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CROYANCES, ETHNIES ET IDENTITÉ AU SAHEL : DU MULTIPLE À L’UN
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Éthiopiquesn n°90.
Littérature, philosophie et art
Penser et représenter l’ethnie, la région, la nation
1er semestre 2013

AUTEUR : Boubé A. NAMAÏWA [1]

L’espace sahélo-saharien est une aire géographique qui s’offre comme un terrain idéal pour toute investigation autour de la notion d’intégration des peuples. En effet, cet espace fut naguère le théâtre de grands empires qui englobaient en leur sein des peuples ou des ethnies, dont les confessions religieuses et les conditions sociales sont aussi diverses que la pluralité des langues qui étaient parlées. En un mot, qu’il s’agisse du Ghana, du Mali, du Songhaï, du Bornou, de Sokoto, du Mossi, du Macina, etc., on était en présence de vastes ensembles multiculturels et pluriethniques. Et les peuples qui y vivaient avaient appris à cohabiter et à s’inter-influencer dans la tolérance.
À côté de ces vastes ensembles trop connus, existent des entités plus réduites sur le plan spatial dotées cependant d’une solide organisation. À l’image des vastes ensembles, ces entités ont su transcender certains clivages qui, aujourd’hui, remettent en cause la paix et la stabilité dans les Etats africains. Dans la partie ouest de la république du Niger, les peuples vivant dans les vallées des deux Dallols (Bosso à l’ouest et Mawri à l’est) font partie de ces petites entités. Là se sont rencontrés, croisés et « brassés » plusieurs groupes d’origines diverses [2] (Haoussa, Kanouri, Songhay, Touareg, Gourmantché et Peul). C’est du reste cette réalité que Boubou Hama met en évidence lorsqu’il écrit : « Les emplacements actuels de nos peuples constituent des ensembles qui sont des aires, où se nuancent nos civilisations variées dont elles montrent cependant l’unité d’ensemble et l’apparentement par approches successives » [3]. Dans cette étude il sera essentiellement question non pas d’une genèse de l’arrivée des groupes et de leur métissage, mais d’une idéologie qu’ils ont élaborée et qui prône le dépassement de la différence, idéologie qui elle-même plonge ses racines dans deux des systèmes de croyance auxquels adhèrent, par delà le voile des apparences, les populations occupant cet espace. En effet, dans son texte Histoire des Mawri, Marc-Henri Piault met en évidence la coexistence pacifique de quatre systèmes religieux dans la vallée du Dallol Mawri, précisément dans l’Aréwa. En vérité, ces quatre systèmes se côtoient harmonieusement dans tout l’ouest nigérien. Ce sont : l’Islam, le Christianisme, le culte ancestral collectif (Tsahi en Haoussa) et enfin le culte de possession avec transe (Bori en Haoussa et Holey en Songhay) qui consacre l’individualisation du précédent. Ce sont ces deux derniers cultes qui nous intéressent ici, en ce sens qu’ils sont les sources et les véhicules de cette idéologie de dépassement de la différence. Deux aspects seront évoqués. D’abord une présentation des panthéons des systèmes de croyance en question, puis une analyse de leurs contenus afin de mettre en évidence quelques notions fondamentales qui sont véhiculées quotidiennement dans le sens d’une recherche de transethnicité. Il s’agit au fond de décrire les grands moments de l’émergence d’une culture et d’une pensée fondatrices et intégrationnistes dans cet espace, en opérant une remontée à leurs sources mêmes.

1. NOS FRÈRES LES GÉNIES

« Tout celui qui soutient l’inexistence des génies est un menteur, à moins que ce ne soit chez lui qu’il n’y en a plus ». Cette phrase qu’aime répéter la fameuse cantatrice Mawri [4] du Bori Tagimba Bouzou est significative à plus d’un titre. En effet, le Dallol Mawri est considéré par les Nigériens de toutes catégories comme un repaire de génies, plus précisément les plus redoutés que sont les Doguwa ou génies locaux. Cette représentation n’est pas fausse en réalité et ce n’est pas la percée de l’Islam dans une zone qui lui a, jusqu’à quelques années, résisté, qui fera dire le contraire. Ici plus qu’ailleurs, les hommes entretiennent un rapport assez particulier avec les génies sans pour autant être étrangers à la notion d’un Dieu Tout-Puissant. Du reste, aussi bien le panthéon du culte collectif que celui du Bori admettent en leur sein des figures musulmanes comme Mallam Alhadji et Zaki Sarki, sans compter les nombreux génies aux noms musulmans. Les rigoristes Gogawa (le noyau dur des partisans du Tsahi culte collectif ancien) de leur côté admettent les religions musulmane et chrétienne comme voies parmi d’autres possibles. Dans la plupart des cas les marabouts eux-mêmes n’hésitent pas à faire recours aux Doguwa (assimilées ici aux Djinns reconnus par le Coran) pour assurer le succès de leur “science”. Inversement, les Boka, prêtres du culte Bori, utilisent les préceptes de l’Islam dans leurs pratiques. N’est-ce pas là le vrai sens de la tolérance qui est enrichissement mutuel ? En tout état de cause, c’est ce que pensaient les hommes dans ces contrées.
Mais au delà de ce que montre la vie quotidienne, il y a un mythe très connu chez les différents peuples de cet espace selon lequel l’origine des génies vient de la première femme et de son époux qui eurent quinze paires de jumeaux. Un jour, Ubangiji [5], le Dieu créateur, demanda à voir les jumeaux. Craignant de voir Ubangiji les garder auprès de lui, pour leur extrême beauté, (certains disent qu’elle ne voulait pas que Dieu les voit à cause de leur laideur), la femme demanda à son mari de cacher le plus beau (ou le plus laid) de chaque paire dans une grotte. Le Dieu qui, évidemment, sait tout et voit tout se mit en colère contre ces humains qui voulaient le tromper. Il condamna les jumeaux cachés à demeurer invisibles. Mécontents du sort qui leur est ainsi réservé, les invisibles décident alors de nuire à leurs frères et sœurs restés dans la visibilité. Ces êtres invisibles, les génies, dépendraient cependant de leurs jumeaux visibles pour leur subsistance, car ils se nourrissent pour la plupart de « l’esprit du sang » de sacrifice que leur font les humains. Les visibles, par contre, pourraient, après s’être acquittés de leur obligation, demander une protection auprès de leurs jumeaux cachés devenus plus puissants. De ce mythe on peut retenir, outre la croyance en un Dieu unique, comme dans les religions révélées, qu’au départ les génies étaient des humains. Ils ont perdu leur « humanité » par la faute de leurs parents. Voilà donc l’origine des génies qui seraient nos frères. Ce qui est clairement exprimé ici, c’est une certaine continuité et un lien fondamental (celui de la fraternité) entre les humains et les génies. Ensuite, il faut comprendre que l’opposition entre notre espèce et la leur (invisibilité des génies/visibilité des humains) ne relève que d’un accident de l’Histoire et que de toutes les façons les uns restent intimement liés aux autres.
Il n’est, dès lors, pas étonnant que l’environnement immédiat des peuples du Sahel soit peuplé de génies. C’est ainsi que dans leur conception traditionnelle, chaque montagne, chaque grotte, chaque arbre, chaque mare, ou chaque atelier ou lieu d’activité professionnelle, est la demeure d’un génie installé là avant les hommes. Il en devient le génie tutélaire avec lequel l’ancêtre a noué une alliance. Il revient au clan ayant noué une alliance [6] particulière avec un génie de lui faire des sacrifices bien structurés dans le temps, mais aussi en fonction des aléas, pour pouvoir vivre et prospérer sur « son » territoire. C’est ainsi qu’en dehors des sacrifices cycliques, ce génie est mis à contribution au moment des guerres, des sécheresses, des épidémies, des attaques d’acridiens ou des oiseaux granivores, etc. En échange de la protection fournie, les génies demandent aux humains des sacrifices réguliers. Ces sacrifices, un poulet, un chat, une chèvre, un mouton ou un bœuf, étaient présidés par des prêtres sacrificateurs qui ont la garde du couteau rituel primordial. Ce sont : chez les Haoussa lesYan Kasa (sing. Dan Kasa, fém. Yar Kasa : litt. fils de la terre, mais qui sont en fait les premiers occupants de la région) ou Sarkin Azna et chez les Songhay les Sohantié, les Kumbay, les Sorko, ou les Dô selon les lieux. En général ces génies sont identifiés aux reptiles dont les plus fréquents sont le serpent [7] et le crocodile.
Si chez les Songhay les génies tutélaires, comme les appelle Jean Rouch, sont pour l’essentiel sans identité (hormis les Holey et quelques- uns des plus célèbres par endroits [8]), chez les Haoussa le culte des Yan Kasa ou Gogawa est toujours dédié aux génies dits Doguwa. Mais, à côté de ceux-là, les Gogawa reconnaissent deux autres familles de génies sans pour autant leur consacrer un culte particulier. Ce sont les Dandagounay ou génies nains qui sont censés être les bergers des animaux sauvages propriété des Doguwa et les Zanzana que l’on croit être les âmes des morts. Le plus important à notre avis reste d’abord la conception que les peuples du Sahel se font de l’organisation de ces génies et ensuite la composition de ces familles elles-mêmes, une composition transethnique dans tous les panthéons.
Chez les Gogawa (un sous groupe Haoussa), les génies qui font objet d’un culte sont les Doguwa [9]. Doguwa en langue Haussa signifie « la longue ». Cette famille se subdivise en sous-familles qui reprennent la composition sociologique de l’entité politique précise, comme le laisse voir le tableau [10] ci-dessous relatif à la région de l’Aréwa (ouest Niger).

Nom Genre Ethnie Nom Genre Ethnie
1-Babay M Ethiopien 16-BakaGuiwa F Peule
2-Maguiro M Haoussa 17-Koré F Peule
3-Douna M Haoussa 18-Dossa F Peule
4-Azné M Haoussa 19-Sama’ou F Peule
5-Mallam Alhaji M Haoussa 20- Hadjo F Peule
6-Kouré M Haoussa 21-Aissa F Peule
7-Machi M Haoussa 22-Koromniyya F Peule
8-Babako F Ethiopienne 23-Mai Koré F Peule
9-Rankasso F Haoussa 24-Messa F Peule
10-Zakouma F Haoussa 25-Adama F Peule
11-Baka-Baka F Haoussa 26-Wankarma F Peule
12-Hwasa Hwako F Haoussa 27-Lady F Peule
13-Maidaro F Haoussa 28-Karangamaw F Gourma
14-Karya-mai-nono F Haoussa 29- Haggo F Peule
15-Koujji F Peule 30-Babarbara F Kanouri
32-Zahoho M Touareg 31-Wambay F Songhay

Tous ces génies sont des frères et sœurs étant donné que les Haoussa pensent qu’ils sont tous enfants de Babay et de Babako. Ainsi, qu’ils soient Haoussa, Peuls, Songhay, Touareg, Gourma ou Kanouri, ils sont liés par des liens de sang et de lait, et ont une origine éthiopienne. Si le premier culte insiste sur la fraternité entre les génies et les humains, le second, par contre, introduit une nouveauté : la projection dans le monde invisible des rapports sociaux tissées au cours de l’histoire. Le culte de possession avec transe, que l’on appelle Bori en Haoussa et Holey en Songhay, peut être considéré comme une évolution vers l’individualisation du premier culte qui, lui, est collectif. Deux raisons, à nos yeux, expliquent ce glissement. Il y a, d’abord, la dispersion et l’éloignement progressif des hommes des centres principaux de ces cultes. Cela est dû fondamentalement à l’explosion démographique et à l’épuisement des sols puisque les Haoussa aussi bien que les Songhay, qui pratiquent ces cultes, sont agriculteurs d’abord avant d’être chasseurs, pêcheurs, artisans ou commerçants [11]. Dès lors, on assiste à une recréation ou une transposition du culte au nouvel emplacement, la distance ne permettant plus de participer régulièrement et pleinement au culte collectif au lieu originel. Cette transposition ou recréation se fait d’ailleurs toujours avec l’accord du génie en question, tout au moins du grand prêtre qui distribue alors les rôles exactement comme cela se fait au lieu d’origine.
La deuxième raison, à notre avis, est liée à l’entrée de ces peuples dans l’économie de marché. Les hommes, en effet, ont « privatisé » les génies qui sont devenus soit personnels soit protecteurs d’une famille au détriment du clan. Dans ce dernier cas, il s’agit en général de certaines catégories socioprofessionnelles tels que les bouchers, les pêcheurs, les barbiers, les forgerons, les chasseurs ou les… marabouts. On peut ainsi directement et individuellement demander aide et protection dans les affaires et dans les moments de difficulté, sans se référer au culte collectif qui est périodique et dont les moments sont rigoureusement respectés. On n’a pas toujours, face à certaines urgences, le temps d’attendre la période du culte collectif. Il faut aussi y ajouter la discrétion et le secret que le culte individuel garantit. Ce n’est pas toujours dans le sens du bien, contrairement au culte collectif, que se font les sacrifices individuels. Ils ont généré la sorcellerie, et les demandes sont fréquentes pour se débarrasser d’un concurrent ou d’un adversaire pour ne pas dire ennemi. Cela ne saurait se faire publiquement.
De ce fait, les autels se sont multipliés aux pieds des arbres, des termitières, des fourmilières, si ce n’est pas dans les concessions, voire dans les cases. Là, chaque individu ou membre d’une famille (s’il s’agit d’un génie allié à la famille et non à l’individu) procède à son sacrifice, le plus souvent sans périodicité, toutes les fois qu’il veut obtenir une faveur du génie. En plus, on fabrique tous les objets cultuels (lances, sabres, petites haches avec ou sans clochettes, gourdes en calebassiers ornées de cauris et de pièces de monnaie, cornes d’antilope, cravaches, gourdins, etc.). On dresse des animaux aux couleurs du génie ou des génies [12] en question, sans compter les habits confectionnés aux mêmes couleurs. Ce dernier aspect nous amène à parler d’une autre particularité de ce culte par rapport au culte collectif : la possession, d’où son nom de culte de possession avec transe.


En effet, toujours dans le sens de l’individualisation du premier culte, outre ce que nous avons dit au paragraphe précédent, désormais, on peut aussi s’adresser à ces génies par l’intermédiaire d’un médium choisi par le génie lui-même, généralement dans la famille de l’individu qui a noué l’alliance, sinon il le possédera lui-même. C’est ainsi qu’à partir de cette possession on a pu identifier les génies. En gros, en plus de la famille que nous avons présentée ci-dessus, il existe aussi bien chez les Haoussa que chez les Songhay six autres familles dont quelques membres se manifestent en possédant leurs médiums au cours des cérémonies [13]. Nous avons d’abord la famille des Nabissa en Haoussa ou Torou en Songhay. Cette famille est composée des génies que nous présentons dans le tableau ci dessous.

Nom Genre Ethnie
1-Hassa + Hini (aïeux de Harakoy Dicko) M+F Egyptienne
2-Sountanan +Mantaan(aïeux de Harakoy Dicko) M+F Egyptienne
3-Baana +Baana Kiray(aïeux de Harakoy Dicko) M+F Egyptienne
4-Watakari Gambo(aïeul de Harakoy Dicko) M Egyptienne
5-Ourfama ou Gingam Falala (aïeul de Harakoy Dicko) M Egyptienne
6-Dandou Béri (grand père de Harakoy Dicko) M Kouroumay
7-Yolo-ga-tyindé-ga (oncle de Harakoy Dicko) M Kouroumay
8-Nayanga (tante de Harakoy Dicko) F Songhay
9-Zangaréna (tante de Harakoy Dicko) F Kouroumay
10-Kabé-ka-méné-saru (oncle de Harakoy Dicko) M Kouroumay
11-Koyti-Koyti (oncle de Harakoy Dicko) M Kouroumay
12-Zabéri (père de Harakoy Dicko) M Songhay
13-Hala Hawa Tarakoy (mère de Harakoy Dicko) F Peule
14-Harakoy Dicko (mère des Torou) F Songhay-Peule
15-Marou Kiray (1er fils de Harakoy Dicko) M Songhay
16-Mahama Sourgu (2èmefils de Harakoy Dicko) M Touareg
17-Moussa Gnaouri (3ème fils de Harakoy Dicko) M Gourma
18-Mandé Haoussakoy (4ème fils de Harakoy Dicko) M Haoussa
19-Farambarou Koda (5ème fils de Harakoy Dicko)  ? Touareg
20-Dongo (fils adoptif de Harakoy Dicko) M Bariba +Bella
21-Bellah (autre fils de Harakoy Dicko) M Songhay
22-Sadjéra (autre fils de Harakoy Dicko) M Djinn
23-Nyabéri (fille de Harakoy Dicko) F Djinn
24-Zirbin Sangay (autre Fils de Harakoy Dicko) M Djinn
25-Zaki Serki (fils adoptif de Harakoy Dicko) M Touareg

Jean Rouch observe que « les races représentées dans ce petit groupe sont : Songhay et Kurumay, Peul, Touareg, Gourmantché, Haoussa, Bella et Bariba » [14], sans compter que leurs aïeux viennent de l’Egypte ancienne. Même si le tableau montre vingt cinq génies, les principaux sont Zabéri, Harakoy Dicko et ses enfants biologiques ou adoptifs à l’exception notoire de Mahama Sourgou. Ce dernier, selon le mythe, avait préféré rejoindre la famille des génies blancs de la même race et du même caractère que lui. Harakoy Dicko adopta cependant, sous forme de compensation, un autre génie qui, lui, est un fils de Hagam, le père des génies Blancs ou Farfarou : Zaki Sarki. Celui-ci, bien que Targui, a les mêmes traits de caractère que les Torou. L’autre fils adoptif, Dongo, est présenté comme étant de race Bella [15].
Les cinq autres familles de génies sont [16] : les Farfarou ou Gandji Koarey, qui sont essentiellement composés de Touaregs et de quelques Arabes ; les Babakou ou Gandji Bi, d’origine noire et qui sont censés représenter les peuples voltaïques ; les Zanzana ou Hargay, qui sont des génies maléfiques représentant les âmes des morts, surtout les femmes mortes en couches et qui reviennent hanter les vivants ; les Dandagounay ou Attakourma, qui sont des génies nains, troglodytes, ce qui autorise à dire que c’est là une réminiscence des peuples pygmées qui auraient vécu dans cette région avant de la quitter ; et enfin les Baboulé ou Hawka qui sont des génies associés à la colonisation dont l’organisation administrative et militaire est bien mise en évidence. Au fond, comme l’écrit Jean Rouch, les sept familles qui composent les panthéons du Bori/Holey forment un ensemble qui « correspond assez exactement à la distribution des hommes du Songhay, tout à la fois sur le terrain, et au cours des évènements historiques. Ici encore, le monde des Holey et celui des hommes apparaissent décalqués l’un sur l’autre » [17]. Pour les besoin de cette étude, seules trois des sept familles (celles dont nous avons donné les tableaux de la composition) nous intéressent. Et pour cause, elles nous permettent de tirer toutes les leçons véhiculées dans le Sahel en vue de l’unité des peuples y vivant.

2. LES LEÇONS DES PANTHÉONS

La première leçon qui s’impose d’emblée est celle qui fait référence aux origines. Selon la cosmogonie Songhaï, les ancêtres des Nabissa et des Farfarouse seraient installés dans l’espace nigérien en provenance d’Egypte. Leur premier site fut le Zarmaganda, une région traversée par le Dallol Bosso. Cet espace était déjà habité par les Babakou ou Gandji Bi, des génies noirs autochtones. « Après une période conflictuelle, les Gandji Bi ont été acculés au fleuve et rejetés sur sa rive droite, donnant ainsi accès à la vallée du fleuve aux nouveaux arrivants » [18] dit l’historien et archéologue nigérien Boubé Gado. Il est important de remarquer ici que cette cosmogonie prend le contre-pied de l’idéologie qui, depuis l’arrivée de l’Islam, s’est imposée aux populations de l’espace nigérien et qui fait remonter leurs arbres généalogiques soit au prophète de l’Islam ou à un de ses compagnons, en l’occurrence le Muezzin Bilal, sinon tout bonnement aux Arabes. Il se trouve qu’ici on se réfère plutôt à l’Égypte et, on le verra, à l’Éthiopie pour les Haoussa.
Le mythe véhicule que la mère des principaux Nabissa, Harakoy Dicko, fille de Zabéri, lui-même fils de Dandou Ourfama, les a eus suite à de multiples mariages. Ainsi, d’un premier mariage avec un Songhay de la région de Say (Niger), Harakoy Dicko, déjà une métisse Songhay-peul (son père est considéré comme un Songhay et sa mère Hala Hawa Tarakoy serait une Peule de la région du “W”), eut Marou Kiray ; ensuite d’un deuxième mari, un Targui de Tafala près de Gao (Mali), elle eut Mahama Sourgou ; puis en troisième noce avec un Gourmantché du village de Gassadoundou dans le Torodi (Niger) elle eût Moussa Gnaouri ; avec un Haoussa de Yaouri ou Zaria (au Nigéria actuel), qu’elle épousa en quatrième position, elle eut Mandé Haoussakoy ; par la suite avec un autre Targui originaire de Ménaka (Mali) elle eut Farambarou Koda, et enfin elle adopta deux enfants comme nous l’avons dit ci-dessus : Dongo et Zaki Sarki, sans compter Zatao qui fait désormais partie de la famille en tant qu’esclave de Dongo. L’unité des peuples vivant dans la vallée du moyen Niger se retrouve ainsi forgée à travers une figure féminine. Or, dans la conception de la parenté en Afrique de l’Ouest, particulièrement chez les peuples du Sahel et de la Savane, les liens de parenté les plus solides sont ceux du lait, même établis à titre symbolique comme dans le cas de l’adoption par la mère. Ici les liens sont empreints de solidarité, d’entraide, en somme, une union sacrée, tandis que les liens de parenté par le sang sont toujours considérés comme conflictuels.
Dans la série de ses mariages/divorces/remariages unificateurs, « Harakoy eut encore d’autres fils avec des pères différents, selon son habitude, en particulier avec les Zin, qui étaient alors les maîtres du fleuve » [19] écrit Jean Rouch. C’est ainsi que dans sa progéniture on retrouve aussi bien des Djinns que des minéraux, des végétaux et des animaux, sans oublier les génies et les humains. La continuité et l’unité allant du règne minéral aux esprits en passant par les végétaux, les animaux (y compris l’homme) est ce qui est dit dans ce mythe. La présence de cette figure féminine unificatrice se retrouve aussi au niveau de deux autres familles des panthéons aussi bien Haoussa que Songhay.
Dans la famille des Doguwa, Babako est considérée comme leur mère à tous à l’exception de Babay qui est son mari. Ils sont tous deux originaires de Jangaré (Gondar ?), une région éthiopienne. Or, on constate bien que parmi les enfants de ce couple il y a tout aussi des Haoussa que des Peuls, des Songhays, des Touaregs, des Gourmantché et des Kanouri. L’intégration des peuples est ici aussi affirmée à travers le sein et l’utérus d’une figure féminine. À y regarder de près, les peuples, concernés par cette unité sont ceux qui se situent dans l’espace allant du lac Tchad à l’est au Gourma à l’ouest et du Sahara au nord à la Bénoué au sud. Qu’on se réfère à l’Egypte pharaonique (les Songhay) ou à l’Ethiopie (les Haoussa), ce qu’il faut comprendre, c’est d’abord le souci de penser une origine commune à tous ces peuples. Au demeurant, il n’y a pas une contradiction fondamentale entre les deux références si l’on remonte à l’époque ancienne. L’Egypte aussi bien que l’Ethiopie peuvent être confondues. Le plus important à nos yeux c’est que, comme l’affirme Boubé Gado, la cosmogonie traditionnelle Songhay« intègre parfaitement le domaine des mythes, de la religion et de l’histoire ou plus exactement de l’anthropologie historique dans le sens des migrations et des contacts anciens entre les peuples » [20]. Ou encore comme l’observe Jean Rouch : « Toutes ces familles ont une origine particulière, et ont eu des aventures particulières avant d’être mêlées à une aventure commune, à la suite de laquelle le monde invisible fut réparti entre elles, chacun des génies recevant un rôle spécifique » [21].
L’autre figure féminine qui participe de la recherche de cette unité est bien Nyabéri (« la Grande Mère » pour les Songhay) ou Goumoungna (la handicapée locomotrice pour les Haoussa). C’est une fille de Harakoy Dicko et donc une Torou. Elle perdit l’usage de ses jambes lorsque, suite à sa tentative de monter au ciel avec ses frères, Marou Kiray la renvoya sur terre en la frappant d’un coup violent. La chute brutale lui fit perdre ses jambes et elle se traîna jusqu’au cimetière où elle trouva son autre frère Sadyéra ou l’arc-en-ciel. Celui-ci l’accueillit puis finit par l’épouser (comme en Egypte pharaonique !). Elle fut alors élevée au rang de « Mère » de tous les esprits maléfiques qui peuplent les cimetières. Ce titre, elle le doit à son extrême méchanceté due au souvenir de sa chute et à la perte de ses jambes. Le lien vient d’être établi entre le monde des génies et des humains d’une part, et celui des âmes des morts d’autre part, puisque l’écrasante majorité des génies de la famille des Zanzana est composée des âmes des femmes mortes en couches selon le mythe. Jean Rouch observe qu’ « une stricte hiérarchie relie entre elles ces familles » [22]. Le tableau ci-dessous montre les visages les plus connus de la famille des Zanzana chez les Songhay.

|Nom|Genre|Nom|Genre| |1-Nyabéri|F|13-Zibo|M| |2-Sadyéra|M|14-Gyinde Keri|M| |3-Kokayna|M|15-Kudu|M| |4-Sini Bana Tyare|M|16-Gataguru|M| |5-Fasigata|M|17-KumnaKumna|M| |6-Fasyo|M|18-Bagambayze|M| |7-Tirsi|M|19-GanganiKortu|M| |8-Tondi Kuna Malfa|M|20-Zinbi|M| |9-Hari-Hari|M|21-Zikirya|M| |10-Masu|M|22-Kozob|M| |11-Masusu|M|23-Kama kama|M| |12-Bala|M|

On remarquera la forte présence des figures mâles. Mais, il y a aussi des figures féminines telles que Ma’inna, Mérie, Maria, Tahamou, Halima, Fadima, Oumma Aïcha etc., chez les Haoussa.
Une autre leçon que l’on peut tirer de ces panthéons est celle relative au respect de la dignité humaine. Il est implicitement affirmé que les personnes handicapées méritent respect et considération. On sait que Nyabéri, la terrible mère des Zanzana, est une handicapée des jambes ; que Kiray l’aîné des enfants de Harakoy Dicko, de même que Machi, le fils aîné de la terrible Doguwa Rankasso (aînée de Babako), sont des borgnes ; que Adama, la fameuse Doguwa des agriculteurs, est totalement privée de membres, constamment couchée, ne pouvant même pas se déplacer. La mère biologique de Dongo le Torou justicier (qui est le plus craint et qui, paradoxalement, apparaît comme chef et comme captif), n’est-elle pas, en plus d’être une esclave, une lépreuse comme nous l’avons vu ? Dès lors, on voit mal quelqu’un être médium ou sacrifier à ces génies et ne pas regarder avec considération une personne frappée du même handicap.
Ensuite, viennent les droits des enfants. Dans la famille des Nabissa, Farambarou Koda est un(e) enfant gâté(e), constamment surveillé(e) par sa grand-tante Nayanga. Il suffit de voir toute l’attention que lui portent autant sa mère que ses frères, lors d’une cérémonie de possession, pour appréhender le message destiné aux hommes. Puis ressort aussi l’importance des catégories socioprofessionnelles, des castes et des ethnies. Comment déconsidérer le forgeron comme appartenant à une « basse » classe et être en même temps le médium de Haoussakoy qui, parmi les enfants de Harakoy est celui qui a le secret de cette profession et qui fabrique les armes de ses frères. Comment ne pas aimer un Gourmantché et sacrifier des animaux à Moussa ? Comment détester un Songhay alors qu’on rend un culte à Kiray et qu’on lui demande secours ? Comment haïr un musulman lorsqu’on est médium de Mallam Alhaji ou Alfaga ? Comment rejeter le Haoussa lorsqu’on est « chevauché » par une Doguwa ou Haoussakoy ? Peut-on s’attaquer à un Peul alors que la Doguwa qui vous assiste est Peule ? Pourquoi s’en prendre aux éleveurs, même en étant agriculteur, quand on sait que l’autel au pied duquel on s’accroupit dans les moments de difficulté sont érigés en l’honneur d’un génie d’origine Peule ou Touareg ? Que dire de ceux qui offrent des sacrifices aux Doguwa que sont Kouré (le Boucher) Mallam Alhadji (le marabout), Douna ou Azné (les animistes) ? Sinon que c’est un appel à la tolérance et à la coexistence pacifique. Mallam Alhadji, un musulman, n’a d’autres amis dans le panthéon du Bori que Kouré et Azné.
L’un dans l’autre, qu’il s’agisse des rapports intergroupes ou interethniques, les leçons des panthéons sont claires. On assiste à des imbroglios pluriethniques et de catégories socioprofessionnelles où le prince et son griot sont frères, le forgeron et le boucher sont frères de lait, les animistes et les musulmans d’une part, les éleveurs et les agriculteurs d’autre part ont une même mère. Le monde des génies abolit, pour ainsi dire, les frontières et recommande à celui des humains des valeurs cardinales. Dans une aire de possession un chef peut être possédé par un génie esclave et un esclave (ou un homme de caste) l’être par un génie noble. En ce moment, et en l’espace de quelques instants, les rôles sont inversés. Voilà autant de questions qui doivent aujourd’hui interpeller les Africains.
En outre, entre les enfants de Harakoy Dicko, il existe une telle solidarité, une telle complémentarité, qu’il est hors de question qu’une cérémonie ait lieu en leur honneur sans la présence de tous, tout au moins les principaux que sont Kiray, Moussa, Haoussakoy, Dongo et elle-même Harakoy Dicko. Dans une belle formule aéronautique, Jean Rouch résume le mythe des Torou pour en dégager l’extrême solidarité qui les unit. Il écrit :


« On peut résumer ce mythe en termes aéronautiques : chaque divinité a un rôle particulier et bien défini : Moussa est le pilote, Haoussakoy est le mécanicien, Tyirey [Kiray] est le navigateur pointeur, Dongo est le tireur (foudre ou pluie), Nayanga est l’hôtesse de l’air qui a trop à faire pour empêcher le jeune passager Faranbarou de jeter de la poussière. Quant à Sadyara c’est le ’’rampant’’ qui range tout, et qui remet tout en ordre après coup » [23].

Il suffit d’y ajouter que Harakoy Dicko est le contrôleur aérien qui, à partir de la tour de contrôle, préside tout, pour que ce soit un complet et bel exemple de solidarité. Ce que vient de résumer Jean Rouch est clairement connu des Haoussa et des Songhay lorsqu’à l’approche de la saison des pluies les enfants de Harakoy Dicko montent au ciel pour organiser la tombée des pluies dans un espace qui en a énormément besoin. Du côté des enfants de Babako, on sait que la notion de trahison est inconnue.
Les nombreux mariages de Harakoy Dicko et de Babako, avec des éléments de toutes les ethnies qui peuplent la vallée moyenne du fleuve Niger sont de véritables appels à l’unité des peuples, à la solidarité interethnique et interprofessionnelle.

« Les géniteurs des Tôrou font appel à huit ethnonymes qui sont Songhay, Kurumey, Fulani ou Peul, Sourgou ou Touareg, Haoussa, Gourmantché, Bariba, Bella, qui s’ils sont ajoutés aux ethnonymes Mossi des Gandji Bi et Sorko et Dô des hommes de l’alliance originelle, forment les noms de onze groupes ou sous-groupes de divinités ou d’hommes bien spécifiés, sans compter les divinités sans ethnonymes que sont les génies des morts, les génies du fleuve et les génies froids ou Harguey » [24], soutient Boubé Gado.

Selon ce même auteur, la composition pluriethnique des panthéons donne une lumière nouvelle quant aux rapports qui doivent régir les hommes. En effet, si les divinités (ou génies, c’est selon), se conçoivent déjà comme pluriethniques ou supra ethniques au sein des groupes ethniques qui les adorent sans distinction, cela est un rappel à ces groupes ethniques leur pluriethnicité.
Si maintenant on essaie d’interpréter les rôles que la cosmogonie songhay attribue à chaque enfant de Harakoy Dicko sur un plan strictement épistémologique on sera, dans le sens de cette unité, en présence de la théorie des quatre Eléments Primordiaux telle que les Egyptiens et les Grecs Anciens l’avaient établie. En effet, sous les traits de chaque enfant de Harakoy Dicko se cache un des quatre Eléments Primordiaux. Kiray, est considéré comme le génie de l’Eclair. Cela veut dire qu’il représente l’élément Feu. Moussa Gnaouri commande le Vent. A ce titre il représente l’élément Air. Dongo est le génie qui provoque la Pluie. Il est l’élément Eau. Enfin Mandé Haoussakoy, le forgeron du groupe qui fabrique les haches de Dongo, avec lesquelles il foudroie, représente l’élément Terre, en ce sens que c’est à partir de celle-ci qu’il extrait la Matière dont il se sert pour fabriquer ces outils.
En plus, il y a une allusion qui est faite aux quatre directions cardinales dans une harmonie et une complémentarité évidentes. Si on considère en effet que les Songhay se considèrent comme étant au centre de cet univers, on comprendra alors le sens de cette cosmogonie. Mahama Sourgou, le Targui (remplacé par Zaki Sarki parmi les Torou) représente le Nord, Dongo symbolise le Sud, Moussa Gnaouri « incarne » l’Ouest, et enfin Mandé Haoussakoy renvoie à l’Est. Et justement dans la langue Songhay ces quatre points cardinaux sont désignés respectivement par : « Azawad Kambé », « Dendi Kambé », « Gourma Ké » et « Haoussa Ké ». On traduira certainement ces directions cardinales par « côté ». Ce qui donne : « du côté de l’Azawad » pour le Nord, « du côté du Dendi » pour le Sud, « du côté du Gourma » pour l’Ouest, et « du côté du Haoussa » pour l’Est. Or, cette répartition correspond exactement à la position de ces différents groupes ethniques par rapport au monde songhay qui est symbolisé par Kiray l’aîné de la famille. Le monde songhay (terre de Kiray) est entouré de ses « frères de lait » que sont : au Nord, l’Azawad (le pays des Touareg aussi bien au Mali, au Niger qu’en Algérie) où se trouve Mahama Sourgou ou Zaki Sarki ; au Sud, le Dendi pays des Bariba (Niger et nord Bénin), d’où est originaire Dongo ; à l’Ouest, le Gourma, pays des Gourmantché (Niger et Burkina Faso), fief de Moussa Gnaouri ; et à l’Est le Haoussa, pays des Haoussa (Niger et Nigéria) où trône Mandé Haoussakoy.
Anthropologiquement, on est en présence là d’un homme total dont le cœur est le Songhay (Kiray). Jean Rouch note dans les rôles attribués à chaque enfant de Harakoy Dicko que « l’aîné (…) Kyirey, Kiray qui se considérait comme le chef des enfants, les surveillait aussi tout en s’instruisant : c’est le fils de Dikko Dicko le plus savant, le plus puissant et celui qui a le plus de bonté » [25].
Le Nord et le Sud, outre la référence aux peuples qui y vivent, sont considérés comme « Kambé » ce qui littéralement signifie « main » tandis que « Ké », qui accompagne l’Est et l’Ouest, signifie « pied ». L’Azawad et le Dendi sont donc les bras du Songhay et le Haoussa et le Gourma en sont les pieds. La colonne vertébrale de tout cet ensemble n’est autre que le fleuve Niger, domaine de la reine mère Harakoy Dicko sur lequel elle trône. On voit bien qu’il existe une interchangeabilité entre les directions cardinales selon qu’on regarde l’amont ou l’aval du fleuve. La gauche devient la droite et inversement. Cela veut dire que le Gourmantché (pied droit) peut devenir le Haoussa (pied gauche) et le Bariba (main droite) peut devenir le Touareg (main gauche) [26]. La notion d’interchangeabilité est clairement affirmée, puisque les quatre enfants de Harakoy Dicko constituent deux couples d’amis comme le souligne Jean Rouch. Il écrit qu’après la guerre qui les a opposés aux Gandji Bi, pour le contrôle du fleuve Niger, et après avoir libéré Moussa qui était prisonnier des mêmes Gandji Bi, Dongo dit à Kiray : « Toi tu as trouvé ton camarade, mais moi j’ai perdu le mien. Haoussakoy est parti » [27]. Kiray serait alors parti au Haoussa où il trouva Haoussakoy en train de faire le forgeron et le ramena au bord du fleuve pour l’unité de la famille, la même raison qui poussa les trois à délivrer Moussa Gnaouri de la captivité au Gourma.
Sur un tout autre plan, les rôles dévolus aux enfants de Harakoy Dicko, socialement, correspondent, à peu près, à la conception que les hommes du Sahel se font de chaque groupe ethnique, rôles qui sont encore une fois intégrateurs et unificateurs. Kiray, nous l’avons vu, est le sage du groupe. La sagesse s’entend ici au sens grec, de comportement social et de la détention d’un savoir encyclopédique. Or, Kiray justement est considéré par les prêtres et les musiciens du culte comme un « Boka » ou un « Zima », c’est-à-dire un grand prêtre dont le comportement en principe doit inspirer les hommes. Ses connaissances sont des connaissances au service de la société et il se trouve que ce génie joue le même rôle auprès de ses frères. En somme, il s’agit de comprendre que le Songhay est le domaine de la science. Zaki Sarki, lui, est un savant en science religieuse (ici l’Islam) et le symbole du commandement. Lorsque possédé, son médium tient toujours dans une de ses mains un chapelet musulman (récite des versets du Coran même quand le médium ne connaît rien de ce Texte) et une lance ou un bâton de commandement. On lui noue un turban autour de la tête. Ce sont là les attributs du pouvoir et du commandement. C’est dire simplement que les Touaregs (les musulmans d’une manière générale) sont les détenteurs du pouvoir politique. Moussa Gnaouri quant à lui est dit être un chasseur d’éléphants [28]. C’est le plus courageux de tous et il symbolise la force, traits qu’on attribue aux Gourmantché dans ces contrées. En plus de ces qualités, Moussa « partit voyager partout en chassant. Il alla jusque chez les Yorouba et, comme il était malin, il apprit toutes les coutumes et toutes les langues (il en parle 150) » [29], écrit Rouch. On peut comprendre ici qu’il s’agit d’un appel au plurilinguisme, ce qui contribue encore à la consolidation des liens entre les peuples. Que Kiray et Moussa constituent un binôme, rien d’étonnant car le savoir et la sagesse doivent être accompagnés de courage et de maîtrise de diverses langues si on veut qu’ils soient utiles. Mandé Haoussakoy, quant à lui, est la représentation de la technique. Le métier de forgeron est ici assimilé à la maîtrise de celle-ci à une époque ou les techniques industrielles se résumaient franchement à celui-là. On connaît la renommée du monde haoussa dans les métiers de forgeron, de teinturier, de brodeur, tanneur, en somme leur savoir faire. Dongo, nous l’avons déjà esquissé, est le génie justicier ; il symbolise la justice. La foudre, en effet, est considérée comme un mal réparateur et nul ne peut pleurer à l’occasion de ses verdicts mortels, a fortiori les contester [30]. Au total, on peut retenir avec Boubé Gado quatre leçons, au moins, que véhiculent les panthéons des deux cultes :

- la pluriethnicité des génies leur donne un caractère universel aussi bien sur le plan local que régional ;
- la référence aux ethnonymes rend compte de l’intégration des peuples ;
- la diversité ethnique des génies rend compte des relents unificateurs des sous-groupes qu’ils soient anciens ou nouveaux dans la tolérance au sens fort du mot ;
- union et intégration sont les maîtres mots des cultes tels qu’ils se présentent [31].

CONCLUSION

Les cultes, collectif et de possession avec transe, peuvent être considérés comme une mémoire vivante des peuples qui les pratiquent, tant ils renvoient aux péripéties et autres rapports harmonieux ou conflictuels entre les peuples. Les figures que l’on rencontre renseignent à travers la hiérarchisation, la catégorisation et l’ensemble des relations, les rapports qu’il y eut entre les peuples au cours de leur histoire. Comme le dit Jean Rouch, les génies, dans la conception des peuples du Sahel, ont « chacun une race qui correspond aux différentes, races des hommes, et dont ils parlèrent les langues respectives. Ils se marient entre eux et ils eurent des enfants. […] Ils eurent les mêmes défauts et les mêmes qualités que les hommes […], ils prirent les mêmes coutumes que les hommes, leur habillement, leurs maisons, leur organisation sociale. [Ils] seraient très proches des hommes, dont ils ne seraient que des simples ‘’doublets’’ » [32].

D’une manière générale, les religions traditionnelles véhiculent, à travers les rites qui sont aujourd’hui totalement dépassés, des valeurs morales et sociales très fortes en direction de la modernité, des valeurs qui transcendent les clivages ethniques, locaux ou régionaux et font appel aux notions de fraternité, d’égalité et de complémentarité. Au-delà donc de leur aspect religieux, mystique, mystérieux ou surnaturel, les différents panthéons sont porteurs de valeurs philosophiques, morales, historiques, sociologiques. Une véritable éthique se cache derrière ces cultes. On y retrouve le souci des peuples qui les ont créés de vivre en symbiose.
Il est certain que lorsqu’on aura étendu cette étude, dans le sens ainsi dégagé, on découvrira que les peuples africains, quelle que soit leur aire de résidence, sont intimement liés car le processus d’intégration a été continu. On s’est contenté d’un cas dans l’espace sahélo-saharien, mais nul n’ignore qu’il s’agit là d’une zone de grandes migrations qu’imposent les activités agricoles, pastorales, commerciales, de chasse et de pêche. Ici l’homme est dans une mobilité permanente à la recherche de nouvelles terres propices à son activité. De ces déplacements, il naît inévitablement et nécessairement des brassages inter-groupes ou inter-ethniques. Parler donc d’ethnies dans cet espace serait le fait d’une vue étriquée. A la fin de ce voyage dans l’invisible pour conseiller le visible, tel que nos aïeux l’ont imaginé, il n’y a pas mieux que ce mot de Boubé Gado : « Si les générations du passé pouvaient faire un tour dans le présent, elles seraient consternées par notre immoralité, notre inconséquence et notre égoïsme » [33].

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[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal

[2] HAMA, Boubou écrit par exemple à propos des Zarma qui peuplent une partie de l’Ouest-nigérien qu’« à en croire les légendes les plus courantes, les Zarma auraient plusieurs origines. […]. Voici les principaux groupes que l’on y reconnaît : les Ki dont l’ancêtre serait un génie ; les Lahar dont l’ancêtre est Ouran. L’union des Ki et des Lahar a donné les Lahar-Ki ; les Mounie sont venus de l’Andiorou : leur ancêtre est Zoa ; les Kalle et les Gole sont des Haoussa, venus, les uns du Gobir, les autres de l’Aïr : ils sont intimement liés ; les Gabda et les Tchinga, Haoussa eux aussi, viennent, les premiers de l’Ader, les seconds du Dendi ; parmi les « sous races », il faut encore citer, par exemple, ces Koumnamey dont l’ancêtre est Sikane. Tous ces peuples se sont infiltrés au cours des âges parmi les Haoussa, Songaï (sic) (Gabibi et Sorko), Gourmantché, qui occupèrent primitivement le Zarmaganda », (Histoire du Niger, l’Afrique, le monde, Paris, Ligel, 1965, p.180). Le cosmopolitisme est évident ici, comme le montrera une analyse du panthéon de la religion ancienne des Songhaï.

[3] HAMA, Boubou, Merveilleuse Afrique, Paris, Présence Africaine, 1971, p.15.

[4] C’est un groupe d’hommes vivant dans la vallée du fleuve Niger qui a la particularité d’avoir en son sein des Haoussaphones aussi bien que des Songhayphones. On les reconnaît par leurs deux scarifications ovales ou parallèles sur chaque joue, allant de la commissure des lèvres aux oreilles et une petite (facultative) formant presque un angle aigu avec le nez. Ils ont néanmoins tous une origine bornouane.

[5] Ubangiji est le nom du Dieu suprême chez les Haoussa alors que Irkoye ou Arkoye (selon les dialectes de cette langue) est l’équivalent en Songhaï. C’est un Dieu créateur qui a placé entre lui et les hommes des intermédiaires dont le principal est Dodo chez les Haoussa et Ndebi chez les Songhaï, considéré comme un démiurge organisateur de l’univers. Même musulmans ou chrétiens, les Songhaï désignent Dieu ou Allah ainsi. Pour eux, ce ne sont là que d’autres vocables qui renvoient à Irkoye. Les Haoussa eux ont préféré juxtaposer le nom étranger au nom local. Ils disent invariablement : Ubangiji-Allah ou Allah-Ubangiji. Les autres communautés linguistiques utilisent le nom arabe Allah (à la place de Gueno chez les Peuls) ou Yallah (chez les Touareg).

[6] Pour plus de détails sur cette conception, je renvoie le lecteur aux livres de NICOLAS, Guy : Dynamique et appréhension du monde au sein d’une société hausa, et de ROUCH, Jean, La religion et la magie songhay, cités en bibliographie.

[7] On se souviendra certainement du serpent du Wagadou et de celui de Daoura (la cité mère de toutes les cités États haoussa) et qui s’appelait Ku. S’agit-il là d’une réminiscence du passé de ces deux peuples ?

[8] ROUCH, Jean, donne quelques noms dans son livre La religion et la magie songhay, voir aux pages 48-52.

[9] Bien que le nom générique soit au féminin en Haoussa, il existe bien des Doguwa mâles. Mais, c’est une famille dominée par des génies de sexe féminin.

[10] Nous avons établi ce tableau à partir d’informations recueillies auprès du violoniste Mahamadou Bouhari de Dogondoutchi (Niger) le 16-09-10, de Doka Bagalou prêtre (Boka) du Bori, et de Oumma et Tani deux adeptes femmes du Bori (Yan Bori) tous trois du village de Wassadahatchi, département de Tibiri-Doutchi

(Niger) le 04-9-12. Nous n’avons noté aucune contradiction entre les informateurs ni au niveau de l’ordre encore moins sur les noms, alors que les localités sont à presque 200 Km l’une de l’autre. La liste de ces génies étant stable. Le seul problème est lié aux sobriquets que l’on utilise souvent pour les désigner. Et ceux-ci varient en fonction de l’espace et des informateurs. Mais il suffit de demander le principal nom pour se retrouver.

[11] C’est au demeurant là tout le sens du vocable « Yan Kasa » (enfants de la terre) chez les Haoussa pour désigner ceux qui s’accrochent encore à ce culte.

[12] Un individu ou une famille peut avoir plusieurs génies comme le souligne ROUCH, Jean, dans La religion et la Magie songhay, p. 253-254 et 261-263.

[13] Evidemment, les génies qui se manifestent représentent une infime minorité. L’écrasante majorité vit encore à l’état sauvage et sont considérés comme des Iskoki en Haoussa ou vents. Ce sont des esprits errants maléfiques, cause de toutes les maladies qu’elles soient corporelles ou mentales.

[14] ROUCH, Jean, La religion et la magie songhay, Éditions de l’université de Bruxelles, 1989, p. 61.

[15] Selon ROUCH, Jean, il « était, en fait, le fils d’un Bariba du Borgou, Fombo et d’une femme Bella (Lombo kanbenya, ’’Lombo la lépreuse’’ », op. cit., p.61. Dongo serait en fait le cinquième fils de Fombo. Ses aînés sont : Digyel, Digyalsanya, Almagyiri et Turo Fombo. Dongo selon le mythe était méchant. Lorsqu’il crie, sa salive se transforme en pierre et tue les gens. Manda Haoussakoy ou Kiray l’aurait rencontré en brousse, mourant de faim. Il lui aurait donné en gage d’amitié une sauterelle avant de l’inviter à les rejoindre dans leur famille où leur mère s’occuperait de lui. Ce qui fut fait. Quant aux Bella, c’est là un terme utilisé par les Songhay pour désigner les esclaves noirs des Touareg, alors que les Haoussa les désignent par le vocable « Bouzou » (fém. Bouzouwa, pl. Bouzayé). Quant aux Touareg, ils les appellent « Ekli » (esclaves). Les Bariba sont un peuple habitant le nord de l’actuelle république du Bénin. C’est un peuple guerrier dont la cavalerie s’est rendue célèbre dans l’histoire. De ce fait, Dongo serait « tout à la fois captif et chef » comme le dit Jean Rouch, op. cit., p. 62. On retrouvera ce double statut de noble et d’esclave avec un autre génie : Zatao. C’est un génie Doguwa libre devenu chef des Babakou mais esclave chez les Torou.

[16] Le premier nom est en haoussa et le second en songhay.

[17] ROUCH, Jean, op. cit., p. 59.

[18] GADO, Boubé, voir www.planeteafrique.com/niger/ 21-01-2005.

[19] ROUCH, Jean, op. cit., p. 61.

[20] GADO, Boubé, idem.

[21] ROUCH, Jean, op. cit., p. 59.

[22] Ibid.

[23] ROUCH, Jean, op. cit., p. 327.

[24] GADO, Boubé, www.planeteafrique.com/niger/ 21-01-2005.

[25] ROUCH, Jean, op. cit., p. 61. Les historiens se chargeront de dire ce que l’empire songhay a représenté par rapport à ses voisins immédiats. Ils y trouveront certainement tous les rôles attribués ici à Kiray.

[26] Notons que la danse de possession et la simple marche des humains (sinon des animaux) respectent un rythme et une cadence bien déterminés. On avance toujours en alternant les pieds et les mains d’avant en arrière, dans une opposition bras gauche et pied droit en avant tandis que le bras doit et le pied gauche sont en arrière et ainsi de suite. Bien malin celui qui avancera les membres droits en avant et les membres gauches en arrière. Il perdra certainement l’équilibre. L’initiation à la danse de possession, qui s’étale sur plusieurs jours, est basée sur ce principe d’équilibre du corps à travers l’harmonie des contraires. Cela renvoie à la notion d’esthétique des courbes. La démarche « indolente » des femmes sahéliennes, avec en plus une charge sur la tête sans la tenir, en est un exemple. On comprend alors pour le cas présent que le Nord et l’Ouest aillent ensemble, tandis que le Sud et l’Est forment un binôme indestructible. C’est cela qu’expriment les amitiés entre Kiray (qui remplace ici Mahama Sourgou) et Moussa d’une part et de Dongo et Haoussakoy d’autre part.

[27] ROUCH, Jean, op. cit., p. 71.

[28] Sa lance, dit-on, peut en transpercer dix d’un seul coup.

[29] ROUCH, Jean, op. cit., p. 61.

[30] Les deux petites haches à clochette qu’il tient dans ses mains lors des cérémonies sont les attributs de la justice et de la force. Qui plus est, c’est vers le sud du Songhay (au Bénin actuel) qu’on parle « d’hommes faiseurs de pluie ». Quoi de plus normal alors que ce génie originaire de cette région soit le génie de la pluie. S’il est l’ami de Haoussakoy le forgeron, c’est parce que le cultivateur (la pluie suppose cela) doit s’entendre avec cet artisan.

[31] Cf. GADO, Boubé, www.planeteafrique.com/niger/ 21-01-2005.

[32] ROUCH, Jean, op. cit., p. 57.

[33] GADO, Boubé, www.planeteafrique.com/niger/ 21-01-2005.




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