se présenta au cadi humble et soumis cependant que ce dernier le reçut assis et le visage fermé. L’Askia Daoud se mit à courtiser le lettré et se montra si affable qu’il finit par vaincre sa résistance et à rentrer dans ses grâces. Si El Aqib a osé se comporter de la sorte au point de bafouer la dignité du souverain devant toute la population de Tombouctou, c’est qu’il se savait doté d’un contre-pouvoir. Les bastions acquis par les lettrés en 1493 avec le fondateur de la dynastie des Askias étaient débout plus que jamais. Ainsi, Daoud avait pour conseillers des lettrés auxquels il reconnaissait un tel pouvoir qu’il s’exclama un jour : « Sans les ulémas, je serais perdu » (Kati, p. 207). Par « ulémas », il faut entendre « lettrés ».
Ainsi de 1493 à 1592, les milieux religieux furent très puissants au Songhay. Le fait de s’ingérer assez fréquemment dans la conduite des affaires de l’Etat et d’avoir le dernier mot, dans bien des cas, est la manifestation de la puissance qu’ils détenaient.
L’armée allait jouer le même rôle de contre-pouvoir.

2. LE CONTRE-POUVOIR MILITAIRE : L’ARMEE

L’armée songhay a cessé d’être une grande muette à partir de 1493. A partir de cette date, elle n’a cessé de monter en puissance, au point de devenir un contre-pouvoir incontournable.
C’est vers la fin du règne de la dynastie des Sonnis que l’armée a pris conscience qu’elle était le seul corps organisé capable de mettre fin à la dérive totalitaire du régime des Sonnis. En effet, pour mettre fin à la politique de répression des populations de Tombouctou, des officiers, en l’occurrence Mohamed ben Aboubacar et Amar Komzagho et vraisemblablement les plus âgés de leurs fils, se soulèvent et renversent les Sonnis du trône Songhay.
La seconde cause de la montée en puissance de l’armée songhay réside dans ses succès dans les combats. En effet, entre 1494 et 1518, l’armée mène une douzaine d’expéditions contre plusieurs pays, dont les pays mossi, haoussa, gourmantché, malinké et bariba. Par exemple, une partie du pays haoussa et les provinces septentrionales du Mali (le Bagana, le Diara et le Galam) sont conquises. Notons également que sont conquises la région de Teghazza et ses riches mines de sel (Kati, p.135-137 ; Sadi, p. 121-130 ; Cissoko, p.108). L’armée sait que ses conquêtes furent extrêmement importantes dans la stabilisation du pouvoir des Askias. En effet, elles leur ont permis de créer de nouvelles et nombreuses fonctions administratives pour récompenser leurs partisans et ceux qu’ils estiment avoir beaucoup perdu dans le changement de régime. Tels sont les fondements du contre-pouvoir de l’armée, ce rôle qui va la conduire à s’immiscer dans la gestion du pouvoir, voire à renverser des souverains.
Premier signe de cette puissance, seul le commandant en chef de l’armée, le Dyina-koy, eut le privilège de s’asseoir sur un tapis aux audiences royales et de ne pas se couvrir la tête de poussière en présence du souverain (Kati, p. 13). Ce privilège fait du chef d’état-major une sorte d’égal du roi. Rapidement, certains officiers généraux comme les Hi-koy en vinrent à tenir tête publiquement aux souverains et aux hauts fonctionnaires de l’Etat. Par exemple, en 1539, le Hi-koy Bokar Ali-Doudo refuse d’obéir à un ordre de l’Askia Ishaq 1er qui lui demandait de se tenir auprès et non devant le chef de la région du Hombori, le Hombori-koy (Sadi, p. 159). Egalement, en 1549, le Hi-koy Moussa réprimande et chasse de la ville de Koukia le Kourmina-fari Daoud, second personnage de l’Etat et futur empereur, qui s’y était précipité, au chevet du roi Ishaq 1er mourant, pour recueillir la succession au trône :
Daoud se rendit alors à Koukiya où il arriva avant la mort de Askia Ishâq. Le Hi-koï Moussa eut une vive altercation avec Daoud et lui dit : « Qui t’a intimé l’ordre d’agir ainsi ? Qui t’a donné ce conseil ? Retourne chez toi à l’instant ! » Daoud retourna chez lui (Sadi, p. 163). Quant au Hi-koy Laha Sorkiya, un fait venant de lui est à retenir : il rabroua proprement un haut cadre, le Balama Mohamed-Gao, qui lui avait déclaré qu’il avait été chargé de veiller à ce que lui, le Hi-koy, exécute les ordres reçus du roi. Le Hi-koy Laha Sorkiya répondit que les fonctions de Balama étant inférieures hiérarchiquement à celles de Hi-koy, il reportait l’ordre de surveillance donné par le roi (Kati, p. 275-276 ; Sadi, p.159, 163, 230). Il indiquait donc clairement et publiquement son refus d’obéir au roi. Tous ces faits indiquent que les Hi-koy ne doivent pas être réduits à une fonction de chefs de corps d’armée. A l’image des Hi-koy, presque tous les officiers généraux du Songhay se croyaient investis du droit d’exprimer face au pouvoir une certaine opinion dont il devait tenir compte.
C’est également fort de son pouvoir que l’armée utilise sa capacité à faire des coups d’Etat pour faire tomber les souverains en place. En 1537, le pouvoir de l’Askia Mohamed Benkan s’est effondré à la suite d’un coup d’Etat fomenté par l’armée songhay à la tête de laquelle il avait mis le général Mar-Tomzo. En effet, à sa prise du pouvoir en 1531, en remplacement de Moussa, l’armée pensait qu’il gérerait mieux les affaires de l’Etat. Mais tel ne fut pas le cas. Il trahit l’aspiration à la paix des soldats en développant une politique active de guerre. Pour mener ses guerres, il est allé jusqu’à augmenter l’effectif militaire de 1700 hommes. Il fit un si grand nombre de guerres qu’il lassa la patience des Songhay, au point que ces derniers le prirent en aversion. Mais l’erreur la plus grave commise par ce roi est son manquement à ses devoirs paternels envers l’ancien roi Mohamed 1er. A sa montée au trône après la mort de Moussa, les enfants de l’ex-souverain et les soldats avaient pensé que leur ancien roi devenu malade, par ailleurs fondateur de l’armée, allait bénéficier d’un bon traitement. Au contraire, le nouveau souverain, Mohamed Benkan, décide d’aggraver son sort déjà peu enviable : en effet, il « ordonna d’exiler l’aîné de ses oncles paternels, c’est-à-dire l’Askia Mohamed […] qu’il expulsa de Gao et contraignit à résider dans l’île de Kangaga », une île insalubre et infestée de moustiques et de reptiles (Kati, p. 157, 159). Face à cet abus de pouvoir dont tous les Songhay pouvaient souffrir un jour ou l’autre, les soldats décidèrent de le renverser. Un officier supérieur, Mar-Tomzo, se mit aux devants d’eux et « fit arrêter tous les courtisans et les mit aux fers. Puis, il renversa le prince du trône » (Sadi, p. 150-151). Le souverain, éperdu et esseulé, prit acte de sa déposition et s’enfuit. Il est remplacé par un autre prince, Ismaël.
Enfin, en 1591, l’armée va manifester de nouveau son rôle de contre-pouvoir. Un autre coup d’Etat est fomenté pour mettre fin aux fonctions du roi, l’Askia Ishaq 2, peu après sa défaite face à une armée marocaine (Sadi, p. 272-273). Comme pour consommer totalement son action subversive et montrer ouvertement qu’il s’agit d’un coup de force dont il ne faut pas se tromper sur la nature véritable, l’armée vint récupérer auprès du roi déchu les insignes et les emblèmes de la royauté Songhay pour les ramener au nouveau souverain (Kati, p. 274-275). Les causes de ce coup d’Etat sont politiques. L’armée et Mohamed-Gao ont fait le constat, après la défaite de l’Askia Ishaq 2 devant les Marocains, de l’incapacité du roi à défendre le pays. Ils décident donc de le renverser d’autant plus que cette défaite est imputable en grande partie à Ishaq 2. L’armée estime que si le roi avait écouté et suivi les conseils des officiers, les Songhay n’allaient pas subir cette défaite. Par exemple, l’officier Mohamed Gao avait conseillé ceci :


« Mon avis personnel, dit-il, est que tu me donnes un détachement de cent cavaliers et cent esclaves, avec lequel je me dirigerai vers le pays d’avant, aveuglant et comblant tous les puits qui jalonnent le chemin que doit suivre l’ennemi. Une fois que je serai revenu, nous partirons pour nous porter à sa rencontre. Ainsi, tu trouveras devant toi des hommes altérés et déjà sur le point de périr, et nous n’aurons qu’à tomber sur eux » (Kati, p. 268-269).

Cet avis fut rejeté, sans justification. En lieu et place, le roi avait suivi l’avis d’un civil, son secrétaire particulier, Boukar Lambaro, qui le pressa de fuir, provoquant dans la foulée la débâcle du reste de l’armée, alors que la conduite des guerres est du ressort des chefs militaires. Aux yeux de l’armée, l’Askia Ishaq 2, pour n’avoir pas été capable d’apprécier une tactique judicieuse, n’était plus apte à régner sur le Songhay. D’où le coup d’Etat. Ce moyen semble avoir été le mode de contestation le plus radicale de l’armée face au pouvoir Songhay. Ce rôle sera aussi joué par la famille royale.

3. LA FAMILLE ROYALE COMME CONTRE-POUVOIR

De 1493 à 1591, la famille royale songhay est formée des descendants de l’Askia Mohammed 1er et de ceux de ses deux frères Amar Komzago et Yahia. Ses membres étaient très nombreux. Par exemple, l’Askia Mohamed 1er avait plus d’une cinquantaine d’enfants. Quant à ceux de l’Askia Daoud, ils auraient été au nombre de 61 fils et filles (Kati, p. 149-151 ; 215-217). De 1493 à 1592, elle dirige le Songhay en occupant des fonctions aussi bien au plan central que régional, mais particulièrement dans l’armée. Tous les membres de cette famille tiraient leur puissance de l’avènement de leur famille au trône songhay en 1493. Ou plutôt, la famille royale des Askias semble avoir tiré sa puissance du grand courage de Mohamed ben Aboubacar, qui affronta militairement les Sonnis en 1493, ayant risqué sa vie et celle des membres vivants de sa famille. Il était évident qu’il ne pouvait que bénéficier d’une grande aura dans de la société et dans sa famille propre.
Mais son action subversive aura un effet pervers : par la suite. Les princes Askias vont imiter leur père en s’immisçant fréquemment dans la gestion du pouvoir. Ils n’hésiteront pas à se dresser contre le trône quand ils estimeront que les actions menées n’allaient pas dans le sens de leurs intérêts ou de ceux de l’Etat. C’est ainsi que la famille royale songhay a fini par jouer un rôle de contestation du pouvoir. La première manifestation de la famille royale qui la consacre comme contre-pouvoir a eu lieu en 1528 quand elle réussit à chasser l’Askia Mohamed 1er du pouvoir. En 1528, Mohamed 1er est vieux et aveugle. Cependant, il devait rester au pouvoir jusqu’à sa mort, conformément à la tradition musulmane et coutumière. Mais comme la famille royale était puissante, elle exige et obtient l’abdication du vieux roi. En effet, son fils aîné, Moussa, se révolta. Il partit avec quelques-uns de ses frères pour se rendre à Koukia en vue de se faire couronner roi. L’Askia Mohamed 1er voulait résister, car il n’avait pas encore pris toute la mesure de la puissance de ses fils et neveux. Il en appelle à son frère le Kourmina-fari Yahya pour faire échec à la déstabilisation. Mais ce dernier est attaqué et tué par les princes. En agissant ainsi ils démontrèrent qu’ils étaient porteurs d’un contre-pouvoir et d’une force d’opposition solide. L’Askia Mohamed 1er prend à son tour conscience de cette réalité implacable et abdique : « Le prince résigna ses fonctions en faveur de Moussa » (Sadi, p.132-134).
Trois ans plus tard, la famille royale s’opposa à l’Askia Moussa qu’elle avait pourtant contribué à porter au trône. Ce dernier, conscient très tôt de la force d’opposition constituée par ses frères, avait eu peur de perdre le pouvoir à son tour. Il décida d’affaiblir la famille royale par une politique d’élimination physique de ses frères et de ses cousins. Il assassina ainsi de 25 à 35 de ses cousins, tous les enfants de son défunt oncle Amar Komzagho (Kati, p. 156 ; Sadi, p. 134). Le rôle d’un souverain de la famille des Askias n’était pas de tuer les autres membres de la famille, mais de faire en sorte que le pouvoir politique se perpétua dans la famille. En 1530, une partie de la famille décide donc de s’opposer à lui et de le renverser. Pour ce faire, nombre d’entre eux s’enfuirent à Tendirma auprès d’un des leurs, le Kourmina-Fari Otsman-Youbabo, second personnage de l’Etat, pour sauver leur vie et combattre leur bourreau. Pour cela, ils incitent Otsman Youbabo à la rébellion armée ouverte contre l’Askia Moussa. Ce dernier donne finalement l’ordre à son armée de réprimer ses adversaires. Le combat s’engage entre les localités de Akakal et Kabara, dans les environs de Tombouctou, et se termine sur une victoire de l’Askia Moussa (Sadi, p. 134-135).
Malgré cette défaite, la famille royale demeurait toujours une puissante force de contestation. Déterminée à jouer son rôle et à renverser le roi, elle se réorganise, met en place une nouvelle armée et réussit à battre, en 1531, le roi sanguinaire. En effet, « quand le jour vint, il ceignit ses armes et sortit. La bataille s’engagea entre les deux parties qui en vinrent aux mains. Les frères vainqueurs mirent le prince en déroute, le poursuivirent, l’atteignirent et le tuèrent » (Sadi, p.144). La mort de l’Askia Moussa provoqua la chute du régime sanguinaire et répressif qu’il avait instauré au Songhay en 1528 (Sadi, p. 135, 144).
En 1585, la famille royale est encore à la base du renversement du pouvoir de l’Askia El Hadj pour le remettre à Mohamed-Bano. El Hadj était malade, atteint d’une maladie incurable. Mais il s’accrochait au pouvoir au point de mettre en mal les intérêts du trône. Par exemple, le nord de l’Empire est annexé par l’armée marocaine sans que le roi ne puisse faire face à l’attaque. Or cette région est riche en mines de sel qui faisaient entrer d’importantes ressources financières dans les caisses de l’Etat et dans les bourses des princes songhay. Pour mettre fin à cet empiètement sur leurs intérêts vitaux, les frères du roi « El Hadj se révoltèrent contre lui ; ils se rendirent à Karaï auprès de Mohammed-Bano-ben-Askia-Daoud, l’emmenèrent avec eux et, après avoir déposé Askia-El-Hadj, ils le nommèrent Askia à sa place » (Sadi, p. 194). Par cette action, la famille royale manifestait le sentiment qu’aucune politique royale ne devait s’écarter de la recherche permanente des intérêts du trône.

CONCLUSION

L’existence de groupes ou de corps plus ou moins bien constitués, mais capables de tenir tête au pouvoir pour dénoncer ses dérives, remonte très loin dans le temps en Afrique. Dans l’empire Songhay, né en Afrique occidentale, l’avènement de ces groupes et leur montée en puissance ont résidé dans le rôle primordial qu’ils ont joué dans l’avènement au pouvoir de la dynastie des Askias en 1493.
Ainsi, les pouvoirs politiques n’ont pas toujours été absolus en Afrique occidentale. Au Songhay, les lettrés musulmans, l’armée et les membres de la famille royale ont été de véritables contre-pouvoirs. Dans bien de cas, leur opposition fut constructive et bénéfique à la population, à l’Etat et aux souverains eux-mêmes. Le pouvoir fut obligé ainsi de gouverner dans l’intérêt de tous et des souverains moribonds ou incapables furent forcés de quitter le pouvoir. Mais dans bien d’autres cas, leurs agissements furent néfastes, car ils provoquèrent des guerres civiles sanglantes et affaiblirent considérablement les souverains.

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

CISSOKO, S. M., Histoire de l’Afrique occidentale : Moyen Age et Temps modernes, Paris, Présence Africaine, 1966, 334p.
DELAFOSSE, M., Haut-Sénégal-Niger, t. 2 : Histoire, Paris, Maisonneuve et Larose, 1972, 428 p.
GUILLEMAIN, B., « Pouvoir et contre-pouvoir », Encyclopédie universel, vol. 14, Paris, Encyclopaedia universalis, p. 1185-1187.
KABA, L., « Les chroniqueurs musulmans et Sonni Ali ou un aperçu de l’islam et de la politique au Songhay au XVe siècle », in BIFAN, t. 40, n°1, série B, Dakar, 1978, p. 49-65.
- « Le pouvoir politique, l’essor économique et l’inégalité sociale au Songhay (1464-1591) », in BIFAN, Dakar, 1983, n°s 1-2, p. 1-23.
KATI, M., Tarikh El – Fettach, Trad. O. Houdas et M. Delafosse, Paris, Maisonneuve, 1964, 364 p.
KODJO, G.N., Ishaq II et la fin de l’empire songhay, thèse de doctorat de 3e cycle, Paris, Sorbonne, 1971, 325 p.
LAPIERRE, J-W., « Le pouvoir politique », in Encyclopaedia universalis, vol. 14, Paris, p.914- 918.
MAUNY, R., Tableau géographique de l’Ouest - africain au Moyen Age d’après les sources écrites, la tradition et l’archéologie, Dakar, IFAN, 1961, 587 p.
ROUCH, J., Contribution à l’histoire des Songhay, Swets et Zeitlinger N.V, Amsterdam, 1968, 123 p.
SADI, A. es, Tarikh Es – Soudan, Trad. O. Houdas et E. Benoist, Paris, Maisonneuve, 1964, 540 p.
SANGARE, S., Contribution à l’étude des armées au Soudan occidental du VIIIe siècle à la fin du XVIe siècle, Abidjan, Université de Cocody, 2007, 506p.
- « L’Afrique et le problème des coups d’Etat : les coups d’Etat au Songhay au XVIe siècle », in Revue du CAMES, nouvelle série, B, vol. 012, n°10-2010 (1er semestre), p. 93-103.
- « Contribution à l’étude des politiques de sortie de crise : guerre civile et reconstruction nationale dans l’empire songhay au XVe siècle », in Annales de l’Université de Lomé, t. XXXI-2, décembre 2011, p.31-38.
TRIAUD, J-L., Islam et sociétés soudanaises au Moyen Age, Paris, CNRS, 1973, 239 p.


[1] Université de Bouaké, Côte d’Ivoire

[2] Ces sources sont : KATI, M., Tarikh El – Fettach, Trad. O. Houdas et M. Delafosse, Paris, Maisonneuve, 1964, 364 p ; ES SADI, A., Tarikh Es – Soudan, Trad. O. Houdas et E. Benoist, Paris, Maisonneuve, 1964, 540 p.




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie