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DU PACTE D’ASSOCIATION ET DE LA QUESTION DE LA PAIX SOCIALE
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Ethiopiques n°88.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2012.
Espaces publics africains, crises et mutations

DU PACTE D’ASSOCIATION ET DE LA QUESTION DE LA PAIX SOCIALE

AUTEUR : Koblan Foly Jean KOSSI [1]

Les nombreuses injustices et atrocités qui minent la vie sociale et politique de l’homme en général, et singulièrement du citoyen dans nos États africains suscitent les interrogations suivantes : que représente pour le citoyen africain la vie en société ? Qu’est-ce qu’une société humaine ? Pourquoi la société ? Pourquoi sommes-nous comme condamnés à vivre avec d’autres hommes ?
Dans ce contexte, disons qu’après Aristote [2], les études de Lucien Malson [3] ont clairement mis en exergue l’impérieuse nécessité que constitue pour l’espèce humaine le vivre en société. Cette étude permet de comprendre qu’il n’est pas bon pour l’homme, de par son essence, de vivre seul et hors du milieu social. Ainsi, l’avantageux pour l’homme, selon son essence, c’est de vivre en société avec les autres.
Et pourtant, les comportements de nombre de citoyens, dans nos pays africains, tendent à mettre en mal cette vérité. Les injustices et les actes d’impunité, les frustrations et le mépris considérable des droits fondamentaux de la personne humaine, sont de nos jours, des comportements qui mettent très sérieusement en péril à la fois la cohésion sociale et la stabilité politique dans plus d’un État africain. Mieux, ces regrettables et répugnants comportements qui sont légion dans la plupart de nos pays africains, ruinent les espoirs en matière de paix, de prospérité et de développement confinant ainsi les peuples dans une perpétuelle précarité. Comment faut-il donc assurer la paix sociale et la stabilité politique, gages du progrès et du développement ?
Pour résoudre ce problème, nous choisissons de nous servir des pensées des philosophes politiques tels que Platon et Jean-Jacques Rousseau qui enseignent que la cohésion sociale et la stabilité politique, gages du progrès et du développement des États, passent par une intériorisation sacrée du respect de la légalité sociale, à savoir le respect du pacte d’association fondateur de la société et de l’État de droit. La paix sociale et le bonheur des citoyens sont également à ce prix.
Et, pour y parvenir, il importe, au premier chef, que les citoyens et les hommes politiques sachent bien ce qu’est une société humaine.

1. D’UNE PRESENTATION DE LA SOCIETE HUMAINE

De prime abord, indiquons que le concept de société donne lieu à un usage polysémique. Il peut désigner un groupement structuré et organisé d’une espèce animale. En relation avec les espèces animales, le concept de société fait allusion, à la fois, aux hommes et à d’autres espèces animales. Il conduit alors, soit en anthropologie, soit en biologie. Le concept de société peut encore être utilisé pour désigner une personne morale créée par un contrat liant plusieurs personnes qui mettent leurs ressources en commun pour partager les pertes et les bénéfices de leur activité commune. Ici, le concept de société nous conduit en entreprise et en économie.
Cependant, dans le cadre de la présente réflexion, nous utiliserons la dimension politique de ce concept. Ainsi, entendons par société « un ensemble organisé d’individus ayant des relations déterminées et unis par des services réciproques » [4]. Remarquons bien qu’il est fait mention ici d’un ensemble d’individus organisé, et non d’un ensemble disparate d’individus comme d’un groupe d’individus désorganisés. La présence d’un ordre régissant une union caractérisée par des rapports de solidarité et de collaborations réciproques est très déterminante.
Toutefois, considéré sous cet angle politique, le concept de société peut encore s’appliquer à des ensembles animaux. C’est pourquoi, nous pouvons entendre parler de société d’abeilles, de société de termites, de société de fourmis, etc. Mais il est très important de distinguer clairement la société humaine de la société animale.
Selon l’étymologie latine "societas", qui signifie littéralement association, la société désigne une association, un groupement ou une réunion. Mais, quel type d’association constitue la société humaine ? Comment établir la spécificité de la société humaine vis-à-vis de la société animale ? Enfin, les hommes s’associent-ils pour s’entraider ou pour s’autodétruire ?
Ces questions sont fondamentales pour comprendre le drame qui mine l’aventure sociopolitique des hommes en général, et des Africains en particulier. C’est pourquoi, lorsqu’elles ne sont pas suffisamment éclairées par des réponses correctes, il s’installe une confusion qui conduit très souvent à des erreurs dans nos pays.
Si les sociétés animales peuvent être considérées comme des associations simples, ayant pour seul critère d’existence l’appartenance naturelle à une espèce, il n’en est pas de même pour la société humaine qui ne résulte nullement du simple fait d’une association banale. La société humaine, certes, est une association d’êtres vivants, mais en plus de ce regroupement de fait ou instinctif, caractérisant essentiellement la société animale, celle des hommes existe comme une union morale, sous une même autorité faite de plusieurs personnes physiques et morales, et tendant à une fin commune. Elle implique des valeurs et des principes.
Cette idée d’une union morale en vue d’une fin commune vers laquelle tend la société humaine est déterminante pour la compréhension et la gestion de la vie de cet ensemble, d’autant plus qu’elle en constitue la marque spécifique. De même que toutes les parties du corps humain fonctionnent pour le seul bien-être de l’homme, de même toutes les composantes de la société humaine sont appelées à œuvrer chacune uniquement pour le bon fonctionnement de tout le corps social. Selon Saint Simon,


« la société n’est point une simple agglomération d’êtres vivants dont les actions indépendantes de tout but final n’ont d’autre cause que l’arbitraire des volontés individuelles. (...) La société au contraire est surtout une véritable machine organisée dont toutes les parties contribuent d’une manière différente à la marche de l’ensemble » [5].

De ce qui précède, il ressort que la société humaine est essentiellement un ensemble de personnes réunies et organisées de manière durable au sein d’une communauté politique et sociale dont les institutions fonctionnent en vue de réaliser le bien commun de tous les citoyens, et non jamais uniquement le bien d’un groupe quelconque de privilégiés.
Dans ce type d’association politique et sociale qui fonde l’État sur des bases juridiques (les lois) et morales (les valeurs) comme l’indiquent le Criton [6] de Platon, et le Contrat social [7] de Jean Jacques Rousseau, les hommes sont tous, les uns pour les autres, des auxiliaires ou des associés, non jamais des adversaires ou encore des ennemis. Les hommes dépendent tous des lois. Nul homme n’est au-dessus de la constitution, la loi fondamentale. Les hommes sont tous libres et égaux en droit et en dignité.
Dans l’État, les citoyens sont naturellement des associés qui travaillent en synergie, à la fois, pour le bonheur de chacun et pour le bonheur de l’ensemble, puisque comme le souligne encore Platon, « nous aspirons tous à être heureux » [8]. D’où notre adhésion naturelle à un vivre ensemble politiquement et socialement construit par des principes moraux et des lois étatiques.
Mais, quels sont les fondements de la société humaine ?

2. DES FONDEMENTS DE LA SOCIETE HUMAINE

La société humaine n’est pas sortie ex nihilo d’un univers quelconque pour se trouver quelque part, là, dans une existence empirique quelconque. Loin s’en faut. Que ce soit chez Platon, ou chez les philosophes du contrat, la société humaine est et reste le fruit d’une délibération intelligente et nécessaire des hommes intervenue à un moment critique de leur histoire. Menacés de disparition dans une vie primitive sans société, les hommes, pour leur conservation, ont dû construire la société.
C’est pourquoi, nous disons que le mode de vie politiquement et socialement organisé par des hommes, en situation de détresse, est le résultat d’une évolution historique à la fois dramatique et salvatrice. Ceci doit permettre à nos responsables politiques de comprendre que la société humaine résulte d’une nécessité historique. C’est essentiellement par la contrainte et par l’obligation, et non jamais par une volonté généreuse, que les hommes ont perçu la nécessité de fonder une société. C’est dire aussi qu’il n’y a pas de coïncidence entre l’avènement de la société humaine et l’existence du premier homme ; car la pensée de l’édification des sociétés humaines est bien postérieure à l’existence de l’homme.
D’après l’histoire de l’humanité, les hommes n’ont pas toujours vécu en société organisée où les uns et les autres, tenus par des devoirs réciproques, devraient sacrifier leur liberté naturelle au profit d’un ordre politico-social qui leur garantirait une liberté politique. La raison est toute simple : ils n’en éprouvaient point la nécessité et n’en n’avaient pas l’intelligence.
L’histoire de l’humanité enseigne clairement qu’au commencement, il n’y avait pas de société humaine, donc pas d’association et pas de collaboration entre d’éventuels partenaires que seraient les hommes, les uns vis-à-vis des autres. Au commencement donc de l’existence humaine, il n’y avait pas également de pays ni d’États qui seraient des espaces régentés politiquement et socialement par des règles juridiques et morales. Á cette époque de l’histoire de l’homme, il était impossible de parler de lois étatiques, de justice et d’injustice. Il était aussi impossible de parler de droit et de devoir envers un tiers. Bref, il faut savoir qu’à cette époque, la vie en solitaire, telle que décrite par Platon et Jean-Jacques Rousseau, était la condition initiale de l’homme primitif qui n’avait encore aucune notion de la vie policée. Dans Protagoras de Platon, nous lisons que les humains

« vécurent d’abord dispersés, et aucune ville n’existait ; aussi étaient-ils détruits par les animaux, toujours et partout plus forts qu’eux, et leur industrie, suffisante pour les nourrir, demeurait impuissante pour la guerre contre les animaux ; car ils ne possédaient pas encore l’art politique dont l’art de la guerre est une partie. Ils cherchaient donc à se rassembler et à fonder des villes pour se défendre » [9].

Cette assertion du Protagoras n’est pas une conjecture encore moins une fiction théorique. Elle est la fidèle expression de la conception traditionnelle de la Grèce Antique sur la genèse de l’humanité. Pour elle, à un moment donné de l’existence, chaque homme se trouvant en difficulté, et conscient de son incapacité à se tirer seul d’affaire, a réalisé l’urgence de s’unir aux autres hommes afin d’affronter ensemble les difficultés de la vie. C’est ici le lieu de saisir tout le sens de l’adage selon lequel l’union fait la force puisqu’il préside à l’établissement des sociétés humaines.
Les sociétés humaines ou les villes ont donc une histoire. Elles sont nées parce que les hommes n’avaient plus d’autre choix que d’en instituer ; ceux-ci devaient tous abandonner la vie solitaire que menait chacun pour la vie en société ou périr tous sous la menace des animaux féroces ; ils décident donc, en fondant les villes, de s’unir en mettant en commun leurs connaissances et leurs forces pour résister et combattre des ennemis communs.
D’autre part, la nature nous enseigne que l’homme est naturellement un être en proie à des besoins qu’il n’est pas malheureusement en mesure de satisfaire seul. Toute chose qui tend à rendre misérable son existence. En effet, sa situation naturelle étant celle d’un « homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes » [10], il éprouve le besoin de se vêtir, le besoin de se chausser, le besoin de se défendre, etc. Et comme le dit si bien Platon, « il est impossible à un seul homme d’exercer convenablement plusieurs métiers » [11].
Alors, réalisant que l’union fait la force, l’homme se trouve naturellement obligé de s’associer aux autres, et d’échanger avec eux les différents services découlant des différents métiers en vue de satisfaire un tant soit peu les multiples besoins de l’existence quotidienne. « Ce qui donne naissance à une cité, dit Platon, c’est, l’impuissance où se trouve chaque individu de se suffire à lui-même, et le besoin qu’il éprouve d’une foule de choses » [12].
Du coup, le principe de la division du travail apparait comme l’une des conditions nécessaires à l’avènement de la société. D’abord, ce principe de la division du travail se présente comme étant au fondement de la société ; toutes les tâches indispensables à la survie de la cité doivent être réparties entre tous les citoyens, selon les aptitudes de chacun ; ensuite, ce principe naturel de la division du travail établit une interdépendance nécessaire entre toutes les fonctions sociales ; ce qui signifie qu’aucune fonction n’est facultative, toutes sont utiles et liées aux autres ; enfin ce principe naturel de la division du travail met en lumière, l’égalité naturelle de toutes les fonctions ou de tous les métiers indispensables au maintien et au fonctionnement normal de la société. Toutes les fonctions sociales se valent, car chaque fonction sociale a ses vertus propres, et toutes les vertus des fonctions sociales sont indispensables au fonctionnement harmonieux du corps social.


En conséquence, tout associé ou tout citoyen dans le pays, quel que soit son rang dans la hiérarchie sociale, quel que soit son emploi, doit non seulement travailler correctement pour lui-même et pour les autres, mais aussi il doit prendre au sérieux et respecter tous les autres travailleurs, quels que soient leurs fonctions ou leurs métiers. Le principe de la division du travail qui préside à l’établissement de la cité fonctionne ainsi grâce à une interdépendance dynamique et dialectique. Ces situations montrent que c’est uniquement en respectant le principe de l’union des forces de tous les membres du pays et l’interdépendance entre les différentes fonctions sociales que celui-ci pourra atteindre le but qui a sous-tendu sa naissance. Et ce but n’est rien d’autre que le refus de l’insécurité et de la précarité naturelle, pour la recherche de la conservation de soi et le bien-être de la communauté.
Dans cette perspective, nous admettons que la société humaine est donc édifiée pour la sécurité, la paix et le bonheur de tous les citoyens et concitoyens. Car, l’homme, sans société, est un être vulnérable.
Jean-Jacques Rousseau déclare alors ce qui suit :

« Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l’état de nature l’emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périrait s’il ne changeait sa manière d’être » [13].

Ce philosophe politique indique clairement que pour éviter que le genre humain ne périsse, les individus devaient absolument changer de manière de vivre. Il fallait absolument abandonner la vie primitive ou sauvage, où chaque individu vivait comme un animal stupide et borné, au profit d’une vie communautaire fondée sur la moralité et la justice. Face à la menace de la mort, il fallait, aux individus, comme le souligne encore Rousseau, « trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant » [14].
Dès lors, le mode de vie humain politiquement et socialement organisé dans le cadre d’un État de droit existe comme cette forme d’association des personnes dont le but final est d’assurer la défense commune ainsi que la protection commune des biens et de la personne de chaque associé. Et la fin dernière de toute cette organisation n’est nullement la misère des associés, mais plutôt la recherche de l’épanouissement de tous les citoyens qui, du seul fait même de l’établissement du contrat d’association politique et social fondateur de l’État, deviennent tous des sujets de droit visant à être heureux ; puisque, selon Platon, telle est la finalité de la politique. Il écrit :

« Tous les effets qu’on peut attribuer à la politique, et ils sont sans doute nombreux, comme la richesse, la liberté, le bon accord entre les citoyens, tous ces effets nous paraissent n’être ni des maux, ni des biens, tandis que cet art devait nous rendre sages et nous communiquer la science pour être celui qui nous est utile et nous rendre heureux » [15].

Que la plupart des dirigeants de nos pays comprenne qu’en tant qu’ils sont des responsables politiques, il ne s’agit nullement, pour eux, de travailler pour le bonheur de quelques uns seulement d’entre les citoyens, mais qu’il s’agit forcément de travailler pour le bien-être de tous les citoyens. Car tous les citoyens, dans un État digne de ce nom, sont tous des associés, et tous sont des sujets égaux en droit et en dignité.
Toutefois, comment faut-il maintenant s’y prendre pour atteindre ce but du plein épanouissement de tous les citoyens qui fonde l’État ?

3. DU RESPECT DU PACTE D’ASSOCIATION COMME UN GAGE POUR LA PAIX

Notons bien ici que ce que nous appelons pacte d’association, et qui fonde la société humaine, relève d’une importante prise de conscience des personnes. C’est face à une situation de réel danger de mort que chaque homme a trouvé impérativement dans l’instauration d’un contrat social la condition sine qua non de sa conservation et de son salut. Cet acte contractuel requiert, dès lors, une base morale et juridique. Ceci est aussi très important pour comprendre l’intérêt qu’il y a à respecter les droits de chaque associé dans l’État collégialement construit.
En effet, devant l’impuissance où se trouve chaque homme de se suffire à lui-même, et le besoin qu’il éprouve d’une foule de choses, la vie en solitaire (la vie hautement individuelle) devient caduque au profit d’un mode de vie rassembleur et unificateur basé sur la solidarité et sur des règles de droit. Au livre II de la République, Platon écrit ceci :

« Un homme prend avec lui un autre homme pour tel emploi, un autre encore pour tel autre emploi, et la multiplicité des besoins assemble en une même résidence un grand nombre d’associés et d’auxiliaires ; à cet établissement commun nous avons donné le nom de cité » [16].

Désormais, toute existence politique et sociale axée sur la recherche de l’intérêt unique et égoïste de l’individu est révolue. Avec l’établissement commun de la cité par le pacte d’association entre plusieurs sujets de droit, est arrivé le temps de la recherche et de la préservation des intérêts des associés par la politique articulée au droit. Est-il possible de concevoir un pacte d’association ou un contrat de société politique et social entre des sujets libres, égaux en droit et en dignité, comme c’est le cas ici, sans penser un seul instant à l’existence d’une close ou d’une base juridique ?
La gestion politique de toute association humaine, qu’elle soit locale ou nationale, régionale ou internationale, admettons-nous, doit s’effectuer sur des bases morales et juridiques. Loin s’en faut.
Cela dit, les responsables politiques dans nos États doivent savoir que la gestion normale de l’État exige une articulation de l’intelligence politique avec la règle de droit et l’exigence absolue du bien. À notre sens, le trinôme politique-bien-droit demeure quasiment inséparable dans la perspective de la réalisation des enjeux du contrat d’association fondateur de l’État.
L’Afrique, notre continent, est le berceau de l’humanité [17]. Cette vérité est heureusement scientifiquement attestée par des écrits d’historiens. De plus, nous ne pensons pas que le philosophe René Descartes se soit trompé en proclamant l’universalité du bon sens, puisque, en réalité, c’est effectivement la chose du monde la mieux partagée.
Alors, si le bon sens n’est pas étranger à notre Afrique, berceau de l’humanité, comment comprendre qu’en matière de promotion et de respect des droits de la personne humaine, qu’en matière de pratique de la démocratie, et qu’en matière de bonne gouvernance, notre Afrique s’illustre-t-elle presque toujours de la façon la plus médiocre, la plus triste et la plus honteuse qui soit ?


Dans le contexte de l’alternance politique, nous pensons que tous les citoyens qui le désirent, et qui en sont capables, doivent pouvoir, librement, sans discrimination et sans exclusion, participer aux consultations électorales. Aucun citoyen, pensons-nous, n’a le droit de modifier unilatéralement des textes électoraux en vue de son seul avantage. De plus, tout citoyen, épris de paix et de démocratie, doit accepter les résultats d’une élection. Dans le cas où il se trouve des motifs de contestation, il est strictement recommandé d’utiliser les voies de recours légales prévues à cet effet. Enfin, aucun homme politique n’a le droit, en vertu du pacte d’association, de mépriser certains de ses collaborateurs, ou de considérer certains sujets comme des êtres inférieurs.
Et pourtant, c’est généralement en Afrique que des chefs d’État trouvent des motifs justes pour modifier indéfiniment et en toute impunité la Constitution afin de confisquer le pouvoir et de s’éterniser [18]. C’est encore en Afrique que des élections présidentielles censées démocratiques et baptisées par les politiques “d’élections de sortie de crise” donnent lieu à une aggravation de la crise, et conduisant le pays vers une guerre civile avec toutes les souffrances et misères que cela inflige aux citoyens (Côte d’Ivoire, Présidentielles d’octobre 2010). C’est enfin en Afrique qu’au lieu d’un chef d’État, nous trouvons, encore de nos jours, un guide suprême, et qui malheureusement considère des humains comme lui, des compatriotes et des concitoyens, comme des « rats » [19] à exterminer.
À notre sens, aucun pacte d’association ne prescrit qu’un chef d’État ou un responsable politique ait le droit de martyriser, de massacrer ou de faire souffrir son peuple, qui n’est en aucun cas constitué de ses ennemis, mais bien au contraire des associés, des sujets qui sont avec sa personne égaux en droit et en dignité.
L’existence du pacte d’association qui fonde la société humaine exige que personne ne se conduise sans respecter les droits et la personne des autres. C’est dire que chacun doit vivre pour son bien, tout en étant pas un obstacle au bien des autres. L’humilité et l’assistance mutuelle sont également dans ce contexte des valeurs à cultiver par les citoyens afin de consolider l’union morale et sociale. Enfin, tous les citoyens doivent respecter les lois étatiques ; car, le non respect des lois étatiques engendre du désordre, des troubles, des crises et des conflits. Toutes choses qui peuvent entraîner la déstabilisation, la destruction et la ruine de la société.

« Lorsqu’on institue des lois et des règles écrites, en quelque matière que ce soit, il ne reste qu’un second parti à prendre, c’est de ne jamais permettre, ni à un seul individu, ni à la foule de rien entreprendre qui y soit contraire » [20].

En respectant les lois étatiques qui protègent le pacte d’association, tout citoyen s’accorde en fait à son essence rationnelle. Il retrouve également, dans ce respect des clauses du pacte d’association, l’accord et l’unité avec ses semblables. Il en résulte que le bien de la société, dans son entièreté, se subordonne quasiment à la reconnaissance et au respect de l’autorité de la loi [21] protectrice de l’Ėtat, faute de quoi, le désordre et son corollaire l’anarchie s’installent tôt ou tard pour le malheur de tous.
Dès lors, la loi, dans la société politique, vise à établir un ordre social, à le maintenir et à le faire régner pour permettre aussi bien la bonne vie en société, que la bonne marche de la société dans son ensemble. C’est au bien, non au malheur des citoyens, que travaille la loi. « La loi on l’établit, je pense, en vue de l’utilité de la cité. (...) Ceux qui font des lois, le font pour le grand bien de l’État. Et sans ce bien, il est impossible de bien gouverner » [22].
À ce stade de notre réflexion, que faut-il retenir ?

CONCLUSION

Retenons que c’est une réelle illusion de penser que l’homme, malgré la multitude de ses besoins, malgré la finitude de son être, soit capable de mener une existence solitaire et y être heureux. Les philosophes politiques, en revanche, enseignent que l’épanouissement véritable et durable de l’homme ne se réalise que dans le cadre d’une société humaine établie par un contrat d’association, et fondée sur des bases morales et juridiques propres à guider l’action politique.
Par conséquent, lorsque que dans l’esprit des citoyens, le respect et la protection de la loi tombent en désuétude, ces sujets perdent la conscience politique et vivent désormais comme des individus avec leur moi égoïste solidement implanté. Cet état d’esprit qui conduit à la violation du pacte d’association est susceptible de provoquer l’effondrement de tout l’édifice social. La loi, en politique, est un principe d’ordre, d’harmonie et de cohésion de la société humaine. C’est pourquoi le respect de la loi étatique est à la fois la condition de survie du pacte d’association et de la société humaine.
À charge donc aux citoyens et responsables politiques de nos pays de comprendre la nécessité qu’il y a, pour eux, de respecter et de faire respecter les principes du contrat d’association qui instituent l’État. Les enjeux, à savoir la sécurité pour tous, la paix et le progrès pour tous en font obligation.

BIBLIOGRAPHIE

Œuvres

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Articles

ALTHUSSER, Louis, « Sur le Contrat social », in Cahier pour l’analyse Paris, Le Graphe, 1967, n 8, p 542.
BIAKA, Zasseli Ignace, « Mutations sociales, crise de l’éducation et philosophie », Colloque Interafricain de philosophie, Abidjan, Yamoussoukro, 1988.

Périodiques

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Encyclopédie

Chronique de l’humanité, Paris, Éditions Jacques Legrand, 1996.


[1] École Normale Supérieure d’Abidjan, Côte d’Ivoire

[2] Pour ARISTOTE, la société est le seul lieu spécifiquement humain où l’homme est naturellement condamné à vivre selon son essence étant donné qu’il « est par nature un animal politique ». La vie en société reste donc consubstantielle à la nature humaine. Et c’est uniquement dans ce cadre qu’il peut être heureux. Car « formée au début pour satisfaire les besoins vitaux, elle existe pour permettre de bien-vivre », (ARISTOTE, La Politique, Trad. franç. J. Tricot, Paris, Vrin, 1995, livre I, 2, 1252b-1253a.

[3] MALSON, L., Les enfants sauvages, Paris, Union Générale d’Éditions, 1964, p. 100.

[4] RUSS, J., Dictionnaire de Philosophie, Paris, Bordas, 1991, p. 269.

[5] SIMON, St., Œuvres, tome 5, p. 177, Anthropos in Dictionnaire de Philosophie de Jacqueline RUSS, Paris, Bordas, 1991, p. 269.

[6] Dans le Criton, PLATON montre que la survie de la cité tient au respect et à la protection des lois qui la fondent et la gèrent. « Dis-nous, Socrate, que vises-tu par le coup que tu vas tenter, sinon de nous détruire, nous, les lois et l’État tout entier, autant qu’il est en ton pouvoir ? Crois-tu qu’un État puisse encore subsister et n’être pas renversé, quand les jugements rendus n’y ont aucune force et que les particuliers les annulent et les détruisent ? ». (PLATON, Criton, Trad. Franç. E. Chambry, Paris, Garnier-Flammarion, 1967), 49d 50c.

[7] Selon ROUSSEAU, la vie dans « l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant », ROUSSEAU, J.J., Du contrat social, Paris, Seuil, 1977, p. 187.

[8] PLATON, Euthydème, Trad. Franç. E. Chambry, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, 281c.

[9] PLATON, Œuvres complètes, Trad. Franç. A. Croiset et L. Bodin, Paris, Les Belles Lettres, 1948, Tome III, 322b.

[10] Ibid., 321c.

[11] PLATON, La République, Trad. Franç. R. Baccou, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, Livre II, 373e 374e.

[12] Ibid., 369b.

[13] ROUSSEAU, J.J., Du contrat social, Paris, Éditions du Seuil, 1977, p.182.

[14] Ibid., p.183.

[15] PLATON, Euthydème, Trad. Franç. E. Chambry, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, 291c 292c.

[16] PLATON, La République, Trad. Franç. R. Baccou, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, Livre II, 369b.

[17] Chronique de l’humanité, Paris, Éditions Jacques Legrand, 1996, p 17.

[18] Ils sont nombreux, ces chefs d’Etat qui ont déjà modifié la Constitution pour se maintenir au pouvoir : Abdelaziz Bouteflika (Algérie, avril 2009), Paul Barthélémy Biya (Cameroun, avril 2010), Idriss Déby (Tchad, 2005), Yoweri Museveni (Ouganda, 2005), Omar Bongo Ondimba (Gabon, 2003), Blaise Compaoré (Burkina Faso, 1997), Zine Abidine Ben Ali (Tunisie, 2002), Gnassingbé Eyadema (Togo, 2002), etc.

[19] "Nous sommes plus digne de la Libye que ces rats qui reçoivent de l’argent et servent les services de renseignements étrangers. Qu’ils soient maudits ! Ils sont une honte pour eux, pour leur famille, pour leurs enfants". Propos d’une allocution télévisée du dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi, en février 2011.

[20] PLATON, Politique, Trad. Franç. E. Chambry, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, 299d 300c.

[21] En politique, si l’on en croit Delestraint DUPONT, « la loi existe comme une règle de droit établie par l’autorité publique investie du pouvoir législatif ». En tant que règle de droit, la loi est générale, c’est-à-dire applicable à toutes les personnes ; ensuite permanente, c’est-à-dire qu’elle s’applique tant qu’elle n’a pas été abrogée soit directement, par une loi nouvelle énonçant expressément que telle loi ancienne est abrogée ; soit indirectement, lorsque la loi nouvelle, sans abroger expressément la loi ancienne, est inconciliable avec les dispositions de celle-ci ; mais le non-usage de la loi, quelle que soit sa durée, n’emporte pas abrogation de celle-ci ; enfin la loi est obligatoire ; ce qui signifie que son respect peut être imposé par la contrainte mise en œuvre par l’autorité publique.

[22] PLATON, Hippias Majeur, Trad. franç. E. Chambry, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, 284a 285a.




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