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À AIMÉ CÉSAIRE
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Éthiopiques n°90.
Littérature, philosophie et art
Penser et représenter l’ethnie, la région, la nation

Auteur : Yves Patrick AUGUSTIN

Poète, me voici à l’Orient de ta poésie pour célébrer le réveil du petit matin de ton pays natal et chanter ton nom qui rayonne dans nos mémoires. Je ne possède ni le génie de ton verbe, chant de lave et de résurrection, ni la musicalité de tes expressions, ni la hardiesse de tes mots, ni la magie de ta langue de grâce et d’armure… Je n’ai que l’élan de ton souffle et la chaleur de tes petits matins pour célébrer ton siècle avec ta poésie. Car, ailleurs que dans ton inspiration, est-il route menant vers le surgissement de l’être ? Pourrai-je jamais donner la mesure de ta voix, réinventer à marée haute ton lexique, recréer ton écriture, revisiter l’univers de tes images plus vastes que ta pensée ? Pourtant, m’enfermerais-je dans le long silence de l’oubli, avec l’insupportable souvenir des siècles de souffrance de notre race, que je ne serais guéri de mon passé.
Je sais que le poète est en avance d’éternité sur son temps et que chacun de ses pas dans le rêve est un voyage vers l’infini. Père de la Négritude, compagnon de toutes les luttes du siècle dernier, de ce siècle et des siècles à venir, illustre combattant de la cause des peuples colonisés de l’Afrique mythique et des laissés-pour-compte des quatre coins du monde ; main tendue à toutes les mains tordues d’esclaves, toi qui célébras le courage des inlassables ouvriers exploités de tous les horizons, le désespoir des honnis d’un continent de larmes, la longue marche des opprimés modernes… Me voici dans l’ineffable musique de ta poésie comme un peuple sur une terre promise après des siècles de captivité. Me voici.
Je viens honorer la mémoire du chantre immortel que tu es, saluer l’éminence de ton nom, mêler ma voix à ton discours pour crier non aux ténèbres, non à l’inégalité des destins des peuples, non à toutes les formes d’exil, non à la colonisation, non à l’étranglement du cri des oubliés, non à l’édification des murs qui séparent l’homme de son image... Je viens aussi, avec l’arme miraculeuse de ton verbe lyrique, exhumer tes angoisses et tes espoirs, tes sanglots et tes exaltations, avec la double incandescence de la révolte et de l’amour. Je viens dire à tous ceux qui regardent avec foi l’avenir au lieu de fixer continuellement les fatalités que ton combat n’a pas d’âge…
Je viens surtout t’exprimer ma profonde et indicible gratitude.
Merci de conduire l’homme au bout de lui-même jusque dans l’ailleurs de sa reviviscence. MERCI CÉSAIRE. Et je te nomme, AIMÉ, aimé de tous les continents, de toutes les constellations, de tous les temps, présence tutélaire au milieu de nos tourments. Aujourd’hui, ton nom a la couleur de toutes nos aubes de victoire, la résonance de tous les cris de libération, la chaleur de toutes les fraternités, la fièvre de tous nos combats. Ton nom, c’est la pulsation des cœurs qui luttent depuis le seuil de la souffrance jusqu’à l’éclosion des petits matins de réjouissances. Avec mes humbles mots, frêles échos de ta parole, avec la noblesse de mes palmiers encore vivants ; au nom de tous les martyrs d’hier, d’aujourd’hui et de demain, au nom de toutes les terres de souffrance, je te salue AIMÉ. De tous nos cris, de toutes nos prières ; dans toutes nos vies tu es, AIMÉ. Partout tu es dans notre histoire, partout dans nos mémoires, tu es.
J’ai traversé une mer pour pénétrer l’univers de ta pensée, un monde pour découvrir l’énergie libératrice de ton message, un continent pour comprendre le sens sublime de ton obstination, une œuvre pour habiter la terre de ta poésie. J’ai traversé le territoire bouleversé de tes songes pour donner à mon écriture la virginité du matin de ton île et rappeler au monde que tu as porté en étendard le courage mémorable des esclaves de ma terre et la liberté, tel un flambeau dans la nuit des désespérés.
Tes mots m’ont conduit là où l’âme des poètes se libère du carcan des chagrins, là où l’obscurité conduit à l’avènement des jours de délivrance. Tu m’as appris l’intensité de l’appel qui interrompt la permanence de la douleur. Tu m’as montré l’exaltation du signe pour que ma poésie devienne source jaillissant du cri, tu m’as enseigné ta force et ton réveil, ta sagesse et ta foi, l’espérance qui transfigure l’homme. Aujourd’hui, nous célébrons ta mémoire depuis l’aube des opprimés jusqu’à la nuit des odes triomphales.
Je viens, au petit matin de ce siècle qui t’appartient, déposer à tes pieds le cœur meurtri et déshumanisé de toutes les terres humiliées comme une œuvre à parachever. Je viens aussi te confier que le paria à la face de boue, les veilleurs de la nuit de résurrection, l’homme par terre au bord du néant, les chercheurs de terre nouvelle et d’étoiles, tous ceux qui ne connaissent de voyages que de déracinements ont vaincu mille ans de leurs peurs ancestrales par le miracle de ton chant, et que le tiède petit matin de libération est pour demain. Hier aujourd’hui, demain… Qu’est-ce le temps quand le prophète n’a de siècle que sa divination aux mille portées de lumière ? Qu’est-ce le temps d’un départ, l’horizon d’un jour de solstice pour un géant ?
Poète, la mort n’est pas la fin du voyage, et ton retour au pays natal est une vie d’une autre vie pour notre libération. Apprends-moi, par poésie, à extraire du mutisme les voix fantômes des martyrs oubliés, à fortifier mon cœur avec la vaillance de mes ancêtres, à triompher de l’injustice, à faire de ma Négritude une identité commune avec toutes les races dans les petits matins lumineux de fraternité.
Un jour, nous nous retrouverons au pays natal, au cœur de la patrie qui nous hante, là où les lèvres de l’exil s’offrent pour un baiser de retour. Nous recomposerons l’Homme pour donner au mot « liberté » sa signification vivante, nous guérirons la blessure du monde avec ton chant, car quelle voix autre que la tienne, de transe et de délire, pourra traduire le prime langage de l’être en gestation ? Sur les routes sonores de ton poème, l’éternité nous ouvrira ses bras et le cri des peuples deviendra une nocturne vibration à l’infini d’une poésie nouvelle. Lors, nous chanterons jusqu’à l’extase, nous danserons jusqu’à la transe. Nous arracherons les exploités, les mineurs, les opprimés, les esclaves, les proscrits de la longue nuit blottie entre deux aubes, car l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer : il nous reste à conquérir d’autres siècles de souffrance pour des petits matins d’exaltation

Bientôt…

Un jour, nous franchirons les nuages,
Laissant à la terre les bourreaux avec leur haine
Et leur visage figé dans la pierre,
Pour rejoindre la lune avant l’ultime éclipse.
Nous franchirons la distance de nos rimes
Pour communiquer à nos enfants
Le sens lumineux de la liberté.
Nous irons vivre là où les poètes de la pleine lune
Chantent l’Homme de la nouvelle création.
Déjà, nous célébrons la vie,
Portant nos espérances sur nos têtes pleines de rêves comme une cruche de miel ;
Déjà, nous murmurons un cantique aux étoiles
Qui traversent le ciel chaque fois que s’estompe
Une vie de nos vies.
Nous connaissons par cœur toutes les antiennes
De la douleur,
Le bruit lugubre des bottes, les mugissements de la mer,
Le paysage de l’absence et la face cendrée de l’exil.
Bientôt nous laisserons cette terre étroite
Où notre histoire de larmes est un palmier
Qui se brise comme une tour.
Pourtant, elle est si belle, cette terre
Avec le rire des moineaux, les clapotis de lumière
Et la tendresse des crépuscules.
Dans notre infinitude, comment l’oublier avec les œillets
Qui poussent chaque matin là où nos mères
Arrosent la terre de leurs larmes ?

Le rêve et la mer à traverser

Au bout du petit matin, le vieillard m’a dit :
« Ne fais pas confiance au colon. Son rire
Contient les sanglots de tes parents et la turbulence
Des jours à venir. Souviens-toi :
Tu appartiens à la race raisin mûr pour pieds ivres,
Entre vous deux la mer ne s’est pas refermée,
Il faudra la traverser… Tant de mers à traverser ».

À chaque instant, exorciser sa parole, je m’accroche
Au miracle du premier cri de mon enfant incrusté
Dans les bras de sa mère chantant parmi les roses
Du jardin saccagé. À chaque instant, les yeux de l’ange
S’ouvrent dans mes songes, à chaque instant,
La mère, l’océan de ses yeux et les vagues de la tendresse…
La mère que j’aime et tant de mers à traverser…

Chaque fois que le passé me harcèle,
Je me recrée, me transfigure, me réfugie derrière les nuages
Pour revenir avec la fraîcheur des premières pousses
Du printemps et la flamme d’une étoile.
Le rêve est blanc comme le lis dans un poème,
Le rêve est l’étreinte lyrique de nos mondes bouleversés,
Le rêve est ce réveil de rire après la nuit des cris
Dans les bras de cette mère, traversée de mes folies.
Pourtant, Poète, les mots sont une éclosion de jour
Dans ta bouche prophétique.

Avec ta parole pour rose des vents,
Je marche d’une contrée à une autre
Avec la mer dans mon délire et celle que j’aime
Dans ma souffrance. Le temps se fige en moi
Comme le cœur du colon qui veille sur sa fille
Et bois à la source de mes larmes
Avant de me livrer à la nuit de mon destin.

Mon ami d’hier …

Nos deux ombres se rencontrent et se dispersent
Comme deux inconnus que sépare
Un long mur de haine.
Deux destins, deux vérités, des rêves à l’extrême
De nos soifs,
Un seul langage :
Celui de l’angoisse et du bonheur inaccessible.

Nous avons oublié la langue des songes,
Celle de l’écriture des larmes sur les œillets,
Celle des vagues dociles sur le corps des jeunes filles
À l’orée des âges de la tendresse.
Souviens-toi de nos conversations avec les nuages,
De la voix argentée de l’onde…
Mes mots étaient la source de ton poème,
Tes métaphores, l’estuaire de mes songes…
Ô mon ami d’hier, depuis la construction
De ce mur de malheur, nous portons en nous
L’identité de la douleur
Et la blessure de la terre, où que nous sommes.

Comment dire aujourd’hui à nos enfants
Que, hier, nous étions le multiple des mots abandonnés
Aux lèvres de l’exil ?
Nos deux ombres se croisent à chaque instant
Au carrefour de l’absurde,
Sans un mot, sans un geste…
Pourtant les envolées des colombes au-dessus de nos têtes
Sont des foulards blancs agités par la raison
Dans nos innombrables naufrages de guerre.
Les colombes de la saison de l’Homme
Volent plus haut que nos avions de chasse.

Le Poète est un songe

Le Poète n’a jamais eu du sang sur les mains,
Mais l’encre et la rosée, les larmes et le nectar.
Il est parti avec le la terre promise dans ses yeux
Et l’obsession du retour dans sa pensée.
Aujourd’hui, nous combattons l’absurde
Avec la pesanteur de ses mots
Et le sublime de son silence.
Son éclipse est devenue l’exil de tous les prophètes
Du désert,
Sa mémoire, l’avenir de toutes les colombes
Du rêve en liberté.

Le Poète est un songe né d’un songe quand le printemps
De sa parole fleurit au verger des attentes,
Un astre qui éclaire la nuit des aubes de sanglots.
Le Poète est un puits dans le désert de sa soif,
Le premier jasmin sur un mur dressé entre l’homme
Et son image.
Il a parcouru le chemin jusqu’à son terme
Un jour d’avril de toutes les floraisons de rêves.
Aujourd’hui, il sommeille dans un berceau
Plus immense que sa vision,
Son pays natal :
La poésie.

À l’origine de nos mots…

Long tunnel de sanglots où les joues sont des miroirs
Pour le reflet de la blessure,
Long chant où l’ordinaire des mots conduit aux légendes
Des petits matins de brume solitaire…

Une terre s’accroche au miracle des lendemains
De colombes aux ailes mouchetées de rire,
Une terre s’accroche à la liberté
Comme métaphore du rêve,
Une terre pleure dans l’indifférence de ceux
Qui n’ont jamais pleuré de ses larmes.

Poètes, nous avons accroché aux lèvres d’une île-femme
Nos vieux manteaux de chant blasé
Pour l’hiver du langage. Quand viendra le temps
De la peine verrouillant le cri au fond des gorges,
Notre parole demeurera l’ultime rempart de l’homme.
Nous voyageons d’île en île, portant mille petits matins
À l’origine de nos mots, liant chaque terre de souffrance
À nos cœurs de réserve pour l’éternité.
La poésie est pour nous une réplique au vide du silence.

Long calendrier où le temps des semences de rire
Se confond avec l’âge des fleurs,
Long calendrier d’exil où seule la poésie ressuscite
La lumière.
De quelle écriture recréer les terres insoumises
Pour que l’âme de tous les poètes devienne étoile
Dans les bras de la liberté ?
De quelle écriture dégivrer leurs yeux avant la germination
Des petits matins en éclosion ?

La vérité

Il n’est pas vrai que tous les cris déchirent
Les tympans du silence…
Il y a des cris qui bouleversent,
Des cris qui déchirent,
Des cris qui dérangent…
Il y a des cris étouffés, silencieux, avortés…
Des cris qui se perdent et ricochent dans le vide.

Il y a des peuples qui agonisent dans l’indifférence,
Des étoiles qui tombent sans que la poussière
De leur éclat ne suscite l’angoisse et la douleur…

Il n’est pas vrai que l’appel de la souffrance
A le même écho pour tous.
Le monde est fragmenté, contradictoire, étrange,
Le monde est une profonde blessure.
Tous les cris étranglés d’oppression, de solitude,
De soif, de rage, de révolte, de désespoir…
Tous les cris d’ici et de nulle part
Des pays à genoux, qui les traduiront au néant ?

Il n’est pas vrai que tous les peuples sont libres :
L’œil du colon est un soleil de minuit qui épie chaque aube
Pour étouffer l’espoir à la naissance
Du chant… Il n’est pas vrai.
La vérité, la seule qui préfigure la terre promise,
C’est ce voyage d’éternité où nos rêves s’entrecroisent
Dans le néant des mondes, où nos pas tracent
Dans la cendre des astres des sillons de lumière.





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