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MICROPHILOSOPHIE DE LA CRISE DES CONCOURS : LE CAS DE LA CÔTE D’IVOIRE
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Éthiopiques n°91.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2013

MICROPHILOSOPHIE DE LA CRISE DES CONCOURS : LE CAS DE LA CÔTE D’IVOIRE

Auteur : Azoumana OUATTARA [1]

Le concours est une institution d’importation des administrations européennes avec ses règles, ses valeurs, ses finalités légales-rationnelles. Les sciences sociales ont insisté, à juste titre, sur les transformations induites par ce passage d’un univers de sens à un autre. La différence de fonctionnement entre les administrations occidentales et africaines a été largement documentée [2]. Les administrations de type wébérien ont été universalisées sans pour autant devenir universelles. Il ne suffit pas de contextualiser les concours par la « politique du ventre » en en décrivant les logiques sociohistoriques, encore faut-il mettre en relief leurs enjeux globaux pour les sociétés considérées. La philosophie politique contemporaine peut alors concourir à éclairer les pratiques des concours en prenant en charge les spécificités de chaque pays. Elle dispose des ressources essentielles, comme en témoignent les philosophies de John Rawls et d’Amartya Sen, pour comprendre les questions du mérite et de l’égalité des chances, enchâssées dans les problèmes cruciaux des concours.
Les termes de ces problèmes ont totalement changé pour être transformés en ceux d’une justice sociale qui n’a pas la même forme aux États-Unis, au Canada, en Europe, en Inde ou en Afrique. Les solutions ne peuvent être identiques. Cependant partout, il y a nécessité à faire droit à l’exigence d’une justice sociale en élaborant les contextes de sa pertinence. De ce point de vue, comme le faisait remarquer Amartya Sen, la rétribution ou non du mérite renvoie aux « réussites » ou aux « échecs » [3] des sociétés elles-mêmes. Quels que soient les contextes sociaux étudiés, il est clair qu’on ne peut détacher la possibilité d’accès aux emplois des conflits qui peuvent survenir du fait des frustrations nées de la panne du système intégratif. Pourquoi réserver un questionnement philosophique au concours comme institution sociale ? La réponse que propose le présent texte est la suivante : le concours administratif en Afrique est un bon sismographe des sociétés en ébullition qui ne savent plus proposer des critères de la compétition sociale acceptée par tous. Il est rare qu’un chef d’ État en exercice émette des doutes, lors d’une cérémonie publique à l’École Nationale d’Administration, sur la régularité des concours d’entrée à la fonction publique [4], encore plus rare qu’un nouveau pouvoir, issu des élections présidentielles de 2011, annule les résultats des concours qui avaient été organisés au cours de l’année précédente en raison des fraudes et des pratiques politiques consistant à « placer » des militants aussi bien à l’ENA que dans les structures de coercitions pour garder la mainmise sur l’appareil administratif en plus de dénoncer le pouvoir de l’argent dans les résultats des concours [5]. Cette mise en cause des pratiques des concours par le haut ne peut être isolée d’un environnement social de dénonciation des pratiques de corruption par le bas. Comment comprendre cet aveu d’échec ? La question qui se pose est de savoir si la panne du système de la rétribution des mérites, à partir de quelques critères consensuels de performances sociales, ne résulte pas d’un accroissement insupportable des inégalités dont la conséquence est la violence et la valorisation opportuniste de la fraude comme mode d’accès aux ressources parce que le mérite n’est plus à même de distinguer les compétiteurs sociaux ? Le concours n’est pas, contrairement aux apparences, un détail. Il suffit, pour s’en convaincre, de garder le regard rivé sur les structures coercitives et les modes de recrutement de leurs membres en Côte d’Ivoire.

1. LE CONCOURS : UN RITUEL INSTITUANT

Les fonctions publiques sont des emplois essentiels au bon fonctionnement de l’ensemble de la société. Cette dernière choisit, avec soin, ceux qui auront à les exercer en suivant des procédures réglementées. Le contrôle de l’accès à ces fonctions est crucial. Les critères de sélection ne peuvent être contournés ou pervertis sans risques de compromettre la reproduction de la société. En principe, il ne peut exister des manières discrétionnaires de se voir offrir ces postes par des individus ou des groupes d’individus qui pourraient en tirer quelques bénéfices symboliques ou matériels. Ces charges ne peuvent être transmises sur la base de critères patrimoniaux. On ne peut pas les monnayer, en principe. Cette réglementation qui permet de sélectionner les candidats aptes à pourvoir les emplois concerne, à présent, aussi bien la fonction publique que le monde des entreprises. Les concours, les tests, les entretiens, permettent de déterminer qui il faut à la place qu’il faut. Les sociétés européennes sont des sociétés dans lesquelles la domination repose sur ces formes de sélection qui mettent en avant le mérite par la voie des concours considérés comme des mécanismes de distinction d’une élite, qui se sont renforcés par la formation et l’affectation avec ses effets d’assignation statutaire qui distinguent les « élus » des autres. La distinction et la consécration, pour utiliser le langage de P. Bourdieu, resteront inopérantes si le concours n’est qu’une pure formalité, servant de paravent à des pratiques frauduleuses, parce qu’on aura fait appel à des ressources financières, ethniques, politiques et religieuses.
La sélection à laquelle procèdent les concours est « élection », l’examen « épreuve », la formation « ascèse », l’isolement « retraite initiatique » et la compétence « technique qualification charismatique ». Les concours sont des formes de sélection des élites reconnues et conscientes de la distinction qui les institue comme appartenant à des corps sociaux séparés dont la légitimité est consacrée [6]. Ainsi, la sanction du concours réalise « l’opération sociale par excellence » : produire

« des êtres à part, séparés, sacrés, par le seul fait de faire connaître et de reconnaître de tous la frontières qui les met hors du commun, de rendre publique, notoire, garantie par le consensus omnimum, la distinction qui les consacre, et de déterminer par là chez les élus la conversion de la croyance qui les amène à se reconnaître comme différents » [7].

Une lexie religieuse est sciemment utilisée par P. Bourdieu pour mieux faire ressortir le processus par lequel une société se reproduit en instituant l’imaginaire de la légitimation de ses modes de domination.
La distinction exige aussi la discipline qui ne peut être obtenue que dans un espace protégé loin de l’environnement social aux intérêts hétéronomes. Ainsi, les concours sont procédures fonctionnelles d’une discipline plus large qui ne sélectionne pas seulement les individus aptes à exercer les fonctions d’agents de l’universel mais les prépare à intérioriser les règles rigoureuses de l’État. Ils valent objectivation des qualités nécessaires aux tâches de la charge qui seront assumées par ceux qui auront été admis mais qui seront aussi assujettis aux règles. Il n’est pas anodin que le concours fasse d’abord appel à des sujets d’examen, à une surveillance rigoureuse des candidats qui les découvrent tous au même moment pour travailler selon des critères précis, à des notes et enfin à un classement. Se soumettre à une épreuve, c’est justement faire l’expérience de l’égalité, du respect de la règle, de l’évaluation.
Une charge publique est aussi un bien dominant qui donne à celui qui l’exerce des chances d’avoir les biens convoités suivants : l’honneur, le pouvoir et les prérogatives qui l’accompagnent, l’argent, une vie sociale assumée. Ceux qui l’exercent ne le font pas uniquement pour la « charité laïque » par laquelle la vieille noblesse d’État caractérisait le service public. Ils gagnent d’abord leur vie en travaillant. Cette première caractérisation est essentielle. Il est une deuxième que la crise des sociétés contemporaines permet de saisir : cette charge est une source de gains sociaux valorisés, ce qui explique la compétition de plus en plus vive entre ceux qui veulent l’exercer. Toute charge publique contient des potentialités de domination qui impliquent la question cruciale de sa légitimation, c’est-à-dire que ceux qui l’exercent doivent être obéis et respectés. Les modes d’accès aux fonctions publiques, dans la mesure où ils ouvrent à des « avantages de vie », s’inscrivent dans cette aporie que les contextes atténuent ou aggravent sans annuler. Il est clair que la délégitimation de cette répartition conduit à l’idée d’un cens caché comme si les règles apparentes qui président aux choix des fonctionnaires n’étaient pas celles qui, en sous-main, comptaient en réalité [8].
Les sociétés actuelles, colonisées ou pas, sont confrontées au problème de la distinction des élites mais surtout à la répartition des emplois dans un contexte économique et social difficile. Chacune d’entre elles travaille à trouver les ressources culturelles, économiques et politiques, nécessaires à la résolution de ces problèmes.


2. ÊTRE FONCTIONNAIRE EST-CE AVOIR EU DU MÉRITE ?

Le mérite est célébré dans certains pays en tant que système du choix des meilleurs, notamment pour les services publics alors que, dans d’autres, il n’est pas mis à l’honneur tant sa définition est en contradiction avec les pratiques de positionnement administratif. La notion de mérite elle-même n’a rien d’évident dans la mesure où elle constitue un amalgame de composantes aussi bien historiques, politiques, moraux, idéologiques, religieux qui en rendent l’utilisation périlleuse [9]. Elle est liée à l’histoire de la formation des élites dans le monde euro-américain pour satisfaire le besoin en compétences de sociétés en modernisation rapide. Elle met fin aux privilèges pour valoriser les compétences [10]. L’éducation permet de sélectionner les élites, d’établir les règles de la reproduction sociale en tenant compte désormais d’un système au mérite qui intègre les valeurs démocratiques d’égalité et les nécessités de la compétence. La connaturalité entre le mérite et les sociétés capacitaires va ainsi être totalement réinterprétée dans le contexte des bouleversements liés au travail, aux mutations de l’égalité, aux problèmes considérables soulevés par la justice sociale. Sa dimension instrumentale (rétribution des compétences) ne doit pas masquer sa dimension éthique. Cette dimension souvent occultée est cependant centrale. Il ne suffit pas d’être récompensé par l’accès à une fonction publique encore faut-il être loué pour l’accomplissement de ses devoirs, de ses actions en faveur de la collectivité [11]. Yves Michaud en tire la corrélation entre le mérite et l’estime mesurant les bons comportements [12].
Les philosophies de l’égalité (Rawls, Sen, Walzer) ont reconstruit cette notion désormais inscrite dans une constellation conceptuelle qui renvoie à une réflexion sur la justice sociale. Le statut professionnel, le bien-être sont fonction des capacités des individus et des usages qu’ils font de leurs « talents », de l’éducation qu’ils ont reçue. On ne retient alors que le mérite de chacun pour distribuer les fonctions, c’est-à-dire les choix qu’il opère, le travail qu’il accomplit, etc. De cette façon, l’individu est le résultat de son action. La notion de mérite renvoie à la valeur du travail et de l’effort individuel en vue d’atteindre un résultat valorisé. Cette existentialisation du mérite laisse complètement de coté la finitude sociale, c’est-à-dire le processus objectif de précarisation et d’exclusion des individus les plus faibles auxquels est reproché ensuite de n’avoir rien fait pour s’en sortir [13]. Dans un livre intitulé Repenser l’égalité des chances, Patrick Savidan a fait valoir que l’accent était désormais mis sur les capacités offertes à tout un chacun de réussir dans le projet de vie qu’il aura choisi alors même que les inégalités invalidantes de base contrariaient la mise en œuvre de l’égalité des chances. La perspective ouverte est celle de l’égalité soutenable des chances enracinée dans le mérite qui en est le principe de légitimation [14]. Concrètement, cela signifie un système de formation ouvert, des ressources disponibles pour transformer les inégalités existant au départ ou plus exactement pour en limiter les incidences. Une telle correction est-elle possible ? N’est-ce pas une manière de justifier l’inégalité des positions de départ ? Les niveaux à prendre en compte sont à la fois le positionnement des individus sur le marché de l’emploi et le contexte social dans lequel doit jouer les possibilités d’insertion en contraste avec les inégalités. Habituellement, on naturalise le mérite en l’individualisant alors qu’il faut retenir prioritairement sa dimension sociale, c’est-à-dire l’organisation et le dynamisme d’une société capable d’offrir à ses membres des ressources de réussite sociale sans pour autant que l’individu soit dédouaner de la responsabilité de ses choix. La force d’attraction de l’égalité des chances est de permettre la remise en cause des privilèges, des héritages, des passe-droits, du favoritisme mais surtout de donner aux individus les épures d’une vie réussie [15]. De P. Bourdieu à François Dubet, les travaux de sociologie montrent que l’éducation, qui était sensée être le passeport du mérite, non seulement ne corrigeait pas les inégalités de base mais les renforçait au contraire [16]. Toutes les études convergent pour enrichir la notion de mérite, irréductible aux talents des « héritiers », en l’ouvrant à la justice pour sortir de la logique de la discrimination. Il en est ainsi des travaux d’Alain Renaut sur la juste articulation républicaine à trouver entre égalité et discrimination [17]. La question posée est celle de savoir comment mettre en place des dispositifs correctifs des inégalités pour aboutir à une véritable égalité des chances. Le philosophe américain John Rawls en a conceptualisé la réponse sous la forme d’un paradigme de la justice sociale qui allait avoir une grande influence dans l’évolution de la philosophie politique.
Il a été attentif aux problèmes de la répartition des fonctions dans une société qu’on ne peut faire reposer sur ce qu’il a appelé la « loterie naturelle » de la réparation des talents qui, de toute façon, a son envers social. Pourquoi devons-nous revenir à la Théorie de la justice pour mieux comprendre les enjeux et contradictions de l’idéal égalitaire dont le mérite est un des aspects ? Le philosophe du libéralisme équitable en partant de la fiction de la position originelle et du voile d’ignorance articule deux principes pour cerner ce qu’il en est de l’équité afin de fortifier le lien social par la justice qui est « la première vertu des institutions sociales » [18]. Le premier est celui de l’« égalité équitable des chances » qui veut que les fonctions et positions sociales soient ouvertes à tous. Le deuxième dénommé principe de « différence » ou « maximin » a trait à la répartition des biens économiques et sociaux. Ce principe veut que le traitement des inégalités se fasse au bénéfice des plus défavorisés. Ce qui signifie offrir un maximum d’opportunités aux plus défavorisés ; l’enjeu essentiel étant l’égalité des chances dans l’accès aux ressources [19]. L’égalité des chances demeure formelle si les conditions économiques et sociales qui en permettent la mise en œuvre n’existent pas. Une société doit avoir la « capacité d’un sens de la justice » [20] pour mettre en œuvre les « termes équitables de la coopération sociale ». La distribution équitable des ressources de mobilité est la condition de la cohésion sociale [21]. Les deux principes Ralwsiens de liberté et d’équité constituent la base de la stabilité sociale bien qu’ils puissent revêtir des formes spécifiques selon les sociétés considérées. Comment et à quel moment des perturbations en viennent-elles à déstabiliser la société par des conflits que le consensus par recoupement n’aura pas permis d’imposer ? Un des éléments de réponse porte sur l’incapacité progressive de la société à déterminer les règles et les droits devant servir de régulateur dans la distribution des ressources et des opportunités d’accès aux fonctions ou ressources valorisées. Ces droits peuvent être affirmés sans être pris en compte au risque de mettre en péril l’adhésion sociale.
De son côté, Michael Walzer a développé une des thèses les plus importantes sur la signification des concours dans les sociétés contemporaines en rapport avec la justice sociale. Il l’a fait selon une méthode que nous retrouvons dans son Traité de tolérance : passer d’une théorisation pure à un questionnement des significations et pratiques sociales [22]. La tolérance, dans la pluralité de ses formes d’expressions historiques, est l’organisation raisonnable de la diversité sociale multiculturelle. Il en va de même des concours, comme mode de répartition des charges publiques, qui sont un problème central pour les sociétés contemporaines, notamment pour la société américaine : peut-on mettre entre parenthèse les concours ouverts à tous, seule manière d’accéder à des charges et à des emplois publics, pour favoriser un groupe ethnique par l’ « affirmative action » ? _ L’égalité devant les concours a connu des mutations aux États-Unis. M. Walzer les rappelle dans son interprétation philosophique des sphères de justice, avec l’exigence des « pratiques équitables de recrutement » impliquée par les programmes d’« action volontariste » qui se proposaient d’ouvrir, sur la base de quotas, des postes destinés aux minorités, et en particulier à la communauté dont le capital culturel a le plus souffert des discriminations et du passé esclavagiste des États-Unis. Cette nouvelle donne signifiait, objectivement, que la règle du mérite n’était pas la seule mais, surtout, que ce qu’on tient pour neutre et objectif, le mérite, est le résultat d’un processus de domination qui pour être masqué n’en reste pas moins une. Michael Walzer attire l’attention sur les enjeux et les risques de cette mutation. Les sources philosophiques de son questionnement sont à rechercher dans la controverse entre les libéraux et les communautariens sur le point de savoir comment rendre effective l’égalité des chances dans une société. Si la seule affirmation de l’égalité des chances ne suffit pas pour en assurer l’effectivité sur le plan social, les mesures de quotas ou de « discrimination positive », en accordant des droits dérogatoires pour l’accès aux emplois dans les universités, les administrations, les entreprises, aux Afro-américains, aux Hispaniques, aux Asiatiques, aux femmes, ne risque-t-elles pas de ruiner l’idée même de mérite ? Michael Walzer écrit la phrase suivante : « Je pense qu’il est juste de dire que la tendance actuelle à la fois en politique et en philosophie politique va dans le sens d’une conceptualisation de tout emploi comme charge publique au nom de la justice » [23]. Il précise sa pensée en ces termes : « Il ne suffit pas d’identifier et de récompenser des talents : il faut les amener à se déployer dans un contexte de libre compétition offrant à tous les mêmes opportunités » [24].
La justice sociale introduite par le second principe de justice de J. Rawls, intégrant l’égalité des chances comme antidote aux inégalités matérielles, ne doit-elle pas viser justement les groupes ethnoculturels ? Les philosophes canadiens du multiculturalisme tels Charles Taylor ou Will Kymlicka, en déplaçant le problème de l’égalité des chances de l’individu à son groupe d’appartenance, ont montré en quoi la répartition des fonctions dans les sociétés contemporaines croisait la justice et non le mérite comme base d’une société juste [25]. L’égalité des chances en matière d’attribution des positions sociales ne peut résider dans « l’idéologie » mais doit prendre en compte l’origine ethnique, l’identité sociale ou sexuelle des individus [26]. Cette thématisation qui milite pour l’ouverture de l’éventail du mérite aux composantes de la représentativité par le sexe, les langues, l’origine ethnique montre que la finalité de la compétence n’est pas la seule retenue pour permettre l’égalité des chances. L’exemple des États-Unis et d’autres pays montre la nécessité de corréler le mérite et les autres valeurs de la fonction publique, de trouver la relation fondatrice entre le mérite et les valeurs nécessaires au service de la chose publique.
En définitive, la fonction publique concerne tous les citoyens qui doivent y être représentés. Après tout, la dénonciation de l’exclusion, du clientélisme, du sexisme, du mépris, correspond à une critique d’une situation où les efforts ne sont pas reconnus où les « pistons » contribuent à fausser les évaluations ou plus généralement les concours.

3. CRISES ET MUTATIONS DU CONCOURS EN CÔTE d’IVOIRE

Le mérite est une valeur cardinale de la fonction publique. Il sert de référence en matière de recrutement, de sélection, d’avancement. Il présente deux aspects. Premièrement, l’accès aux fonctions publiques doit être ouvert à tous. Cela signifie que l’accessibilité et la promotion sont fondées sur l’égalité de traitement. Le Statut Général de la fonction Publique Ivoirienne, organisant le statut des fonctionnaires, déclare : « Les fonctionnaires sont recrutés par voie de concours » [27]. Les concours offrent le plus de garantie permettant d’apprécier la capacité des candidats qui sont jugés sur des épreuves imposées également à tous. De la sorte, les fonctions publiques vont au plus méritants [28]. Les concours sont des épreuves d’évaluation des connaissances, des capacités et des qualités des candidats. Les enquêtes de moralité et la présentation du casier judiciaire permettent de savoir si le candidat réunit les qualités en rapport avec exigences du poste à pourvoir. Les candidats retenus sont ceux répondant aux normes de compétence. La sélection, sur la base du mérite, est donc fondée exclusivement sur les aptitudes, les compétences, le travail du candidat.
Le mérite est la règle d’or de l’administration mais aussi une valeur de l’éthique administrative dont la force d’incitation concerne la société dans son ensemble. Cette axiologie organise des conduites non seulement par rapport aux récompenses ou aux places mais surtout à ce qui est souhaitable ou digne d’estime dans une société de sorte à favoriser le caractère coopératif de l’action sociale. La raison en est que la dislocation des représentations du mérite dans une société signifie une perte de sens et de repères. Le contexte sociohistorique actuel permet de dégager, de façon schématique, deux aspects différents de la crise du mérite. Le premier concerne les effets pervers du mérite dans les sociétés européennes où une idéologisation du mérite sert à masquer la précarisation progressive des individus confrontés à la dureté sociale et à la culpabilisation. L’identification stricte du mérite et de la performance conduit au résultat surprenant de passer pour perte et profit les capacités des individus auxquelles sont préférées des compétences standard porteuses d’inégalité. Les mécanismes de plus en plus restreints ou sauvages de la reproduction sociale ne font plus en réalité appellent à « notre mérite » mais aux logiques implacables de la flexibilité. Il s’agit d’un processus inédit qui montre qu’il ne tient pas seulement aux individus précarisés de faire des efforts pour sortir de l’échec social. C’est la raison pour laquelle l’échec social oblige à réinscrire le mérite dans la dimension de la responsabilité collective pour reconstruire les capabilités des individus sans lesquelles la distinction sociale n’aurait pas de sens.
Le deuxième touche au caractère inchoatif du mérite dans les sociétés des Afriques où la reproduction anarchique et violente de la domination ne s’embarrasse plus de l’idéologie du mérite. L’exemple de la Côte d’Ivoire est édifiant à cet égard. Le Président Bédié a tenté en vain à la fin des années 90 de réintroduire le mérite comme valeur de référence en médiatisant la réussite des élèves et en en faisant une incitation pour les fonctionnaires de l’administration ivoirienne. La crise était passée par là. Les Ivoiriens ne croyaient plus au mérite auquel ils ont substitué l’« argent ». L’inégalité devant la richesse est devenue le modèle de l’acceptation de toutes les inégalités. Cette inégalité, qui s’affiche de façon ostentatoire, ne passe pas par le mérite mais s’acquiert par des positionnements sociaux ou par la violence. L’admiration mesure l’inégalité en ces termes : « Il a travaillé » comme s’il avait mérité ce qu’il a pu extorquer à un système désarticulé. Le « travaillement » a remplacé « le travail » : la ruse, la combine, l’arnaque, la fraude, l’habileté à instrumentaliser les règles, sont valorisées au détriment du travail qui n’est pas reconnu. L’imaginaire s’est complètement transformé en excluant la morale du mérite qui s’est tant accommodée de l’inégalité et de l’échec.
Ces remarques n’entendent pas rester à la surface des dérèglements de la gouvernance africaine. L’historien Mamadou Diouf a fortement souligné le pouvoir de « trafiquer de la puissance publique », héritage colonial, qui n’a fait aucune place à l’expérience de l’intérêt général encore moins à une moralité publique susceptible de domestiquer l’anarchie des intérêts privés. Il en a résulté la tendance des acteurs à ruser avec les règles organisant l’inégalité et la domination coloniale [29].
Les travaux sur la « pluralité des normes » [30] permettent d’ouvrir un nouvel angle de compréhension des administrations africaines. Ces approches n’excluent cependant pas l’approche philosophique en termes de justice sociale sans laquelle on ne peut comprendre le processus contradictoire et violent sur lequel a débouché l’expérience démocratique des années 90. Ni le traumatisme ni la différence n’effacent le besoin de justice qui est la source de la revendication plurielle des droits qu’il faut mesurer à l’aune du renouvellement démographique des pays africains, de l’espérance de l’éducation contre l’iniquité transformée en norme, de la lente organisation d’une société pour l’instant incivile. Ce n’est pas la normativité banque mondialiste de la reconstruction du secteur public qu’il convient de retenir prioritairement. Ce qui est en jeu, c’est l’exigence fondamentale de reconstruction des administrations, portées par les valeurs de citoyenneté, qui émerge dans l’expérience du refus de la violence appelant à la reconnaissance sous toutes ses formes que ne contenait pas la phase coloniale.
Or, le mérite est une forme de reconnaissance cohésive : reconnaissance du travail, de l’effort, de la compétence récompensée, promue, sans soulever la rancœur que suscite l’inégalité injustifiée de traitement. Il est revenu au centre de la dynamique politique en raison de trois formes de contestations : l’inégalité devant les examens, l’utilisation partisane des instruments de l’État, l’exclusion des jeunes. Les dénonciations, dans ces conditions, du caractère « ethnique » des recrutements, du mépris des citoyens les plus pauvres, se sont multipliées ces dernières années.
Chaque année, l’État ivoirien recrute quelques 5000 fonctionnaires et fait la promotion de près de 2000 agents en organisant plus de 400 concours [31]. Le nombre des fonctionnaires n’a cessé de croître sur la période allant de 2000 à 2010 pour atteindre le chiffre de 132 000, soit une augmentation de près de 40%. Cette progression est l’indice de problèmes nombreux dans l’organisation des concours administratifs qui n’est pas toujours en rapport avec les besoins. La preuve en est que nombreux sont les candidats admis qui attendent, dans certains cas, un ou deux ans avant de rejoindre un poste d’affectation.


Ces dernières années, l’organisation des concours administratifs est devenue un enjeu politique et social majeur. La fraude a fait l’objet de dénonciation récurrente. L’année 2011 aura marqué un tournant en raison de l’annulation des concours qui se sont déroulés avant le 04 décembre 2011 [32]. Les raisons officielles évoquées de cette annulation sont les deux ordonnances prises en avril 2011 déclarant « nul et non avenus les ordonnances, décrets et arrêtés réglementaires et individuels » pris avant le 04 décembre 2010.
Il est clair aussi qu’il s’agit de la volonté, dont les citoyens attendent la traduction effective, affichée de faire toute sa place au mérite contre la fraude. Comment expliquer une telle évolution ? On peut considérer, grosso modo, les deux premières décennies, après l’indépendance, comme celles de la république des bons fonctionnaires. Aussi bien le système éducatif que les modes d’accès à la fonction publique étaient régis par le mérite qui a permis la mobilité d’une part importante des enfants venus du monde rural. Les examens et les concours, hérités du modèle républicain, ont servi à produire une nouvelle élite à travers la reproduction d’un ordre que la crise économique des années 80 allait remettre en cause. Cette dernière a rendu plus vive la compétition pour les fonctions publiques. En effet, avec la crise des ressources, il était devenu de plus en plus difficile d’avoir accès à un emploi de fonctionnaire. Les concours sont devenus dès lors des points d’accumulation d’une forte tension sociale dans une société en crise dont les membres les plus jeunes attendent tout. Cette forte charge a fini par faire exploser les mécanismes de ce rituel d’institution sociale qu’est le concours. Contre la lettre et l’esprit des règles légales sensées régir les concours, les enjeux véritables de cette sélection s’en sont trouvé transformés, vidés de leurs objectifs initiaux. La conséquence a été l’effondrement de la dogmatique administrative qu’on peut définir comme le système de légitimation et d’adhésion aux règles impartiales de l’administration. Il en a résulté l’apparition d’une rationalité de survie habile à utiliser les interstices de la règle pour capter des ressources additionnelles. Les usages sociaux des positionnements administratifs ont conduit, de fait, à un niveau de privatisation des fonctions administratives par le haut et par le bas. Cette situation ne doit pas seulement être comprise en fonction des stratégies d’acteurs mais aussi en termes de régulation et de surcoût. L’évolution des comportements des forces de défense et de sécurité prouve la dangerosité d’une informalisation de la sécurité qui s’exerce sans l’esprit du service public.
Les ressources cumulatives pour réussir les concours se sont multipliées et complexifiées : l’argent, l’ethnie, le réseau de connaissance, le clientélisme politique. Le mérite vient au dernier rang. Il faut en chercher les raisons certes dans la difficile subjectivation de l’expérience coloniale mais aussi dans le décrochage des économies de plantation dans les années 80 qui induit des mutations profondes qui ont fait voler en éclat tous les processus unitaires susceptibles de permettre la construction des figures du bien commun. Les critères sociaux que le système des concours avait écartés comme irrecevables pour la répartition des charges publiques, en raison de leur contingence ou de leur charge particulariste, sont revenus à la surface comme si la société avait colonisé un système qui n’était plus « méritocratique », si jamais elle l’avait été.
L’idéologie du mérite, dans sa reconfiguration moderne, supposait au moins l’égalité des chances. Désormais, ce sont les plus forts, les plus malins, ceux qui disposent de PAC (Parents, amis et connaissances), les plus riches, les « bien nés » qui l’emportent. La compétition pour « arriver le premier » s’est muée en lutte truquée et violente pour occuper des fonctions perçues comme des moyens d’accès aux ressources économiques et sociales. Or, tel est le problème, le concours est ce qui décide du type de fonctionnaire qui sera ou non un bon serviteur de l’État. Si cette procédure est maîtrisée, l’administration a des chances de bien fonctionner et la société de se développer sans à-coups. Sa perversion signifie une administration inefficace, corrompue et dangereuse pour la société tout entière.
Ainsi, à un niveau global, tout participe à la dynamique conflictuelle d’une société dont les membres n’ont nullement en vue ce qui pourrait excéder leurs intérêts ou même le fonctionnement performant d’un service public mis à la disposition de tous. Les concours ne produisent pas seulement une élite, ils distinguent des candidats qui, consacrés, exerceront des formes multiples de pouvoir comme infirmiers, policiers, gendarmes, militaires, postiers, etc. Cette forme de distinction est décisive lorsqu’on veut comprendre les enjeux des concours en Afrique. C’est à ce niveau qu’on mesure le mieux les problèmes de l’accès aux fonctions administratives ayant un sens pour les communautés qui composent l’État. Elle produit un pouvoir diffus, servi par des agents dont les stratégies visent à tirer profit des charges publiques qu’ils occupent. Elle sépare sans produire l’alchimie de l’abstraction d’où naît le fonctionnaire soumis à la seule règle. Ce pouvoir est important puisqu’il s’exerce dans les domaines de la santé, de la vie, de la sécurité. Les mutations historiques des forces de coercition permettent de s’en convaincre.
Les sous-officiers de l’armée, de la gendarmerie, de la police sont aujourd’hui au centre de la nouvelle redistribution de la « violence monopolisée » en raison de recrutements parallèles ou de complaisances politiques, dans le souci de « placer » ses hommes à tous les niveaux de l’appareil administratif. Les concours d’entrée aux écoles de la police et de la gendarmerie, aux grades de sous-officiers dissimulent des enjeux politiques et financiers importants. Ce qui attire les candidats, ce n’est pas seulement l’activité rémunérée pour laquelle ils postulent, ce sont les possibilités d’enrichissement personnel qu’offre l’uniforme. L’exemple le plus probant, est celui des concours de police. Les policiers sont recrutés sur la base d’un concours. Ils suivent une formation à l’issue de laquelle ils sont reconnus dignes d’exercer leur nouveau métier. Une enquête [33] montre, d’une part, que les candidats à ce concours payent pour la constitution du dossier de candidature, pour la visite médicale et le sport, pour réussir aux épreuves orales et écrites. Le constat a été fait, d’autre part, que sortis de l’école de police, les élèves policiers ne respectent pas les règles les plus élémentaires de leur profession qu’ils utilisent plutôt pour intimider et racketter les populations. Tout se passe comme si leur sélection, leur formation, leur « consécration » ne produisaient pas la « distinction » devant en faire des hommes et des femmes séparés des autres mais tout en restant à leur service. Finalement, la réalité est celle d’un processus qui aboutit pour nombre d’entre eux à se voir confier des armes et un uniforme, symboles dont ils se servent à des fins privées, d’influence et d’enrichissement. Ce détournement de la distinction produit ainsi des racketeurs violents n’hésitant pas à utiliser le désordre à leur profit. La « distinction par le bas », avec les possibilités d’enrichissement qu’elle offre à ceux qui sont « consacrés », a une forte incidence politique dès lors que la violence devient le principal régulateur de la compétition politique. L’échec de la « distinction » produit un autre résultat dramatique pour la société qui ne peut pas compter fondamentalement sur ses forces de défense et de sécurité pour sa protection. La crise ivoirienne a montré comment l’inversion des priorités entre intérêts privés, de nombreux forces de l’ordre, et intérêts collectif a affaibli le potentiel de défense de la nation. Les divisions dans les structures de coercition ne sont pas ethniques ; elles sont dictées par la particularisation et l’hétérogénéité des intérêts.
La distinction correspond ici, d’emblée, à la désactivation des règles d’évaluation qui permettent de choisir objectivement les candidats. Cette déficience est à l’origine de dysfonctionnements graves dans la société. Si la distinction est l’opération par excellence de l’institution sociale, il faut reconnaître qu’elle est aussi l’opération la plus risquée, celle qui pervertie peut mettre à mal la société comme totalité. Il suffit que les concours soient faussés et la formation bâclée pour que des charges soient confiées à ceux qui ne méritent pas d’être « séparés ». Les fonctions sont occupées par ceux qui sont les moins qualifiés à les exercer. Il ne s’agit pas ici d’un jugement moral mais des formes de perceptions sociales de l’activité des fonctionnaires dévalorisée. On assiste ainsi à une multiplication des formes d’irrespect et de contestation des fonctionnaires. Les sarcasmes quotidiens contre eux, l’image peu flatteuse de corrompus qui leur est accolée sont déjà l’indice que l’opération de la « distinction » dont parlait P. Bourdieu, a échoué. Ils ont les moyens de tenir les autres en respect mais sans susciter le respect qu’appelle la distinction légitime [34] encore moins l’estime que suscite le travail bien auquel se référait Yves Michaud.
L’articulation du mérite et de la représentativité de l’ensemble des populations dans la mise en œuvre du développement pose un problème crucial pour des nations en construction. Les citoyens, qui cherchent à obtenir un emploi dans la fonction publique, doivent être traités avec justice et équité parce que la fonction publique doit être représentative de la population. Au mode d’accès par les concours, il faut ajouter les logiques d’équilibre entre les ethnies ou plutôt entre les régions, technique politique que les Ivoiriens eux-mêmes désignent du terme de « géopolitique », héritée de la colonisation qui consiste à veiller à ce que toutes les régions soient représentées dans le gouvernement et l’administration. Les fantasmes identitaires découlent de cette alchimie de pouvoir toujours suspectée, en raison de son mode discrétionnaire, de favoriser certaines régions au détriment des autres. Toutes les recompositions politiques sont examinées à la loupe pour voir l’insertion ou non des différents groupes ethniques dans la structure du pouvoir. Les élections présidentielles sont aussi analysées en termes de régions, de déplacement possible de ressources pour de nouveaux ayant-droits. Il ne s’agit pas d’une politique des quotas politiquement assumée mais de pratiques aux franges de l’informationalité qui déterminent pourtant l’activité du personnel politique en vue de constituer des électorats captifs recoupant les différences identitaires. Les difficultés liées à cette communautarisation sont énormes en termes de conflictualité politique. L’ethnicisation des concours dérive des demandes constantes et des pressions exercées par chaque communauté pour « placer » ses fils.
La représentativité se pose donc en des termes très différents dans un pays comme la Côte d’Ivoire où les inégalités horizontales lui impriment un tour informel mais politique de mobilisation des groupes ethniques dans la compétition politique. Une démocratie comme l’Inde ne craint pas d’utiliser la justice réparatrice pour intégrer dans l’administration les membres des castes inférieures, en particulier celle des intouchables, en prenant appui sur la technique des quotas mise en place durant la colonisation [35]. La mise en relation du mérite et des valeurs d’équité et de représentativité montre à l’évidence que la conception du mérite comme compétence est trop étriquée. Il n’est jamais souligné que le concours républicain et la « géopolitique » des cooptations ne résument l’expérience ivoirienne en matière d’insertion dans l’administration. En effet, les premiers recrutements dans les structures de coercition en Côte d’Ivoire, durant la période qui va de 1960 à 1962, se firent par région et selon des quotas pour que toutes les composantes de la nation soient présentes dans la police. Ce type de recrutement qui valait reconnaissance des appartenances communautaires ne signifia nullement l’abandon de l’égalité des chances individuelles, puisque les candidats de chaque région devaient se rendre à Abidjan pour se soumettre à toutes les épreuves afin d’être retenus. Celles des régions qui présentaient des candidats en dessous des quotas qui leur étaient réservés voyaient leur différentiel réparti à égalité sur les autres régions. Ainsi la région de Bondoukou dans l’Est de la Côte d’Ivoire, qui disposait de vingt-deux places, vit un seul de ses ressortissants se présenter au concours. Le reste des places fut redistribué aux régions qui étaient intéressées par le métier des armes. L’idée essentielle était de crédibiliser que la police appartenait à tous les citoyens quelle que soit leur identité ethnique. Il s’agissait de faire en sorte que chacun soit représenté au centre. Cette méthode ne fut pas la seule.
Une deuxième phase, plus citoyenne des concours, débuta dans les années soixante-dix sous le regard vigilant d’un pouvoir n’ayant pas renoncé à la cooptation des fils des « militants de la première » heure mais aussi sous le regard de tiers très soucieux de l’organisation des concours de police selon les règles du mérite par le travail. La représentation des communautés au centre est demeurée un problème crucial sans prendre la forme d’une allocation quotataire des fonctions administratives.
En fait, le mérite par le travail a partiellement été remis en cause de manière insidieuse par de nouvelles pratiques sociales rétives à une évaluation objective comme si les modes de légitimation de la répartition des fonctions étaient contestables. Les acteurs sociaux rusent avec les règles au lieu de les respecter. Ils essaient de trouver des ressources supposées prédominantes pour ne pas « compétir loyalement » comme si personne ne croyait à l’impartialité des modes d’accession aux fonctions publiques. En fait, la dévalorisation du mérite renvoie chacun à la « débrouillardise ». Au lieu de faire des efforts pour mériter un emploi, les individus se donnent tous les moyens pour atteindre leurs objectifs. Chacun multiplie les moyens, y compris ceux jugés frauduleux, pour réussir. Les PAC (Parents, amis et connaissances), l’argent, les placements politiques pour service rendus ou à rendre, se substituent au mérite qui ne joue plus un rôle décisive dans la compétition sociale et économique. La multiplication des accusations mutuelles d’instrumentalisation que portent les partis politiques, les communautés ethniques ou religieuses les uns contre les autres en est un indice indiscutable. Les polémiques partisanes autour des concours d’entrée à la police ou à la gendarmerie sont nombreuses et récurrentes comme si les candidats déclarés reçus n’avaient d’autres méritent que leur appartenance communautaire ou politique [36]. L’égalité des chances devant les concours est affirmée de façon politiquement correcte. Aucune règle formelle n’exclut les membres d’une communauté particulière de l’accès aux ressources administratives. Cependant tout se passe comme si les stratégies des acteurs avaient intégré le « sentiment d’inégalité horizontale » [37]. Ce qui est en cause, ce sont les inégalités supposées entre des groupes ethniques ou religieux, culturellement définis, qui entendent toutes être des bénéficiaires des ressources économiques, sociales, politiques et administratives. Cette inégalité et le sentiment qui l’accompagne sont un des facteurs explicatifs du peu de crédit accordé à l’égalité des chances dans l’État.

CONCLUSION

Les citoyens, qui portent le procès universalisant de la totalité sociale, doivent être choisis avec soin grâce aux concours qui sont les seuls critères d’inscription dans un champ de pouvoir avec ses stratifications et ses hiérarchies, qui, pour n’être pas directement politiques, n’en sont pas moins essentiels, puisqu’ils impriment aux mutations sociales leur marque. Partout où ce travail d’imposition est négligé au profit d’intérêts particuliers, il s’ensuit trois conséquences qui renvoient les unes aux autres : 1) l’impossibilité de dégager un espace de réflexivité et normativité sociale, 2) l’émergence d’une conflictualité faussement identitaire plus ou moins ouverte sur la base d’une crise des ressources, 3) le développement de stratégies d’acteurs qui donne à l’action instrumentale la primauté, sans considération pour les finalités collectives. On voit le paradoxe : au lieu que les concours contribuent à extraire les élus de ces formes de domination particulariste, ils les renforcent par le contournement de ce qui peut faire obstacle à ses intérêts. L’universel est alors méprisé parce qu’il dérange la distribution inégalitaire du pouvoir fondé sur les rapports de forces et de violence. La désactivation des règles qui donne un sens au concours est le porche qui mène aux violences mobilisant les ressources identitaires parce que plus mobilisatrices dans certaines circonstances historiques. Il suffit que l’appartenance communautaire ne soit pas un handicap pour donner leur chance au travail, à l’effort et à l’équité. Une expérience réduite mais originale de combinaison de l’appartenance communautaire et du mérite par le travail fut tentée pour le recrutement des policiers ivoiriens dans les premières années de l’indépendance. Aujourd’hui nous en sommes loin, sans solution devant un système des concours administratifs insatisfaisant. Peut-être faut-il à nouveau prendre l’école au sérieux pour prendre les droits au sérieux.

BIBLIOGRAPHIE

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- Morale maximale et morale minimale, trad. C. Fort, Paris, Bayard, 2004


[1] Université de Bouaké, Côte d’Ivoire

[2] Cf. BADIE, B., L’État importé. L’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard, 1992 ; OLIVIER de SARDAN, J.P., « État, bureaucratie et gouvernance en Afrique de l’Ouest », in Politique Africaine, n° 96, décembre 2004 ; DARBON, D., « De l’introuvable à l’innommable : fonctionnaires et professionnels de l’action publique dans les Afriques », in Autrepart, Éditions de l’Aube, IRD, n° 20, 2001. DREYFUS, F. L’invention de la bureaucratie. Servir l’État en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis (XVIIIe-XXe siècle), Paris, La Découverte, 2000.

[3] SEN, A. « Mérite et justice », in Revue de l’OFCE, 2007/3, n° 102, p. 473.

[4] Le Président Laurent Gbagbo déclarait ainsi lors de la sortie de la 48e promotion de l’ENA : « On me dit que pour rentrer ici il faut payer. Moi, je ne suis pas informé, puisque je ne suis pas ici. Mais, c’est ce qui est dit partout en ville. Si c’est vrai, renoncez à cela ; si c’est faux, expliquez aux Ivoiriens que cela est faux, afin que l’ÉNA retrouve sa propreté dans l’esprit des Ivoiriens…Ce n’est pas bon pour la Côte d’Ivoire de dire que tous ces administrateurs sont des fraudeurs », cf. Fraternité Matin/samedi 13-dimanche 14 février 2010.

[5] Ainsi le nouveau Ministre de la fonction publique du gouvernement du Président Alassane Ouattara déclarait dans les mêmes locaux de l’ÉNA : « Ces concours qui font l’objet de commentaires plus ou moins justifiés sont terminés. Tout le monde pourra y entrer à la seule condition d’être brillant (et non être) écarté à cause de l’origine politique, ethnique… Le temps de la méritocratie a sonné en Côte d’Ivoire ».

[6] BOURDIEU, P., La Noblesse d’État, Paris, Les Éditions de Minuit, Paris, 1989, p.141.

[7] Ibid.

[8] GAXIE, D., Le Cens caché, Paris, Seuil, 1978. L’auteur montrait les raisons pour lesquelles nous n’étions pas égaux devant le vote en raison de l’inégalité dans la culture et la compétence politiques mesurables avec des indicateurs empiriques précis comme la connaissance du personnel politique, etc.

[9] MICHAUD, Yves, Qu’est-ce que le Mérite ?, Paris, Bourin éditeur, 2009.

[10] Ibid., p. 17.

[11] Idem., p. 55.

[12] Idem., p. 273.

[13] GIRARDOT, D., La société du mérite, Lormon, Éds du Bord de l’eau, 2011.

[14] SAVIDAN, P., Repenser l’égalité des chances, Paris, Grasset, 2007, p. 28.

[15] Ibid., p. 204.

[16] DUBET, F. et al., L’Expérience des inégalités au travail, Paris, Seuil, 2006.

[17] RENAUT, A., Égalité et discrimination, Paris, Seuil, 2007.

[18] RAWLS, J., Théorie de la justice, 1987, p. 29.

[19] Ibidem., p. 91.

[20] RAWLS, J., La Justice comme équité, trad. B. Guillarme, Paris, La Découverte, 2008, p. 39-40.

[21] J. RAWLS déclare ainsi dans La Justice comme équité : « Les conditions que doit remplir un accord équitable conclu entre les personnes libres et égales sur les premiers principes de justice appropriés à cette structure de justice imposent l’élimination des avantages de négociation qui apparaissent nécessairement au cours du temps dans n’importe quelle société, sous l’effet de tendances historiques et sociales cumulatives » (p. 36).

[22] WALZER, Michael, Traité de tolérance, trad. C. Hutner, Paris, Gallimard, 1998.

[23] WALZER, M., op. cit., p.190.

[24] WALZER, M., Morale maximale, morale minimale, trad. C. Fort, Paris, Bayard, 2004, p. 45.

[25] RAWLS, J., Théorie de la justice, trad. C. Audard, Paris, Seuil, 1987.

[26] KYMLINCKA, W., Les Théories de la justice, Paris, La Découverte, 1999, p. 64-70.

[27] Annuaire officiel du Ministère de l’Emploi, de la Fonction Publique et de la Prévoyance Sociale, Éditions SEM, 1998.

[28] AGGREY, A., L’Accès à la fonction et à la carrière, Abidjan, Juris- Éditions, 1994.

[29] DIOUF, M., « De la corruption et des activités corruptrices : un essai de définition. La gouvernance au quotidien à l’épreuve de l’histoire », http://apad.revues.org/document136.htlm. Consulté le 10 juillet 2007.

[30] OLIVIER de SARDAN, J.P., « À la recherche des normes pratiques de la gouvernance réelle en Afrique. », Working paper, version 2, septembre 2008.

[31] Chiffres de la direction de la formation et des concours. Voir aussi Fraternité Matin du 12 mars 2008.

[32] Communiqué du Conseil des Ministres du 7 septembre 2011.

[33] www.rezoivoire.net , consulté le 15 septembre 2011. Un candidat déclare : « Les concours sont payants. Le mérite on s’en tape ».

[34] « Des gendarmes conspués enlèvent deux chauffeurs », Fraternité Matin/ lundi 20 novembre 2006 : « Selon les transporteurs, les gendarmes à bord d’une jeep ont coutume, disent-ils, d’extorquer entre 3000frcs et 5000frs aux chauffeurs de gbakas. L’ayant reconnue samedi après-midi, ils l’ont encerclée pour exprimer leur ras-le-bol…Quand tu refuses de leur donner de l’argent, ils te menacent avec leurs armes et te bastonnent ».

[35] JAFFRELOT, C., « Inde : La puissance pour quoi faire ? », in Politique Internationale, automne 2006.

[36] Le Ministre de l’intérieur en personne, spécialiste du renseignement avant d’entrer dans le gouvernement du Premier Ministre Konan Banny, déclarait dans les colonnes du quotidien Nord-Sud du 30 mai 2006 : « J’ai trouvé curieux qu’à un concours d’entrée à la police, les ressortissant du Nord ne soient jamais admis. Cela est impossible (…) Il faut arrêter ce genre de pratiques qui nous ont conduits à la guerre ». Il répondait ainsi à une accusation qui le rendait responsable de ce qu’il pourrait favoriser l’entrée de 500 « rebelles » du nord dans la police. Cf. les réactions des adversaires du ministre dans le quotidien La Voie du 31 mai 2006.

[37] STEWART, F., « The Root Causes of Conflict : Some Conclusions », Working Paper, Oxford, Queen Elizabeth House, University of Oxford, 1998 ; « Horizontal Inequalities : A Neglected Dimension of Development », Queen Elizabeth House, university of Oxford, 2002, 40 p.
WINTER, G. (dir.), Inégalités et politiques publiques en Afrique. Pluralité des normes et jeux d’acteurs, Paris, Karthala, IRD, 2000.




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