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MOTIVATION ONOMASTIQUE DANS LES ŒUVRES LES NAUFRAGÉS DE L’INTELLIGENCE ET LA CARTE D’IDENTITÉ : ESTHETIQUE DE LA LAIDEUR MORALE ET SINGULARITÉ ROMANESQUE CHEZ JEAN-MARIE ADIAFFI
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Éthiopiques n°91.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2013

MOTIVATION ONOMASTIQUE DANS LES ŒUVRES LES NAUFRAGÉS DE L’INTELLIGENCE ET LA CARTE D’IDENTITÉ : ESTHETIQUE DE LA LAIDEUR MORALE ET SINGULARITÉ ROMANESQUE CHEZ JEAN-MARIE ADIAFFI

Auteur : Bosson BRA [1]

La problématique de la singularité du roman négro-africain de langue française occupe une place de plus en plus importante dans les travaux consacrés à la littérature africaine. Du fait des circonstances historiques qui ont présidé à sa constitution, le problème d’identité, qui motive la majeure partie de cette littérature, a orienté nombre d’écrivains africains dans le choix de ses thèmes et de son esthétique. Aussi, le choix des noms des personnages et leurs lieux d’expression et d’évolution a-t-il obéi à des dénominations dans des néologismes du terroir ; et l’acte de dénomination devient un acte de naissance, de reconnaissance et d’identité, comme le dirait Devesa : « Nommer une chose, c’était bien la faire naître au monde des hommes, l’insérer dans l’ordre symbolique sans lequel son existence n’a aucune pertinence, mais c’était aussi et surtout la rendre animée en la dévoilant » [2]. Dans ce cadre, les romans Les naufragés de l’intelligence et La carte d’identité s’engagent résolument dans la revendication identitaire mais aussi dans la dénonciation de la laideur morale qui mine la société moderne africaine qui peine pour son développement. Les anthroponymes et les toponymes procèdent de cette revendication et dénonciation en tant que moyens ou stratégies. L’étude vise à montrer les modalités d’inscription de ces stratégies ou le mécanisme énonciatif par lequel les anthroponymes et les toponymes jouent un rôle dans l’esthétique de la laideur morale et dans la revendication identitaire de l’auteur. À travers une analyse métalinguistique des anthroponymes et des toponymes, cette étude se propose de relever la fonction pragmatique des noms des personnages et des lieux et leurs effets de sens dans ces œuvres romanesques.

1. CADRE D’ANALYSE

Le métalangage, selon le Robert, est « le langage formalisé supérieur qui décide de la vérité des propositions du langage-objet ». L’analyse métalinguistique que nous voulons faire nous permettra, partant de cette définition, de nous orienter vers une approche discursive et pragmatique de l’onomastique dans les œuvres qui constituent le corpus de ce travail. En d’autres termes, notre propos portera sur le sens et la motivation des noms des personnages et lieux-scènes. Il s’agit de décrire la langue et de l’interpréter comme telle, afin d’établir le rôle pragmatique des noms des personnages et des lieux dans la trame du roman. Dans une telle démarche d’analyse de l’usage réel des noms appréhendés dans leur utilisation à des fins expressives, référentielles et de dénonciation d’actes répréhensibles dans le texte romanesque, nous prenons en considération la motivation de « l’image-personnage ». Puisqu’« en raison de sa nature linguistique, le personnage romanesque est le produit d’une représentation » [3], et l’identité, ou du moins, l’image du personnage est l’objet d’un enjeu. Étant donné qu’on « ne peut reconnaître quelque chose comme signifiant et lui accorder ce nom que si ce quelque chose signifie vraiment (...). Le signifié n’est « signifié », que parce qu’il signifie, c’est-à-dire qu’il existe un signifiant qui le signifie » [4] comme l’affirme Greimas. Alors, pour déterminer les rôles pragmatiques des personnages et des lieux, dans le cadre de cette étude, il est important d’établir la relation entre le processus de dénomination et l’orientation subjective du discours romanesque dans une approche interprétative. En d’autres termes, nous allons élucider les raisons qui ont précédé le choix des noms dans des néologismes tout en montrant leur fonctionnalité discursive, puisqu’ils s’inscrivent dans un système énonciatif, narratif, structurel et sémantique. Puis nous interpréterons les effets stylistiques que cela produit dans l’œuvre romanesque de langue française. Étant donné qu’au-delà de la simple dénomination, les anthroponymes et toponymes s’inscrivent dans la logique d’un système fonctionnel et ouvrent un éventail d’effets de sens dans le roman. En effet, comme le note Barthes, un récit « n’est fait que d’unités signifiantes : tout, à des degrés divers, y signifie. Ceci n’est pas une question d’art (de la part du narrateur), c’est une question de structure : dans l’ordre du discours, ce qui est noté est, par définition, notable » [5]. Alors, les modifications syntaxiques et stylistiques, qui suggèrent les effets de sens, dans le cadre de ce corpus, seront mises en relief. Aussi, allons-nous analyser et interpréter les anthroponymes et les toponymes en identifiant leurs rapports de sens dans la trame du roman selon les catégories fonctionnelles dans l’ordre des valeurs sociales, religieuses ou politiques.

2. LES DÉNOMINATIONS ONOMASTIQUES

2.1. Les anthroponymies

La dénomination des personnages est l’un des procédés onomastiques qui sert d’élément de détermination de l’identité actantielle des personnages comme vecteur de sens dans les romans d’Adiaffi. Toute la sémantique des noms éclaire l’œuvre en participant à la production de son sens et de sa trame. La plupart des noms des personnages apparaissent comme une stratégie de communication, puisqu’ils sont chargés d’une valeur significative de la fonction et du rôle que ces personnages occupent dans la trame du roman. La dénomination des anthroponymes dans sa langue maternelle apparaît selon plusieurs modalités.

2.1.1. Les noms propres usuels de personne et leurs qualificatifs.

En général, dans la société agni [6], les noms propres comme N’da, Gnamien, Ebah Ya sont des noms usuels. Ils fonctionnent comme le propre. En effet, le nom propre est « réservé à la désignation. Que sa fonction soit, en effet, de référer ne le prive pas de toute valeur sémantique. L’ébauche de signification est double, et peut tenir soit à son référent – à savoir l’ensemble des informations qu’on possède sur le porteur du nom –, soit à un signifiant, du fait notamment des lexèmes qui y demeurent lisibles » [7]. Ainsi, dans notre corpus, le nom N’da, qui d’ordinaire, est attribué à un jumeau, reçoit les qualificatifs déterminatifs « Tê » (mauvais) et « Kpa » (bon) pour référer aux qualités ou les défauts à des personnages qui portent ces noms. L’on se rend compte que le locuteur construit une représentation selon les buts poursuivis dans le discours. Le choix des dénominations est fonction des rôles des personnages dans la trame du roman. Ainsi, l’on peut noter deux représentations : les noms qui réfèrent des personnages qui incarnent les valeurs morales de la société et ceux qui réfèrent des personnages qui incarnent la laideur morale. Notre analyse des noms des personnages s’articule ainsi autour des deux thèmes : le bien et le mal.
En effet, dans le roman Les naufragés de l’intelligence, l’écrivain met en exergue cette dualité entre le bien et le mal à travers deux personnages qui sont des jumeaux mais en même temps très opposés. Cette opposition se traduit dans les noms qu’ils portent, ces noms étant l’expression de ce qu’ils sont dans la société. Dans cette œuvre, le narrateur décrit une société où règnent toutes sortes de trafic, de prostitution et de banditisme sous l’influence de N’da Tê et sa bande de malfrats nommés « LES JUSTICIERS DE L’ENFER ». L’œuvre présente une jeunesse perdue dans un siècle de naufrage qui entraîne tout dans son sillage suicidaire ; une société de consommation qui mutile la vraie dimension de l’homme : son aspiration à l’éthique, à l’intelligence et à la liberté. Dans cet univers qui se désagrège, la bande de N’da Tê (le mauvais jumeau qui incarne le mal) sème la terreur dans les villes et sur les routes. Le message est clair, l’adjonction du qualificatif « Tê » porte son effet de sens dans l’orientation de la trame du roman autour du personnage principal N’da Tê. Dans cette démarche onomastique, l’écrivain s’emploie par ailleurs à donner une meilleure explication et justification des actions des personnages, à travers les anthroponymes métaphoriques ; le personnage est condamné par le nom qu’il porte. Et, dans l’optique d’affirmer une certaine philosophie identitaire, toutes les dénominations se font dans sa langue maternelle.

Les anthroponymes comme titres

Les titres et certains noms sont très souvent des étiquettes annonciatrices de la profession exercée ou du rang social. Ainsi dans le corpus, le terme « Nanan » veut dire : grand-père ou grand-mère. Ce titre précède le nom propre et désigne une personne âgée, un roi, un chef ou une divinité à qui l’on voue un grand respect. Nanan Gnamien et Nanan Assié représentent les divinités « Ciel » et « Terre » :

« Tous les Dieux antiques y ont été conviés : Bacchus, Dionysos, Apollon, Éros et Aphrodite, sans oublier Nanan Gnamien, le Dieu africain et son épouse Nanan Assié » p.11 (Les naufragés de l’intelligence).


Dans ce passage, Adiaffi cite tous les dieux antiques de la mythologie grecque sans oublier « Nanan Gnamien, le dieu africain et son épouse Nanan Assié ».
Pourquoi ?
En citant tous ces dieux, l’écrivain montre qu’ils sont d’importance égale. À cet effet, la mise en parallèle des divinités africaines et des divinités de la Grèce antique lui permet, à la fois, de révéler et d’affirmer que le concept dieu existe dans toutes les consciences puisque l’Africain nomme Dieu dans sa langue, d’où l’exclamation du terme « dieu » dans différentes langues ivoiriennes : « Gnamien ! Lago ! Owo ! Bale ! Zeu ! » _ Au-delà du simple procédé onomastique, l’on retient l’affirmation sur des identitaire qui se révèle à travers ces nominations.

Les anthroponymes métaphoriques et symboliques À partir du système onomastique, l’écrivain s’appuie images métaphoriques et symboliques qui permettent de renforcer l’impact du discours, pour dénoncer la laideur morale ou évoquer certaines valeurs sociales qui se révèlent à travers les actes des personnages. Dans une telle démarche énonciative, les anthroponymes métaphoriques, dans lesquels les personnages trouvent leur achèvement, concourent à l’expressivité du roman. C’est pourquoi, dans ce processus, l’opération de dénomination se fait dans la langue maternelle de l’écrivain afin de lui permettre de mieux construire chaque personnage en rapport avec ce qu’il est dans son environnement. Ces noms, en langue agni se comportent comme des proverbes. Ces anthroponymes métaphoriques sont forgés à partir de substantifs, d’adjectifs ou de propositions.

- Les substantifs qualificatifs

Les substantifs qualificatifs sont en général des noms associés à des métaphores qui évoquent une référence spécifique du personnage qui porte le nom. Ici, l’écrivain utilise des procédés qui reposent sur le sens propre des lexèmes induits. Les noms s’inscrivent en deux catégories fonctionnelles selon qu’ils évoquent des valeurs sociales ou la laideur morale. Notre analyse se fera selon que le nom réfère une valeur positive ou négative.
Mo Ehian : un nom composé de deux lexèmes : Mo (mère) et Ehian (misère). Le lexème Ehian qualifie le personnage et décrit sa condition sociale. La métaphore qui s’illustre à travers ce lexème valide l’hypothèse de la motivation onomastique. En effet, Mo Ehian vivait dans un « bidonville loqueteux », dans une pauvreté inqualifiable, dans le dénuement total d’où le qualificatif Ehian (misère). Étant la génitrice de deux personnages diamétralement opposés dans une société où ses conditions de vie pourraient justifier ce qu’est devenu l’une de ses progénitures, Nda Tê, qui incarne toute la laideur morale, elle a quand même réussi à faire de l’autre jumeau, Nda Kpa, un honnête citoyen, travailleur et consciencieux du sens du bien. Comment cette femme, dans sa misère, a-t-elle pu engendrer ces deux personnages, des jumeaux, qui se révèlent dans cette dualité du bien et du mal ? C’est la question fondamentale que soulève l’éponymie de son nom.
Comme Mo Ehian, Motta et Blayalè sont des noms qui révèlent par leur signification la difficulté de la femme face à l’éducation de l’enfant dans cette société moderne où les valeurs traditionnelles sont bafouées. Le substantif Blayalè (la souffrance de la femme) s’écrit en un seul mot, cependant, il se compose de deux lexèmes : bla (la femme) et yalè (souffrance). Blayalè est la fille de Motta (la mère protectrice, la mère qui éduque). La sémantique des noms de ces personnages fonctionnent dans une logique de motivation par rapport au projet romanesque. En effet, Blayalè causera beaucoup de peines à sa mère Motta qui déploiera toute son énergie pour la retrouver à demi morte, violée par une bande de malfrats. Blayalè connaîtra la souffrance physique du viol, mais aussi la souffrance morale quand elle découvrira que celui qu’elle aime, Sounan Ahuéliè (la fin de l’homme ou symboliquement : personne ne connaît sa fin), fut son violeur. D’où le sens profond de son anthroponyme Blayalè (la souffrance de la femme). Il est d’ailleurs important de souligner que, l’amour qui naît entre Sounan Ahuéliè (la fin de l’homme, où personne ne connaît sa fin) et Blayalè (la souffrance de la femme), symbolise par ailleurs la cruauté du destin. L’expression de cette souffrance traduit bien l’éponymie des noms des deux personnages.
De ce qui précède, nous notons que Mo Ehian, Motta et Blayalè sont les victimes d’une société qui se désagrège, d’une société où la laideur morale prend le pas sur les valeurs sociales.
À ces personnages, l’on peut associer l’aumônier Yako (condoléances ou courage) qui parcourt à longueur de journée les bidonvilles pour apporter du réconfort et de la compassion aux habitants. Le substantif Yako traduit ainsi le rôle que joue l’aumônier (le consolateur des populations accablées par la misère) et la compassion que l’on pourrait éprouver pour lui-même, pour tous les risques qu’il prend, dans l’exercice de son sacerdoce. Pour preuve, il est mort, assassiné en pleine mission : « La nouvelle de la mort de l’abbé Yako, aumônier des exclus, noua le soleil en un linceul de détresse ». Ce personnage est la représentation de la religion qui se donne pour mission d’aider les pauvres et les accablés. En plus de la religion, il y a le rôle que joue l’administration. Elle a pour mission de protéger les populations, et pour réussir cette mission, il faut des hommes intègres comme Gégon (l’incorruptible) et Blézoua (l’homme courageux) qui luttent contre le banditisme. Blézoua (l’homme courageux), c’est lui qui accompagne le commissaire Guégon (l’incorruptible) pour traquer les bandits de la cité N’guêlè Ahué Manou (l’intelligence est finie dans le monde) :

« Dans le milieu de la pègre, le retour de Guégon produit un véritable séisme, comme un volcan éteint qui explose (…). Chaque truand, chaque corrompu, chaque corrupteur ressent ce retour comme une calamité pour les business macabres », p.299.

Dans cette pègre, l’on peut trouver Batiman Kpangni : Batiman (enfant), Kpangni (adulte). Batiman Kpangni (l’enfant-adulte), même s’il fait partie de ce milieu, n’est pas tout à fait perdu car il a des raisonnements d’un adulte, il a une certaine sagesse, il raisonne par l’absurde :

« C’est moi Batiman kpangni, la sage-femme de son accouchement. Je suis intelligent moi ! Je suis la machine à tuer le temps, sans passé, sans avenir » (…). Passant de la consternation à la stupéfaction, Guégon pose de grands yeux écarquillés sur l’enfant. Comment l’identifier ? Un enfant ? Non ! Un adulte ? Non ! Un homme, un surhomme ? ».

Ce « petit vieux » est donc le philosophe, l’incarnation de l’intelligence salvatrice parmi ces « naufragés de l’intelligence ».
À côté de ces noms qui évoquent des valeurs sociales, nous notons d’autres substantifs qui sont l’expression de la laideur morale. Il s’agit d’abord de N’da Tê, le personnage principal du roman qui orchestre toute la violence que dénonce l’écrivain. Sa bande de malfrats, nommée « LES JUSTICIERS DE L’ENFER », est composé de personnages lugubres, sans aucune morale. Ce sont :
Moussokoro, Aoulaba Bahifouê, Ebrô Êhomin (Moussokoro la beauté diabolique, la revenante). Ce personnage a plusieurs dénominations. Le nom propre, Moussokoro, se voit lui être attribués des qualificatifs qui procèdent de la gradation. Aoulaba Bahifouê (la beauté diabolique), Ebrô Êhomin (la revenante) sont des dénominations qualificatives qui permettent au narrateur de montrer la particularité de cette femme hors du commun. Elle est d’une beauté pas du tout habituelle que sa beauté ne peut qu’être au service du mal. La signification des qualificatifs répond donc à un processus qui devient un procédé de motivation. Au-delà de sa beauté diabolique, elle a aussi des pouvoirs magiques et surnaturels. C’est pourquoi, elle est à la fois la protectrice et la compagne de N’da Tê. C’est d’ailleurs elle qui assure la cérémonie de consécration de N’da Tê à la tête de la bande « LES JUSTICIERS DE L’ENFER ». Avec elle, les personnages comme Bahifouê (sorcier), Kaka (génie) dont les noms inspirent la peur à l’image de leur laideur et bien d’autres vont élaborer tous les projets diaboliques pour traumatiser les populations.
Aoulaba (reine de beauté), un qualificatif attribué à toutes les jeunes filles qui sont au service de Kalifa CFA et de N’da Tê, pour leurs capacités de séduction. Elles mettent leur beauté au service de cette bande de gangsters pour corrompre les autorités qui pourraient se mettre au travers de leurs projets diaboliques. Mais elles n’ont pas du mal à faire aboutir les projets de la bande, car des personnages comme le commissaire Namala Namala (le malhonnête, le trompeur, le corrompu) sont là pour les accompagner dans leur sale besogne.
À et de produire du sens dans la trame du roman à travers ces exemples, l’on établit la relation de l’acte de dénomination des personnages avec le monde qu’ils représentent. Le processus d’associations produit des signifiés qui sont dénotatifs. Les noms ont une valeur sémantique et servent de socle au récit. Ainsi, dans sa démarche énonciative, l’écrivain réussit à rendre le nom fonctionnel. C’est pourquoi, l’on peut dire que l’écrivain, dans un souci d’économie discursive, ne donne que des anthroponymes capables de référer.

- Les anthroponymes propositions

Ces anthroponymes, qui sont quelquefois constitués d’un seul mot, sont des propositions, si on les traduit en français. Ils expliquent ou qualifient l’image symbolique d’une situation, d’une action, ou d’un état. Ils sont aussi, comme les substantifs qualificatifs, l’expression d’une valeur sociale ou de la laideur morale qui se traduit à travers les actes des personnages qui constituent la bande de gangsters guidée par N’da Tê dans Les naufragés de l’intelligence, ou à travers le personnage de Kakatika qui incarne la colonisation dans « La carte d’identité ».
La bande de N’da Tê est constitué d’individus ayant des vices divers. Parmi eux, l’on trouve Benian (regardez). Ce personnage exhibitionniste comme l’indique le sens de l’impératif, n’hésite pas à brandir ses performances de grand bandit et de violeur au sein de la bande de N’da Tê. Il y a aussi Misoro Ehoué Nan Mindè (je n’ai pas peur de la mort, je m’en fous de la mort). Personnage téméraire, il est capable du pire acte diabolique et prêt à affronter tous les dangers pour se mettre au service du diable.
Mais heureusement que l’on peut, dans ce siècle de naufrage, trouver, en plus des personnages comme Guégon, Bléssoua, N’da Kpa, un autre personnage comme Akoua mando sounan (je n’ai trouvé aucun humain). Ce personnage mythique est une femme visionnaire qui a des pouvoirs magiques et qui veut redonner au monde une nouvelle dimension. Son nom est, en lui-même, tout un programme. En effet, l’anthroponyme Akoua mando sounan suggère que les personnes qu’elle a trouvées ont perdu toute humanité. C’est pourquoi, elle se donne le devoir de recréer l’homme, un devoir de restauration de la société. Son seul objectif : rétablir un nouvel ordre social où l’homme est « un homme travailleur, de foi, de liberté, de vérité, de justice, de tolérance, un homme qui lutte et veut vaincre son destin : le destin de forçat, de la faim, de la soif, de la maladie, de l’ignorance ». Ce nouveau monde est celui où il existera


« Un nouvel homme qui veut tirer toute la logique naturelle de son évolution : hâter en pleine connaissance, en toute conscience, l’avènement d’un homme meilleur qui rompra définitivement avec l’animalité et auprès duquel l’homme actuel ne sera guère plus qu’un singe ».

L’évocation de ce monde traduit le désir de l’écrivain qui veut reconstruire un monde où l’africain peut jouir de sa liberté et de sa dignité en tant qu’homme participant au rayonnement du monde.
Comme Akoua mando sounan dans Les naufragés de l’intelligence, Mélédouman (j’ai un nom) ou (je n’ai pas de nom), selon l’intonation, dans La carte d’identité, se donne aussi le devoir de lutter contre la colonisation qui nie les valeurs sociales, culturelles, politiques et économiques des peuples colonisés. Son nom est une affirmation identitaire. En effet, Dihié (prince), Mélédouman, soutenu par son peuple, affronte Kakatika qui abuse de son pouvoir de commandant de cercle pour le jeter en prison parce qu’il a perdu sa carte d’identité. Son anthroponyme est donc fonction du prisme, de la vision du monde de l’écrivain qui le nomme ainsi. Ce personnage incarne les valeurs de sa société et porte la lutte contre la colonisation. C’est pourquoi, il fait comprendre à Kakatika qu’il ne partage pas les mêmes valeurs culturelles, la même civilisation que lui. En effet, pour lui, une carte d’identité ne signifie rien. La vraie identité se trouve dans la reconnaissance des siens. Et lui, il est connu et reconnu par les siens comme leur prince. Pour montrer le ridicule de la situation, il démontre au commandant de cercle Kakatika que même sans avoir vu sa carte d’identité, ce dernier l’a bien arrêté parce que c’est lui et non pas une autre personne :

« …Vous croyez vraiment que ce bout de papier suffit à vous faire surgir du néant, à vous conférer une identité ? Même si vous n’êtes rien !.....Seul le sang, la famille identifient réellement. Seule l’histoire identifie réellement. Seul le temps identifie réellement. (…) Si vous m’avez arrêté, c’est que vous êtes sûr que c’est moi et non un autre. Sinon, il fallait vérifier ma carte d’identité avant mon arrestation et non après » (La carte d’identité p. 29).

Mélédouman, dans son groupe de référence, est désigné par des valeurs positives, il vit dans un royaume, c’est un travailleur courageux et honnête, il a le soutien de son peuple pour le combat qu’il mène. Son nom est donc l’affirmation de son identité niée, de sa culture niée, de sa civilisation niée qu’il revendique au même titre que l’écrivain revendique l’existence de Dieu dans la conscience africaine dans les premières pages de notre développement.
À l’opposé de Mélédouman il y a le personnage Kakatika (le monstre géant) qui incarne la laideur morale et toute la négation de la colonisation. Il est aidé dans sa sale besogne par le garde-floco (« anciens combattants incirconcis, sanguinaires, idiots, lourdauds, vils, va-nu-pieds, des pauvres bâtards qui ne comprennent vraiment rien à rien …qui étaient à la solde inconditionnelle des commandants de cercle »). Le nom Kakatika est une ironie, l’ironie de la situation. En effet, le commandant est un courtaud. Ce qui est en opposition avec le sens réel du nom. Kakatika est un monstre géant d’un sadisme de vampire, d’où l’expression de la laideur. Le champ sémantique de cet anthroponyme concorde avec la négation du fait des rapports d’influence en un conflit de pouvoir qui met à nu la laideur de l’œuvre colonisatrice. L’on l’appelle aussi : Assié bosson (le méchant génie), Lokossué (le fétiche particulièrement terrible, impitoyable et cruel). Toutes ces dénominations sont l’expression de la cruauté du colon qui nie tout droit et surtout le droit à l’identité aux peuples colonisés comme nous le constatons ici :

« Qu’est ce que vous aviez avant nous ? Rien ! Rien !
Qu’est ce que vous étiez avant nous ? Rien ! Rien !
Qu’est ce que vous connaissiez avant nous ? Rien ! Rien !
Vous n’aviez rien ! Vous n’étiez rien ! Vous ne connaissiez rien ! Voilà la vérité. C’est pourquoi nous avons pu vous coloniser. Un vide. Un grand vide. (…) La France, dans sa générosité infinie, vous a tout apporté : culture, art, science, technique, soins, religion, langue. Comme des enfants. Tu entends, comme des enfants. Elle vous a fait surgir du néant »
p.33.

Au regard de ce qui précède, nous pouvons noter que les anthroponymes des deux personnages principaux du roman La carte d’identité concourent au développement de la trame du roman qui tourne autour de la question identitaire.
En somme, qu’il s’agisse de la question identitaire ou de la dégradation des mœurs de la société, la dénomination anthroponymique chez Adiaffi répond toujours à un souci de révéler le rôle du personnage qui se traduit dans l’expression du nom. L’esthétique de la laideur apparaît alors à travers l’image et l’effet que produit le nom dès lors qu’il s’agit de dénonciation. Par exemple, la mise en opposition des adjectifs Kpa et Tê, qui s’ajoutent au nom N’da dans Les naufragés de l’intelligence, répond par ailleurs à sa volonté de faire ressortir la dualité entre le bien et le mal :

« Et toujours dès que Kpa se présente, voici , qui pointe son gros nez reniflant la puanteur (…) Tout est jumeau, comme N’da Tê, lui-même, le mauvais jumeau, symbole du mal, est le jumeau de N’da Kpa, le bon jumeau, l’incarnation du bien », p.11.

Ainsi, les anthroponymes dans les romans d’Adiaffi sont toujours motivés et fonctionnels car l’écrivain, de manière implicite, se conforme à un projet social tracé dans le patronyme de l’actant. Ces noms, focalisés sur le vécu des personnages, dégagent un discours second dans le non-dit. Cette forme de motivation fonctionnelle des noms, ou du moins, cette forme d’énonciation qui se construit selon l’orientation sémantique du projet actantiel à travers la dénomination anthroponymique dans la langue de l’écrivain, s’applique aussi aux noms de lieux.

2.2. Les Toponymes

L’orientation du sens du discours romanesque s’exerce aussi dans la toponymie des lieux. Cette dénomination répond à un souci de l’écrivain de faire correspondre la symbolique des noms des lieux scéniques des actants à l’image que révèlent ces lieux. Ces toponymes décrivent mieux, dans leurs sèmes, la misère sociale qui se développe en toile de fond de la trame romanesque. Les noms Boribana (la fin de la course) et Eklomiabla (si tu m’aimes viens) sont des noms métaphoriques et symboliques dans la démarche onomastique de l’écrivain. Ces noms caractérisent des quartiers précaires d’Abidjan. Les métaphores « la fin de la course » ou « si tu m’aimes, viens » montrent, non seulement l’isolement de ces bidonvilles, mais également la précarité et son corollaire d’insécurité. Dès lors, c’est à juste titre que l’aumônier du quartier Eklomiabla (si tu m’aimes viens) se nomme Yako (du courage). Dans ces bidonvilles où l’insalubrité et les gangsters de tous ordres cohabitent avec la population fragile oubliée des pouvoirs publics, il faut être courageux pour visiter les habitants. Il faut aimer celui qui habite en ces lieux pour lui rendre une visite. C’est donc à dessein que l’écrivain donne le nom de Mo Ehian (la misère) à cette femme qui habite en ces lieux. Le substantif Eklomiabla met donc en exergue les notions de pauvreté mais aussi les valeurs sociales telles que l’amour du prochain, l’entraide, la solidarité à travers le personnage Yako. À côté de ce quartier de pauvres, naît une ville d’espoir : Gnamiensounankro (la ville des hommes de Dieux) : c’est le lieu où le personnage mythique Akoua mando sounan (je n’ai trouvé aucun humain) va recréer la nouvelle dimension de l’homme, de l’Africain nouveau, espéré et attendu. Là où l’homme retrouvera sa dignité et son humanité car toutes les valeurs sociales ont fait place à la laideur morale dans cette ville N’guêlè Ahué Manou (il n’y a plus d’intelligence dans le monde). Ce substantif N’guêlè Ahué Manou explique pourquoi les pays restent impuissants face aux fléaux de la criminalité, de la violence, de la prostitution, de la drogue. C’est bien parce que nous sommes dans un monde où il n’y a plus d’intelligence. Cette métaphore traduit bien la symbolique que révèle le titre du roman Les naufragés de l’intelligence.
En effet, tout se passe comme s’il n’y avait plus personne pour voir et anticiper sur les événements. Tout concourt à démontrer que c’est le naufrage : le naufrage des intelligences. Gouvernants et gouvernés sont embarqués dans un même navire qui dérive. La corruption, la prostitution, le gangstérisme, tout y passe. Ainsi, Mambo (la fin du monde) est bien indiqué pour être ce pays qui héberge la ville de N’guêlè Ahué Manou (il n’y a plus d’intelligence dans le monde). C’est la fin du monde, quand tout converge vers la destruction de l’humanité avec des personnages comme N’da Tê, Kalifa CFA et le commissaire Namala Namala (le malhonnête, le corrompu). Le quartier où toutes les opérations de gangstérisme et de corruption ont lieu, où la laideur morale s’exprime dans toutes ses dimensions s’appelle Sathanasse City (la Cité Sathanasse : la cité de la nasse de Satan et de Léviathan), la cité où cette « nasse » tissée par Satan, qui prend tant d’honnêtes citoyens au piège, n’épargnera personne ; pas même le Satan qui l’a tissée. N’da Tê et Kalifa CFA finiront finalement entortillés dans cette nasse.
Dans La carte d’identité, le lieu d’expression des actants est la ville de Béttié (écoutez), un royaume où le prince héritier du trône Mélédouman devient le prisonnier du colon Kakatika. Les lieux-scènes évoquent l’espace colonial. Comme toutes les villes coloniales, Béttié est constitué de deux espaces : le quartier nègre situé dans les bas fonds « enterré dans le cloaque de la terre, dans les fanges et marrais sous l’œil vigilant des moustiques… Insalubre, immonde » et le quartier européen situé sur les collines. Ce quartier, dans sa description, révèle la volonté de puissance et le rêve de domination du colon qui soumet le colonisé, l’humilie et le dépouille de toute sa richesse.


Au-delà d’une simple dénomination anthroponymique ou toponymique, la signification qui s’attache à chaque nom montre bien que ces noms sont motivés en fonction du projet que l’écrivain nourrit pour chaque personnage. Ces noms métaphoriques traduisent, non seulement, par l’image qu’ils produisent, le rôle des personnages et des lieux-scènes mais surtout la laideur morale, les méfaits de la colonisation que l’écrivain a bien voulu dénoncer. Car ces métaphores décrivent des situations réelles de misère et de dépravation de la société. Les anthroponymes et les toponymes se présentent donc comme une toile de fond qui réceptionne la trame romanesque et participe de sa construction, étant donné que dans « l’univers narratif, toute action prend sa source dans un conflit structurel. Il n’est pas de roman sans personnages : l’intrigue n’existe que pour et par eux » [8].

3. VALEURS STYLISTIQUES DES ANTHROPONYMES ET DE TOPONYMES

Cette partie de l’analyse des anthroponymies et toponymies permet de relever les effets stylistiques d’une telle démarche linguistique. L’analyse métalinguistique de ces éléments a permis de saisir l’essence de la dénomination onomastique de l’écrivain qui, au-delà d’une simple dénomination, choisit, à travers ce procédé, de tisser une toile de fond pour la trame romanesque. En général, la particularité de son message réside dans l’esthétique de l’élaboration du nom, de l’image que renvoie ce nom, de la forme du discours.
En effet, tous les noms répondent à un projet, à la fois de description sociale et de dénonciation. La métaphore des noms de lieux permet d’annoncer la misère sociale décrite dans le roman. « Boribana » et « Eklomiabla » sont des noms métaphoriques teintés d’une certaine ironie qui mêle l’humour à la révolte :

« Dans ces quartiers où l’odeur est tellement lourde que le vent refuse de la soulever, d’en faire la vidange, ce n’est point le manque d’hygiène, le manque d’eau potable, le manque de soins, l’absence d’habitation décente qui tuent, mais le sorcier ».Ici, l’ironie réside dans le paradoxe qui est relevé dans le regard et les comportements des habitants de ces bidonvilles. Pour eux, ce n’est jamais le manque d’hygiène, ni la misère qui les tuent, mais le sorcier. Ils ne remettent jamais en cause leurs conditions de vie dramatique. Pour dénoncer cette situation, l’écrivain mêle l’humour à l’ironie pour désamorcer le tragique de la situation à travers l’exagération : « L’odeur est tellement lourde que le vent refuse de la soulever, d’en faire la vidange ».

L’ironie se révèle également à travers le nom attribué au commandant de cercle dans La carte d’identité. En effet, le commandant Kakatika est un courtaud mais il reçoit cet anthroponyme qui le désigne comme le monstre géant. Cette dénomination est l’expression de la moquerie des habitants de Béttié qui subissent la colonisation qu’incarne cet homme inhumain, mais surtout elle permet d’évacuer la peur et de désamorcer le tragique de la situation. Dans tous les cas, les anthroponymes et toponymes révèlent, dans leur ensemble, des effets de sens qui permettent de montrer le ridicule de certaines situations.
La singularité de la démarche stylistique de l’écrivain réside, par ailleurs, dans la transposition brutale des expressions en langue agni qui déroutent le lecteur non averti. Il est alors obligé d’expliquer suivant un mode de traduction interne qui lui permet, tout en mettant en avant les effets stylistiques ou des intérêts littéraires évidents, de faire interférer ou superposer la langue française à sa langue maternelle. Il tente ainsi de combler ou de réduire l’écart sémantique qui existe entre lui et les lecteurs ignorant sa langue. D’où, l’intérêt et la présence de gloses métalinguistiques rendues visibles par des artifices typographiques (parenthèse, double tiret, italiques, virgules) jouant le rôle d’éléments traducteurs. Mais également, des appositions sous forme de mots composés et de tirets servant à rendre la synthèse expressive. Ce procédé d’écriture favorise une intégration de mots « excentriques » (néologisme ou mots de la langue locale), tout en permettant de conserver l’unité de l’énonciation. Dans d’autres cas, l’élément métalinguistique provoque, quelque peu, un effet de rupture, à force de s’intercaler entre le terme apposant (le nom en langue locale) et le terme apposé (le synonyme français ou l’explication du nom) ; l’exemple ci-dessous le montre bien :

« L’équipe est au grand complet pour l’oraison funèbre,… Benian le jouisseur, le noceur, Benian-des-noces, Ahoromala qui aime toutes les femmes sans exception ; Kolo le gingembre, l’aphrodisiaque, l’amoureux sans scrupule ; Sounan Ahuéliè (aucun homme ne connaît sa fin, ne sait comment il quittera cette terre) ;… Misoro Ehoué Nan Min Dè (s’en-fout-la-mort. La mort, ce n’est pas mon problème) ;… Moussokoro, l’amazone-virile, Blézoua-Blassoua-Aboa Bian, la panthère noire mâle ; Misoro Sounan, femme garçon, sans honte et sans peur, d’une effronterie paralysante, d’un culot anesthésiant ; Aoulaba Bahifouê, la beauté du diable, l’archange de l’enfer, tellement belle qu’elle fait tressaillir les hommes d’effroi ; Ebrô Ehomin, la revenante de l’au-delà, revenue du pays des morts, l’amazone sorcière, la stratège, la voyante, la tradipraticienne, la secrète qui ne participe qu’aux opérations exceptionnelles. Enfin, Conforte, l’espionne et contre-espionne qui fait le pont entre Kalifa CFA et N’da Tê, la police, les douanes, les gendarmes et les « JUSTICIERS DE L’ENFER ». Conforte la Ghanéenne aux pouvoirs maléfiques, l’empoisonneuse qui règle ses problèmes au tribunal des poisons violents », p.148 (Les naufragés de l’intelligence).

Dans ce passage, l’on remarque que l’écrivain, dans son souci d’amener le lecteur à mieux saisir le caractère du personnage, lui attribue plusieurs dénominations qualificatives par gradation. Ainsi, Benian (regardez) est-il aussi Benian-des-noces, Ahoromala (qui aime toutes les femmes sans exception). Mais sa particularité, c’est de les violer. C’est plutôt un obsédé sexuel, un malade.
Ensuite, il y a Moussokoro la compagne de N’da Tê. Elle reçoit plusieurs dénominations qui justifient son rôle auprès de N’da Tê. Elle est « l’amazone-virile, Blézoua-Blassoua-Aboa Bian ». À ce titre, elle est comparée à une panthère noire mâle, à une femme garçon, sans honte et sans peur, d’une effronterie paralysante, d’un culot anesthésiant. Elle est aussi qualifiée de « Aoulaba Bahifouê » ce qui signifie qu’elle a une beauté diabolique mais surtout qu’elle s’en sert de manière diabolique.
Dans tous les cas, quel que soit le procédé de dénomination, il est bien évident que les noms des personnages participent, de par effets de sens, à la truculence du roman.

CONCLUSION

Au terme de cette analyse, l’on peut affirmer que les noms des personnages et des lieux jouent un rôle important dans l’organisation narrative et structurelle de l’œuvre romanesque. La signification des noms des personnages concourt à produire du sens dans la trame du roman. L’on obtient ces effets de sens grâce à l’analyse métalinguistique de ces dénominations onomastiques dans la langue naturelle de l’écrivain. Cette analyse, qui repose sur une approche interprétative du nom, a donc permis de surmonter la barrière instaurée par les « paradigmes symboliques » dans la langue de l’écrivain. Chez ce dernier, un des sens de cette posture linguistique, notamment les dénominations onomastiques dans la langue agni, semble être la manifestation d’un désir d’affirmation de soi. C’est donc une option stratégique, consciente, qui lui permet de résoudre à la fois le problème identitaire et de construire la trame de son roman.

BIBLIOGRAPHIE

Corpus

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- Les naufragés de l’intelligence, Abidjan, CEDA, 2000.

Ouvrages

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[1] Université d’Abidjan Cocody, Côte d’Ivoire

[2] DEVESA, Jean Michel, Sony Labou Tansi, Paris, L’Harmattan, 1996, p.102.

[3] SARTRE, J.P., L’imaginaire. Psychologie phénoménologique de l’imagination, Paris, Gallimard, 1940, p.231 cité par Vincent JOUVE, L’effet-personnage, Paris, PUF, 2004, p. 40.

[4] GREIMAS, A., « Propos rapportés », in Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1996, p. 27.

[5] BARTHES, R., Introduction à l’analyse structurale des récits, 1977, p.17 cité par Vincent JOUVE, L’effet-personnage, op. cit., p. 56.

[6] L’agni, langue maternelle de l’écrivain ADIAFFI, parlée par le peuple agni vivant au sud-est de la Côte d’Ivoire.

[7] BAUDELLE, Yves, Onomastique romanesque, Paris, L’Harmattan, Revue narratologie n°9, novembre 2008 « poétique des noms de personnages », p.81.

[8] JOUVE, Vincent, L’effet-personnage, op. cit., p.58.




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