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DU REGARD PROFANATOIRE COMME DISPOSITIF DE REIFICATION DANS LA CROIX DU SUD DE JOSEPH NGOUE
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Ethiopiques n°89.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2012

AUTEUR : Guilioh Merlain VOKENG NGNINTEDEM [1]

La Croix du Sud est une pièce de théâtre écrite par un Camerounais sur la vie dans une société anonyme du Sud. Le contexte qui a inspiré cette œuvre est celui de la discrimination raciale. Cette pièce de théâtre soulève des problèmes vitaux, c’est-à-dire qui conditionnent la vie et la mort dans cette ville raciste du Sud célèbre ou rendue célèbre par l’application des théories politico-raciales basées sur des considérations pseudo-scientifiques. Partout dans cette ville du Sud, l’homme est immergé dans le non-humain, réifié, intégré aux engrenages d’un système discriminant où tout est rationalisé et calculable. Dans cette société anonyme et hiérarchisée, le Noir, dépouillé de sa particularité, devient une chose, une pauvre chose impersonnelle et fantastique. L’inhumanité de la société blanche est plus apparente encore dans les structures périmées et écrasantes. Il s’agit en fait d’une tentative d’enfermer psychologiquement le Nègre dans le complexe du Noir, force ontologiquement dominée face à un Blanc éternellement Etre puissant et dominateur. Ainsi, cette pièce de théâtre de Joseph Ngoué se réduit à un croisement de regards de personnages blancs et noirs, et à l’expression du spectacle observé. On est frappé par la pertinence de l’emploi de la notion de regard, notion sur laquelle joue probablement le théâtre de Ngoué pour montrer qu’en même temps que le Blanc regarde, il n’échappe pas au regard de l’Autre, du Noir. On peut d’ailleurs lire, dès le début d’« Orphée noir », préface sartrienne à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de la langue française de Léopold Sédar Senghor : « Voici les hommes noirs debout qui nous [Blancs] regardent et je vous souhaite de ressentir comme moi le saisissement d’être vus » (IX). Le racisme, qui est sans conteste le thème structurant de La Croix du Sud, se pose en termes d’un regard discriminatoire sur les positionnements des Blancs et des Noirs. Ainsi, le racisme, dans le cas d’espèce, accorde la suprématie aux Blancs au détriment des personnes de couleur, notamment les Noirs. Les Noirs sont traités avec mépris. Ils sont violés dans leur caractère sacré, et le regard porté sur eux est pour le moins profanateur et dépréciatif. Dès lors, notre intention est de montrer que le jeu de regards dans La Croix du Sud, tout en entrant dans la catégorie des logiques profanatoires, se donne aussi à voir comme ce qu’on pourrait appeler, dans l’herméneutique agambenienne, un « dispositif » c’est-à-dire « tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » (Agamben, 2007 :31).
Notre objectif est de montrer que le jeu de regards peut basculer du côté de la dialectique « couronnement-découronnement » de Bakhtine. Il s’avère avant tout nécessaire de préciser que la condescendance féconde une certaine hégémonie. Ensuite, nous verrons que le regard ostracisant est un viseur ségrégationniste. Enfin, il conviendra de montrer que le regard profanateur, qui procède de la désacralisation, n’est pas une fin en soi, mais contribue à une vision égalitariste de « la communauté qui vient » [2].

1. DU REGARD CONDESCENDANT : UNE STRATEGIE HEGEMONIQUE

Lorsqu’on lit de près La Croix du Sud de Joseph Ngoué, on peut reprendre à son compte ce titre d’Aoue-Tchany Jean-Clément bâti sur un tour oxymorique : Noirs-Blancs. Les charmes d’une relation difficile. Il transparaît alors clairement que le révisionnisme sur l’histoire négrière vise à culpabiliser les victimes nègres, afin que, dans La Croix du Sud, cette ville raciste et anonyme ne se reconnaisse de fautes, d’excuses, de dénis mémoriels qu’à l’endroit de la communauté blanche exclusivement. Dès lors, il se forme une idéologie « pour caractériser un élément […] susceptible d’intervenir comme une force confrontée à d’autres forces dans la conjoncture idéologique caractéristique d’une formation sociale en un moment donné » (Pêcheux, 1975 :10). Nous ramenant à La Croix du Sud, nous pourrions dire que le vent du racisme meurtrier a pour corollaire la formation d’une suprématie voire d’une prééminence vivement perçue chez le Blanc. Les personnages qui incarnent cette idéologie manifestent leur « relation sociale à la personne désignée » (Prince, 1973 :196). Ils sont de véritables figures emblématiques de l’exclusion et du rejet. Pour le Messager, par exemple, l’ostracisation du Noir de leur sphère est une vérité de la Palice et ne nécessite plus de démonstration : « Nous défions continuellement le monde et n’avons pas besoin de nègres pour dominer le monde » (LCS [3], p.53). De ce point de vue, la race blanche passe pour la figure d’un démiurge. Voici comment Axel, du haut de la valorisation de sa race, la blanche, argumente cette position hégémonique : « Nous imaginions les signes, nous inventons le sens » (LCS, p.45), déclaration que le Messager renchérit en des termes concis et péremptoires : « L’histoire, c’est nous » (LCS, p.50). Dans le même ordre d’idées, il déploie la stratégie, mieux, le dispositif hégémonique de la domination blanche. Qu’on en juge :

Des fous, des hérétiques ont civilisé le Sud. Y a-t-il meilleure preuve de notre supériorité naturelle ? Que n’auraient-ils pas inventé, orthodoxes et normaux ! Nous sommes des bâtisseurs venus unifier l’histoire et l’orienter vers les fins que nos ancêtres lui ont assignées dès les premiers matins. Le hasard n’existe qu’aux yeux du vulgaire. Tout se tient. Malgré les apparences, une même volonté nous lie à nos frères du Nord. Pour dominer le monde, il n’est pas un obstacle que nous ne brisions, pas un traître que nous ne supprimions, pas un corps étranger qu’à la longue nous n’expulsions. Et si, parfois, nous cédons devant l’opinion publique, notre ligne de conduite ne varie jamais. Nous mettons au service de nos projets toutes les ressources humaines et matérielles du globe. Je ne vous apprends rien que vous ne sachiez. (LCS, p.67).


Il expose par la même occasion leur tactique d’exclusion des Noirs : « La naissance ne confère de droits qu’à nous seuls. L’histoire aura le sens que nous voulons lui donner. La civilisation, la nôtre, sera universelle » (LCS, p.68).
Dans cette lutte de positionnement qui porte sur une dialectique dérangeante, le Noir développe et met en place ses propres moyens de domination et de réification de la race blanche. En effet, il construit sa sphère d’appartenance à une logique précise, laquelle est balisée de prime abord par Karmis qui affirme : « Il n’existe pas de Noir sans famille. A chaque Noir, une grande famille noire, la masse des déshérités qui n’aspire qu’à une seule nourriture : la liberté, sans laquelle tout pain quotidien se fait insipide » (LCS, p.56). Il apparaît que dans ce champ de positionnement, le Noir dominé compte sur un renversement des forces dans la continuité de l’histoire. Ainsi, Karmis peut déclarer :

Quelques Noirs s’épuisent à devenir vos égaux. Je n’en fais pas partie. Tout est possible, pensent-ils, il suffit de s’efforcer. Vous leur prêchez l’idéal d’une fraternité universelle, mais vous êtes maîtres dans l’art de créer des inégalités. Trotte-menu immobiles à la poursuite d’Achille, ils chevillent et lestent à leur insu votre échelle sociale. Mais nous, qu’au pied de cette échelle l’ignorance et la misère ont figés, seul nous sauvera un bouleversement radical des rapports sociaux. Qu’on lâche l’échelle ou, mieux, qu’on l’abatte ! Plus haut grimpe le chimpanzé et plus retentit sa chute quand surgit l’arbalétrier (LCS, p.33).

Poursuivant sa logique de retournement dialectique, il affirme :

Votre idéal est pernicieux ; il veut établir d’abord ce qu’il prétend ensuite supprimer : l’inégalité naturelle entre Noirs et Blancs. Rien n’est fortuit. Le moment venu, nous saurons provoquer le cataclysme » (LCS, p.33). Si nous nous situons dans l’optique de l’herméneutique agambénienne, nous dirions que si le Blanc regarde [les Noirs] dans les yeux, ils se baissent – c’est la pudeur, c’est-à-dire la pudeur du vide qui est derrière le regard – ou bien ils [le] fixent à leur tour. Et ils peuvent le regarder avec effronterie, exhibant leur vide comme si, derrière, il y avait un autre œil abyssal qui connaît ce vide et s’en sert comme d’une cachette impénétrable, ou bien avec une impudence chaste et sans réserve, laissant passer dans le vide de [leurs] regards [haine et conflit] (Agamben, 2002 :105).

Empruntant au couple antinomique « couronnement-découronnement » de Bakhtine, les Noirs, à travers Karmis, expliquent la place stratégique qu’ils occupent dans le monde :

Je dois traverser le Grand Fleuve et retrouver mon peuple. Priez pour votre race. Elle court, inconsciente, vers sa fin. Heureusement que nous savons, nous autres Noirs, que nous sommes responsables de l’univers et que nous représentons, sans paradoxe, la dernière chance du monde (LCS, p.35).

Dans cette dialectique de la chute et de la rédemption, les Noirs sortiront un jour de ce lac fétide du désespoir, ou mieux, de la raque de l’histoire et (re)deviendront les maîtres à penser :

Qui vous a dit que l’histoire ne date que d’hier, qu’elle est contemporaine de son support abstrait et malléable, l’écriture ? Est-il possible que des génies noirs n’aient jamais illuminé le monde ? L’histoire ne s’érige que sur ses propres décombres. Comme un prince serre dans sa main un sablier croyant tenir un spectre, comme un potentat à chaque toast qu’il porte lève une clepsydre, de même une civilisation, aussitôt née, déclenche son temps à rebours. Elle progresse, conjure l’éphémère, se vêt d’éternité. Pourtant, l’attendent, inexorables, les moments crépusculaires. La décrépitude des nations jadis reines prélude au terme de l’altière hégémonie blanche. Trempés au creuset de la souffrance, les Noirs rebrandiront le flambeau de l’histoire. Vous qui vous targuez des inventions techniques, trouvez vite de quoi effacer en votre âme les traces de vos crimes. Supposez qu’un jour, devenus ou redevenus les maîtres, les Noirs se souviennent ! Et comment oublieraient-ils, eux qui vivent de leur mémoire, et puisque vous avez inventé l’écriture ? (LCS, p.34).

C’est au niveau de « l’existence ensemble » que surgit le paradoxe qui mène, dans la pensée de Giorgio Agamben, à la formation progressive de la « communauté qui vient », elle-même constituée de « singularités quelconques » dont parle Agamben dans Moyens sans fins. Notes sur la politique. En effet, l’État-spectacle ne se fonde pas sur son expression réelle, le lien social, mais sur sa dé-liaison qu’il interdit, selon Agamben. Il semblerait alors que les Noirs, en opérant une dé-liaison du lien social avec les Blancs par la création de la société du spectacle, occasionnent l’irruption d’identités diffuses dans la mesure où les identités sociales sont dissoutes. Mais, en attendant ce moment décisif pour les Noirs, ils demeurent dans cette ville raciste du Sud des « Singularités quelconques » au sens de Giorgio Agamben :

C’est [l’] Etat-spectacle, en tant qu’il annule et vide de son contenu toute identité réelle et substitue le public et son opinion au peuple et à sa volonté générale, qui engendre massivement en son propre sein des singularités qu’aucune identité sociale ni condition d’appartenance ne caractérisent plus : des singularités vraiment quelconques. Car il est certain que la société du spectacle est également celle où toutes les identités sociales se sont dissoutes, où tout ce qui pendant des siècles a constitué la splendeur et la misère des générations qui se sont succédé sur terre a désormais perdu toute signification (Agamben, 2002 :98-99).

On pourrait également parler dans cette perspective d’une fabrication des identités. On l’aura compris, la fabrication des identités est la représentation d’une quelconque volonté de puissance. Il y a pour ainsi dire une chasse aux honneurs clairement exprimée chez le Blanc. La muraille de la supériorité blanche finira par tomber, et enfin de ses cendres renaîtra une autre humanité noire. En un mot, la suprématie blanche est éphémère et frappée de nullité. Le Notaire le révèle en ces termes :

L’homme n’est rassuré que par la transparence. Il redoute les ténèbres, l’espace infini, les mers insondables. Par-dessus tout, la mort, cette nuit suprême, l’angoisse et le terrorise. Sur le plan physique, nous endurons tous la tragique nécessité de n’être dans le futur qu’un retour à l’obscur. On comprend qu’ayant trouvé sur sa route des êtres revêtus des couleurs de la nuit, le Blanc voue à sa haine ces étranges étrangers. A travers eux, il veut étouffer les phantasmes dont l’agite l’image de l’inéluctable tombe. Sur eux, il veut exercer une volonté de puissance dont se moque l’univers. Les Noirs ont beau se montrer différents, vous ne voyez en eux que le Nègre en général, une force brute, une irrationalité pure. Vous pensez qu’en domptant cette irrationalité, vous maîtriserez sûrement la rationalité de la nature (LCS, p.52).

Il apparaît clairement que, chez le Blanc, prévaut une certaine volonté d’exprimer sa prééminence. Dans ce jeu de positionnement et d’auto-valorisation, le Blanc impose son être et procède à l’annihilation du Noir. Cette volonté de puissance, disons mieux, cette tendance hégémonique est à l’origine de la discrimination raciale.

2. DU REGARD DISCRIMINATOIRE COMME DISPOSITIF SEGREGATIONNISTE

Le ségrégationnisme dans La Croix du Sud se pose en termes d’une rencontre conflictuelle et adversative entre deux races : les Blancs et les Noirs. Le Nègre est nié par le Blanc. L’expérience nègre dans cette pièce de théâtre est multiple. La conscience noire n’est pas seulement aliénée, mais souffrante et dominée, et le Blanc est non seulement l’Autre, mais aussi le maître réel et symbolique. Ce qui précède nous permet de voir comment, dans La Croix du Sud, la dénégation, mieux, la néantisation « révèle aussi le regard posé sur la [position] d’autrui » (Jaubert, 1990 :148). C’est dire que la confrontation générée dans La Croix du Sud, naît de la rupture systématique avec l’altérité. Dans l’univers créé par Joseph Ngoué, règne une « loi » abstraite, sans visage, et les Noirs sont soumis à une force objective, totalement inhumaine. Ainsi, dans cette œuvre, Axel, qui rencontre Karmis en pleine méditation, se moque de ce dernier en ces termes :


J’ai ri de l’entendre fredonner un vieux cantique : « Seigneur, Seigneur, montrez-nous votre visage, la nuit est longue et la lumière éteinte. » Mon rire lui a déplu. Nous nous sommes disputés. Il a levé la main sur moi et m’aurait frappé sans l’intervention d’une vieille femme épouvantée. Karmis a perdu son équilibre mental (LCS, p.30).

Il apparaît clairement que le Noir, par sa position de sous-homme, ne saurait invoquer le nom de Dieu. C’est à se demander, pour paraphraser Montesquieu, si Dieu qui est un Etre raisonnable, c’est-à-dire doué de raison, a pu mettre une âme dans un corps si noir. En face du regard blanc, le corps du Noir est saisi, comme maudit. Le Noir serait donc esclave de son épiderme :

La honte. La honte et le mépris de moi-même. La nausée. Quand on m’aime, on dit que c’est malgré ma couleur. Quand on me déteste, on ajoute que ce n’est pas à cause de ma couleur. … Ici et là, je suis prisonnier du cercle ‘’infernal’’ (Fanon, 1952 :94).

Il s’agit, pour ainsi dire, d’une volonté de nier l’existence du Noir : « J’ai simplement trouvé risible qu’un nègre cherche le visage de Dieu dans une vieille mansarde et prétende, par une nuit si brillante, que la lumière s’est éteinte » (LCS, p.31).
On le voit bien, Axel porte sur Karmis en particulier et sur les Noirs en général un regard néantisant et dévastateur. C’est d’ailleurs en des termes impitoyables et qui traduisent une certaine impétuosité qu’il raconte les instants fatidiques de ce dernier : « Leur ardeur s’est altérée lorsque Karmis, ivre de coups, de crachats et d’injures, mais vociférant jusqu’au dernier instant le mot « liberté », a expiré » (LCS, p.65). On voit la détermination avec laquelle un Noir, même lapidé, aspire à un idéal de liberté. Cette politique d’ostracisme atteint son acmé dans cette volonté de gommer l’altérité noire : « Une race inférieure ne saurait donner le jour à un être intelligent. Nous savons gommer les exceptions » (LCS, p.60).
De plus, suite à la déchéance de Wilfried qui perd par la même occasion sa puissance devant Axel, on voit ce dernier tourner en dérision son ancien patron et prouver davantage qu’il est désormais un être inférieur : « Je ne suis pas astronome, mais j’ai souvent écouté mon ancien maître pérorer sur les phénomènes célestes devant les invités ébahis ou faisant semblant de l’être » (LCS, p.73). Cette situation témoigne d’un renversement de valeurs en même temps qu’elle jette un regard railleur sur Wilfried. D’où la dialectique retorse qui a lieu quand justement s’opère le retournement des valeurs. Il est donc évident que la position d’Axel est dénuée de tout respect. Tout ceci dévoile le mépris souverain qu’il a désormais à l’égard de celui qui fut pourtant son maître : « Wilfried, renoncez à me quitter » (LCS, p.40). Poursuivant cet objectif d’inversion des rôles, il affirme : « Je serai magnanime, et surtout je m’offrirai un plaisir chaque fois qu’entre ces murs ma voix retentira pour dire : « Allez ouvrir, Wilfried ! Wilfried, apprêtez mon cheval, faites venir Karmis, conduisez les invités au salon d’honneur ! » (LCS, p.40).
Dans le cas d’espèce, Wilfried n’est plus rien d’autre qu’un avatar du sujet. C’est sans aucun doute un signe fort de sédition, une affirmation rigide de son refus. Et si l’on se situe du côté de la dialectique « couronnement-découronnement » de Bakhtine, on dirait que la chute représente l’instant de découronnement de Wilfried et du couronnement d’Axel. Dans cette logique, le couple antinomique de la chute et de la rédemption fait appel aux « sentiments des changements et revirements de la mort et du renouveau » (Bakhtine, 1970 :145). La Croix du Sud est donc une illustration emblématique de la profanation. On y identifie une altération du sacré à travers l’attitude des Blancs. On comprend Giorgio Agamben lorsqu’il écrit : « La profanation est le contre-dispositif qui restitue à l’usage commun ce que le sacrifice avait séparé et divisé » (2007 :40).
Sur un tout autre plan, nous pouvons considérer que les termes Blancs et Noirs ne sont pas neutres, mais « bien porteurs du ou des sens dont les charge la relation […] à l’autre » (Siblot, 1998 :39). Les dires d’Axel sont hautement révélateurs à ce propos : « Pour les Nègres, hélas ! partout sur la planète, les cieux sont identiques » (LCS, p.11). Par la suite, il déclare : « En outre, à vrai dire, je ne fréquente pas les hommes de couleur ». Ces mots sont rapidement battus en brèche par ceux d’un Karmis s’adressant à Judith : « Vous étiez l’invitée, la fiancée, l’épouse de tous les paradis qu’avec les bras des Noirs, l’homme blanc s’est créés sur les terres du Sud » (LCS, p.36), ou d’un Wilfried désabusé qui ironise : « O Blancheur, couleur prestigieuse, suprême assurance et ultime recours où nous puisons tous, des génies aux médiocres, la vertu naturelle qui nous rend partout et toujours, face aux autres races, des chefs incontestables… » (LCS, p.24).
Bien plus, pour les Blancs comme le Messager, le Noir n’a pas droit au patrimoine national. Il affirme d’ailleurs : « Pas question d’abandonner tant de richesses à des individus apathiques, rebelles au progrès, indifférents à la culture » (LCS, p.68). Dans cette logique de démolition du Noir, il souhaite « qu’on écrase la vermine et que disparaissent les races inférieures » (LCS, p.50). Même si la référence au Noir s’avère ici nécessaire pour la connaissance des Blancs, il y a lieu de noter que cette reconnaissance de leur être se fait dans la lutte ou dans l’échec vécu. Naturellement, dans cette bataille de démolition, le Noir n’hésite pas à agir comme le Blanc, et le regard porté sur celui-ci dégénère en réification compensatoire. Dans cette perspective, Wilfried, condamné par sa nouvelle identité, qualifie les Blancs « d’écervelés, de ratés, de brigands, de bagnards, d’hérétiques, honte des familles bourgeoises, terreur des vies rangées ! » (LCS, p.67) et s’indigne contre ces « enragés sans foi ni loi [qui] mettront en échec l’avenir des galaxies. » (LCS, p.72). Pour ce dernier, en effet, le Messager, qui est le meilleur ambassadeur de la puissance et de la haine blanches « appartient à l’armée des médiocres qui ont besoin de masques pour suborner les femmes et perpétrer des crimes » (LCS, p.76). On l’aura compris, le Blanc n’est qu’un complexé qui a besoin de la haine nourrie contre le Noir comme exutoire : « Combien de nos pauvres hères se délectent à l’idée que, malgré tout, la nature les a faits supérieurs à certains hommes ! […] Tel Blanc minable qu’écrasent ses propres structures sociales se regorge à la vue d’un Noir » (LCS, p.51). On le voit, « à travers les [regards discriminatoires comme] dispositifs, l’homme essaie de faire tourner à vide les comportements animaux qui se sont séparés de lui et de jouir ainsi de l’ouvert comme tel, de l’être en tant qu’être » (Agamben, 2007 :37).
Dans La Croix du Sud, le regard est fondamentalement un dispositif de chosification. Le Noir est ravalé au rang de bête. Karmis qui défend la cause noire raconte en des mots choquants et révoltants des avanies qu’il a essuyées :

Une lueur d’humanité tremblerait-elle en vous ? Une nuit d’automne, il y a trois ans, je rentrais de ce manoir. Des chiens policiers se sont jetés sur moi aux portes de la ville. Conduit à l’un de nos dispensaires, je n’ai dû la vie qu’à ma robustesse. On a placé sous surveillance médicale les chiens qui m’ont mordu. On craignait que ma chair et mon sang ne les contaminent. Vous m’avez refusé un prêt qui m’eût permis de rembourser à la société des animaux les frais d’hospitalisation des chiens. J’ai passé un mois de convalescence dans une prison de production. Mon remplaçant a eu un accident et toussé au volant en votre présence. Ses malheurs m’ont redonné mon poste. Serait-ce la peur de perdre un chauffeur habile et stylé qui vous conseille de me conserver ? (LCS, p.54-55).

Cette attitude milite en faveur du ravalement du Nègre non plus seulement au rang de la bête, mais à un niveau inférieur. Le racisme augmente ainsi son fort coefficient d’absurdité et d’ambiguïté. C’est au final un comportement qui frappe le Noir d’ostracisme, d’exclusion et de rejet. Face à une situation aussi alarmante et même désespérante pour les Nègres, Judith prend le parti de ceux-ci avec pour seule intention de révolutionner le monde :

Ce matin, tandis que nous sortions de la piscine du Centre, j’ai vu les forces de l’ordre frapper un Noir à qui elles reprochaient de se tromper de trottoir. Mais qui, dans cette ville, bitume, répare, nettoie et, chaque jour avant l’aube, lave rues et trottoirs ? Je veux créer un monde différent du vôtre (LCS, p.14).

Dans ce cas, le racisme, comme dispositif discriminatoire, « nomme ce en quoi et ce par quoi se réalise une pure activité de gouvernement [totalitariste] sans le moindre fondement dans l’être. C’est pourquoi les dispositifs doivent toujours impliquer un processus de subjectivation. Ils doivent produire un sujet » (Agamben, 2007 :27).
Il ressort d’ailleurs qu’après la mort de sa tante Myriam, Wilfried est installé dans une dualité existentielle : « Riche, puissant et fort, je suis devenu soudain l’intolérable symbole d’antiques lubricités, la preuve trop voyante de désirs inavoués » (LCS, p.69). Il est désormais, au sens agambénien, un homme ordinaire qui, aux yeux de l’autorité, ressemble à un terroriste. Il y a pour ainsi dire une fabrication par les tiers d’une nouvelle identité. Wilfried est réduit à une simple singularité quelconque au sens de Giorgio Agamben (2002 : 99) : « Les singularités quelconques dans une société du spectacle ne peuvent former une societas, car elles ne disposent d’aucune identité à faire valoir, d’aucun lien social à faire reconnaître ». C’est, étrangement, on l’aura deviné le cas de Wilfried dans La Croix du Sud. Ce dernier ne voit guère dans ce qui est désormais son identité qu’une particularité douloureuse à lui infligée arbitrairement par le décès de sa tante : « On venait de sceller le caveau. Je m’apprêtais à recevoir les condoléances, lorsque j’ai entendu une voix murmurer : « Ce n’était donc qu’un Nègre ? » A quoi une autre voix a répondu : « Il prend la place d’un Blanc » » (LCS, p.7). A partir de ce moment, Wilfried devient « un écran, un fardeau, un scandale, un mal qu’une femme [du] rang de [Suzanne] ne saurait supporter » (LCS, p.23). En ce sens, on comprend aisément que la ségrégation raciale a atteint son apogée ; et le racisme devient le « lieu de réglage conflictuel de sens » (Siblot, 1998 :40). Nous pouvons dire que dans La Croix du Sud, « le sujet se construit et s’inscrit dans [son univers] selon la dialectique du même et de l’autre [et] dessine constamment un espace variable des mêmes où il s’engage et simultanément un espace des autres dont il se dégage » (Id.:5).
En ce sens, le regard profanatoire comme dispositif se réduit à un pur exercice de violence et dans La Croix du Sud, naît « une société disciplinaire [dans laquelle le regard discriminant comme dispositif vise] à travers une série de pratiques et de discours, de savoirs et d’exercices, à la création de corps dociles mais libres qui assument leur identité et leur liberté de sujet dans le processus de leur assujettissement » (Agamben, 2007 : 42).
Ce processus de subjectivation témoigne à suffisance de l’opacité de la relation des Blancs aux Noirs. Le croisement de regards discriminatifs dans La Croix du Sud, mieux, cette confrontation polémique, a pour conséquence, on le devine, la dénégation de l’Autre. Ainsi, la réaction que les Noirs opposent aux frustrations et aux atrocités du racisme, même si elle est menacée par la mort de Wilfried et de Karmis, reste présente comme un programme d’avenir.


3. L’ŒIL FUTURISTE : UNE VISION EGALITARISTE DE « LA COMMUNAUTE QUI VIENT » Il est bien évident que la culpabilité du Noir est l’agent moteur dans La Croix du Sud, où la marche au châtiment est implacablement agencée, malgré toutes les tentatives de justification et de dissimulation : « Lorsque les lois sont claires et les fautes évidentes, on n’a pas besoin d’entendre le coupable. La preuve ? Nègre, avancez. Votre tenue » (LCS, p.58). Le coupable finit par être lié dans sa faute de telle façon que l’idée de la fuite ne parvient plus à se faire jour. La Croix du sud donne ainsi à voir un monde où l’espace n’est jamais libre, il y a partout des obstacles à vaincre et des portes à franchir. Ceci, parce que dans la société de cette pièce de théâtre, les « droits ne sont plus les droits du citoyen, [et] l’homme est alors vraiment sacré, dans le sens que donne à ce terme le droit romain archaïque : voué à la mort » (Agamben, 2002 :33). En ce sens,

on serait très vite enclin à penser que La Croix du Sud se recouvre d’un halo de pessimisme pour les Nègres, du moment où l’histoire s’achève par la mort de Wilfried et de Karmis. C’est le lieu de dire que la victoire du Blanc, si elle est consacrée dans la clôture du texte, pourra bien être frappée de nullité dans le prolongement de l’histoire (Tandia, 2003a :188).

Comme on le constate, même si la mort de Wilfried accule les Noirs à la détresse et les plonge dans une insoutenable précarité, il n’en demeure pas moins que cette mort pourrait bien s’inscrire dans le prolongement du sacrifice christique. Wilfried, au crépuscule de son existence, exprime Ses sentiments de regrets dans un monde plein d’injustices :

De colère et d’indignation. En moi, la peur a fait place à la nausée. Toute ma vie me remonte à la mémoire et me couvre de honte. Une fois de plus, vous avez commis le mal absolu. Ce corps qui brûle sur deux poutres croisées en appelle à tous les astres. On dirait que le ciel ne lance tant d’éclats que pour mieux voir et juger une dernière fois. Trop de crimes ont assombri le Sud. Comment ai-je pu si longtemps être des vôtres, partager et défendre des idées que rien ne fonde, excepté l’intérêt et la volonté de puissance. (LCS, p.66).

Ce corps qui « brûlait sur deux poutres croisées » rappelle le supplice, la peine capitale qu’a subie Jésus-Christ pour le rachat de l’humanité. En sus, les circonstances de la mort de Wilfried telles que rapportées par le Notaire sont on ne peut plus parlantes :

J’étais au carrefour. La foule y refluait, furieuse que nulle part elle ne trouvât Wilfried. J’ai essayé en vain de raisonner les mineurs. […] « C’est lui ! » hurlait-on. C’était Wilfried. […] Au loin, l’horloge du beffroi sonne. Des coups de feu éclataient. Wilfried perd ses étriers. Mais voici qu’à l’instant qu’il s’écroule, tout le ciel s’obscurcit. Plus une seule étoile, pas un seul soupçon d’aurore, une panique générale. Des cris, des pleurs, des appels au secours cognent à coups redoutables contre des pans de nuit (LCS, p.87).

Ces circonstances présentent des coïncidences assez troublantes avec celles de la mort du Christ. La Bible nous enseigne qu’au moment où Jésus agonisant sur la croix passait de ce monde à son père, il leva les yeux au ciel et celui-ci s’obscurcit.
La Croix du Sud est donc essentiellement traversée par le chemin de croix (la pénitence) qui annonce, comme le parcours christique, un discours prophétique. On se souvient de ce qu’après la mort de Karmis, Wilfried étale ses visions qui préfigurent la naissance d’un monde nouveau débarrassé des carcans du racisme :

Lorsque dans ma nuit, sous un ciel éclatant, j’ai vu des flammes vives dévorer Karmis, quelque chose comme un voile est tombé de mes yeux. En un temps sans mesure, des images fulgurantes ont frappé mon esprit. D’abord, des gazelles ivres de liberté, bondissant insouciantes sur une steppe sauvage, puis des chameaux harassés de fatigue, traversant le désert, les flancs marqués des mots haine, mépris, arbitraire ; ensuite, des lions fous de rage, griffes et crocs dehors, et dont le rugissement remplissait la savane ; enfin, au bord d’une immense mer, sous un soleil impalpable, des milliers d’enfants robustes, nimbés d’aurore, jouant avec des pions sur une plage d’or (LCS, p.72).

Il se lit clairement dans ces propos un mouvement migratoire vers des lendemains meilleurs. Qui plus est, le Noir opérera un passage de l’ancien au moderne c’est-à-dire d’une existence dysphorique à une vie que l’on imagine moins horrible. On voit en toile de fond une mutation existentielle pour les Nègres. Enfin, les Noirs assisteront à une sorte de rédemption mieux, à un passage de l’infra-humanité à une humanité respectable et pleinement vécue.
La Croix du Sud est le siège de gestation d’une révolution dont Wilfried détient le secret. Quelques instants avant sa mort, il essaye de doper le moral des Noirs qui feront disparaître les oripeaux du racisme. S’adressant à Pala, qui cristallise tous les espoirs de changement, il précise : « Lion de Zihngara, sauvez le Sud, éteignez les feux de l’enfer, redonnez à l’homme tout le champ du possible » (LCS, p.77). Militant, cheville ouvrière, commandant de bord de la révolution noire, il donne par la même occasion à Pala le plan de bataille : « Les ténèbres ne triompheront pas. A la violence, opposez la force de la sagesse ; à la haine, la force de l’amour. Soyez généreux » (LCS, p.78). A ce sujet, la position du Notaire est tout aussi louable et mérite qu’on y pose un regard attentif : « Agissons. La pratique nous instruira. Toute force est précaire. Vous comprendrez très vite qu’aucune entreprise humaine n’aboutit, qui ne recoure à la puissance de l’amour. Il existe d’autres moyens que la haine et la violence » (LCS, p.94). Ces propos charrient un certain engagement et canalisent des énergies ou si l’on veut une « force volontariste » (Jaubert, 1990 :63) par laquelle le Noir souhaite « refaire le monde » (ibid.). Dès sa tendre enfance, Judith caressait déjà cette noble ambition : « Je transformerai le monde, je le jure. Je vous soulagerai tous, je le jure. Je supprimerai cette misère, je le jure. Je changerai le Sud, c’est un serment » (LCS, p.37).
De même, Karmis, qui est le martyr de la cause noire reconnaît que son sang permettra à ses frères de sortir de leur torpeur et de retrouver enfin la liberté. Poussant son dernier soupir, il s’écrie : « Assassins ! Nous sommes les derniers à vous subir. La prochaine génération ne vous tolérera pas. Puisse mon sang, pour tous les déshérités du monde, zébrer l’horizon du mot Liberté ! Oui, la Liberté, la Liberté pour tous ! » (LCS, p.59). Dans la même perspective, Pala, qui est devenu par la force des choses l’exécuteur testamentaire de Wilfried, décide de rejoindre son peuple de l’autre côté du Grand Fleuve afin de lui annoncer la bonne nouvelle, c’est-à-dire le message non pas d’évangélisation mais de sensibilisation pour la liberté et la libération des Noirs :

Si vous êtes des miens, je le saurai un jour et vous reconnaîtrai. Je pars. Dites à Wilfried qu’avant la prochaine aurore, j’aurai traversé le Grand Fleuve. Lorsque je reviendrai, Le Sud tremblera, et nous verrons, de la violence ou de son contraire, lequel peut libérer et transformer le monde (LCS, p.94).


A en croire Tandia (2003a :190),

La position stratégique de cette déclaration à l’excipit, sur laquelle La Croix du Sud se referme, mérite qu’on s’y attarde. Cela signifie en d’autres termes que Pala est le seul relais valable entre les aspirations nourries dans l’œuvre et leur concrétisation dans la réalité socio-historique. Si le rêve de liberté ne s’est pas réalisé dans l’œuvre, accentuant par cela la détresse des Noirs, il reste présent à la fin de La Croix du Sud comme un programme d’avenir dépassant les limites mêmes de la fiction théâtrale.

S’agit-il d’une pâque à la juive ? La réponse se trouve ailleurs. Mais toujours est-il que Wilfried par son nom [4] résume parfaitement cet idéal de liberté. C’est du moins cette prophétie de Wilfried qu’on retrouve dans ces mots du Notaire : « Sur un monde transformé, la Croix du Sud règne sans partage jusqu’à ce que l’aurore diffuse dans l’espace ces lueurs crépusculaires qui fanent les étoiles. Voici que la Croix devient la constellation polaire. Les temps nouveaux s’annoncent, ils sont déjà présents » (LCS, p.88).
Ainsi, dans « la communauté qui vient », le « même » ne s’opposera plus à « l’autre ». On aboutira à l’avènement de la « visée éthique » selon le mot de Paul Ricœur, c’est-à-dire « la visée de la bonne vie avec et pour autrui dans les institutions justes » (Ricœur, 1990 :202). Le Blanc sera en effet contraint par un système dominant de s’insérer dans un mode de vie et de pensée dont il ne partage pas toujours les principes de base. On peut, sans courir de risque, convoquer à cet effet ce titre très significatif de Paul Ricœur : Soi-même comme un autre. On aurait donc réussi à marier et à combiner « ce qui est sacré à ce qui est profane, ce qui est élevé à ce qui est bas, ce qui est sage à ce qui est sot » (Bakhtine, 1970 :144). C’est là, à notre humble avis, une véritable rencontre des contraires dont le monde a besoin le pour une existence équitable. F. Fanon, en conclusion à Peau noire, masques blancs, poussait déjà ce cri d’espoir qui est en même temps tout un programme politique :

Supériorité ? Infériorité ? Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? Ma liberté ne m’est-elle pas donnée pour édifier le monde de toi ?... O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! (Fanon, 1952 :188).

On aura ainsi réussi à opérer ce coup de force qui consiste, dans la pensée de Giorgio Agamben, en la constitution d’une communauté « sans identité ». L’ultime forme de transgression correspondra donc à la profanation de l’improfanable, tâche révolutionnaire de la « génération qui vient » selon la formule de Giorgio Agamben. La communauté qui vient, telle est la forme à venir de ce que les Noirs feront aux Blancs.

POUR CONCLURE

Au total, désacralisation et délégitimation du statut du Noir semblent profondément inscrites au cœur de La Croix du Sud. Les actes profanateurs et la responsabilité délictuelle des Blancs à l’égard des Noirs participent, dans une certaine mesure, à une posture intellectuelle du refus. Ce que nous avons donc voulu montrer, tout au long du présent travail, c’est que le racisme pris comme contenu anecdotique de La Croix du sud, se définit comme une rencontre polémique et conflictuelle entre deux races : Les Blancs et les Noirs. Il en ressort que l’auto-affirmation et la dévalorisation de l’altérité sont les deux pendants de ce conflit racial. De là, il devient évident que le regard que portent les uns sur les autres non est seulement néantisant mais aussi et surtout s’inscrit dans la catégorie des logiques profanatoires. Il apparaît clairement que les comportements sociaux des Blancs et des Noirs entrent dans un champ de positionnement où ces derniers « s’emploient constamment à se positionner à travers ce qu’ils disent, à s’affirmer en affirmant […], à se valoriser et à surmonter les menaces de la dévalorisation » (Maingueneau, 1990 :18). Ainsi, dans cette atmosphère où les hommes sont perpétuellement en tension, « la conscience de soi ne s’éprouve que par contraste » (Benveniste cité par Siblot, 1998 :27). Dans La Croix du Sud, le regard ostracisant constitue un dispositif de chosification. De l’analyse de ce foisonnement de regards terroristes, nous en sommes arrivé au dévoilement du programme idéologique de Joseph Ngoué. Même si le Blanc domine dans la clôture de cette pièce de théâtre, il ne s’agit pas d’une structure statique, mais plutôt d’un jeu d’équilibre instable. Ainsi, le regard asymétrique dans La Croix du Sud est un mécanisme de défense. Joseph Ngoué aura cependant réussi à montrer que le racisme ne minera pas éternellement nos sociétés. Il pourra être à l’origine de victimes expiatoires et ouvrir sur des changements ou des mutations sociales. Il est justement question de s’acheminer vers une « communauté équitable qui vient ». À propos de cette communauté qui vient, il s’agit en clair de la représentation d’une communauté qui ne prend pas en charge l’élucidation de l’« événement », représentation à l’intérieur de laquelle « la singularité quelconque n’a pas d’identité, n’est pas déterminée par rapport à un concept, mais elle n’est pas non plus simplement indéterminée ; elle est plutôt déterminée uniquement à travers sa relation à une idée, c’est-à-dire à la totalité de ses possibilités » (Agamben, 2002 :98).

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

AGAMBEN, G., Moyens sans fins. Notes sur la politique, Paris Payot & rivages poche, 2002.
- Qu’est-ce qu’un dispositif ? Paris, Payot & rivages poche, 2007.
- La communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, Paris, Seuil, 1990.
BAKHTINE, M., Problèmes de la poétique de Dostoïevski, Lausanne, Editions l’Âge d’Homme, 1970.
DADOUM, R., La violence. Essai sur « l’homo violens », Paris, Hâtier, 1993.
FANON, F., Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
JAUBERT, A., La lecture pragmatique, Paris, Hachette, 1990.
MAINGUENEAU, D., L’analyse du discours : introduction aux lectures de l’archive, Paris, Hachette, 1990.
NGOUE, J., La Croix du Sud, Les classiques africains, 1997.
PECHEUX, M., Les vérités de la Palice : Linguistique, sémantique, Philosophie, Paris, Maspero, 1975.
RICOEUR, P., Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.
SARTRE, J.-P., « Orphée noir », in SENGHOR, L.S., Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, Paris, PUF (coll. Quadrige), 1948.
SIBLOT, P., « De l’un à l’autre. Dialectique et dialogisme de la nomination identitaire », in L’Autre en discours, BRES, Jacques et al. (éds), Montpellier, Presses Universitaires de Montpellier III, 1999. TANDIA MOUAFO, J.J.R., « Lecture stylistique du racisme dans La Croix du Sud », in Analyse, n°9 :181-190, Toulouse, Université de Toulouse-le Mirail, 2003a.
- « Les « mêmes » face aux « autres » : l’altérité déniée dans La Croix du Sud de Joseph Ngoué, in Sudlangues, n°3 : 53-69, revue électronique de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, http: /www. refer. sn/sudlangues, 2003b.


[1] Université de Maroua, Cameroun.

[2] AGAMBEN, G., La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, Paris, Seuil, 1990.

[3] LCS= La Croix du Sud, suivie du numéro de la page.

[4] Wilfried vient de deux mots allemands : Wil dérive de « wollen », qui signifie vouloir, et fried vient de « frieden » qui veut dire liberté ou paix. Wilfried désignerait alors celui-là qui n’a besoin que de la liberté pour vivre en paix.




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