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MARCO LUCIANO RAGNO ET SES ASSEMBLAGES
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Éthiopiques n°92.
Littérature, philosophie et art
De la négritude à la renaissance africaine
1er semestre 2014

MARCO LUCIANO RAGNO ET SES ASSEMBLAGES

Auteur : Abdou SYLLA [1]

Marco Luciano n’était pas artiste, mais le deviendra sans doute, puisqu’il « confectionne » ou « fabrique » des objets qu’il appelle « œuvres d’art » et qu’il expose. Il a commencé à exposer en 2005 à Paris, ce qu’il appelle ses « assemblages » d’« objets trouvés », et il continue de le faire. Dans ce cadre, il a présenté ses « œuvres » dans plusieurs sites du off de la Biennale de l’Art africain contemporain de Dakar de 2012.
Il n’était pas artiste, avons-nous dit, et n’a pas reçu une formation artistique, mais a

travaillé comme économiste dans différents organismes italiens et internationaux à Rome, à Washington DC et à Varsovie, et a analysé dans le cadre de son activité professionnelle la situation économique de plusieurs Nations de l’Afrique orientale et méditerranéenne.

Et si son statut paraît énigmatique, voire ambigu, artiste ou non, c’est parce que ce qu’il « réalise » ou « confectionne » n’est pas aisé à qualifier. Crée-t-il des œuvres d’art ? Bricole-t-il ? Parfois il utilise l’expression « œuvres d’art » ; mais dans le document de présentation de son travail au « Dak’Art off 2012 », lui-même dit : « Je préfère le terme « assemblage ». Entendez : assemblage d’« objets trouvés » ou « ready-made ».

1. Couverture : Marco Luciano RAGNO, assemblage, Bush cookies, 2002.

2. Marco Luciano RAGNO, Guantanamo, assemblage, 1991.

« Objets trouvés », « Ready-made », « assemblages », « œuvres », Marco utilise indifféremment ces expressions dans la présentation de ce qu’il fait ; en d’autres moments, il utilise l’expression « installation ».
Dans le même document, il précise :

En certains cas, « l’objet » peut se suffire à lui-même, mais le plus souvent, c’est grâce à des juxtapositions judicieuses qu’il est en mesure de proposer un sens accompli. En effet, ces œuvres naissent de la rencontre nécessairement occasionnelle avec des formes pouvant se rapporter soit à des œuvres connues, soit à des aspects dramatiques ou inquiétants du monde d’aujourd’hui.


Il a retenu la leçon de Pablo Picasso qui, dans Tête de Taureau (1943), crée la première installation de l’histoire. En effet, comme Picasso, il intervient peu ou prou sur les objets qu’il trouve. Il dit en effet que, parfois, « l’objet peut se suffire à lui-même ». Son intervention consiste en des « juxtapositions » et des « assemblages », par lesquels l’objet réalisé propose un sens. La création réside ainsi dans l’idée ou l’image, qui fait advenir l’assemblage ou la juxtaposition.
L’œuvre d’art procède donc essentiellement de l’imagination et de l’esprit créateur, qui guide la main et le faire ; celui-ci est très souvent limité et son intervention est réduite à la plus faible expression, comme dans Tête de Taureau, œuvre dans laquelle Picasso a assemblé, par soudure, un guidon et une selle de bicyclette. Cet esprit picassien de création guide Marco dans pratiquement toutes ses œuvres.
Ainsi, sa première œuvre-assemblage, Guantanamo (1991), qui renvoie à la célèbre prison américaine, est une cage métallique (trouvée), qui renferme une orange ; la cage métallique est renversée sur le fruit ; impossible donc d’en sortir et de s’évader ; les deux objets ont été « trouvés » et « assemblés », tels quels, sans modification. Bombardamento (1997) est une pièce unique, représentant une sorte de puzzle, qui réunit à la fois complexité et multiplicité Comment en sortir, une fois engagé ? À l’image de la guerre, lorsqu’on s’y engage, impossible d’indiquer comment et quand en sortir. Cette pièce est frappante par la qualité de son bois et la manière dont les pièces sont assemblées, et qui lui imprime symétrie et équilibre.
Pseudo-Tinguély-mini « Baluba bye-bye » (1999) est une copie-imitation d’une sculpture de Tinguély, à la différence que celle de Marco est fonctionnelle ; elle s’allume et se meut.

3. Marco Luciano RAGNO, Pseudo-Tinguély-mini “Baluba bye-bye”, assemblage,1999.

4. Marco Luciano RAGNO, United, assemblage, 2009.

L’esprit picassien est permanent ; les objets assemblés ont été trouvés ; mais une certaine ingéniosité caractérise l’assemblage ; à quoi s’ajoute la technicité qui a réalisé la fonctionnalité. Bush cookies (2002) représente les deux tours jumelles du World Trade Center de New York, sur lesquelles se jettent les deux avions-bombardiers (2001).
Les deux tours sont fabriquées avec des biscuits « assemblées » ingénieusement » ; les deux avions sont apparemment des jouets. Le Président américain, Georges Bush, venait d’accéder au pouvoir. Les biscuits, qu’il affectionne, renvoient à une habitude, devenue une tradition américaine, de consommation quotidienne de biscuits.
Cette œuvre résume sans doute le mieux le réalisme à la fois allégorique et humoristique des créations de Marco Luciano. L’ingéniosité est certes présente dans l’assemblage, même si le réalisme n’est pas parfait, car la fumée et la poussière, consécutives au choc, n’ont pas été représentées, de même que la dislocation des avions. United (2009) est un piège attrape-souris. Ici, le travail de l’« artiste » a consisté à aligner, par rangée, plusieurs attrape-souris (6 rangées), sur une plaque de bois.
Les réalisations-créations de Marco Luciano suscitent au moins deux questions essentielles : s’agit-il d’art ? Est-il un artiste ?
Traditionnellement, toute réalisation-création dont la finalité est le Beau est dite Art, même si cette tradition n’est née qu’avec la formalisation d’Emmanuel Kant (cf. Critique du Jugement) au XVIIIe siècle ; elle paraît cependant avoir été toujours unanimement acceptée par tous les hommes. En effet, partout et toujours, l’Art a été défini comme recherche du Beau et incarnation du Beau. Tout Art vise cela et y trouve sa vocation. Dans les œuvres de Marco Luciano qui nous sont présentées, il ne semble pas que le Beau soit présent, que le souci du Beau ait guidé le créateur.


Plus généralement, les questions précédentes concernent tout l’Art contemporain à travers le monde, dans lequel la forme d’art dite de nos jours « installation » prend une place prépondérante. Dans les installations-œuvres artistiques contemporaines, qu’est-ce qui est beau ? Les éléments pris individuellement ou le résultat de l’assemblage, c’est-à-dire l’installation dans sa globalité ?
Au regard de la place éminemment importante que ces installations prennent de nos jours dans l’Art contemporain mondial, il semble bien que celui-ci paraît singulier et paradoxal : où se trouve la créativité artistique ? Et où se trouve la beauté ? Dans l’imagination ? Dans le faire qui assemble ? _ Au lieu de beauté, les créations de Marco Luciano traduisent curiosité et suscitent non pas ravissement, mais amusement ou étonnement. Sont-elles ainsi plus proches des bricoles et des babioles que des œuvres d’art ? L’activité qui les fait advenir serait-elle plus apparentée à l’artisanat qu’à l’art ? Ce sont là d’autres questions essentielles suscitées par ce que fait Marco Luciano. Il apparaît en effet que fabriquer ou confectionner des installations se rapprocherait davantage du bricolage que de la création artistique.
Certains sculpteurs contemporains accusent les « installateurs » d’incompétence, car incapables, disent-ils, de tailler pas à pas pour sortir et créer des formes sculpturales appropriées, ils préfèrent « installer », c’est-à-dire assembler, comme les vrais peintres accusent également ceux qui pratiquent les compositions libres d’être incapables de dessiner. D’autres artistes, peintres comme sculpteurs, affirment que l’Art, toute forme d’Art, s’apprend et que c’est au cours de la formation que l’on parvient à maîtriser les techniques de création artistique. L’Art, comme tout métier, s’apprend. Et donc, les « installateurs », comme ceux qui pratiquent les compositions libres, sont généralement des autodidactes, n’ayant reçu aucune formation, ou dont la formation, « ratée », ne leur a pas permis de maîtriser les techniques de création.
En vérité, l’Art contemporain et les installations, et ce que fait Marco Luciano, interpellent à divers titres et degrés les spécialistes, critiques d’art, historiens d’art, journalistes culturels, etc. Où les ranger, lui et ce qu’il fait ? Art et Artiste ou Artisanat et Bricole ? Ce qui est certain de nos jours, c’est que les installations constituent une dimension importante de l’Art contemporain. Les en éliminer le réduirait prodigieusement.
Ainsi, depuis l’édition de 2000 et au cours des différentes éditions depuis lors, les installations dament le pion à toutes les autres formes de création et à toutes les autres disciplines d’art dans la Biennale de l’Art africain contemporain de Dakar (cf. les catalogues de Dak’Art). De même, elles foisonnent dans les différentes expositions en Europe et d’une manière générale en Occident. Comme si les installations étaient consubstantielles à l’Art contemporain.
Par ailleurs, elles ne sont pas exclusivement pratiquées par les autodidactes ; la plupart des artistes contemporains s’y adonnent. Et même parmi les artistes autodidactes, l’histoire de l’art retient de grands créateurs. Au Sénégal, deux éminents artistes le confirment : Alpha Walid Diallo et Ousmane Sow, tous deux artistes autodidactes ; le second, Ousmane Sow, vient (2013) d’être admis à l’Académie des Arts française.
Les installations dans l’Art contemporain révèlent que cet Art est désormais éclaté ; les canons, les normes et les valeurs également ; le concept « Beaux-arts », limité naguère à l’architecture, à la peinture et à la sculpture, s’est évanoui devant l’assaut des nouvelles créations et des nouvelles disciplines, comme les techno-arts et leurs œuvres. De même, la notion de « Beauté » n’est plus souveraine.
Il convient donc, en matière d’Art comme en bien d’autres domaines, d’être tolérant et ouvert.

RÉFÉRENCES

Afrik’arts, n°2, » Arts visuels. L’Afrique s’installe », Dakar, 2005, 117 pages.
Catalogue, Dak’Art, 2002, 5° Biennale de l’Art africain contemporain, Dakar, 2002, 60 pages.
Catalogue, Dak’Art, 6° Biennale de l’Art africain contemporain, Dakar, 2004, 179.
Catalogue, Dak’Art, 2006, 7e Biennale de l’Art africain contemporain, Dakar, 2006, 415.
Catalogue, Dak’Art, 2008, 8e Biennale de l’Art africain contemporain, Dakar, 2008, 247.
Catalogue, Dak’Art, 2010, 9e Biennale de l’Art africain contemporain, Dakar, 2010, 191.
Catalogue, Dak’Art, 2012, 7e Biennale de l’Art africain contemporain, Dakar, 2012, 213.
RAGNO, Marco Luciano, Plaquette, Biennale de l’Art africain contemporain, Dak’Art Off 2012, Dakar, Village des Arts.


[1] Université Ch. Anta Diop de Dakar




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