Accueil > Tous les numéros > Ethiopiques n° 91 > LE STATUT EXISTENTIEL DU CHOIX CHEZ JEAN PAUL SARTRE



LE STATUT EXISTENTIEL DU CHOIX CHEZ JEAN PAUL SARTRE
impression Imprimer

Éthiopiques n°91.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2013

LE STATUT EXISTENTIEL DU CHOIX CHEZ JEAN PAUL SARTRE

Auteur : P. MIAMBOULA [1]

INTRODUCTION

Acte par lequel l’homme prend parti pour une attitude ou une décision, le choix est classiquement considéré comme l’une des marques essentielles de la liberté humaine, qui renvoie particulièrement l’être humain au pouvoir de faire et de choisir ce qu’il juge être le meilleur dans le monde et sur le chemin de la vie. Dans cette perspective, une simple spontanéité ne suffit donc pas à caractériser l’acte libre. C’est seulement lorsque la réflexion vient suspendre l’action du sujet que la liberté authentique intervient.
C’est, par conséquent, dans l’expérience du choix que l’homme découvre son expérience et sa liberté. Tout choix suppose l’idée du possible qui caractérise une évidence ; car sans possible, il n’y a pas d’option et ceci en un premier sens d’abord ; il n’y a pas de liberté, s’il y a contrainte.
Mais que tout choix suppose du possible est aussi vrai en un deuxième sens, plus fondamental sans doute ; car l’homme est cet être capable de se projeter dans l’avenir et de viser les fins qu’impose le choix.
L’acte libre excède le simple fait volontaire, car si la fin est l’objet de la volonté, ce sont les moyens en vue de cette fin qui constituent l’objet véritable d’un choix existentiel. Il n’est donc pas à saisir comme un simple désir, surtout spontané, mais relève bien d’une délibération authentique qui est à la fois la prise en compte du possible et des circonstances sans aucune aliénation. _ Ainsi la délibération nous rappelle-t-elle un point essentiel dans l’art de décider : le choix n’est pas la décision. Ici deux tendances surgissent. Celle de remettre à plus tard le moment de faire son choix, sans prendre garde qu’il y a une limite temporelle après laquelle ce seront d’autres événements qui décideront ; et à l’inverse celle de décider trop vite, sans prendre le temps de poser les termes du choix et de confondre la promptitude qui est une qualité avec la précipitation qui sera souvent une faute. Il faut du temps pour bien préparer un choix et pour mener une délibération ; pour mûrir son choix et prendre sa décision. Entre le choix et la décision, il y a un espace qu’il est nécessaire de maintenir ouvert. C’est donc dans cet espace que la délibération prend place. Si l’on ne s’intéresse pas à la manière de conduire nos choix, Sartre a raison, après Aristote de souligner que la délibération n’est qu’une sorte de justification. « Le choix n’est pas spontané, mais relève de la délibération qui est la prise en compte à la fois du possible et des circonstances » [2].
Liée à l’existence humaine, la notion de choix constitue pour Sartre, un moment important de la justification de la liberté humaine. Tout acte humain est finalement un choix dans la mesure où il est libre et contingent. Mais ce n’est pas un choix qui résulterait d’un calcul de la raison ; c’est plutôt une caractéristique propre à soi ; « chaque personne est un choix absolu de soi à partir d’un monde de connaissances et de techniques que ce choix assume et éclaire à la fois » [3]. À proprement parler, le pour-soi ne fait pas de choix, il est un choix constant et perpétuel de soi. Cela implique que, dans la mesure ou l’être existe, il ne peut pas ne pas choisir : refuser de choisir, c’est encore faire un choix, celui de la passivité ou de l’acceptation du monde tel qu’il est.
En ce sens, le choix renvoie directement au fait que le pour-soi est engagé dans un monde par rapport auquel il ne peut être indifférent : l’indifférence est, elle aussi, un choix. Le choix sartrien renvoie plus profondément à la transcendance absolue du pour-soi, qui ne peut exister que dans la mesure où il ne se réduit pas à ce qu’il est mais à l’être ;

« Tout pour soi est libre choix : chacun de ses actes, le plus insignifiant comme le plus considérable, traduit ce choix et en émane. C’est ce que nous pouvons nommé liberté. Le sens de ce choix, il est choix d’être, soit directement, soit par appropriation du monde, ou plutôt les deux à la fois ».

Sartre va encore plus loin en affirmant que l’on choisit même sa facticité : on choisit par exemple d’être né. Certes on ne choisit pas de naître à telle date, dans telle famille, dans telle classe sociale, bref dans telle situation. Mais on choisit tout de même d’être né dans la mesure où l’on s’en afflige ou l’on s’en réjouit, etc. ; autrement dit, dans la mesure où l’on interprète sa situation dans le cadre d’un projet. Le choix n’est pas nécessairement une sélection, il est assomption et en même temps dépassement de ce qui est.
Tous nos choix empiriques peuvent, en fait, être référés à un choix plus ancien que Sartre appelle le choix originel. Celui-ci est le choix subjectif que chacun fait de ce qu’il est en tant que personne et son rapport au monde : il précède tous les événements de notre histoire, qui pourra ainsi être lue comme la conséquence de ce choix. Cette acceptation du terme du choix originel renvoie à la notion de projet originel, qui est identique à la conscience que nous avons de nous. Car « il faut être conscient pour choisir et il faut choisir pour être conscient. Choix et conscience sont un seul et même choix » [4]. Sartre ajoutera dans L’existentialisme est un humanisme que le choix a une portée universelle. « Quand nous disons que l’homme se choisit, nous entendons que chacun d’entre nous se choisit, mais par là nous voulons dire aussi qu’en se choisissant, il choisit tous les hommes » [5]. Cela signifie que nous ne nous choisissons pas sans choisir en même temps l’homme tel que nous estimons qu’il doit être.
Autrement dit, nous ne choisissons que ce qui a une valeur universelle pour nous, à savoir le bien. Notre choix n’est donc pas totalement arbitraire, il n’est pas complètement indéterminé. En rapprochant la théorie du choix développée dans L’Être et le Néant de la conception cartésienne du libre arbitre : le choix est toujours choix du bien. Certes ce choix n’est pas toujours défini a priori mais il est précisément défini par le choix, qui est créateur de valeur. Il faut donc, selon Sartre, vouloir ce que l’on fait, et faire ce que l’on veut. Certains voudront voir, par exemple, dans la guerre qui fait irruption dans leur vie, une atteinte définitive à leur liberté. Or, paradoxalement, pour reprendre la formule de Sartre dans ‘’la république du silence’’ [6], « je n’ai jamais été aussi libre que dans la guerre. Elle me permet d’affirmer ma liberté, il y a urgence à se choisir, à se déterminer.
À l’évidence je n’ai pas choisi cette situation extrême, mais il est de ma responsabilité d’y découvrir et d’y manifester ma liberté » : « Jamais nous n’avons été aussi libre que sous l’occupation allemande ». Ce choix étant l’expression de la liberté, l’être humain est condamné à l’exercer ; car l’existence est en effet une question de décisions, l’homme se trouve continuellement en situation. À chaque seconde de notre vie, nous nous situons par rapport à quelque chose, qu’il s’agisse d’un lieu, d’une personne, d’un objet. Cette situation nous oblige donc à choisir dès lors que nous existons, sans qu’il nous soit possible d’y échapper, car l’homme est condamné à s’inventer. Dans cette direction, c’est bien le choix qui se trouve comme leitmotiv dans la création humaine. Pour être véritablement libre, le sujet doit disposer d’une volonté qui lui permet d’effectuer des choix et de prendre des décisions réfléchies. C’est pourquoi, l’importance du libre choix, conséquence de l’existentialisme athée, est cause de la responsabilité soutenue par une existence qui précède l’essence ; en factorisant une morale qui appellera à l’engagement.


1. L’ENGAGEMENT

L’existence humaine étant irréductible à toute tentative d’explication objective, parce que l’homme n’est pas une chose, ni un objet, mais un sujet, une subjectivité qui ne cesse de se déterminer librement. Tout homme chez Sartre est en situation. Il a certes un corps, un passé, une enfance, des parents des amis ou des ennemis, il a reçu une certaine éducation, il a subi telle influence, il vit dans des conditions d’espace et de temps bien définies, etc. Pour autant, l’ensemble de ces paramètres ne sauraient le déterminer dans ses choix. Car c’est l’homme existant qui confère un certain sens à la situation. Ce pouvoir n’a pas de limites ; la liberté est totale, ou elle n’est pas. Pourtant, objectera-t-on, n’y a-t-il pas des situations si oppressantes que la liberté n’y est plus possible ?
En vérité, les situations les plus douloureuses et les plus contraignantes n’enlèvent pas à l’homme sa condition d’existant libre ; bien au contraire. Après l’occupation, en 1945, Sartre commençait l’un de ses articles par cette formule provocante « jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Ce paradoxe n’est qu’apparent, car plus une situation est pressante, difficile, tragique, plus urgent est le choix. Ce sont toujours les décisions d’existant qui donnent un sens aux situations. Le monde n’est jamais que le miroir de la liberté de l’homme, et le dépassement d’une situation pressante par un projet à venir que Sartre nomme transcendance. C’est, précisément, parce que les hommes sont des existants en situation, parce qu’ils sont « embarqués », que les choix sont inéluctables, qu’ils sont en quelque sorte « condamnés à être libres ». Il est impossible de ne pas choisir : choisir de ne pas choisir est encore un choix. Et le choix est de tous les instants à travers une forte factorisation de l’engagement. « Nous ne définissons l’homme que par rapport à un engagement » [7]. L’engagement chez Sartre comporte trois niveaux étroitement liés. Il consiste d’abord en l’adhésion plénière et irrévocable du sujet à un certain nombre de vérités reconnues pour générales ; il est donc le produit d’une liberté, conçue comme la possibilité pour la volonté de se déterminer elle-même.
C’est à ce point que l’être humain est amené à éprouver sa solitude et son entière responsabilité face à ses idées : il lui revient de « décider seul du vrai pour tout l’univers ». Ceci débouche en second lieu sur la nécessité du choix qui caractérise toute démarche d’engagement, le sujet ne pouvant échapper au monde et aux prises de position qu’il exige de lui ; cette dimension de l’engagement sartrien était particulièrement sensible en période de guerre froide où l’évidence du choix est propre à la période d’occupation avait cédé la place à une incertitude profonde quant aux rapports existants entre la fin et les moyens. Dans le cadre de l’action politique, c’est dans ce contexte que s’imposait aussi pour Sartre la constitution d’une morale capable d’éclairer la nature des choix à faire. Enfin, l’accomplissement du choix nécessite sa traduction en actes, pour faire en sorte qu’une vérité existe dans le monde, que le monde soit vrai ou beau.
Ce moment fait réapparaître la passion de l’engagement, évalué aussi à la mesure des risques qu’il fait courir à l’homme. Ainsi présenté, nul n’échappe à l’engagement, et à la nécessité du choix, ni au devoir de faire advenir la liberté pour lui et pour les autres. Du point de vue de l’engagement on peut diviser les œuvres de Sartre en trois grandes parties : l’engagement forcée et individuel ; par exemple dans Huis clos qui est un drame, on peut voir une sorte de théâtre de l’anti-situation du fait que les personnages sont prisonniers d’un univers mort et neutre. C’est aussi le cas d’Oreste dans Les Mouches. L’engagement au nom de la collectivité, par exemple, Hoederer dans Les Mains sales, et Goetz dans Le Diable et le Bon Dieu. Cet engagement déclare que l’homme ne doit pas être indifférent à l’égard des autres.
Ainsi, Les Mains sales, pièce sur la politique, met en scène le problème de la fin et des moyens, à travers l’opposition de Hugo, un jeune bourgeois idéaliste rallié au parti communiste, et Hoedérer, un vieux dirigeant prolétarien qui, par réalisme, accepte de s’allier provisoirement avec l’ennemi de classe. Hugo découvre ainsi « qu’on ne fait pas de politique innocemment », mais il apprend aussi, face au changement de politique du parti, qu’il reste libre jusqu’au bout de choisir le sens de ses actes : faire du meurtre d’Hoedérer un crime passionnel, ce qui le sauverait ou en faire un geste politique, conforme aux directives du Parti avant qu’il ne décide de faire d’Hoedérer un héros, ce qui le rend irrécupérable. Plus complexe, Le Diable et le bon Dieu pose, en 1951, le problème de l’absolu et de la constitution d’une morale dans un monde sans Dieu, à travers le ralliement du personnage principal, Goetz, à la cause des paysans, Sartre s’efforce de dépasser l’antinomie de l’aventurier et du militant en mal de choix. Dans l’engagement universel, Sartre prend le parti des pays de l’est et défend le tiers monde et ses luttes de libération nationale. L’engagement dans le choix joue donc un rôle central chez Sartre en s’efforçant de sauver les hommes de l’époque des incertitudes, des hésitations et des absurdités.
L’engagement chez Sartre est le sens même des actions humaines. Il est l’acte indivisible qui consiste à passer d’un point à un autre de la vie et qui se traduit après coup par un changement de position. L’engagement n’est donc pas chez Sartre réductible à un changement relatif de position ; il est le fait indivisible dans sa durée même de passer d’une position à l’autre ; ce fait suppose un acte intérieur, lui-même indivisible, un acte libre.
Il n’y a pas d’engagement en général. Chaque engagement dans la vie d’un homme a sa qualité de fait. L’engagement est donc la propriété d’un acte dont la cause, irréductible à toute détermination extérieure ou à tout motif isolé, est la totalité d’une réalité singulière qui dure.
L’engagement sartrien n’existe donc que dans des actes singuliers, rapportés à un sujet lui-même singulier, et non pas un pouvoir général de se déterminer de manière autonome.
En conséquence, Sartre subordonnera toujours l’engagement à la liberté et à la responsabilité de l’homme. La préoccupation sartrienne d’un engagement de fait, adapté à l’humanisme à la singularité même des hommes, est une préoccupation existentialiste. Dans la cadre de l’existentialisme sartrien, l’engagement est fondateur essentiel dans la sortie de l’apathie et de l’indifférence qui ont toujours caractérisé les hommes irresponsables.
L’engagement chez Sartre est le sens même des actions humaines. Il est donc l’acte indivisible qui consiste à passer d’un point à un autre dans la vie et qui se traduit après coup par un changement de position. L’engagement n’est donc pas réductible à un changement relatif de position ; il est le fait indivisible dans sa durée même de passer d’une position à l’autre, ce fait suppose un acte intérieur, lui-même indivisible ; un acte libre.


En conséquence, Sartre subordonnera toujours l’engagement à la liberté, à la responsabilité et au choix. La préoccupation sartrienne d’un engagement de fait adapté à l’humanisme à la singularité même des hommes est une préoccupation existentialiste. Dans ce cadre, l’engagement est fondateur essentiel dans la sortie de l’apathie et de l’indifférence qui caractérisent parfois les hommes qui n’ont pas compris leur culpabilité dans les difficultés de l’humanité.
Se manifestant à travers une diversité de tendances, l’engagement est d’abord un principe et une exigence d’action qui se traduit par des devoirs et des besoins ; comme principe d’action opposé à l’inertie, l’engagement est un élan humaniste, il est essentiel de saisir l’engagement au sens sartrien comme un moment important qui met l’homme devant ses responsabilités.
Dans les faits, l’engagement sartrien se décline selon de multiples facettes. Il consiste d’abord en une longue série de prises de positions politiques qui se sont inscrites dans les contextes successifs de la guerre et de l’occupation, de la guerre froide, de la décolonisation et des luttes de libération du tiers monde, et enfin des suites de mai 68 et du rapprochement de Sartre avec la mouvance maoïste. Cet itinéraire intellectuel est évidemment jalonné d’interventions qui illustrent toutes les formes que peut revêtir un engagement intellectuel et responsable. Ainsi le lien entre l’affirmation : « Nous sommes condamnés à être libres » et une éthique de l’engagement est établi par la responsabilité.

2. LA RESPONSABILITÉ

La responsabilité que vise particulièrement Sartre est celle qu’on ne peut pas fuir, et non pas celle qu’on prend. Cette perspective éclaire évidemment toute son œuvre : responsabilité et engagement, liberté et situation, autant de concepts qui convoquent toujours le choix ; sa philosophie étant non pas un fait social ou historique mais une situation. C’est ce que confirme l’usage du terme :

« Quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes (…) en se choisissant, il choisit tous les hommes » [8].

Sartre précise, d’une part, que la situation humaine est telle qu’il est impossible de dépasser la subjectivité humaine ; ce qui implique que ce sera seulement à travers des choix singuliers que seront affirmés des principes généraux, d’autre part que choisir d’être ceci ou cela, c’est affirmer en même temps la valeur de ce que nous choisissons. Ce n’est pas tout d’être libre, d’agir sans contrainte, de n’en faire qu’à sa tête, etc. Il faut aussi pouvoir rendre compte de ses actes et de leurs conséquences. L’agent libre est celui qui est déterminé par rien d’extérieur à lui-même, mais il est aussi le seul à pouvoir répondre de ses agissements.
La liberté implique donc la possibilité d’imputer un acte à son auteur, et de lui en demander des comptes ; c’est-à-dire la responsabilité. Sartre a thématisé dans la notion de responsabilité comprise comme « conscience d’être l’auteur incontestable d’un événement ou d’un objet » en tant que notion corollaire de celle de la liberté et du choix.
Pour lui, l’homme étant condamné à être libre, porte le poids du monde entier sur ses épaules : il est responsable du monde et de lui-même en tant que manière d’être [9]. Le point fort de la démonstration de Sartre est l’affirmation que le pour-soi est responsable non seulement de lui-même comme liberté, mais également des autres et du monde en général : ainsi n’y a-t-il pas d’accidents dans une vie ; un événement social qui éclate soudain et m’entraîne ne vient pas du dehors, si je suis mobilisé dans une guerre, cette guerre est ma guerre, elle est à mon image et je la mérite. Je la mérite d’abord parce que je pouvais toujours m’y soustraire, par le suicide ou la désertion : ces possibles ultimes sont ceux qui doivent nous être présentés lorsqu’il s’agit d’envisager une situation.
Si la responsabilité est si grande, c’est que la liberté du pour-soi est infinie ; et si elles peuvent paraître accablantes au pour-soi, à qui Sartre n’accorde ni remords, ni regrets, ni excuse, c’est le pour-soi lui-même qui fait être le monde en même temps qu’il se fait être. Cette responsabilité absolue est acceptation d’ailleurs : « Elle est simple revendication logique des conséquences de notre liberté. Ce qui m’arrive, arrive par moi et je ne saurais ni m’en affecter ni me révolter ni m’y résigner » [10].


La responsabilité se conjugue comme le fait de répondre de ses actes. Elle suppose la liberté, comme condition préalable de toute obligation. Elle réclame à partir d’un choix existentiel aussi, la pleine conscience non seulement de ses actes, mais encore de leurs conséquences à l’égard d’autrui. Être responsable, c’est en effet pouvoir ; mais aussi devoir répondre de nos actes et de nos choix.
Comme on peut le constater, il est impossible de parler de l’être chez Sartre sans évoquer les formes intelligibles du choix. C’est ce qui est totalement être, purement et simplement être, ce qui est véritablement mouvement. C’est à partir du choix originel que l’homme peut se faire réellement, en soumettant l’exercice de la liberté à une responsabilité autonome. Ce n’est qu’à partir de cet instant que l’homme fait l’hypothèse de l’existence de formes intelligibles pour fonder une morale, une théorie de la connaissance et une ontologie et définir le choix comme principe de ce mouvement, pour affirmer d’un côté qu’il se meut lui-même et de l’autre qu’il meut l’homme ; ce qui revient à dire que le choix a un statut existentiel qui ne se révèle que dans la reconnaissance du devoir d’être de l’être. Ce choix qui oblige la subjectivité à se réaliser n’est possible que dans une dimension humaniste du choix et de la responsabilité.
En choisissant ce mariage, en dégageant les implications intellectuelles, ce choix se fond ainsi dans une double évidence : pas de choix sans responsabilité et pas de responsabilité sans choix. D’une part, sans liberté pour se projeter au delà de la situation, l’homme se confondrait avec un simple fait. Un choix qui serait purement imposé aurait cessé d’être choix, il ne vaudrait pas pour un sujet libre. C’est ce qui arriverait, si l’on parvenait à supprimer la liberté constitutive de l’homme. D’autre part, on ne peut pas parler de liberté digne sans le choix. Autrement, la liberté se confondrait avec la spontanéité de la nature, sans pour autant la contester.
Le choix compris comme capacité de poser librement ses fins, de s’interroger d’un point de vue éthique et de se demander si tout ce qu’on peut faire est en osmose avec la réalité humaine, est un devoir. Le choix chez Jean Paul Sartre est une œuvre de la raison, parce qu’il n’est entaché d’aucun intérêt personnel et égoïste. Si « l’homme est condamné à être libre », il serait illusoire de vouloir s’abriter derrière une quelconque liberté d’indifférence car ne pas choisir, c’est choisir encore, au sens où l’homme est voué à sa propre condition et à la nécessité du choix libre qu’il fait continuellement de son existence, ce que Sartre appelle encore la responsabilité.
Autrement dit, Sartre ne veut pas que l’homme soit la simple résultante des conditions matérielles biologiques et sociales, où il se trouve placé. Il est, au contraire, le projet d’actes que forment, dans leur conscience, un individu ou un groupe humain placés dans ces conditions urgentes. On retrouve là la manifestation de la liberté qui se concilie avec le choix, cette dernière oriente sans doute le choix, mais elle ne peut le faire sans respecter les conditions qui assurent l’authenticité du choix. Il faut que la liberté réponde vraiment à un choix humain. Pour valoir, l’orientation que la liberté donne au choix doit s’accomplir en toute responsabilité. Jean Paul Sartre présente la liberté comme un choix fondamental, un parti pris non négociable.
Ainsi, l’homme est libre parce qu’il n’est pas soi mais présence à soi. L’être qui est ce qu’il est, (c’est-à-dire les choses, les êtres dénués de conscience qui ne peuvent qu’adhérer à eux-mêmes. Ce que Sartre appelle l’en-soi, par opposition au pour-soi) ne saurait être libre. « La liberté, c’est précisément le néant qui est au cœur de l’homme et qui contraint la réalité humaine à se faire, au lieu d’être, car pour la réalité humaine, être, c’est se choisir rien ne lui vient du dehors, ni au dedans non plus, qu’elle puisse recevoir ou accepter » [11].
Dans tous les cas, la liberté n’est pas pensée comme un pouvoir arbitraire ou un commencement absolu. Elle désigne bien plutôt le mode d’existence propre du sujet humain qui doit affronter l’angoisse liée à un passé irrémédiable et à un avenir ouvert. Le choix, intimement lié à l’existence humaine, conduit à l’universel, à l’humanisme ; le propre de l’existence humaine étant de créer le sens même de la vie.
En somme, Sartre a fait du choix et de la responsabilité deux traits distinctifs de l’être considérant que les hommes ne sont pas programmés par nature ou par essence à la façon des animaux ou des plantes. Par ses choix, chaque être humain se crée sa propre nature selon une formule devenue célèbre : « L’Existence précède l’essence ». Aussi le choix est-il central dans l’existence humaine et il est irréductible ; car même le refus de choix est un choix. C’est pourquoi la liberté de choix implique l’engagement et la responsabilité. Parce qu’il est libre de choisir sa propre voie, l’homme doit, selon Sartre, accepter le risque de la responsabilité inhérent à son engagement quelle qu’en soit l’issue.

CONCLUSION

Il est clair que la notion de choix n’est pas à lier à celle d’une décision d’ordre subjectif, il ne s’agit pas d’un choix de la part d’un sujet, mais bien plutôt d’un choix d’une conscience pour un sujet, qui va vers un sujet, un choix grâce auquel une subjectivité se constitue ; car le choix ne peut entretenir une décision solitaire. Il ne s’agit nullement d’un choix délibéré. Mais cela ne signifie pas que le choix profond soit pour autant inconscient. « Il ne fait qu’un avec la conscience que nous avons de nous-mêmes ».
Ainsi, chez Sartre, tout pour-soi est libre choix, chacun de ces actes le plus insignifiants comme le plus considérable, traduit ce choix et en émane, c’est ce qui prend le nom de liberté. Le sens de ce choix est choix d’être, soit directement, soit par appropriation du monde ou plutôt les deux à la fois. Et comme notre être est précisément notre choix originel, la conscience de choix est identique à la conscience que nous avons de nous. Il faut donc être conscient pour choisir et il faut choisir pour être conscient. C’est ici que Sartre insiste sur le choix du bien pour faire du monde, une humanité ouverte qui conjugue le bien être pour tous dans un humanisme partagé. En ce sens, le choix est bien. Un moment qui pose l’homme comme une valeur devant l’existence pour accéder à la vérité de notre condition d’être humain.
L’importance du choix, conséquence de l’existentialisme athée, et cause de la responsabilité (l’existence précède l’essence), est une morale humaniste appelant à l’engagement et à la responsabilité. Ainsi, le choix est l’expression de la liberté et l’homme est condamné à l’exercer. L’existence est, en effet, une question de décision car l’homme est continuellement en situation. À chaque seconde de notre vie, nous nous situons par rapport à quelque chose, qu’il s’agit d’un lien, d’une personne, d’un objet. Cette position nous oblige à choisir, dès lors, que nous existons, sans qu’il nous soit possible d’y échapper car même refuser le choix est une décision qui nous incombe, par les choix qu’il effectue, l’homme se situe et s’invente.
En somme, le choix qu’un homme libre fait de lui-même fait apparaître chez Sartre, des valeurs éthiques et morales à partir desquelles l’Être se perpétue comme liberté et ne se renie ni ne s’enferme dans aucun acquis, il reste une exigence toujours ouverte. S’il est vrai que tout choix est gratuit, toute finitude injustifiable, il est vrai également que le problème du choix de vivre ce que l’on vit, de faire exister les choses et soi-même et de s’étendre à travers ses vécus comme un absolu existentiel, suppose le surgissement de la conscience de soi, la subjectivation de la valorisation de notre existence.

BIBLIOGRAPHIE

GOMEZ-MULLER, Alfredo, Chemins d’Aristote, Paris, Felin, 2005, 237p.
- Sartre de la nausée à l’engagement, Paris, Felin, 2004, 232p.
ARISTOTE, Éthique de Nicomaque, Paris, Gallimard, 1965, 346p.
- Éthique à Eudème, Paris, Payot, 1994, 227p.
BREEUR, P., Autour de Sartre, la conscience mise à nu, Grenoble, Jérome Millon, 2005, 321p.
COHEN-SOLAL, A., Jean Paul Sartre, Paris, PUF, 2005, 127p.
JEANSON, Francis, Sartre devant Dieu, Paris, Cécile Défaut, 2005,203p.
RENAUT, A., Sartre, le dernier philosophe, Paris, Grasset, 1993, 249p.
SARTRE, J.P., L’Être et le Néant, Paris, Gallimard, 1943, 691p.
- Qu’est ce que la littérature, Paris, Gallimard, 1948, 318p.
- Les Mains sales, Paris Gallimard, 1948, 245p.
- Huis clos, suivi de Les Mouches, Paris, Gallimard, 1947, 247p.
- L’existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, 1946, 108p.
- La transcendance de l’Ego, Paris, Gallimard, 1943, 134p.
- Vérité et Existence, Paris, Gallimard, 1948, 141p. _ WROBLEWSKY, V., Pourquoi Sartre ?, Bordeaux, le bord de l’eau, 2005, 351p.
- Le silence et le sens, Paris, Anthropos, 1998.


[1] Université Marien Ngouabi, Brazzaville, Congo

[2] ARISTOTE, Éthique de Nicomaque, Lire III, chap II-III, trad J Voilquin, G.I Flammarion, 1992, p. 78-82.

[3] SARTRE, L’Être et le Néant, Paris, Gallimard. p.613-614, 1943.

[4] SARTRE, J.P. L’Être et le Néant, op. cit., p.517.

[5] SARTRE, J.P., L’existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, 1917, p.31.

[6] Article extrait de Situations III, Paris Gallimard, 1949, p, 11-14.

[7] SARTRE, L’existentialisme est un humanisme, op. cit., p.78.

[8] SARTRE, L’existentialisme est un humanisme, op. cit., p.31.

[9] SARTRE, L’Être et le Néant, op. cit., p.612.

[10] Ibid.

[11] SARTRE, J.P., L’ Être et le Néant, p.495.




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie