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LA TRADITION DANS UN BOUQUET D’ÉPINES POUR ELLE
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Éthiopiques n°91.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2013

LA TRADITION DANS UN BOUQUET D’ÉPINES POUR ELLE

AUTEUR : Cheikh Amadou Kabir MBAYE [1]

Le rapport à la tradition [2] des populations noires en contact avec la civilisation occidentale est une question récurrente en littérature africaine écrite en langues étrangères [3]. Cependant, Cheik Aliou Ndao, dans Un bouquet d’épines pour Elle [4], le traite de façon particulière. En effet, pour établir la tradition, le roman suit une progression singulière. Il met à nu ses limites avant de l’imposer comme source à laquelle il faut recourir pour sortir de l’impasse de la modernité et aboutir à une civilisation métissée.
Mais, avant l’analyse du texte, rappelons brièvement la trame du récit. Faatu, l’héroïne du roman, brave l’opinion en menant une vie de débauche. Son comportement est d’autant plus surprenant qu’elle est une commerçante aisée – donc à l’abri du besoin – mariée, mais surtout généreuse malgré la corruption de la ville. Elle poursuit un bonheur qu’elle n’arrive pas à avoir malgré sa réussite sociale et souffre dans son for intérieur de son attitude et des critiques acerbes à son encontre. Sa révolte résulte, en fait, d’un passé douloureux qu’elle revit dans un rêve : son viol par un Libanais chez qui, adolescente, elle travaillait comme domestique. Le rêve a l’effet d’une catharsis. Soulagée, elle commence sa métamorphose : elle prend ses distances progressivement avec la bande avec laquelle elle s’adonne à des orgies. Elle décide de raconter sa vie à Anta. Dans une discussion avec cette dernière, elle revient successivement sur sa vie de domestique, sa vie de couple avec Diallo, sa fugue et son concubinage avec Grégoire, et son retour chez Diallo au moment de l’agonie de celui-ci. À la fin, Faatu retrouve une vie normale. Ce changement est marqué par son pèlerinage à la Mecque. N’ayant pas réussi à noyer son chagrin dans l’alcool et la débauche, elle cherche un soulagement dans « cet élan de mysticisme (Un bouquet d’épines pour Elle : 298) ».

1. LE DÉCLIN DE LA TRADITION

Dès le début du récit, la question du respect de la tradition est posée, quand Faatu, héroïne du roman, dans un monologue intérieur [5], se dit, en pensant à Anta (sa cousine venue du village pour s’occuper de sa maison à Dakar) qui désapprouve sa conduite : « Un jour, je lui raconterai peut-être comment une fille de la brousse, élevée dans des traditions presque intactes, en est arrivée là où j’en suis (Un bouquet d’épines pour Elle : 12) ».
La situation de Faatu résulte de l’impuissance de la tradition à s’imposer face aux nouvelles valeurs nées du contact avec l’Occident [6]. Et c’est Anta, un des tenants les plus farouches des mœurs ancestrales, qui en fait la confession, dans un monologue intérieur saisissant : « Elle se disait que la tradition n’avait pas prévu notre rencontre brutale avec ces civilisations externes […] (Un bouquet d’épines pour Elle : 242) ». En effet, les institutions comme les valeurs traditionnelles sont fortement ébranlées dans l’œuvre.

1.1. Effritement des institutions traditionnelles

La religion Ses figures tutélaires, les deux vieux sages dont l’amitié « s’expliquait par ce pouvoir commun qui les mettait un peu à part de la catégorie des hommes ordinaires (Un bouquet d’épines pour Elle : 168) », ont montré leurs limites. Il s’agit de l’Oncle et de Paa Mendy. Le premier est présenté comme l’intermédiaire entre les vivants et les ancêtres, « un homme qui possédait un savoir aussi profond et qui était capable de pénétrer au centre du noyau des choses cachées… (Un bouquet d’épines pour Elle : 70) », « le socle sur lequel reposait le village (Un bouquet d’épines pour Elle : 83) ». En dépit de sa vision prémonitoire, il n’a pas pu assurer la protection de Faatu contre la forfaiture d’Élias, son employeur libanais. Il avoue son échec à sa femme et successeur avant de mourir : « Ma science devient impuissante. Les choses ne se présentent plus comme auparavant. J’étais le talisman contre les maléfices, la palissade première qui reçoit les mauvais coups pour mieux protéger. À présent elle est dévorée par les termites. Il n’a plus de consistance à l’intérieur. Debout, elle n’a plus d’équilibre. Au moindre vent, elle s’écroulera à jamais (Un bouquet d’épines pour Elle : 107) ». La réplique de cette dernière est plus éloquente quant à l’impuissance de la religion traditionnelle face aux mutations consécutives à la fin d’un monde et l’avènement d’un nouveau plein d’incertitudes : « Pourquoi décides-tu de partir maintenant ? Tu te dérobes, me laissant en charge le sanctuaire et les difficultés actuelles que les ancêtres n’avaient pas prévues (Un bouquet d’épines pour Elle : 108) ».
Le second est également un dépositaire du savoir secret :

« Baptisé lui-même à sa naissance, il n’en avait pas moins gardé la corne qu’il avait héritée de son père mort dans l’ancienne croyance. Cet objet magique ne le quittait jamais. Il l’avait interrogé dans les moments les plus incertains de son existence, pour sortir des situations les plus pénibles. Les formules incantatoires qu’il reçut de son milieu lui servaient de bouclier et de perce-ténèbres devant tout avenir qui s’annonçait flou » (Un bouquet d’épines pour Elle : 70).

Toutefois, lui, non plus, ne réussira pas à « éviter l’irréparable (Un bouquet d’épines pour Elle : 1 07) ». L’Oncle lui avait confié Faatu et lui avait demandé de faire le sacrifice qui devait conjurer le mauvais sort et éviter le malheur qui devait s’abattre sur celle-ci. Mais, il a été vaincu par la ville, comme le précise son ami à la suite de sa vision du viol de la jeune fille : « L’oncle secoua la tête et pensa à Paa Mendy. « Il a été négligent, ou bien quoi ?, se demanda-t-il. Les problèmes de Ndakaaru ont dû le détourner de sa sérénité (Un bouquet d’épines pour Elle : 103) ». L’aristocratie Elle est figurée dans le roman par Diallo. Celui-ci est le représentant d’un ordre révolu. En atteste son affrontement verbal avec Faatu, son épouse au moment de la discussion, qui essaie de lui faire prendre conscience de la réalité :

« - Tu m’as fait honte aujourd’hui, Faatu. Pourtant je t’ai raconté l’histoire de mon pays. Tu n’ignores pas la place importante qu’y occupait ma famille. Que se passe-t-il ? Tu préfères m’humilier ? Veux-tu que mes adversaires pensent que je ne suis pas à la hauteur et que je ne fais que vivoter ici ?...
- … La réalité est amère, Diallo. Ici tu n’es qu’un marchand de charbon ayant loué une petite chambre avec ton épouse. Même si le sang ne ment pas, comme le dit le proverbe, dans notre cité, tout s’achète.
[…]
- … J’attire seulement ton attention sur ta situation présente qui n’a rien à avoir avec le statut d’un prince régnant sur des sujets
(Un bouquet d’épines pour Elle : 244-245) ». Si le relais de la parole [7] permet, dans ce passage, de rendre compte, de façon brute, de la situation de Diallo, membre de la monarchie déchue et, de surcroît, exilé dans un autre pays, le relais de la narration, dans l’extrait qui suit, à travers le récit de Faatu, donne, avec plus de recul, une explication plus détaillée de la condition de l’ancien prince :

« Dans son pays d’origine, il faisait partie de l’aristocratie. Seuls les problèmes nés de notre rencontre avec l’argent l’avait l’obligé à quitter sa terre natale pour chercher fortune ailleurs. Dans sa patrie, le respect, la considération qu’il suscitait autrefois autour de sa personne se tournait vers les hommes nouveaux qui s’étaient imposés par la politique et le combat contre les colons. Il se rendit compte que sa famille qui avait régné sur des terres immenses était devenue l’otage des événements. Il supportait les coups du sort avec dignité, sans aucune plainte (Un bouquet d’épines pour Elle : 183) ».

Même s’il est dépeint comme une victime et, mieux, bénéficie d’un prestige dû à son appartenance à l’élite musulmane, le comportement de Diallo, comme le remarque Faatu (« Pourtant Diallo était un vieillard, donc un sage ; je m’attendais pas à ce qu’il se comporte comme un jeune marié. Non content de m’imposer son âge et son physique qui me faisait peur, il voulait entraver ma liberté (Un bouquet d’épines pour Elle : 248) », tranche avec son statut lorsqu’il harcèle une jeune fille désespérée et sans défense. Pire, il la menace presque pour l’épouser. Après le mariage, il fait montre de jalousie, utilise la ruse pour imposer sa volonté à sa femme. Certes, Diallo invoque la nature humaine, sa faiblesse devant Satan : « Pour elle, je me suis comporté en adolescent, sans crainte du ridicule… Je l’ai même filée, en me faufilant comme un voleur. Décidément, Iblis se cache derrière le pouvoir des femmes (Un bouquet d’épines pour Elle : 259) ».
Cependant, son image, et, au-delà, celle des catégories sociales qu’il représente, est largement entamée. En témoigne la tonalité ridicule du monologue intérieur cité ci-dessus comme des discussions entre Faatu et lui quand il cherchait à l’épouser.

La famille

La ville a donné à la famille un sérieux coup de boutoir. Elle l’a complètement déstructurée. C’est ainsi que les « bonnes » sont obligées de vivre en ville pour gagner leur vie loin de leur village. Leur tentative de regroupement pour reconstituer le cadre du village n’a pas prospéré :

« Les Nogay allèrent vivre loin de Faatu et Diallo ; elles étaient peinées mais Ndakaaru les obligeait à partir… La ville était connue pour tout briser… La cité sait s’y prendre par violence, ou d’une façon insidieuse pour tout bouleverser (Un bouquet d’épines pour Elle : 257) ».

Diallo est confronté au même problème lorsqu’il a voulu accueillir ses compatriotes chez lui. Et Faatu de le lui rappeler : « Tu n’as pas plus le sens de nos valeurs que moi. Je ne t’impose rien. Je n’ignore pas ce qu’il en coûte de fermer sa porte à ses parents… Dans Ndakaaru tu n’as que ta femme, ton tas de charbon… C’est dur de te souligner cela, mais c’est ainsi (Un bouquet d’épines pour Elle : 245) ». Qui pis est, le matérialisme a ruiné les fondements de la famille traditionnelle et l’a bouleversée. Certaines femmes, en sortant de la maison où la tradition les confinait, commencent à réussir dans leurs activités professionnelles, subviennent aux besoins de la famille (y compris à ceux du mari). Elles deviennent par conséquent les vraies détentrices du pouvoir dans le ménage (c’est le cas entre Ibra et Faatu). D’autres, n’ayant pas acquis une indépendance financière et dont les époux n’arrivent pas à satisfaire les besoins, se retournent vers d’autres hommes en versant dans la débauche (c’est le cas Numbe). On assiste de ce fait à un changement sur l’échelle de valeurs.


1.2. La dégradation des valeurs traditionnelles

Lieu de prédilection de l’abandon de la tradition, la ville [8] est décrite comme un « monstre insensible, prêt à écraser tout être qui n’accepte pas de lui faire des concessions (Un bouquet d’épines pour Elle : 53) ». Non seulement le respect de la tradition n’y est pas aisé, mais l’observance stricte de ses règles peut même faire basculer dans la déchéance. Faatu, par exemple, après son viol et l’échec du mariage avec Diallo qui devait lui permettre de se reconstituer une honorabilité selon la loi ancestrale, va vivre en concubinage avec Grégoire, faisant fi de la coutume, avant de sombrer dans la luxure avec « la bande ».
Face à cette situation, les personnages tournent le dos à la tradition pure. Nogay, « la Responsable » des « bonnes » à Dakar, pour qui « tous les moyens sont bons pour permettre [à Faatu] de garder la tête haute dans une société qui réduit le mariage à honneur du sang sur la blancheur d’un drap de lit (Un bouquet d’épines pour Elle : 179) », se résout à conseiller à cette dernière d’utiliser la ruse pour se tirer d’affaire : « Je trouve que Diallo nous délivre d’un fardeau. Si tu l’épouses, ce n’est pas lui qui ira te demander de prouver quoi que ce soit…Tu n’as pas le choix. Saisis la main du destin […] (Un bouquet d’épines pour Elle : 179) ».
Et elle se justifie : « Je n’étais pas ainsi, Faatu ; la vie à Ndakaaru est une école qui te façonne à sa manière (Un bouquet d’épines pour Elle : 185) ». Dans ce contexte, les valeurs traditionnelles cèdent le pas à d’autres. Si cette perte des valeurs est plus nette dans le monde des affaires où

« Chacun cherchait à tromper l’autre pour gagner plus… Il était généralement admis que ce monde-là était un univers à part, ayant un autre code de conduite où les valeurs enseignées par la tradition n’étaient pas de mise. Les gens agissaient comme si le vol, la fourberie, le mensonge ne méritait pas de soulever la moindre protestation. Les sentiments d’entraide qui étaient inculqués depuis l’extrême enfance avaient laissé la place à un égoïsme sans borne, un goût pour la course forcenée vers la fortune qui ne s’offrait qu’aux plus entreprenants : ceux qui étaient capables des pires forfaits pour acquérir des biens (Un bouquet d’épines pour Elle : 141-142).

Elle n’épargne pas la classe dirigeante dont « les partis politiques…, à une exception près, n’étaient qu’un ramassis de gens pressés de prendre la place du Blanc, sans même savoir ce qu’ils en feraient après […] (Un bouquet d’épines pour Elle : 124) » ; ni les fonctionnaires qui « ne travaillaient qu’en recevant quelque chose (Un bouquet d’épines pour Elle : 131) » ; ni les anciens tenants du pouvoir magique, « les marchands d’illusions : faux marabouts, charlatans, devins qui avaient fui la brousse pour envahir la cité (Un bouquet d’épines pour Elle : 134) » ; ni la famille comme nous l’avons vu plus haut, ni, surtout, les femmes pourtant « symbole de la perfection d’une société (Un bouquet d’épines pour Elle : 142) » (l’exemple des femmes de la « bande » et de certaines femmes d’affaires à l’étranger, qui « nouvellement acquises à la notion de liberté…la confondaient avec la licence (Un bouquet d’épines pour Elle : 143) », est caractéristique du changement des mœurs) [9].
Mais à y voir de plus près le triomphe de la modernité n’est que de façade [10].

2. LE MÉTISSAGE CULTUREL

Malgré l’effritement des institutions et valeurs traditionnelles, le roman, loin de rejeter en bloc la tradition, prône un recours aux sources pour aboutir à une civilisation métissée.

2.1. Le recours aux sources

Les structures traditionnelles n’existent plus en tant que telles mais les personnages en gardent l’esprit. Aussi la famille est-elle omniprésente dans le roman. Les personnages essaient de recréer en ville la cellule familiale. C’est dans cette perspective que Faatu a fait venir Anta : « Faatu avait le sens de la parenté et respectait les liens du sang. Elle avait donné à Anta un véritable rang de grande sœur, écoutait ses conseils et suivait ses sages avis qui avaient gardé l’essence du terroir (Un bouquet d’épines pour Elle : 14) ».
Et celle-ci est restée à ses côtés du début à la fin du roman. Elle s’est aussi livrée à une véritable cure pour elle, en s’appuyant sur la tradition :

« Elle pensait que les conversations nocturnes qu’elle avait avec Faatu aideraient sa parente à s’appuyer sur ses propres ressources morales pour s’en sortir. Elle savait qu’elle n’avait pas le droit d’échouer en tentant de ramener sa cousine à la surface… Elle souhaitait conduire sa cousine d’une manière adroite, presque anodine, vers une destinée plus conforme à la tradition (Un bouquet d’épines pour Elle : 290-291) ».

De la même manière, l’Oncle viendra s’enquérir de la vie des « bonnes » à Dakar. En sus de son statut que nous avons indiqué plus haut, il est un personnage important, sur le plan personnel, pour Faatu. L’oncle maternel est un recours à toutes épreuves pour le neveu, dans le système matrilinéaire qui prévalait dans la plupart des sociétés sénégalaises avant l’avènement des religions monothéistes [11]. D’ailleurs, Ibra, le second mari de Faatu, doit sa situation à « l’un de ses oncles maternels, un des plus vieux militants du parti au pouvoir (Un bouquet d’épines pour Elle : p.179) ». Dans la même optique, Diallo, malade, fera venir sa sœur pour s’occuper de lui pendant la fugue de Faatu.
Mieux, la famille élargie occupe une place importante dans le texte. C’est dans ce cadre que l’Oncle adressera cet avertissement aux « bonnes » : « Vous n’êtes pas seules à Ndakaaru, le canton vous suit partout (Un bouquet d’épines pour Elle : 82) » et que Paa Mendy, satisfait de l’attitude de Faatu, lui dira : « Tu fais honneur à l’Oncle, à ton village, à moi » (Un bouquet d’épines pour Elle 167).
L’individu doit donc être le digne représentant de sa communauté ; il doit lui vouer un attachement indéfectible. Faatu en a fait les frais quand elle a voulu garder le secret du viol dont elle a été victime. Les autres membres du groupe se sont ligués pour la mettre en quarantaine. Et lorsqu’elle s’est confiée, la solidarité s’est automatiquement actualisée. Et les propos récurrents de Nogoy (avec l’emploi répété du « nous »), dont nous donnons un extrait ci-dessus, en disent long sur le sens de la communauté :

« D’abord, ce dont tu dois être certaine, c’est que tu m’as fait une révélation qui ne sortira jamais de ma bouche. Nous allons ni porter plainte, ni en parler à Paa Mendy… Tant que tu n’es pas enceinte, nous pourrons nous en sortir (Un bouquet d’épines pour Elle : 170) ».

Même après leur séparation les « bonnes » gardent leurs liens. L’héroïne le montre dans son récit :

« Elles comprenaient que nous étions toutes de la brousse et que l’air de la capitale ne devait rien enlever de notre univers intérieur. L’héritage reçu du village, l’atmosphère de la savane perçue sous toutes les teintes imaginables… nous avaient marquées de la même façon (Un bouquet d’épines pour Elle : 285) ».

L’importance de la communauté est telle que quand cette dernière tombe malade en vivant en concubinage avec Grégoire, elle a été « sauvée » par la « Responsable » qui l’a aidée à retrouver « l’ambiance du village (Un bouquet d’épines pour Elle : 269) », la faisant ainsi sortir de son hypnose, quoiqu’ une explication psychologique est avancée par motivation réaliste (« l’élan qui les avait mis ensemble s’ [était] émoussé (Un bouquet d’épines pour Elle : 272) »).
Parallèlement, les représentants de la religion traditionnelle, bien que dépassés par la tournure des événements, ont été d’une sagesse déterminante dans le destin des personnages. À ce propos, l’Oncle, sur le départ pour retourner au village après son séjour à Dakar, lance cet avertissement aux jeunes filles :

« [… ] le gouffre, je le vois d’ici. Il faut des prières, certes, mais une grande volonté est nécessaire pour ne pas y tomber. Même au village l’adolescence est un piège … si l’on ne suit que son plaisir, il n’y aura que le regret. Que dire alors dans une capitale ! C’est à vous de lutter, de résister, de refuser de céder. Vous n’êtes pas des ascètes, mais des jeunes plantes pleines de vie. Je ne vous dis pas d’avoir peur de l’existence. L’idéal est de s’amuser sans se renier (Un bouquet d’épines pour Elle : 84) ».

L’autre personnage investi du pouvoir magique traditionnel, Paa Mendy, a joué un rôle plus décisif. Nous y reviendrons.
De même, Diallo, figurant l’ancienne aristocratie, a fortement influé sur le destin de Faatu. Son comportement qui en apparence contraste avec son rang est intelligible à la fin. Il est l’instrument du destin comme il l’avait annoncé à sa conjointe au début de leur relation. Il recouvre la sagesse qui sied à son statut de vieillard et d’érudit, et réhabilite son ancienne épouse en lui léguant une importante somme d’argent.
Au-delà de la fonction de Diallo, le roman aborde directement la question du pouvoir politique. Il fait la critique de la gestion du nouvel État indépendant et semble regretter quelques aspects de l’organisation traditionnelle du pouvoir, à travers cet échange entre Faatu et Ibra :

« [Ibra] - Il manque à nos chefs politiques l’équivalent du Biset des anciens rois. Le fait d’avoir été initié en même temps que le souverain lui donnait le droit de transmettre les critiques les plus acerbes, sans risque.
[Faatu]- Sans aller jusque-là, disons qu’ils n’ont même plus de griots véritables, c’est-à-dire des gens de vérité et de paroles…
(Un bouquet d’épines pour Elle : 235) ».

La classe des griots est représentée par Gawlo. Il n’a plus la stature du griot traditionnel [12] (il considérait comme « un domaine où il avouait ses limites : la réflexion approfondie, les considérations sur la sagesse (Un bouquet d’épines pour Elle : 214) »), mais il en garde quelques traits dont « une qualité rare de nos jours : garder un secret quoi qu’il arrive (Un bouquet d’épines pour Elle : 214) ». Et Cheik Aliou Ndao de préciser : « Il avait hérité ce comportement de ses ancêtres griots, compagnons de rois et qui ne tournaient jamais le dos à l’honneur (Un bouquet d’épines pour Elle : 214) ».
Il a été fidèle à Faatu jusqu’à la fin. Après le changement de celle-ci, il est le seul membre de « la bande » à la soutenir. Pourtant, il n’était pas d’accord sur son choix. Faatu reste ami avec lui car il incarne à ses yeux les valeurs du village et demeure pour elle un confident et un soutien. C’est lui qui a été son émissaire auprès d’Ibra pour lui annoncer son intention de divorcer. Mission qu’il accomplit conformément à la fonction traditionnelle de ses ancêtres en veillant au maintien de bonnes relations entre les époux.
Donc, toutes les valeurs traditionnelles ne sont pas perdues. Les fondamentaux demeurent. On les note même dans la nouvelle génération, contre toute attente. Par exemple, chez Badu, l’homme de confiance de Faatu, qui gère ses affaires :

« N’étant pas adepte de dive bouteille, et ne fumant pas le chanvre, l’adolescent constituait un véritable cas dans la cité où beaucoup de ses connaissances ne faisaient aucun mystère de leur conduite… Il avait reçu de son père une foi et une éducation qui le tenaient éloigné du chemin sinueux suivi par ses camarades… Trahir sa confiance [13] était assimilable à un acte de cannibalisme dans la tradition africaine (Un bouquet d’épines pour Elle : 125) »

Et Joor, la jeune protégée de Faatu :

« Elle ne voulait pas que l’auteur de ses jours rende trop souvent visite à sa patronne. C’était humiliant de voir son père quémander…Joor avait raisonné sa mère, qui… espaça ses visites pour préserver sa dignité. Etre pauvre ne signifiait pas renoncer à sa part d’humanité et faire de la mendicité un gagne-pain (Un bouquet d’épines pour Elle : 148) ».

Même Faatu, dans les moments où elle semble s’écarter le plus de la tradition, garde certaines qualités :

« Notre commerçante avait un penchant naturel à soulager les maux d’autrui. L’on était d’autant plus surpris de sa discrétion qu’elle ne venait pas d’un enseignement religieux, mais de sa philosophie personnelle et peut être d’une tradition très ancienne qui exige le respect de l’assisté afin qu’il conserve sa dignité d’homme et d’égalité de tous les fils d’Adam, les nantis comme les pauvres (Un bouquet d’épines pour Elle : 25) ».

Au fond, elle ne s’est jamais laissée totalement corrompre dans la période trouble de sa vie. Elle ressentait un « vide », un malaise. Elle en fait la confession à Anta : « C’est douloureux. Je fais semblant de ne pas tenir compte de l’opinion, mais dans notre société, ce n’est pas facile (Un bouquet d’épines pour Elle : 290) ». C’est pourquoi, elle a toujours eu la caution de ceux qui la connaissent bien et qui sont surtout intègres et attachés aux valeurs africaines : Paa Mendy, Badu, Abi, Anta, Diallo…
Après sa métamorphose et, avec le recul, Faatu juge la partie sombre de sa vie : « Mon existence antérieure était sans âme puisque je croyais que l’être humain se réduisait au seul plaisir (Un bouquet d’épines pour Elle : 295) ». Cet état d’esprit chez Faatu est l’aboutissement d’un long parcours (successivement le calvaire de la vie de bonne, le supplice du viol, l’épreuve du mariage de raison et de la vie conjugale avec Diallo, le concubinage avec Grégoire pendant laquelle elle a commencé à boire, l’épreuve de l’agonie de Diallo, le veuvage, les sacrifices pour faire fructifier son héritage dans le commerce et en fin, la révolte dans la vie de débauche) qui rappelle à bien des égards l’initiation traditionnelle.
Plusieurs passages du texte le suggèrent. Celui qui suit, grâce à la focalisation interne, en donne une idée en rapportant la pensée d’une intime de Faatu, Anta :

« Elle soupçonnait Faatu d’avoir connu un itinéraire peu banal, mais elle n’aurait pu imaginer le calvaire de la jeune femme. Si elle n’avait appris de sa bouche les détails de sa vie, elle aurait cru à un véritable conte. Pourtant elle avait découvert chez sa cousine une certaine maturité, une audace, un savoir-faire qui dénotait un apprentissage impitoyable de l’existence à Ndakaaru (Un bouquet d’épines pour Elle : 283-284) ».

Faatu elle-même se désole du jugement trop hâtif formulé à son encontre en mettant en relief son parcours :

« L’on a vite fait de condamner le comportement d’un individu alors que l’on ignore son itinéraire de souffrances, de luttes, de victoires remportées sur ses propres passions avant d’en arriver là (Un bouquet d’épines pour Elle : 169) ».

En fait, l’abandon de la tradition correspond à la « maladie (Un bouquet d’épines pour Elle : 289) », au choc qui commence à guérir qu’après le cauchemar où elle a revécu son viol et au moment du récit de son itinéraire à Anta ; récit qui fonctionne comme une thérapie, d’où la métamorphose et la fin de l’initiation. Au terme de celle-ci, Faatu a acquis de l’expérience, devient sage. Elle a un sens aigu de la relativité et est par conséquent un symbole du métissage culturel.

2.2. L’avènement d’une civilisation métissée

Un bouquet d’épines pour Elle fait l’apologie d’une civilisation métissée. Même les sages, gardiens de la tradition, épousent cette cause. Ainsi, l’Oncle qui a pourtant décidé de rejoindre les ancêtres parce qu’il ne se retrouve plus dans le nouveau monde, préconise l’adaptation aux nouvelles réalités dans le respect des valeurs traditionnelles :


« L’oncle n’était pas sot ; il ne leur demandait pas de ressembler à leurs grands-mères. Celles-ci n’avaient pas évolué dans un monde qui connaissait la radio, l’automobile et le cinéma. Cependant, de leur temps comme à l’époque de leurs petites-filles, le mensonge n’était pas au-dessus de la vérité et le vice ne l’emportait pas sur la vertu… Malgré les changements, le progrès, les valeurs ne devraient pas être anéanties. Les filles de la brousse étaient attentives aux leçons de l’Oncle […] (Un bouquet d’épines pour Elle : 83) ».

Et la quasi totalité des personnages cherchent à évoluer dans la cité sans oublier leur fonds culturel. Mais c’est Paa Mendy, « animiste, baptisé catholique, vivant en union libre avec Tata Émilia », qui incarne véritablement dans le roman le métissage culturel : « Il avait tellement voyagé, vu des choses étranges, côtoyé les races les plus diverses, qu’il ne lui restait plus qu’à regarder la vie avec le sourire » (p.70). D’où sa place cruciale dans l’œuvre, à la différence de l’Oncle qui est devenu un inadapté en raison des changements sociaux. « Ten[ant] ensemble identité et différence » (Kasereka Kavwahirehi, 2012). Il est l’interface entre deux mondes : le traditionnel (dont il est un des tenants des secrets) et le moderne où il se meut avec aisance à cause de son expérience. Sa sagesse (il a donné une leçon de vie à Diallo qui pourtant symbolise l’érudition lors de la fugue de son épouse), sa pondération, son sens de la relativité a souvent tiré d’affaire Faatu. Il est un visionnaire, un précurseur. Dans un monologue intérieur, celle-ci anticipe sa réaction quand elle l’aura informé de la perte de sa virginité : « Il m’aura peut-être enseigné avant la lettre qu’il était temps de libérer les esprits contre certains tabous qui n’étaient là que pour nous enfoncer davantage dans les ténèbres (Un bouquet d’épines pour Elle : 164) ».
Faatu aussi a fait preuve d’éclectisme, de tolérance et de sens de la relativité. Aussi, dans son échange sur le cas de Paa Mendy avec Anta qui avait des a priori sur ce dernier, fait-elle cette confession à sa cousine : « Le monde de Paa Mendy est le nôtre, c’est celui de notre société. Nous partageons les mêmes traditions que lui et notre cœur bat au même rythme que le sien. Tu sais pourquoi j’hésite à rompre avec mes habitudes ? Renoncer à fréquenter mon compatriote, mon frère, sous le prétexte que son monde n’est pas le mien, cela me fait peur (Un bouquet d’épines pour Elle : 287) ». Cet attachement à l’essence de la tradition est marqué dans le dénouement. L’héroïne y déclare : « Mon but est de revenir à ma première morale, à celle que m’avait enseignée mon milieu et que Ndakaaru m’avait fait perdre (Un bouquet d’épines pour Elle : 308) ». Et elle a la caution de Gawlo, le griot, héritier (certes moins averti) des dépositaires de la tradition [14]. Considérant la situation de la « bande » qui peut être étendue à tous ses compatriotes :

« Ils cherchaient tout simplement à échapper à l’angoisse de tant de questions dont ils ne voyaient pas les réponses. Ils vivaient à Ndakaaru au contact des Tubaab, en plein vingtième siècle, tout en se voulant les héritiers de leurs ancêtres pétris d’autres traditions (Un bouquet d’épines pour Elle : 310) »), il pense que Faatu, « elle, au moins, avait trouvé la sérénité que tout homme poursuit sur terre (Un bouquet d’épines pour Elle : 310) ».

En définitive, Un bouquet d’épines pour Elle aborde la question de la tradition avec une touche assez particulière. Cheik Aliou Ndao, pour poser un modèle de société fondée sur le métissage culturel impliquant nécessairement un recours aux sources, met en relief des aspects qui, a priori, semblent desservir sa cause en insistant sur les limites de la tradition pour mieux promouvoir une civilisation métissée grâce aux relais de paroles et aux monologues intérieurs qui rendent les idées plus saisissantes.

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TOURAINE, A., Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992.


[1] Université Ch. A. Diop de Dakar

[2] « Fondement et véhicule de la civilisation du continent et de ses différentes cultures, [la tradition orale] est la source inépuisable des interprétations du cosmos, des croyances et des cultes, des lois et des coutumes ; des systèmes de parenté et d’alliance ; des systèmes de production et de répartition des biens ; des modes de pouvoirs politiques et de stratifications sociales ; des critères de l’éthique et de l’esthétique ; des concepts et représentation de valeurs morale … » (Lilyan KESTELLOOT, Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala-AUF, 2001.p.13.)

[3] Ibid., p.13 ; Madior DIOUF, « Sur la littérature africaine de langue française », Éthiopiques, [en ligne].http:// ethiopiques.refer.sn/spip.php ?article985.

[4] Un bouquet d’épines pour Elle, Paris, Présence Africaine, 1988.

[5] CHARDIN, Philippe (dir.), Autour du monologue intérieur, Paris, Atlantica-Séguier, 2004.

[6] BATIONO, Jean-Claude, « La ville, objet de civilisation et de littérature en cours de français langue étrangère », Questions de communication, [en ligne].http://questionsdecommunication.rev....

[7] PATILLON, Michel., Précis d’analyse littéraire, les structures de la fiction Tome 1, Paris, Nathan, 1974.

[8] « La ville est une création artificielle opposée à la véritable vocation de l’homme » (le Père Carrier, cité par Jean-Claude BATIONO, « La ville, objet de civilisation et de littérature en cours de français langue étrangère », Questions de communication, [en ligne].

[9] Sur le procès de la société de l’indépendance, cf. Madior DIOUF, « Sur la littérature africaine de langue française », Éthiopiques, [en ligne].

[10] D’ailleurs, « La modernité est réfractaire à toutes les formes de totalités, et c’est le dialogue entre la raison et le sujet, qui ne peut se rompre ni s’achever, qui maintient le chemin de la liberté » (Alain Touraine, Critique de la modernité, 1992, cité par Assia BELHABIB, « Trois K marocains de la modernité comme nécessité », in Études Littéraires, ol. 43, n°1, Université Laval, hiver 2012).

[11] Cf. DIOP, A. B., La famille Wolof, Paris, Karthala, 1985.

[12] Cf. Le protocole énonciatif dans Soundjata ou l’épopée mandingue, Paris, Présence Africaine, 1960.

[13] La confiance de Faatu.

[14] Cf. Soundjata ou l’épopée mandingue, op.cit., p.8.




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