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LÉON-GONTRAN DAMAS : COUPER DU FER QUI COUPE….LE(S) FER(S) OU ÉCRIRE AU COUTELAS DAMAS, L’AMOUR ET LA JUSTICE
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Éthiopiques n°92.
Littérature, philosophie et art
De la négritude à la renaissance africaine
1er semestre 2014

LÉON-GONTRAN DAMAS : COUPER DU FER QUI COUPE….LE(S) FER(S) OU ÉCRIRE AU COUTELAS DAMAS, L’AMOUR ET LA JUSTICE

AUTEUR : Hanétha Vété-Congolo [1]

INTRODUCTION

Le Martinico-guyanais Léon Gontran Damas occupe une place particulière dans le domaine des idées développées par des Caribéens, notamment de celle de la Négritude. Il est singulier d’abord du fait de sa position liminaire dans l’annonce et l’articulation publiques et officielles de la pensée de la Négritude, ayant été le tout premier des trois fondateurs à publier des poèmes au nom de la Négritude que Césaire nommera ainsi plus tard. Ses poèmes parus dans la revue française Esprit dès 1934 énoncent clairement quelques traits principaux de la pensée de la Négritude [2]. Dans ces poèmes, Damas dénonce les agressions contre les Nègres, l’aliénation de ces derniers et prône l’unité donc, la solidarité. Senghor va d’ailleurs non seulement publier dans son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, en 1948, neuf des poèmes contenus dans Pigments et un extrait important de Black Label, mais en plus, il va débuter l’anthologie avec l’œuvre de Damas. Ceci est considérable, symbolique et témoigne du respect et de la reconnaissance que Senghor a envers Damas qu’il souligne ainsi comme le ‘premier’. Mercer Cooks affirmera aussi que « […] Pigments est le Batouala de la poésie nègre en français » [3]. En outre, Damas confie avoir eu un échange avec Césaire qui, après lui avoir lu l’un de ses poèmes, lui dit : « […] ʻʻTu me diras dans quelle mesure j’ai été influencé par toiˮ » [4]. Enfin, sa singularité tient de ce que les faits de sa vie semblent avoir été en parfaite et intransigeante concordance avec les idées affichées dans sa poésie à tel point qu’Aimé Césaire le qualifie de « poète authentique » [5].
Ce qui frappe chez Damas, c’est la force et la longévité de la conviction, la fermeté et la détermination de la fidélité à soi, à ses ancêtres et surtout à ses positions idéologiques, soit, en grande partie, à la pensée qui détermine et structure les actes : « […] Je ne varie jamais dans mes positions. […] Senghor, Césaire et moi, nous sommes restés tels que nous étions au début […] » [6]. Pourtant, comme le dit Guy Tirolien dans un poème dédié à Damas au titre d’un hommage posthume, Damas est « livré aux fauves » [7]. Il est marginalisé et, par rapport à ses frères Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, peu d’intérêt se manifeste pour sa pensée, son action politique et poétique. En effet, comme Césaire le rappelle, « on l’a pris pour un rêveur, pour un radoteur, pour un rhétoriqueur, pour un saltimbanque » [8].
En voulant que Pigments [9] (1936) et Névralgies (1966) soient compilés ensemble, Damas livre le constituant majeur de la base de son identité. En rédigeant Black Label [10] (1956), il la confirme et insiste sur la fermeté de son positionnement idéologique. Il s’agit d’un être dont le fondement est guidé par l’amour, l’amour des siens, de son peuple, de sa race et l’amour intime tel qu’il est manifesté dans et par les poèmes de Névralgies. Cet amour est spécifique puisqu’il est à la créole et que comme Damas le clame, « la faim d’amour [le] tenaille » (Black Label, 73). C’est ce caractère fondamental qui ressort de la personnalité du poète et que symbolise la combinaison de Pigments et de Névralgies, deux recueils dont la thématique prééminente est l’amour. Le moins que l’on puisse dire est que Damas vit un drame ouvert « fait de doute et d’espoir » (Black Label, 29), découlant de deux amours originels blessés d’abord en raison de sa situation personnelle d’enfant « à la tétine comprimée d’air/que nul sein maternel jamais n’allaitera/ » (Black Label, 27) et n’a jamais allaité ensuite en raison « du souvenir qui […] retrouve[…]/le fil du drame interrompu » (Black Label, 72) de ses ancêtres déportés et déshumanisés. Le drame est lui-même pondéreux en ce qu’il survient avant la naissance et pendant l’enfance, touchant ainsi à la fondation et en ce qu’il est provoqué par des éléments de nature à sacrifier le lumineux ou le vivant. Le drame se présente donc comme un injuste attentat à l’intégrité humaine : « Je n’étais pas né/que déjà les fauves de tout poil donnant la chasse à l’homme/emplissaient de leurs cris/le néant de mes nuits au néon à naître » (Black Label, 26).
Ceci mène à une douloureuse « vie tronquée » à la mémoire de laquelle « Les jours inexorablement/tristes/ n’ont jamais cessé » de renvoyer (« La complainte du nègre », 47). Opérant comme une vraie violence, cette blessure viscérale, originelle dirige l’intensité incandescente de sa parole et de sa position idéologique, tant et si bien qu’Aimé Césaire le nommera « feu sombre ». C’est, en effet, Aimé Césaire qui va le mieux caractériser cette bouleversante spécificité tragico-dramatique de Damas, en qualifiant sa négritude de « négritudes obstinées » et en comprenant ses « sanglots d’enfants abandonnés » [11].
Damas a souffert d’une injuste marginalisation. L’on a pris coutume de faire apparaître le terme « violent » dans les expressions qualifiant sa pensée et son écriture. La parallaxe a donc toujours porté sur un résultat, une action ; les siens, et non justement, équitablement, sur le contexte et la pensée générant immanquablement la force de ce résultat, de cette action ; le racisme anti-nègre. Nous proposons que change la parallaxe et que d’abord, sans euphémisme, soit prise en juste et toute mesure, l’indicible violence de la situation vécue par les Nègres du début du XXe siècle. La réaction de Damas n’a eu de raison, que l’action d’abord perpétrée contre lui. Dirigée par un amour furieux, soutenue par une douleur béante, fulgurante dans la posture idéologique et le verbe poétique qu’elle divulgue, l’œuvre de Damas apparaît comme fondée sur un incommutable désir et sentiment de justice juste, et de cohérence irrécusable. Ainsi, nous proposons de mettre en évidence cette particularité de l’idée de justesse et de justice, face à la situation vécue et celle concernant la notion d’explication, qui gouvernent l’écriture et la pensée sèches et acérées de Léon-Gontran Damas. Ce faisant, nous expliquerons aussi les raisons et quelques aspects de l’économie desdites particularités.

1. LE CONTEXTE : NEG KA PRAN FE

L’on peut aisément penser qu’en partie, la dépréciation dont fait l’objet Damas est venue de la présence nette et directe de la notion de race dans sa poésie (« Si souvent », Black Label). Damas rappelle dans sa dernière intervention publique que sa poésie a été considérée comme « révolutionnaire et même raciste » [12]. La notion de race effraie et provoque le malaise, compte tenu de l’utilisation morbide qui en a été faite durant les longs siècles de colonisation et d’esclavage, qui ont le plus contribué à la construction psychique du monde d’aujourd’hui. Au monde d’aujourd’hui, ces siècles durant lesquels s’est opérée, entre autres, une extrême opposition, fabriquée et imposée entre Nègres et Blancs en somme, une vraie logique divisionniste, ont laissé d’incommensurables blessures. Frantz Fanon a signalé certaines des conséquences psychiatriques, soit principalement l’aliénation des deux parties, les « Noirs aliénés (mystifiés), [et les] Blancs non moins aliénés (mystificateurs et mystifiés) » [13]. Mais, par l’exemple de la Martinique, il insiste particulièrement sur l’aliénation culturelle et intellectuelle du colonisé caribéen dont les principes de construction mènent à se « normaliser », c’est-à-dire à acquérir, à intérioriser et à reproduire tous les schèmes de déstabilisation interne mis en place par le système colonial [14]. À cette notion de race présente dans la poésie damassienne s’ajoutent la fustigation ouverte et directe de la notion de ci-vi-li-sa-tion de l’Occident (« Solde ») et le trémulement nerveux et ‘transique’ du poète dans un état nauséeux constant, viscéralement déterminé à s’opposer aux idées et aux actes sous-entendant une infériorité ou une supériorité raciale.
Entre autres raisons et facteurs, l’une des conséquences de la férocité du système colonial et esclavagiste a aussi été de conduire à la pratique de l’évitement et du « politiquement correct », qui rendent sains et saufs. C’est ainsi qu’en partie, s’est présentée une grande confusion concernant l’intensité de la pensée et de l’écriture de Damas. Cette confusion s’est d’autant plus installée, que la poésie damassienne a aussi été ‘détournée’ et décontextualisée.


Le paradigme contextuel au sein duquel survient la prise de position de Damas justifie le caractère incisif de sa pensée, rendue par une caustique et intense écriture poétique. Ce paradigme est celui d’une Europe convaincue, dur comme fer, que le Nègre est en tous points inférieur. D’ailleurs, la figure que présente Damas de cet Occident est celle du monstre s’abreuvant de son sang (« La complainte du Nègre », 47). Césaire le dira aussi :

Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,/car il n’est point vrai que […] nous n’avons rien à faire au monde/que nous parasitons le monde/qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde [15].

Il s’agit d’une Europe coloniale, à peine sortie de la pratique de l’esclavage, dont les conséquences pèsent encore lourdement sur les esprits et les actes que conduisent ceux-ci. Des actes, à ce moment-là, principalement dénotatifs de l’injustice et du racisme à l’encontre des Nègres. En somme, en créole la situation se résume ainsi : « nèg ka pran fè », soit « le Nègre prend du fer », littéralement. Cette expression renvoie directement aux actes perpétrés durant l’esclavage où, en effet, les Nègres étaient enferrés.
L’avènement de la Négritude suit l’implacable logique de la cause à l’effet, et est donc favorisé par une histoire caractérisée par l’oppression et une idéologie raciste dominante, symbolisées par une exclusive division raciale. Le contexte est d’abord celui d’une histoire exclusivement fondée sur le dénigrement racial établi sur des siècles, et dont les faits atteignent les strates les plus profondes de la construction psychologique qui détermine l’équilibre et l’identité, et perdurent jusqu’au vingtième siècle. L’histoire s’étale sur quatre siècles, du seizième au dix-neuvième, et est essentiellement celle de la déportation de millions d’Africains d’Afrique aux colonies d’Amérique où ils sont maintenus captifs pour alimenter le système esclavagiste et effectuer la production économique, destinée à enrichir pays et particuliers européens, engagés dans le commerce colonial et esclavagiste. Dans Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, Senghor soulignera combien la poésie de Damas est « une réaction vitale en face d’un déséquilibre inhumain » [16]. Il rappelle, dans Hommage posthume à Léon-Gontran Damas, la perspective de la Négritude face à l’esprit européen qui, selon la pensée aristotélicienne, considérait les Nègres comme une « table rase » soit comme des individus vierges de tout, pouvant être modelés à la seule guise de ceux qui les dominent [17]. Ensuite, les deux systèmes, le colonial et l’esclavagiste, vont générer un système de pensées, qui lui-même va aboutir à des actions, à une culture et à un behaviorisme psychologiques, ne concevant l’Africain et sa descendance, souvent appelé « Noirs », que sous un prisme unique les affirmant naturellement inférieurs. Leur infériorité est ainsi conçue comme raciale, donc congénitale, et s’oppose nécessairement à la supériorité raciale tout aussi innée de l’Européen blanc. Le contexte est donc celui d’une pensée occidentale qui, à la faveur de l’histoire en question, a créé l’homme blanc autant qu’elle a fabriqué l’homme noir au détriment de l’Homme. Puriste, essentialiste, exclusiviste, absolutiste, racialiste, elle a érigé une race, la race blanche, comme exclusivement supérieure et a démis, sans appel, les autres types d’Hommes comme inférieurs, menant ainsi ceux contre qui sont dirigées ces idées, à œuvrer pour le rétablissement de l’équilibre en faisant intervenir le même principe et procédé, la notion de race. Notamment exprimées en philosophie et en sciences humaines, les idées sont construites sur des paramètres médicaux et scientifiques découlant de préjugés, et disséminées et généralisées par tous les procédés de transmission éducatifs. Par exemple, bien des philosophes, parmi lesquels les penseurs des Lumières ou encyclopédistes comme Montesquieu ou Voltaire, qui articulent d’explicites idées racistes contre les Nègres dans leurs ouvrages. L’exemple de l’écrivain français Arthur de Gobineau, au dix-neuvième siècle, est connu car il a publié, en 1853, Essai sur l’inégalité des races humaines, un ouvrage qui va ouvrir la voie pour l’affirmation d’idées explicitement racistes. Cette époque de l’histoire de l’humanité où des hommes sont maintenus dans de telles conditions inhumaines est frappée d’obscurantisme sur le plan des actions perpétrées et de la pensée raciste et excluante ; elle est prédominante même si l’un des siècles, le dix-huitième, a pu être qualifié de Siècle des Lumières. Le dernier siècle écoulé durant lequel Damas évolue physiquement en France est marqué par les questions raciales favorisant des pratiques et des pensées négrophobes évidentes. Si l’esclavage cesse au dix-neuvième siècle, la pensée raciste, exclusive et séparatiste qui l’a marqué, soit l’obscurantisme, perdure au vingtième siècle, de même que le système colonial. Cette pensée détermine les relations raciales et les attitudes vis-à-vis des Noirs. Elle crée chez l’esclavagé [18] et le colonisé une « hébétude » comme en témoigne Damas : « Va encore / mon hébétude / du temps jadis / de coups de corde noueux / de corps calcinés / […] / de bras brisés/sous le fouet qui se déchaîne » (« Complainte la du Nègre », 47).
Comme en sont directement témoins les penseurs de la Négritude qui en subissent les conséquences, ces idées sur le Nègre, amplifiées durant la colonisation et l’esclavage, sont intériorisées autant par les Blancs que les Nègres, chez qui elles se manifestent ouvertement. Tous sont enfermés dans cette construction historique, « la Tour substantialisée du Passé » [19], et cette intériorisation est, selon Fanon, une « imposition culturelle irréfléchie » [20]. Comme le montre le psychiatre,

le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc. Il y a de cela longtemps, le Noir a admis la supériorité indiscutable du Blanc, et tous ses efforts tendent à réaliser une existence blanche [21].

Dans les premières années du XXe siècle, Damas est en France en tant qu’étudiant, et là, il doit, comme tout colonisé nègre, affronter, pour la première fois, le regard négateur du Blanc. Fanon, lui aussi étudiant, cite son propre exemple :


Tant que le Noir sera chez lui, il n’aura pas, sauf à l’occasion de petites luttes intestines, à éprouver son être pour autrui […]. Le Noir chez lui, au XXe siècle, ignore le moment où son infériorité passe par l’autre…Et puis il nous fut donné d’affronter le regard blanc. Une lourdeur inaccoutumée nous oppressera. Le véritable monde nous disputait notre part. Dans le monde blanc, l’homme de couleur rencontre des difficultés dans l’élaboration de son schéma corporel. La connaissance du corps est une activité uniquement négatrice. C’est une connaissance en troisième personne [22].

Le système colonial crée distorsions, confusion et auto-rejet chez le Nègre d’Amérique insulaire au point où c’est,

[…] une fois en Europe, et quand on parlera de Nègres que le Martiniquais saura qu’il s’agit de lui aussi bien que le Sénégalais. […] Le Noir, dans la mesure où il reste chez lui, réalise à peu de choses près le destin du petit Blanc. Mais qu’il aille en Europe, il aura à repenser son sort. Car, le Nègre en France, dans son pays, se sentira différent des autres. Le Nègre s’aperçoit de l’irréalité de beaucoup de propositions qu’il avait faites siennes, en référence à l’attitude subjective du Blanc. Il commence alors son véritable apprentissage. […] les jeunes générations d’étudiants débarquant à Paris : il leur faut quelques semaines pour comprendre que le contact avec l’Europe les oblige à poser un certain nombre de problèmes qui jusqu’alors ne les avaient pas effleurés [23].

En somme, ces étudiants doivent se rendre compte au contact avec l’Europe qu’ils sont aux yeux de cette dernière, « phobogènes et anxiogènes » [24], c’est-à-dire, générateurs d’effrois phobiques et d’angoisses en raison des préjugés intériorisés, soit de l’imposition culturelle irréfléchie. C’est dire que le contact avec l’Europe fait naître une violence et la conscience d’une violence jamais vécue de l’intérieur auparavant.
Cet état de fait est tant et frappe si fortement les esprits de ceux qui en sont conscients, que bien avant Fanon, dès 1932, la Martiniquaise Paulette Nardal, précurseure de la pensée de la Négritude, écrivait déjà :

Il y a à peine quelques années, on pourrait même dire quelques mois, certains sujets étaient tabous à la Martinique. […] on ne pouvait parler d’esclavage ni proclamer sa fierté d’être descendante de Noirs africains sans faire figure d’exaltée ou tout au moins d’originale. […] Cependant la conscience de race s’était éveillée chez certains Antillais, mais il leur avait fallu pour cela s’éloigner de leur petite patrie. Le déracinement qu’ils ressentirent dans la métropole où le Noir n’a pas toujours joui de la considération […] leur avait fait, en dépit de leur formation latine, une âme nègre. […] L’attitude des Antillais en ce qui touche leur propre race […] s’explique d’une façon évidente par le libéralisme qui caractérise la politique de la France vis-à-vis des peuples de couleur. […] En outre, il était naturel que les Antillais, issus du croisement des deux races, noire et blanche, imbus de culture latine, et ignorants de l’histoire de la race noire, finissent par se tourner vers l’élément qui leur faisait le plus honneur. (343-344).

Si la Négritude choisit de répondre selon la perspective de la race, c’est pour témoigner de la relativité de la notion de race, pour démettre les propositions absolutistes et puristes, et insister sur le fait que : « […] aucune race ne possède le monopole de la beauté/de l’intelligence/de la force/et il y a place pour tout au rendez-vous de la conquête […] » [25]. Alors que son locus est européen au moment où elle s’exprime en les termes que nous lui connaissons aujourd’hui, la Négritude va ainsi se distinguer de la pensée occidentale de cette époque. Paulette Nardal, là aussi répond publiquement, avant Aimé Césaire :

Faut-il voir dans les tendances que nous exprimons ici une implicite déclaration de guerre à la culture latine et au monde blanc en général ? […] Nous avons pleinement conscience de ce que nous devons à la culture blanche et nous n’avons nullement l’intention de l’abandonner pour favoriser je ne sais quel retour à l’obscurantisme. Sans elle, nous n’eussions pas pris conscience de ce que nous sommes. Mais nous entendons dépasser le cadre de cette culture pour chercher à l’aide des savants de race blanche et de tous les amis des Noirs à redonner à nos congénères la fierté d’appartenir à une race dont la civilisation est peut-être la plus ancienne du monde. Bien informés de cette civilisation, ils ne désespéreront plus de l’avenir de leur race dont une partie semble maintenant en sommeil. Ils tendront à ces frères attardés une main secourable et s’efforceront de les comprendre et de les mieux aimer… [26].

C’est donc dans ce contexte de « nèg ka pran fè » et selon ce projet de réaction rectificatrice que Damas prend le premier, officiellement, la parole au nom de la Négritude et qu’il va se servir du symbolique coutelas caribéen et en réalité, qu’il va véritablement écrire au coutelas.


2. SE FE KA KOUPE FE

Le feu sombre, âpre, fulgurant et irréversible est aussi émouvant, doux et sensible, et cette double et duelle propriété est contenue dans un signe identifiant l’identité de l’individu, son patronyme. À sa naissance, Damas est nommé après sa mère martiniquaise. Il est donc Léon-Gontran Aline, jusqu’à l’âge de sept ans où son père le reconnaît. Il porte à ce moment-là un symbole identitaire éloquent qui renvoie à la fois à l’âpreté et à la douceur, puisque le mot « damas » fait référence à un métal très dur et à une étoffe très souple et douce, faite de tissages, tissage qui renvoie à l’entrelacement des différentes composantes ethniques et culturelles formant l’identité de Damas, nègre caribéen continental afro-amérindien. Caractérisant la Négritude, Joseph Zobel disait déjà en 1979 que la Négritude utilise le « surréalisme comme d’un coupe-coupe » [27]. Mais, concernant Damas, il est capital de relever ce fait sur le plan symbolique, car son écriture est un vrai damas, à la fois une arme tranchante, et une assouvissante et tendre matière, comme la thématique de l’amour et l’âpreté typifiant son écriture en témoignent.
Ainsi, après la période d’hébétude, survient la réaction que manifeste la Négritude. Face à l’injustice subie et à la dureté du sentiment raciste, Damas oppose la justesse de la réplique. Sa réplique suit une logique cohérente en accord avec les événements historiques et leurs conséquences, la géographie et l’investissement affectif.
L’on comprend donc que la posture de Damas est celle qui consiste à soutenir que, si « nèg ka pran fè », « sé fè ka koupé fè ». Il s’agit, là, d’un aphorisme créole signifiant littéralement que, « seul le fer coupe le fer ». Il découle de l’expérience historique, qui a permis de parvenir à cette compréhension juste des phénomènes du monde. Un autre dicton est « koupé, raché », – coupe, arrache, défends-toi –, dit devant une impasse où une situation grave et intense dans laquelle l’on doit se défendre de manière aussi intense et radicale. « Koupé raché » ne laisse de place, ni à la transigeance, ni à la compromission, encore moins à l’état d’âme. L’expression fait aussi référence au geste accompli inlassablement par les esclavagés, de même qu’à leur condition et à leur instrument de travail. Très symbolique, le coutelas a pu devenir un instrument important dans l’imaginaire et la pratique en tant que lame d’acier le plus utilisé par les esclavagés, pour le travail de la coupe de la canne à sucre. Il a fini par devenir l’objet de défense référentiel et privilégié. Historiquement, le Code noir interdit aux esclavagés tout port d’arme, donc toute défense. Mais l’abolitionniste français, Victor Schœlcher rappelle en 1842 :

[…] que tous les Noirs ont pris l’habitude de porter constamment avec eux, pour abattre les lianes ou se défendre des serpents, le coutelas propre à couper la canne ! Si bien que dans les îles où les maitres disent tant de mal de leurs 80 000 esclaves, et où nous autres abolitionnistes nous disons tant de mal des 9 000 maîtres, il n’est pas un esclave qui ne marche armé nuit et jour, et pas un maître qui le soit ! [28].

À ce titre, se confondant lors d’un rêve avec les coupeurs de cannes en bacouas et aux « pantalons aux trois quarts retroussés », avec « des coutelas flambant neufs », Damas aspire à couper « des théories de […] têtes blondes » « au lieu de belles cannes » (Black Label, p.41).
Le fait que ces dictons soient fort répandus parmi les sociétés créolophones caribéennes est édifiant de la psychologie qui y circule et permet son application à la posture de Damas. Ils signalent aussi l’empreinte de l’histoire sur les esprits, car ils en sont nés. L’on sait aussi l’importance que Damas a accordée à la langue créole et à l’esprit qu’elle véhicule, comme l’utilisation directe qu’il en fait dans sa poésie en est la preuve. Du reste, l’injonction faite à l’esclavagé de ne pas se défendre et qui finalement est observée, puisque 80 000 esclavagés armés du coutelas ne l’utilisent pas massivement contre la minorité esclavagiste de 9 000 membres, amplifie sensiblement la démarche et l’action de Damas. Celle-ci se situe dans le domaine de la défense. C’est, armé de son damas, le fer qui coupe le fer, que le poète va démettre l’injonction.
Le souci de justice autant que de justesse dénote, chez le poète, la conscience, le discernement, l’intransigeance et la lucidité. Il met aussi en évidence le sérieux avec lequel Damas conçoit sa réponse au statu quo et aux préjugés établis contre le Nègre. L’enjeu est sérieux car la situation l’est tout autant. Aimé Césaire affirmera avoir toujours été frappé par le « sérieux » et la « lucidité » de Damas [29]. C’est aussi Aimé Césaire qui le soutient, malgré le regard commun dépréciateur sur Damas, ce dernier n’a sombré dans « […] nulle tricherie, nul subterfuge, nul faux-fuyant » [30].
Comme l’affirme Damas, « la négritude a été un projet, un projet spontané : elle a été la réaction d’une catégorie donnée d’individus, dans un milieu donné, à un moment donné dans l’histoire » [31]. Il ajoute qu’elle est un moyen et non une fin, un biais permettant au Nègre de dire ses souffrances, de les exalter et d’affirmer son humanité. Il s’agit de la découverte du soi outragé, oublié et renié et l’affirmation de la valeur de cette redécouverte en raison du poids obérant du système colonial [32]. L’une des particularités de la Négritude est de « dire non à l’ombre » pour permettre la lumière pour tous et essentiellement les Africains et leurs descendants américains. Une autre est de dé-essentialiser la notion de race et de la rendre plus relative et en dehors de l’absolu catégorique. En ne comprenant la notion de race que selon un paradigme hiérarchisant – la race blanche étant vue comme superlativement supérieure à la race noire – l’Europe la rend fondamentalement essentialiste. La Négritude qui « n’est ni une tour ni une cathédrale » [33] ne fera jamais intervenir l’idée de hiérarchie mais s’évertuera à souligner la présence, et donc, l’existence d’une race différente de la blanche dont les pratiques et la spiritualité ont évolué différemment en raison de circonstances et d’un environnement différents, mais que l’histoire a mis en contact d’une manière qui génère le trouble et favorise la blessure. La Négritude permet la diversité. Dans sa dernière conférence publique en 1977, Damas souligne l’intention égalitaire et inclusive de la Négritude, qui est de dire « we are men like you ». Il exhorte les étudiants à se rappeler les mots de Langston Hughes « we know that we are beautiful and ugly too » [34]. En somme, vu la longévité et la prééminence de la pensée obscurantiste, l’apparition de la Négritude comme pensée devant déterminer un autre type de relation et d’attitude est une véritable révolution dans le monde des idées. Elle établit, pour la première fois, une volonté de parvenir à un nouveau élargissant. Depuis le travail des esclavagés, premiers abolitionnistes eux-mêmes et de leurs comparses européens abolitionnistes pour l’abolition de l’esclavage, il s’était élevé peu de voix contre la négrophobie. En France, par exemple, les ouvrages de Delafosse paraissent certes en 1922 et 1927 mais la tendance générale est en défaveur d’une considération juste de l’Afrique et de l’Africain.
L’un des accomplissements de la Négritude est d’avoir ramassé « […] dans la boue, le mot Nègre pour en faire un signe de ralliement […] » [35]. Parmi les idées typisant la pensée de la Négritude peuvent, entre autres, être soulignées celles mettant en avant une volonté déterminée de transformer le système et les modes de pensées absolutistes de l’époque, d’y introduire la diversité pour les rendre inclusifs des autres systèmes et modes de pensées, de réhabiliter l’Afrique jusque-là exclusivement déprisée, de dire soi-même et selon ses termes son discours ontologique, et ainsi de corriger les propositions erronées de la pensée absolutiste et raciste sur l’ontologie, de reconnaître et d’embrasser totalement son appartenance identitaire et culturelle à l’Afrique, de procéder à l’acceptation de soi et à la solidarité avec les siens, de prendre soi-même, pour la première fois, la parole pour exprimer son intime intrinsèque.


La Négritude réfute donc le discours ‘inférioriste’ et négateur, d’abord en se positionnant du point de vue de la légitime défense, en se fondant sur le désir de rectifier les préjugés racistes, d’établir la vérité, de désenchaîner les esprits aliénés et de s’éloigner des principes de la « logique dichotomique » européenne. Ensuite, en démontrant une détermination à élargir la notion d’humanité pour que les Nègres y occupent leur place d’Hommes jusque-là déniée. Senghor le dit clairement, l’objectif de la Négritude est que, « […] dans une civilisation enfin réconciliée avec l’homme, le Nègre occupera sa place/ au cœur de la vie, de la beauté » [36]. Enfin, la Négritude indique que, s’il existe une opposition, elle ne se situe pas dans le domaine racial, mais dans le domaine des idées et de la posture idéologique et philosophique, donc, dans le domaine politique.

3. EXPLIQUER, CORRIGER, ÉQUILIBRER

Inscrit dans l’injustice, le contexte ne laissant entrevoir pour le Nègre que l’alternative du bas, de l’exos et du « hors », celle de n’être jamais que l’Autre, détermine l’intensité irrépressible de la position et de l’écriture de Damas. Il va s’engager contre « […] les théories qu’ils assaisonnent/au goût de leurs besoins/de leurs passions/de leurs instincts ouverts la nuit » (« Solde », 42) ; « contre/la morale occidentale/et son cortège de préceptes/de présomptions/de prénotions/ de prétentions/de préjugés » (Black Label, 31-32).
C’est au fer du contexte qu’il répond idoinement par le fer et ainsi, comme l’indique Senghor, sa poésie va être « […] directe, brute, parfois brutale » [37]. Senghor identifie la poésie de Damas comme « essentiellement non sophistiquée » et c’est précisément le contexte et la nature de la réponse voulue, aussi forte et cinglante que le contexte, qui rend approprié ce caractère direct du style, non sophistiqué, dépouillé de fioritures encombrantes et inutiles. C’est aussi ainsi que Guy Tirolien transcrira l’une des particularités de Pigments par un symbole caribéen puissant, le piment et qu’il affirmera que l’odeur de Pigments est celles du « piment frais » [38].
De ses quatre pièces poétiques majeures, Pigments (1936), Graffiti (1951) et Black Label (1956), Névralgies (1966), c’est, selon nous, Pigments l’œuvre la plus importante non seulement pour son caractère doublement liminaire, mais aussi parce que ce recueil affiche d’emblée tous les caractères qui vont signaler durablement et fermement la pensée et l’esthétique damassiennes. Même si dans Black Label sera retrouvée l’incandescente envie de sang et de faire table rase en coupant des têtes blondes, toute la commotion émotive et intellectuelle de Damas se trouve dans son premier recueil. Damas affirme que Black Label et Retour de Guyane sont les œuvres principales qui résument et élargissent à la fois sa pensée fondamentale [39]. Cependant, il reconnaît la fondamentalité de Pigments car il l’articule avec assurance : « Tous les poètes ayant écrit après Pigments ont été obligés de s’en inspirer » [40]. De plus, quoiqu’il soutienne que son meilleur recueil est Black Label, il présente à juste titre Pigments comme le manifeste de la Négritude [41]. Il est évident que le caractère séminal de Pigments rend ce recueil aussi conséquent, car il énonce poétiquement le premier un message culturel et politique [42] iconoclaste en faveur des peuples nègres s’exprimant en français. Pigments s’oppose tant au statu quo qu’en 1939, les autorités françaises vont l’interdire, le considérant comme un danger portant atteinte à la sûreté de leur État. Pigments n’est pas le premier recueil d’un poète en tentative d’écriture, en exploration, qui cherche, se cherche et qui va ultérieurement, progressivement s’affirmer, trouver, se trouver, au fil du temps et de l’écriture. Pigments dit tout de suite que le poète sait, qu’il a trouvé ; dit la confirmation qui va être maintenue à vif, dans un troublant état d’agitation tout au long de la vie et des écritures subséquentes du poète.
Sur les trente-deux poèmes qui composent le recueil, vingt exposent des idées emblématiques de la Négritude, soit 62%. Ce sont : « Ils sont venus ce soir », « Obsession », « Névralgies », « Il est des nuits », « hoquet », « Solde » , « Limbé », « La complainte du Nègre », « Si souvent », « S.O.S. », « Pour sûr », « Nuit blanche », « Pareille à ma légende », « Rappel », « Shine », « Savoir-vivre », « Réalité », « Ils ont », « Sur une carte postale » et « Et cætera ».
Correctrice, rectificatrice et proposant l’équilibre, la poésie de Pigments montre bien la large diversité de tons qu’adopte le poète pour parler en ce qu’il s’exprime sur le ton de l’humour et l’autodérision (« Nuit blanche »), de la mise en garde (« Sos », « Bientôt »), du sarcasme, (« Solde », « Savoir vivre », « Réalité »), de l’insolence et de la défiance (« Sur une carte postale », « Et cætera ») et de la déclaration et de la défiance, (« Blanchi »).
Damas pose lui-même l’importance de la notion d’explication et présente la poésie de la Négritude comme explicative : « […] et tous nos livres qui vinrent après le premier furent les explications du premier » [43]. La poésie de Damas exprime et explique, en effet, les sentiments profonds, les douleurs du tréfonds, la blessure qui habite le centre-cœur car c’est ce dernier qui est atteint par les brimades psycho-raciales.
Une lecture thématique des poèmes de Damas est importante mais l’est tout autant une considération chronologique en fonction de la place physique qu’occupent les poèmes dans Pigments, car manifestement, les poèmes subséquents fournissent des informations-explications, permettant d’éclairer la compréhension des poèmes les précédant. Non seulement Pigments est un recueil explicatif, mais les poèmes eux-mêmes sont des éléments d’explication éclairant, sur le contenu des uns et des autres. À juste titre, le poète affirme que, à lui seul, Pigments est un grand « mouvement » [44]. Damas a écrit les poèmes de Pigments comme l’on rédige une explication de texte ou un argumentaire analytique, structurellement, avec une introduction, « Ils sont venus ce soir », un développement fait des poèmes allant de « Captation » jusqu’à « Sur une carte postale » et une conclusion, « Et cætera ». La conclusion restitue l’idée principale de l’introduction. Pigments débute sur un poème dédié à un Sénégalais, Léopold Sédar Senghor, « Ils sont venus ce soir », et se termine sur un poème, « Et cætera », adressé à des Sénégalais. Ceci se renforce lorsque l’on sait qu’en 1956, Damas publie Black Label, sorte de récapitulation des grandes idées contenues dans Pigments. Black Label commence sur la diversité raciale qui compose le poète – « Trois fleuves coulent dans mes veines » (11) – et se termine sur la diversité culturelle et identitaire – « Mon enfance afroamérindienne » (81).
Cette particularité explicative et cette circularité du discours révèlent une conscience éveillée et ferme chez le poète. Ce qui frappe chez tous les poètes de la Négritude, et particulièrement chez Damas, c’est l’extrême constance de position, c’est l’inébranlable solidarité avec soi, avec les siens. En effet, « Ils sont venus ce soir » fait état de l’arrivée d’indésirables, des envahisseurs, dont l’envahissement usurpe, déplace illégitimement la place, le rôle de ressortissants légitimes du lieu. Il articule la parabole de la colonisation européenne en Afrique. Dès le poème incipit de Pigments, Damas dresse les signes, au moins linguistiquement, qui vont établir une nette démarcation. Le « ils » est dissocié du « moi » qui frénétiquement dénonce les exactions commises contre lui. Ainsi, les usurpateurs, « ils » sont venus et depuis, la conséquence est « la mort en série » du moi :

Ils sont venus ce soir où le _ tam _ tam _ roulait de _ rythme _ en _ rythme _ la frénésie
[…]
DEPUIS
combien de MOI MOI MOI
sont morts
(« Ils sont venus ce soir », 13) ». Cet envahissement provoque le dispersement des enfants de l’Afrique dont il fait partie, de même que des inconsistances psychiatriques. Dans « La complainte du Nègre », Damas affirme que par cette action coloniale envahissante « Ils me l’ont rendue/la vie/plus lourde et lasse » (47). Les Sénégalais, tirailleurs sénégalais, vont donc, sous l’effet de l’aliénation induite par la colonisation, s’octroyer la mission et le devoir de défendre le pays envahisseur lors de la Deuxième Guerre mondiale. C’est aussi le cas des Martiniquais, des hommes martiniquais, qui vont braver les eaux du Canal de la Dominique pour se rendre à la Dominique rejoindre les forces anglaises au nom de la lutte pour la libération de la France du joug nazi mais vont douloureusement manquer d’instituer leur pays en un pays souverain politiquement. Damas dénonce cette aberration. Dans le dernier poème donc, il exhorte les ressortissants légitimes du lieu, Sénégal, à la sortie de la douloureuse incohérence, au retour symbolique et concret, à reprendre leur rôle et leur place au sein du lieu afin de le libérer des envahisseurs et à restaurer l’équilibre. Black Label reproduit cette technique en ce que le long poème commence sur l’invasion de la terre des parias par des hommes venus d’ailleurs, pour continuer sur les conséquences de cette arrivée et la douleur qu’elles provoquent en lui (11-12).
Les poèmes du développement de Pigments [15-77] explicitent constamment l’idée contenue dans « Ils sont venus » de même qu’ils argumentent progressivement avec une technique filmique, selon laquelle une camera passerait d’images en images pour soutenir l’argument central du film. L’amplitude des images grandit à mesure que défilent les poèmes. C’est ainsi qu’est marquée l’exceptionnelle intensité du discours, la parfaite osmose entre l’esprit et le corps, tous deux pris dans la même commotion et que l’on décèle la fulgurante justesse avec laquelle Damas accorde ses réactions aux stimuli qui leur donnent naissance.
Il pose le constat des attentats sur son moi, ensuite présente ses réactions qui sont inscrites dans une structure rigidement ascendante. Elles vont grandissantes en intensité et passent de la réaction sensitive, à la somatique, de la rancune à la haine, de la pensée du sentiment à la pensée de l’action, car après avoir senti et ressenti, ce qui est déjà une réaction, il veut agir.
Damas reconnaît donc des particularités à la race noire, distinctes de celles prêtées par le système de préjugés : « Il ne faudrait pourtant pas grand’ chose […]/pour qu’en un jour enfin tout aille/tout aille/aille dans le sens de notre race à nous/de notre race à nous » (« Ils ont », 73). S’identifiant, il se proclame nègre et aspire à la solidarité (« Blanchi », 59-60) alors que le système de violence symbolique opérant ne devrait conduire qu’au refoulement, à la honte bue et au reniement de soi.
D’emblée, Damas spécifie son ontologie. Il signale et individualise la frénésie névralgique qui l’habite. Elle est africaine comme l’indique le rythme des tam-tams. La situation dont fait état ce poème liminaire est un constat trop capital pour manquer de provoquer une réaction. Celle-ci est exposée dans un poème subséquent, « Obsession », dont le titre laisse entrevoir une réaction aussi virulente que les actes d’envahissement et de meurtre accomplis : « Un goût de sang me vient/un goût de sang me monte/m’irrite le nez/la gorge/les yeux » (« Obsession », 19) ou encore, « Il est des nuits sans nom/[…] où jusqu’à l’asphyxie/[…]/me prend l’âcre odeur de sang […], (« Il est des nuits, 25). Cette réaction sensitive portant sur l’olfactif est accompagnée d’une somatique comme l’exprime le poème « Névralgie » (21) placé juste après « Obsession » (19) au goût de sang qui provoque et manifeste à la fois la névralgie.
De même que la névralgie, le discours n’apparaît pas ex nihilo et découle d’une origine et conséquemment, le procès d’individuation africaine est à concevoir de pair avec une intime identification et solidarité avec le passé qui est articulée dans nombre de poèmes suivant le tout premier. Par exemple, « Hier » (« Limbe », 44) ; « Mon jadis », (« La complainte du nègre », 47). Le moi est doublement posé pour interdire l’ambigüité d’autant plus que le poème « Blanchi » qui suit « Nuit blanche » annoncera explicitement l’appartenance culturelle, ancestrale choisie du poète, « mon Afrique ». Selon le principe d’auto-légifération ontologique et de la déclaration, « Blanchi » énonce l’identité trouvée, connue et voulue après que « Nuit blanche » aura marqué le fait de la dérive et de la falsification identitaire. Comme pour répudier l’aliénation dont le poème fait état, « Blanchi » fait suite à « Nuit blanche » dont la double symbolique est d’ailleurs rendue par le double jeu de mots concernant « blanche ».
C’est « l’inconscient dédain du monde » (« Limbe », 45) qui induit chez le poète cette rancune qu’il va nommer et répéter graduellement après avoir posé le constat des attaques sur lui : « Le sauront-ils jamais cette rancune de mon cœur / À l’œil de ma méfiance ouvert trop tard / ils ont cambriolé l’espace qui était le mien […] » (« Limbe », 45). Et le poète insiste : « Ils me l’ont rendue/la vie/plus lourde et lasse/Mes aujourd’hui ont chacun sur mon jadis / de gros yeux qui roulent de rancœur » (« La complainte du Nègre », 47). La rancœur est suivie d’un sentiment plus fort, la haine, générée par « leur scélératesse », leurs « coups de fusil […] coups de roulis / […] / négriers / des cargaisons fétides de l’esclavage cruel / […] » de leurs « bavardages / dont on a cru devoir (le) bourrer au berceau » (« Blanchi », 60).
L’état de commotion, d’agitation permanente dans lequel se trouve le poète – frénésie, névralgie, roucoulements d’épileptiques, de hoquets, écumer de rage – est à la mesure des attaques commis contre lui. En effet, l’individu est assiégé et les attentats sont directement perpétrés contre la personne de Damas depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte où il subit la répression de l’État français, qui entend lui interdire la parole. Il énumère dans Black Label la série d’entraves officielles posées sur sa route :

malgré les visites à domicile
malgré les rafles
malgré les flics
malgré les fouilles
malgré la meute de chiens dressés au flair de ses pigments
malgré la machine infernale
malgré les bombes à retardement
malgré l’attentat raté sur la Ligne Paris-Le Havre-New York
malgré la guerre qu’on lui fit faire
bon gré mal gré
malgré les tranchés
malgré le camp retranché
malgré le pourrissoir
malgré le défi
malgré l’interdit qui suspend sa plume
, (Black Label, 29).

Il est bien en état de légitime défense. L’action que prône Damas est une, que Fanon va reprendre à son compte, celle de la table rase comme cela est rendu explicite dans « Si souvent » et « Pour sûr ».
L’intensité de sa colère et l’intransigeance de ses accusations et de sa condamnation sont justifiées et tenues avec justesse. D’ailleurs, la pensée coloniale étant tant et si bien anti-nègre, ayant conduit à l’action contre le nègre – l’esclavage, la colonisation – que Damas la sait non crédible et digne de confiance. En fait, il lui voue totales défiance et méfiance et vu « la scélératesse », il pressent un attentat prochain sur le nègre. Dans un poème explicitement intitulé « S.O.S », il met donc en garde contre ce danger, mais en vraisemblance son auditoire n’adhère pas à ses conjectures :

À ce moment-là seul / comprendrez-vous donc tous / quand leur viendra / de vouloir vous en bouffer du nègre / à la manière d’Hitler / […] / alors vous les verrez / vraiment tout se permettre / […] / froidement matraquer / mais / froidement descendre / […] / et couper leur sexe aux nègres […] (« S.O.S », 51-52).

C’est la raison pour laquelle le poète convoite une action radicale de défense pour juguler l’attaque. D’abord dans « Si souvent », « rien ne saurait autant calmer ma haine / qu’une belle mare / de sang » (49). Ensuite, il confirme son pressentiment et l’articule en conviction : « Pour sûr j’en aurai / marre / […] / Alors / je vous mettrai les pieds dans le plat / ou bien tout simplement / la main au collet / de tout ce qui m’emmerde en gros caractères / colonisation / civilisation / assimilation », (« Pour Sur », 53).


Et ainsi donc, les sentiments, les pressentiments, auront été transmués en actions, et contredit la vision admise sur le nègre conçue pour le subalterne incapable de prise de décisions et d’actions : « Bientôt / je n’aurai pas que dansé / bientôt / je n’aurai pas que chanté » (« Bientôt », 55).

4. PAROLE ET ‘TJIP

Hormis la justesse de l’initiative et du propos, et la portée explicative, une autre particularité de Pigments, à mettre en exergue, est sa qualité de « répondant » et de réplique. Il s’agit d’une parole-réplique car Damas parle, il se parle, se dit mais aussi, fait face, défie et répond sur le mode de la défense immanquablement à des stimuli voués à sa déchéance. C’est dans Black Label qu’il énoncera clairement cet acte de parole :

Vous m’entendrez / Seigneur / Vous m’entendrez moi […] / […] Vous m’entendrez Seigneur / […] / Seigneur suivez-moi bien / moi qui vous parle / moi qui / malgré la défense formelle / […] moi qui vous cause / et le souligne / et ose (25).

« Seigneur » est ici métaphore du système qui aliène et apprend « […] le goût des mignardises / des politesses / le ton des entrechats / le chic des ronds de jambe » (28). Il est par conséquent en observation constante du système colonial et raciste, en dialogue avec lui-même et avec ses amis, des individus à qui il tient à accorder une réponse après discussion. Entre autres, « Nuit blanche » et « Blanchi » symbolisent le caractère dialogique des poèmes. Mais ces derniers se complètent aussi, s’annoncent, se répondent entre eux et leur organisation est structurée de sorte qu’apparaissent progressivement des éléments, amplifiant avec force et netteté la position idéologique du poète, et de sorte qu’ils amenuisent les explications contenues dans le tout premier poème. En apportant réponse à ses locuteurs, Damas s’assure que sa voix est posée et entendue, qu’elle existe, elle aussi. Il occupe lui aussi l’espace de parole. Cela est important car pour les opprimés que sont les colonisés de cette époque, il n’est attendu aucune réplique, aucune parole, aucune contre-action. La rétorsion damassienne est donc révolutionnaire autant qu’elle est juste, comme il le soulignera dans Black Label, « Moi qui n’ai encore rien dit qui ne pût l’être » (26). Et la parole de Damas est bien sûr celle de l’inextricable défiance, l’indéfectible conviction et confiance en soi, celle qui, en réalité, signifie « Merde » (29). Il s’agit-là du fameux « tjip », cette onomatopée qui en dit fort long, entendue des lèvres du défiant caribéen, que ce dernier accompagne d’une éloquente kinesthésique pour dire sa contestation irréversible. Ce sont les lèvres en effet qui, dans leur ‘retroussement’ prononcé, disent d’abord l’état d’esprit. Ensuite, la tête et le reste du corps. Damas le signale bien : « Aux îles […] où de lèvres troussant le défi l’arrogance/l’on dit souvent t’chup » (42).
Langage total, le ‘tjip’ caribéen est l’équivalent du haussement d’épaule européen, mais il a la spécificité d’associer le corps à la parole pour traduire l’esprit. En matière de parole défiante, le poète est récidiviste car dans Black Label (30), il ne fait que recommencer, ou plutôt, il ne fait que continuer l’entreprise articulée dans Pigments. Son insistance le présente comme l’empêcheur de tourner en rond qu’il entend être :

Il s’agit moins de recommencer / que de continuer à vous refiler ma nausée / continuer à vous surveiller / continuer à ruer / continuer à vous jouer plus d’un air / de ma flûte en tibia de Karia / Karia Rou-la-Gazelle / continuer à vous navrer / vous décevoir / vous désarmer (Black Label, 32).

Léon Gontran Damas comprend l’importance de la parole mais, plus encore de la parole proférée, dite pour l’entendement et l’impression sur les esprits. Elle est un pas du « projet spontané » qu’est la Négritude pour mener à l’action contre la marginalisation raciale et culturelle. Cette heure attendue pour laquelle Damas parle et continue « à souhaiter qu’[elle] vienne enfin et sonne » (32). Ainsi, il se réfère au système de parole et à la parole symbolique de son pays paternel et natal, la Guyane où l’oralité est capitale et Tètèche, conteuse récipiendaire et disséminatrice de cette parole africaine, l’incarne et la dit. L’expérience en France étant, l’élévation de la voix s’impose et c’est ainsi que sa « voix clame en exil » (76) les mêmes propriétés que celle de Tètèche qui, comme et avec lui, est « de ceux qui n’ont jamais cessé d’être » (72). Être de ceux-là aussi, c’est considérer, parler et pratiquer la parole, être avec les mots (75), « c’est laisser se dérouler la palabre/c’est délivrer le message / c’est chanter le poème à danser […] » (73). Au reste, la portée symbolique de cette prise de parole autoritaire est amplifiée, lorsque l’on considère l’aphonie initiale de l’enfant Damas qui, valétudinaire, ne parla pour la première fois qu’à l’âge de quatre ans [45].

CONCLUSION

Finalement, Damas parle « avec les mots de tous les jours » (Black Label, 74) sur un ton sans appel, qui transparaît non seulement dans sa poésie, mais aussi dans les entretiens qu’il donne aux critiques. Cela met en exergue une cohérence, une vérité et une conviction de pensée, qui agissent comme un couperet, un coutelas, qu’il faut souligner. La parole de Damas, dite et écrite, est un damas. C’est sans doute Aimé Césaire, qui, voulant « situer [Damas] à sa vraie place, une des premières […] le premier poète nègre moderne [avec qui naquit] la moderne poésie nègre » [46] donne l’appréciation la plus éloquente de l’œuvre et fait ressortir la soif d’« amour antillais », de même que le hoquet et le bégaiement damassiens. Mais vu l’extrême acescence souvent non ou mal comprise de l’œuvre, il faut encore insister sur la question de la volonté de justice et d’explication de cette volonté, qui a animé l’action du poète. La poésie de Damas est profondément explicative et porte en elle les raisons de son existence et de ses fulgurantes propriétés.

NB : La revue Ethiopiques signale aux lecteurs que la présentation des idées de Damas, dans l’édition papier, comme étant « à la créolité » n’est absolument pas une idée portée et proposée par Hanétha Vété-Congolo. En fait, cette malencontreuse mention dans son article est due à une inadvertance dans le processus d’édition.


[1] Bowdoin College, État-Unis)

[2] « Solde », « Réalité », « La complainte du nègre », « Un clochard m’a demandé dix sous », « Cayenne 1927 ».

[3] DAMAS, Léon-Gontran dans Keith Q. WARNER, CRITICAL Perspectives on Léon-Gontran Damas, Washington D.C., Three Continents Press, 1988, 178 p. ; p.115. Les traductions de ce texte sont de nous.

[4] DAMAS, Léon-Gontran dans Keith Q. WARNER, op. cit., p.7.

[5] CESAIRE, Aimé dans Racine DANIEL, Léon-Gontran Damas (1972-1978) : Founder of Negritude, A Memorial Casebook, Washington D.C., University Press of America, 1979, 298 p., p.30. Toutes les traductions de ce texte sont de nous.

[6] DAMAS, Léon-Gontran dans Keith Q. WARNER, op. cit., p.25.

[7] TIROLIEN, Guy, « Pauvre Gontran » dans Hommage posthume à Léon-Gontran Damas, Paris, Présence Africaine, 1979, p.193.

[8] CÉSAIRE, Aimé, « Hommage de Césaire à Damas » dans Hommage posthume…, op. cit., p.256.

[9] DAMAS, Léon-Gontran, Pigments, Névralgies, Paris, Présence Africaine, 2005, 168p. Toutes les citations de Pigments sont tirées de cette édition.

[10] DAMAS, Léon-Gontran, Black Label et autres poèmes, (1966) Paris, Gallimard, 2011.

[11] CÉSAIRE, Aimé, « Léon G. Damas, feu sombre toujours… » dans Cadastre suivi de Moi, laminaire, (1961-1982) Paris, Seuil, 2006, 182 p. ; 102-103.

[12] DAMAS, Léon-Gontran, « The Last Public Statement of Léon-G. Damas », dans Hommage posthume…, op. cit., p.250.

[13] FANON, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, 188 p., p.23.

[14] Ibid., p.120-122.

[15] CÉSAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, op. cit., p.57.

[16] SENGHOR, Léopold Sédar, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, op. cit., p.5.

[17] SENGHOR, Léopold Sédar, « La mort de Léon-Gontran Damas » dans Hommage posthume…, op. cit., p. 11-12.

[18] Nous utilisons le terme « esclavagé » plutôt qu’« esclave », car il est dépourvu – contrairement à « esclave » – d’essentialisme ontologique. Il signifie que l’identité de l’Africain n’est pas de facto celle de l’« esclave », mais que pour des raisons socio-économiques et par un complexe ensemble de circonstances et de domination, un tiers le contraint à l’esclavage.

[19] FANON, Frantz, op. cit., p.183.

[20] Ibid., p.154.

[21] Idem, p.185.

[22] FANON, Frantz, op. cit., p.88-89.

[23] Ibid., p.121-122-125.

[24] Idem, p. 123.

[25] CÉSAIRE, Aimé, Cahier …op. cit., p.57-58.

[26] NARDAL, Paulette, « Éveil de la conscience de race », dans La Revue du Monde Noir, Paris, Jean-Michel Place, 1992, 380 p., p.349.

[27] ZOBEL, Joseph, « Ma première rencontre avec Damas » dans Hommage posthume …, op. cit., p.152.

[28] SCHŒLCHER, Victor, Des colonies françaises : abolition immédiate de l’esclavage, (1842) Fort-de-France, Société d’histoire de la Martinique / Basse-Terre, Société d’histoire de la Guadeloupe, 1976, 400 p., p.20.

[29] CÉSAIRE, Aimé, « Hommage de Césaire à Damas », dans Hommage posthume…, op. cit., p.257.

[30] Hommage posthume à Léon-Gontran Damas, p.258.

[31] MUDIMBE, V.Y, « Entretien avec L.-G. Damas », dans Hommage posthume…, op. cit., p. 357-358.

[32] DAMAS, L-G, « Négritude in Retrospect », dans, Léon Gontran Damas : 1912-1978, op. cit., p. 263.

[33] CÉSAIRE, Aimé, Cahier …, op. cit., p.47.

[34] DAMAS, L-G, « The Last Public Statement of Léon-G. Damas », dans Hommage posthume …, op. cit., p. 248.

[35] SENGHOR, Léopold Sédar, « La mort de Léon-Gontran Damas », dans Hommage posthume..., op. cit., p.11.

[36] SENGHOR, L. S., « La mort de Léon-Gontran Damas », p.11.

[37] SENGHOR, L. S., Anthologie op. cit., p.5.

[38] TIROLIEN, G, « Pauvre Gontran », dans Hommages posthumesop. cit., p.193.

[39] DAMAS, L-G) dans Warner KEITH Q., Critical Perspectivesop. cit., p.25.

[40] Ibid., p.24.

[41] Idem, p.24-.25.

[42] Idem, p.23.

[43] DAMAS, L.G., dans Warner KEITH Q., Critical Perspectivesop. cit., p.25.

[44] Ibid., p.24.

[45] RACINE, D.-L., Léon Gontran Damas : 1912-1979, 1.

[46] CÉSAIRE, A., « Hommage de Césaire à Damas », dans Hommage posthume …, op. cit., p.257.




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