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ADDI BA LE DER SCHWARZE TERRORIST ! ENTRE EFFACEMENT ET QUÊTE DE L’UNIVERSALITÉ DANS LE ROMAN DE TIERNO MONÉNEMBO
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Éthiopiques n°91.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2013

ADDI BA LE DER SCHWARZE TERRORIST ! ENTRE EFFACEMENT ET QUÊTE DE L’UNIVERSALITÉ DANS LE ROMAN DE TIERNO MONÉNEMBO

Auteur : Pierre Demby MAMFOUBY [1]

Une fois encore, Tierno Monénembo reste fidèle à la dimension poétique qu’il intègre dans ses romans : l’attachement de l’écriture à l’histoire. Comme dans Le Roi de Kahel (2008), Le terroriste noir (2012) ouvre un chapitre oublié de la guerre de Libération. Il y a comme une reconstruction de l’histoire, car le parcours du personnage montre l’implication des tirailleurs sénégalais dans la guerre de Libération. Le roman soutient une idée qui a très peu traversé les pages des ouvrages d’histoire : il y a eu des Noirs qui n’ont pas seulement fait la guerre, mais ont continué à lutter pour la libération de la France. Et tout le roman tourne autour de Addi Bâ, un tirailleur qui a fini par adopter Romaincourt comme village, où il est mort.
Le présent travail tend à analyser les phénomènes discursifs qui participent de la mise en valeur du processus d’effacement ou du gommage dont ont été victimes le sergent Addi Bâ et les autres Africains morts pour la France. Il faut comprendre le terme d’effacement comme le lieu de l’oubli, de l’injustice et de la négation, alors que la quête de l’universalité met en avant l’idée de pluralité, les moments de partage générés par la guerre mondiale et de libération. Tierno Monénembo montre que si l’histoire de la guerre n’a pas reconnu ses fils, l’écriture est là pour le faire, pour rétablir « l’ordre ».
Deux aspirations vont guider ce travail. Il faudra essayer de réinstaurer l’histoire à travers les procédés narratifs de l’auteur mais aussi montrer que derrière cette quête de vérité, celui-ci reste d’abord défenseur de l’identité peule, et ce n’est que dans la subversion du langage et une certaine héroïsation du personnage que le lecteur se saisit mieux de l’histoire. La deuxième orientation du travail veut valider l’idée que l’écriture de Tierno Monénembo s’inscrit dans une sorte de traversée des frontières. Elle pose toujours la question de la réception et de la destination de ses écrits. Le côté universel du récit inscrit le roman dans un espace illimité quant à son interprétation et à sa réception.

1. ADDI BA, L’OUBLI, L’HISTOIRE ET LA STRATÉGIE DE SUBVERSION CHEZ MONÉNEMBO

Il y a une grosse métaphore qui entoure le mot « noir » dans le titre de l’œuvre de Tierno Monénembo. Le noir a une triple portée sémantique : la figure du sujet qui porte la révolte ou la guerre de Libération à Romaincourt ; puis il y a le sujet appartenant à la stratification raciale, à savoir le Noir, celui qui est différent du Blanc ou du Jaune. Il porte évidemment toutes les connotations péjoratives d’Esclave, de Nègre, de Colonisé ; enfin le mot « noir », dans sa troisième portée sémantique, renvoie au mystère qui entoure le départ d’Addi Bâ pour la France. Il est séparé brutalement de sa mère pour être donné à un Blanc.
Il faut ainsi prendre en compte ces trois niveaux pour établir un rapport entre les deux grands niveaux du discours, à savoir celui du contenu et celui de l’expression. Or, dès les premières lectures qu’on fait du terroriste noir, c’est juste le deuxième niveau qui nous vient à l’esprit, parce que le Sujet du récit est Noir. Le portrait qu’on peut faire de lui est inondé des présupposés culturels et de nombreux sous-entendus qu’on peut avoir du Noir. On peut relever quelques expressions caractéristiques ayant une saveur particulière. Addi Bâ est un soldat, donc tirailleur sénégalais, rien d’autre ne pourrait justifier que ce brave sergent eût été de nationalité française, car le narrateur laisse croire qu’il n’y avait pas de Noir dans l’armée française à cette époque de l’histoire. Ensuite il y a ce côté noir des choses qui montre ou justifie la peur que le Noir suscite toujours, surtout quand il est dans un espace inconnu. Il suffit de lire l’irritation de Germaine au moment où elle surprend Addi Bâ dans la cuisine en train de se procurer quelques aliments. La première réaction est la même, on peut le lire dans l’alerte que lance la jeune Tergoresse : « - Tiens, un Noir !.... venez, ne restez pas là, gronda-t-elle » (p.45). L’inconscient collectif, lorsqu’on est issu de la race blanche, montre qu’il faut toujours fuir le Noir, car c’est le méchant loup, même quand on est en supériorité numérique. Germaine, jeune de ses vingt-ans, a déjà tous les réflexes ; c’est elle qui parvient à mobiliser la famille Tergoresse pour vider leur lieu d’habitation. Enfin, il y a les idées reçues qui sont classiques à la rencontre d’un sujet africain : il a toujours plusieurs épouses et reste « ce grand-frère africain » (p.16).
Le texte de Tierno Monénembo est traversé par de nombreux clichés, des modalisateurs à valeur dépréciative, mais qui assurent la cohésion du texte et la cohérence du discours. La question est donc de savoir pourquoi l’auteur revient sur ces considérations connues et qui ne font plus débat. Y- a-t-il un enjeu esthétique ?
Il est évident que pour comprendre l’importance du rôle joué par son personnage, il fallait revenir sur le regard que la société, à laquelle appartiendra le futur héros, porte sur lui au quotidien. Autrement dit, l’appréciatif n’a de valeur ici que dans le dépréciatif.
Finalement, Addi Bâ, l’Esclave, le Noir, le Tirailleur, le Colonisé va se voir doter d’un autre rôle dans le récit. Il est maintenant ce Noir-éclairé, le Noir-vainqueur et héroïque. Le narrateur le souligne aussi bien :

« Sachez seulement, Monsieur, que votre oncle n’est pas un héros, il est bien plus que cela. Les héros, on les retrouve dans le granit et le bronze. Qu’ils coupent leurs rubans, qu’ils déploient leurs fanfares ! Pour nous, il sera d’abord l’ami ou le père que tout le monde ou presque aurait voulu avoir » (Le terroriste noir : 28).

Aussi étonnant que cela puisse paraître, nous sommes face aux propos de Germaine, quarante ans plus tard. Elle qui, au premier contact du même Sujet-Noir, avait sursauté, racontant son histoire avec émotion et attachement à la personne, mais qu’elle apprécie différemment en fonction des époques et des circonstances.
C’est en cela que réside la force de l’écriture chez Monénembo, d’autant plus qu’il use des stratégies pour donner une autre vision des choses. Le langage devient ainsi le lieu de la subversion et de la transformation des choses. Dans l’esprit de l’auteur, l’attitude de Germaine traduit la capacité de l’homme à évoluer ou à changer le regard sur les choses. La Germaine-enfant est portée par le discours occidental et colonial qui met en avant l’idée de supériorité et d’infériorité. Elle ne peut évidemment se départir de cela, car elle n’a aucune capacité de discernement ou de jugement, la parole de la société et de la famille demeurant sans équivoque. Enfin, il y a la Germaine-adulte qui peut désormais s’opposer au discours initial et aux présupposés culturels. C’est ce qui explique son revirement face aux faits de l’histoire et à l’engagement d’Addi Bâ. C’est l’oubli de l’histoire de cet homme qui a marqué son enfance et qui a combattu pour la France qui l’irrite dans un autre sens cette fois-ci. Il était sergent dans « le 12e régiment des tirailleurs sénégalais, basé à Harréville-les-Chanteurs chargé de défendre le pont » (p.62). Le rôle de ce tirailleur a dépassé les limites et le cadre de sa mission. Pour lui, cette mission était devenue plus large et plus importante. Il était protecteur de toute une France à la dérive, car il va initier une organisation sécrète pour lutter contre l’occupation allemande. Lui, pourtant Noir, exclu de l’histoire ou de ce qu’il y avait comme enjeu autour de cette guerre, a fait des Vosges le lieu de l’inscription d’une nouvelle page de l’histoire. À ce propos le narrateur, témoin de l’histoire, précise :

« Vous vous rendez compte, le premier Noir du village, imposant malgré sa petite taille, souriant, bien mis, distingué. Quelqu’un qui, à un moment où sa race passait pour la plus vile de l’humanité, a réussi à s’imposer sur tout un canton de France » (ibid. : 178).


Voici le Noir positif que l’auteur voudrait que le lecteur retienne dans ce roman. Celui qui décloisonne les idées et les comportements, celui qui n’a pas seulement marqué l’esprit de Germaine, mais celui qui a libéré la France ; mort au combat, et dont la reconnaissance a été plus tardive. Mais Addi Bâ incarne aussi un autre symbole, celui du Noir fort, puissant, doté de nombreuses qualités allant peut-être jusqu’à sauver le monde. Ce dernier a presque revalorisé sa race, une fierté que portera Germaine aux yeux du monde.
Le terroriste noir inscrit plutôt une nouvelle page de l’histoire. Le roman rétablit le rôle et la performance des Noirs dans la guerre, ainsi que la participation de ces derniers dans ce qui fit la force de la France. Le roman de Tierno Monénembo se donne donc à lire comme le lieu de l’inscription de la justice et de la reconnaissance des oubliés de l’histoire. Éric Moukodoumou Midépani (2012 : 61) montre dans son article traitant de l’histoire et de la mémoire que « la réécriture de l’histoire est donc une entreprise de démystification des discours officiels, elle démasque la part mensongère qui se dissimule derrière le dire officiel ». La reconnaissance du service rendu d’Addi Bâ est une image à celle que la France doit tenir envers l’Afrique tout entière. C’est en cela que le héros individuel devient un héros collectif, celui-là qui dépasse le Bambara qu’il est, traverse les frontières africaines et efface, à ce moment, l’idée de race pour rappeler que l’avenir de l’humanité est en jeu.
Au bout de la lecture, la symbolique qui entoure l’histoire de ce personnage traduit simplement la quête d’universalité prônée par l’auteur. L’écriture veut supprimer les frontières, effacer une race pour en faire une autre plus mondiale. C’est ce que nous appelons la « race-monde », celle du mélange ou des identités plurielles ; celle où un sujet n’appartient plus à une culture ou un pays : c’est le métissage au pluriel pour tous ceux qui ont réfléchi sur la question de l’identité. L’écriture de Monénembo, au sens où l’entend Papa Samba Diop, donne « l’impression d’une vie dégagée du déterminisme qui liait indéfectiblement le créateur au continent (…). Elle somme le lecteur de mesurer la valeur et à la puissance de choc et à la vérité » des faits de guerre non révélés par les manuels de l’histoire.
On ne peut comprendre cette race-monde que lorsqu’on considère le dernier sens que nous avons attribué au mot « noir » dès le début de notre analyse. Un passage marque fortement l’esprit du lecteur, celui où le père livre Addi Bâ à « Maurice Maréchal, un homme originaire de Langeais en Tourraine et qui servait comme percepteur aux impôts de Conakry » (p.194.). L’image forte de ce passage est symbolisée par la transmission qui s’effectue. Alors qu’il n’a que treize ans, Addi Bâ effectue un long voyage pour Langeais. C’est le début de l’épopée et de ce qui va construire la mémoire vive du héros et de ses descendants. L’auteur enveloppe le personnage d’un mystère en mettant en avant l’idée que cet enfant peul n’était « pas un garçon ordinaire. Son âme est tatouée par les dieux, il fera parler de lui » (p.189). Il y a un regard messianique et une construction divine autour d’Addi Bâ. Autrement dit, étant considéré comme un messie, tout ce qu’il entreprend ne peut être qu’une réussite. Il doit faire du bien au monde, c’est pourquoi il est envoyé en France pour sauver le peuple de ses souffrances. Le personnage d’Addi Bâ s’inscrit finalement dans ce qui a été évoqué dans les œuvres précédentes de l’auteur : la trace de l’histoire et de ce qui fait l’identité du Peul. Mais au-delà de la quête de l’identité dans Peuls (2004), ou des rapports à l’histoire avec Le Roi de Kahel (2008), le roman présente désormais ce héros peul comme le sauveur du monde, car il porte les valeurs de l’auteur : celles « d’une idéologie, d’un idiome et d’une vision du monde » (De Meyer, 2012 : 61).
Le mélange entre mythe, croyances traditionnelles fait qu’il y a un effet de contre-discours, car comment expliquer la mission divine du sujet et la rationalité des combats qu’impose la guerre ? En guerre, ce sont les techniques de combat et les stratégies militaires qui font la différence, et non les bénédictions que l’on peut recevoir d’une descendance. La fusion de deux idéologies (africaine et occidentale) est peut-être osée, même si on peut comprendre le désir d’universalité que nourrit l’auteur, lui-même, Peul, parti très jeune en France où il vit d’ailleurs.
L’énigme autour du personnage pose aussi la question de la destinée des hommes et de leur capacité à changer le monde. Il n’y a que les élus pour changer le monde. Addi Bâ est de ceux-là. Ce n’est plus la liberté et la justice sanglantes de Martial chez Sony Labou Tansi (1979), mais il y a le fait que tout ce qu’Addi Bâ entreprend est salué et apprécié par ses voisins. Le narrateur le rappelle : « Là-bas, on se souvient d’un garçon serviable qui coupait du bois pour les vieilles dames et faisait des travaux chez le docteur Pellet, le maire de la ville » (p.194).
Sémiotiquement parlant, le personnage est doté d’un pouvoir transcendant, irréductible. C’est pourquoi le rôle du personnage s’assimile à une mission christique. Sa mort devient ainsi le moment de délivrance et de libération. Rien n’est fait au hasard dans le texte dans Le terroriste noir, car le jeu énonciatif autour d’Addi Bâ n’est pas un simple jeu. Il y a une logique de construction à la fois identitaire et religieuse pouvant lier la pensée du narrateur à celle de l’auteur. La frontière n’est pas grande, car la trajectoire de Tierno Monénembo laisse supposer quelques soupçons sur les intentions de l’auteur sur l’intérêt de l’histoire et de l’identité du sujet qui vient recevoir la médaille de son oncle à titre posthume. C’est le point focal dans la compréhension du texte ou de ce qu’il y a derrière les mots : la vision et le projet esthétique de l’auteur.

2. LE TERRORISTE NOIR : TRAVERSÉE DES CHAMPS, IDENTITÉ FONDUE DU SUJET

Le roman pose une question fondamentale, celle liée au regard critique et à la réception de l’œuvre. Écrire sur la guerre de Libération revient, pour Tierno Monénembo, à décloisonner l’idée du champ littéraire et de l’appartenance à un espace de production littéraire particulière. Il est vrai que l’auteur vit en France (à Caen), et est presque habité par les présupposés culturels occidentaux ; son écriture peut être influencée par le milieu ou par ses habitudes. Mais si la volonté première est, pour l’auteur, de rappeler le rôle joué par les courageux tirailleurs ou de reconstituer le puzzle de l’histoire, Le terroriste noir apparaît comme l’aboutissement de la vision de l’histoire et des peuples. Le désir de volonté de puissance d’Olivier de Sanderval manifesté dans Le Roi de Kahel (2008) s’oppose ici à la détermination d’Addi Bâ de lutter contre l’occupation allemande. Si dans Le Roi de Kahel, un Blanc fonde son aventure dans la conquête des territoires dans le dessein d’en devenir roi, la seconde œuvre inverse les rôles. Ici c’est un Noir qui va tenter de sauver un pays qui n’est pas le sien.
Il y a tout de même un rapprochement fondamental qu’on peut établir autour de ces deux personnages : c’est l’idée qu’on a deux personnages venus d’un espace étranger et qui tentent de s’affirmer comme faisant partie intégrante de la société qui l’accueille. C’est à partir de ce partage et de ce désir d’acceptation que l’auteur développe son projet esthétique : la quête de l’universalité et le développement « d’un art moderne rompant avec la mélodie des discours identitaires, et accueillant l’héritage planétaire » de la littérature et des rapports humains. Considérons ce passage : « Cet enfant n’est pas d’ici. C’est là-bas qu’il vivra sa vraie vie et c’est là-bas qu’il la perdra. Tu l’accompagneras jusqu’au bord de la rivière puis le Blanc le prendra de tes mains et tu ne le reverras plus jamais » (Le terroriste noir : 190). Ce passage indique le lieu de la rencontre et de la transmission entre deux cultures, deux peuples, deux races. L’écriture prend une tournure proleptique du fait que le début de la naissance de l’enfant Addi Bâ est déjà sa propre fin. La prédestination des choses se fait de façon établie par la parole divine. Le sujet Addi Bâ va partir pour Langeais pour terminer sa vie dans les Vosges en tant que résistant.


Mais derrière ce voyage, il y a la volonté de l’auteur de briser les frontières et de montrer que tous les combats sont universels. Plus encore, le positionnement globalisant du personnage vient renforcer l’idée d’une écriture sans racines, ou la non appartenance à un champ littéraire. Le rapport conflictuel et complémentaire entre le « ici » et le « là-bas », contenu dans la première partie de la citation ci-dessus, montre que le sujet du discours, les héros narratifs s’inscrivent désormais dans une ouverture vers le monde.
Tierno Monénembo ne revendique pas une appartenance à un champ littéraire ou à un univers de création. Il se veut être un écrivain ayant des origines peules, mais qui écrit pour l’universel. Cela a été toujours le projet de l’écrivain, car si ses romans tournent autour du rapport de l’écriture à l’histoire, au sens où l’entend Roland Barthes (1953 : 18), c’est-à-dire comme « la forme saisie dans son intention humaine et liée aux grandes crises de l’histoire », l’objectif est d’écrire sans limites ; c’est pourquoi il faut considérer le combat d’Addi Bâ comme une façon de réduire les frontières entre le centre (Paris ou l’Europe) et la périphérie (la Guinée ou l’Afrique).
Parmi les traits saillants qui se dégagent dans notre article intitulé « Nouvelles écritures, nouvelles identités. Prolégomènes à une théorie sémiotique du sujet dans les récits francophones » (2012 : 423), nous démontrions que le projet des écrivains francophones faisait porter de nouvelles ambitions à leur sujet-personnage. Loin des préoccupations nationales, les romanciers mettent en place des structures narratives et des sujets qui défendent des valeurs à portée universelle. Les raisons des uns et des autres peuvent évidemment être différentes, mais ce qui est sûr, c’est que les sujets du discours sont plus complets que ceux qu’on pourrait rencontrer dans Karim de Ousmane Socé, Le pauvre Christ de Bomba, Une vie de boy (1956) de Ferdinand Oyono, Entre les eaux (1973) de V.Y Mudimbe, Le dissident (1986) de Séraphin Ndaot, Sous le pont de Bomo (2011) de Marc Kaba et bien d’autres. Dans ces récits les sujets gardent jalousement une identité narrative et portent un combat social purement africain, ce qui n’est plus totalement évident pour la troisième génération d’écrivains, avec laquelle les récits oscillent entre une quête personnelle et une volonté d’intégrer l’ensemble des champs littéraires. Si Bessora rêve d’une identité fondue et planétaire, l’engagement de Tierno Monénembo tient à valoriser un personnage noir, mais qui traverse les rives raciales. Le sujet-personnage reste abstrait et double, mais évolue positivement jusqu’à la fin du texte.
En effet, dans Le terroriste noir, le sujet, dans sa position sociale et identitaire, reste ambigu, car Addi Bâ n’appartient finalement à aucune société. S’il est né Peul et en Afrique, sa destinée montre très tôt que c’est un enfant du monde. Il part et réalise sa prophétie, celle de sauver la France et le monde. Dans la compréhension du sujet africain, le texte de Monénembo écarte l’idée d’appartenance et d’appropriation, parce que le combat mené dans cette œuvre traverse les frontières, les races et les époques, ce qui explique qu’à aucun moment de la narration Addi Bâ est perçu comme un sujet négatif. C’est un personnage doublement positivité dans son attitude à intégrer un milieu social difficile comme Les Vosges, puis à mener une révolte qui lui vaudra cette reconnaissance posthume.
Le positionnement narratif et social d’Addi Bâ voulu par l’auteur montre, à juste titre, que le combat des Africains dépasse le cadre national et continental. Il se construit ainsi une nouvelle identité autour de ces personnages, parce que Tierno Monénembo, comme d’autres, n’écrit pas seulement pour le champ littéraire africain. La nature du texte, le temps de l’histoire, les lieux de la narration ainsi que le lieu d’écriture préfigurent que le discours tel qu’orienté par l’écrivain s’adresse d’abord aux Français, et que le texte ne saurait s’exclure du champ qui le compose.
Il n’est pas excessif d’affirmer que le roman de Monénembo est un véritable modèle d’intégration et de cohésion sociale entre les peuples. Si le rapport entre l’Europe et l’Afrique date du retour manqué de Samba Diallo dans L’Aventure ambiguë ; ou du départ jamais réalisé de Madické pour l’Europe aux fins de rencontrer Maldini son idole (Le ventre de l’Atlantique, 2003), Le terroriste noir fait un pont entre les deux continents et les trois générations d’écrivains africains francophones. D’abord, par l’histoire commune qui les lie (la guerre de Libération), où tout le monde, sans retenue particulière, s’investit pour sauver la France, devenue une patrie commune ; ensuite, par les personnages pluriethniques qui font cette épopée mondiale. Le roman présente des catégories sociales variées, assure le mélange des races sans que le lecteur n’en soit véritablement choqué. Addi Bâ est toujours perçu à partir de ses schèmes culturels. Malgré le fait que le roman se passe dans un espace outre que celui d’origine du héros, il garde la puissance et la verve qu’on sait de l’Africain ; enfin, il y a cette traversée de l’histoire qu’assure l’écriture, mais aussi des révélations historiques et douloureuses qui révèlent un pan caché de la guerre de Libération.
La réussite du roman peut donc tenir dans la perspicacité de l’auteur à vouloir toujours dire la vérité des choses, la scientificité du discours et la démonstration des objets ou la justification du sujet traité par les personnages eux-mêmes participent du travail de recherche auquel se soumet volontairement l’auteur pour écrire ses romans.
Derrière le projet d’écriture, c’est une aventure du mélange qui s’y déploie, car les personnages sont transfrontaliers, alors que les champs de l’écriture s’amenuisent dans ce corps de texte. On ne peut que saluer la contribution littéraire du romancier, d’autant plus qu’il amène les Critiques littéraires, les anthropologues, les historiens et bien d’autres à repenser l’histoire des peuples et l’attachement que l’on se fait de la notion de champ. Addi Bâ et le roman de Tierno Monénembo montrent qu’il faut sûrement remonter le temps pour comprendre les différences « littéro-anthropologiques » qui se déploient dans le monde actuel.

BIBLIOGRAPHIE

BARTHES, Roland, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953.
De MEYER, Bernard, « La colonisation selon Sanderval : Le roi de Kahel de Tierno Monénembo », in French Studies, 2012, 42, 60-79.
DIOP, Papa-Samba, « Tentatives de définition du champ littéraire subsaharien », in Constitution du champ littéraire, Paris, L’Harmattan.
MONÉNEMBO, Tierno, Le terroriste noir, Paris, Seuil, 2008, 2013.
MOUKODOUMOU MIDEPANI, Éric, « La réécriture de l’histoire dans Le roi de Libreville », in Parole et regard dans Le roi de Libreville de Jean Divassa Nyama, Paris, Alpha & Oméga.
NDEMBY MAMFOUMBY, Pierre, « Nouvelles écritures, nouvelles identités. Prolégomènes à une théorie sémiotique du sujet dans les récits francophones », in Les chemins de la critique africaine, Paris, L’Harmattan, 2012.


[1] Université Oumar Bongo, Libreville, Gabon




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