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L’« ÉLÉGIE POUR PHILIPPE MAGUILEN » : SENGHOR LECTEUR DES CONTEMPLATIONS ET DE LA BIBLE
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Éthiopiques n°93.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2014

L’« ÉLÉGIE POUR PHILIPPE MAGUILEN » : SENGHOR LECTEUR DES CONTEMPLATIONS ET DE LA BIBLE

Serigne SYLLA [1]

La mort d’un être cher est un thème universel et intemporel. Des auteurs comme Victor Hugo et Léopold Sédar Senghor l’abordent, en relatant leur expérience personnelle, sans pouvoir s’affranchir de la tradition littéraire ou religieuse. Ainsi, le premier consacre « Pauca meae » [2], le livre quatrième des Contemplations [3] (1856) au deuil consécutif à la mort de Léopoldine, sa fille aînée. Quant au second, il se remémore, dans l’« Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor » [4], la terrible épreuve que constitue la perte de son fils. Ce poème, commencé en septembre 1981, aurait été publié dès 1982, avant d’être inséré dans les Élégies majeures en 1984 [5].
Une lecture, même cursive, de ces textes débouche sur un fait saillant : Senghor, grand lecteur de l’Évangile, a lu le chef-d’œuvre lyrique de Hugo qui appartient à une civilisation d’obédience judéo-chrétienne.
Par conséquent, nous essayerons de montrer que, malgré d’incontestables divergences imputables au contexte spatio-temporel ou culturel, les deux poètes, usant globalement des mêmes procédés scripturaires, empruntent, approximativement, le même itinéraire. En effet, dans ces poèmes élégiaques aux accents autobiographiques marqués, on peut suivre, pas-à-pas, les états d’âme successifs des auteurs. Ce faisant, on constate que ceux-ci, de prime abord, se révoltent devant une situation considérée comme inacceptable. Ensuite, pour des raisons diverses, ils finissent par accepter l’inacceptable, en se soumettant entièrement à Dieu. Enfin, ultime consolation, ils trouvent une explication aux desseins divins, avant de croire à une vie post-mortem et, dans certains cas, à l’apothéose.

1. LA RÉVOLTE ET LE BLASPHÈME

À peine âgée de vingt ans, Léopoldine Hugo meurt par noyade, en même temps que son mari, le 4 septembre 1843, alors que son père est en voyage, accompagné de sa maîtresse Juliette Drouet. Quant à Philippe Senghor (23 ans), il succombe à un accident de voiture survenu à Dakar, pendant que ses parents séjournent à Verson, en Normandie. Les deux poètes, meurtris, accourent sur les lieux des drames et adoptent des comportements, spontanés ou réfléchis, marqués par la révolte et le blasphème.
Certes, la mort d’un être jeune est toujours révoltante en elle-même. Cependant, chez Hugo, comme chez Senghor, la révolte atteint le summum en raison de la valeur intrinsèque des personnes disparues. D’une part, Léopoldine, incarnation de l’amour, de la douceur et de la lumière [6], apparaît comme l’égérie du poète :

« Parmi mes manuscrits, je rencontre souvent
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers » [7].

On ne trouve dans Les Contemplations qu’un bref portrait physique de Léopoldine où les modalisateurs dépréciatifs sont vite corrigés par des termes mélioratifs [8]. D’autre part, Senghor insiste sur le portrait de son fils au physique gracieux et aux yeux extrêmement brillants [9]. Virtuose de la planche à voile, excellent cavalier [10], musicien et chanteur talentueux, Philippe est l’unique enfant du vieux couple Léopold – Colette :


« De notre automne déclinant, il était le printemps ; son sourire était de l’aurore.
………………………………………………………………………………
Il était vie et raison de vivre de sa mère, lampe veillant dans la nuit et la vie
 [11]. En outre, il symbolise le métissage biologique et culturel, pierre d’angle de la pensée senghorienne :

« Rameau greffé du Viking sur Tabor, cavalier de la planche à voile
Le voilà buste de bronze élancé et bandeau flottant
 » [12].

« Tabor » désigne la lignée maternelle de Senghor et le mot « Viking » renvoie aux Normands, ancêtres de Colette. La beauté physique étant le corollaire de la beauté morale, Philippe, fils exemplaire, a aimé ses parents et tous ses semblables. Le poète chante aussi l’innocence et la pureté qui caractérisent son enfant :

« Vêtu de lin blanc, lavé dans le sang de l’agneau, ton sang » [13].

Ce verset, par la magie de l’intertextualité, rappelle le « Booz endormi » de Victor Hugo,

« Vêtu de lin blanc et de probité candide » [14] et la victoire du Messie dont on dit : « Les armées du ciel le suivaient sur les chevaux blancs, vêtues d’un lin blanc et pur » [15].
C’est donc en tant que pères d’enfants parés de toutes les vertus que Hugo et Senghor rejettent toute forme d’anéantissement. À ce propos, le poète français, qui a failli devenir fou, écrit :

« Puis je me révoltais et, par moments, terrible,
Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
Et je n’y croyais pas, et je m’écriais : Non !
……………………………………………………
Que c’était impossible enfin qu’elle fût morte
 » [16].

Senghor reprend, tel un écho lointain : « Et j’ai dit « non ! » au médecin : « Mon fils n’est pas mort », ce n’est pas possible
………………………………………………………………………………
Non non ! Ceux qui sont mignotés des dieux ne meurent pas si jeunes
 » [17].

La négation hugolienne, simplement descriptive, diffère du registre choisi par Senghor, car la négation polémique, « qui affecte la relation entre les interlocuteurs » [18], permet au locuteur de reprendre « dans son discours une affirmation qu’il attribue à autrui, que celui-ci l’ait formulée ou non, pour la nier » [19]. Senghor, évidemment, conteste l’assertion du médecin. Donc, de part et d’autre, on retrouve, en général, le même lexique et le même discours négateur de la mort. Les deux poètes interpellent violemment Dieu, traité de « jaloux » [20]. Et Senghor, tiraillé entre le monothéisme et le polythéisme, a même l’outrecuidance de comparer le Seigneur à « Baal qui se nourrit d’éphèbes » et à un « voleur » [21] :

« Brutalement, tu nous l’as arraché, tel un trésor le voleur du plus grand chemin
Qui nous a dit : « la route est fatiguée, le marigot est fatigué, le ciel
Est fatigué
 » [22].

À la violence de la révolte et à la fulgurance de la mort, traduite par l’ellipse syntaxique, s’ajoute un ethno-texte attribué à un brigand, réel ou mythique, qui détroussait les voyageurs.
Chez les deux auteurs, il s’agit donc, bel et bien, d’une révolte, non pas historique, mais métaphysique, au sens camusien du terme : « La révolte métaphysique est le mouvement par lequel un homme se dresse contre sa condition et la création entière » [23]. Mais, chez Camus, le révolté métaphysique, s’il n’est pas forcément athée, devient tout au moins blasphémateur, car « il blasphème d’abord au nom de l’ordre, dénonçant en Dieu le père de la mort et le suprême scandale » [24].
C’est pourquoi, dès les premiers moments de la révolte, Senghor a conscience d’avoir offensé Dieu dont il implore le pardon :

« Pardonne-moi, Seigneur, et balaie mon blasphème, mais ce n’est pas
possible
 » [25].

Victor Hugo, après avoir cloué Dieu au pilori, proclame l’inanité de toute sédition, en regrettant l’égarement passé :

« Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
Que j’ai pu blasphémer,
Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
Une pierre à la mer !
 » [26].

Le caractère inéluctable du mal métaphysique, implicite chez Senghor, est reconnu, sans ambages, par Hugo :

« Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
Je le sais, ô mon Dieu !
 » [27].

Ainsi, le je cède progressivement la place à la troisième personne et l’expression « les enfants » se substitue à « Léopoldine » ou à « ma fille ». Ce changement dans le système énonciatif, ainsi que la valeur panchronique du présent qui en résulte, aboutit à une réflexion bien romantique sur le destin de l’homme, très souvent exprimée à la première personne du singulier :

« On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » [28].

Cette préoccupation universalisante est absente chez Senghor. Mais les deux poètes, après un court instant de dérèglement, s’en vont à résipiscence.


2. LA SOUMISSION ET LE PANÉGYRIQUE

Les récriminations étant vaines, il faut accepter la volonté divine et, comme le préconise Victor Hugo, chanter, en toutes occasions, les louanges du Seigneur.
Foudroyés par la mauvaise nouvelle, Senghor et sa femme ont douté du Bon Dieu, avant de retrouver la foi :

Elle s’est relevée, mais nous nous sommes relevés, ayant foi dans la foi
C’est Paul dans la poussière, et sur le chemin de Damas, la lumière soudain
 [29].

Ici, il n’y a pas de citation, mais une référence qui n’expose pas le texte évangélique et qui tend à oblitérer l’hétérogénéité textuelle. Cependant, le lecteur cultivé n’est pas dans « une situation d’ignorance ou d’infériorité face au destinateur » [30], puisqu’il connaît cet épisode de La Bible. En outre, il s’agit d’une référence argumentative, car le poète veut montrer que tout homme, à l’image de Paul, peut douter un jour ou ne pas croire du tout, avant d’être ébloui par la fulgurance de la révélation.
Par ailleurs, en des accents très pascaliens, Hugo reconnaît la grandeur de Dieu et l’insignifiance de l’homme, en utilisant des termes antithétiques :

Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
Je reprends ma raison devant l’immensité
 [31].

Ensuite, dans un passage dominé par des reprises anaphoriques, il s’exclame, faisant siens les desseins de Dieu :

Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !
 [32].

Pour le chrétien Senghor, nourri de culture hellénique, les voies du Seigneur sont insondables : soit on s’y égare en perdant la raison, soit on devient la proie du Minotaure. Ou plus exactement : c’est parce qu’on s’y égare qu’on est dévoré par le monstre crétois. Ainsi donc, en proposant un tel dilemme, Senghor réécrit, à sa manière, le mythe antique, puis rejoint Hugo en mettant en exergue la formule biblique : « Que donc ta volonté soit accomplie » [33].
Comme on le voit, le conflit entre le père, refusant la mort de son enfant, et le chrétien, devant s’en remettre à Dieu, se résout par la victoire du croyant. En effet, ce dernier finit par reconnaître l’omnipotence de Dieu qu’il glorifie : Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts [34]
…………………………………………………………..
L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné
 [35].

Hugo ira plus loin que Senghor en disant son adoration de Dieu et en entonnant les louanges du Créateur dont les qualités, mises en exergue par le climax et l’accumulation, s’imposent au fidèle :

Je viens à vous Seigneur ! confessant que vous êtes
Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
 [36].

Mais la preuve irréfutable de la grandeur du Seigneur réside dans la nature, réceptacle de miracles [37]. C’est pourquoi Léopoldine est comparée à des éléments qui connotent lumière et jeunesse [38], procédé que Senghor reprend, presque terme à terme [39]. Dans « Pauca meae », quelques rares pièces mises à part [40], on retrouve la connivence légendaire que les romantiques entretiennent avec la nature. En effet, celle-ci est liée aux états d’âme du scripteur qui a aussi perdu son gendre :

On entend le fleuve qui pleure
…………………………………….....................
Que la source te pleure avec sa goutte d’eau
 [41].

Chez Senghor aussi, le temps météorologique participe au deuil :

Les jours ont défilé en lugubres boubous et les nuits-jours
sans le sommeil
 [42].

Et, quand elle est radieuse, la nature favorise l’anamnèse des jours heureux. Seulement, à la différence du Français, le Sénégalais, émule des rhétoriqueurs, s’adonne, notamment par la récurrence des homéotéleutes, à une description du règne végétal, mettant en avant la fonction poétique étudiée par Roman Jakobson [43] :

Laissant à leurs splendeurs dernières, altières, altéas et hortensias
Et nous laissant guider par l’éventail doucement
du vent d’ouest – odeur verte des cèdres
Odeur des rosiers odorants, odeur mêlée métisse des fleurs de la passion
 [44].

En fin de compte, dans « Pauca meae » et dans l’élégie senghorienne, on note, grosso modo, le même mouvement. En effet, la révolte consécutive au deuil cède la place à l’acceptation de la volonté divine, puis, chez Hugo, à un épanchement lyrique, véritable dithyrambe adressé au Créateur. Comment expliquer ces ressemblances ? Dira-t-on simplement qu’il s’agit de réactions normales du cœur humain ?
Senghor, élève au séminaire de Ngasobil, a lu Hugo :

À qui nous aurait demandé quels étaient nos poètes préférés, nous aurions répondu sans aucun doute : Pierre Corneille et, avant Corneille, Victor Hugo. Les vers de Hugo chantaient à nos oreilles ; plus exactement, ils déliaient notre langue, ils rythmaient, ils faisaient danser, avec la bouche, la tête, les bras, les jambes, tout le corps – comme le tam-tam [45].

Plus tard, l’auteur imitera les romantiques et les symbolistes, avant de détruire des poèmes qui ne sont pas d’inspiration africaine [46]. Dès lors, parlera-t-on d’imitation ou d’influence ?
Pour le comparatiste, la première notion comporte des degrés, allant de « l’imitation consciente à l’inconsciente émersion de vers jadis lus et relus en passant par l’emprunt d’un détail infime » [47]. Quant à la seconde notion, elle recouvre une réalité différente :

Le phénomène de l’imitation doit être distingué de l’influence. L’influence est subie de façon plus ou moins consciente : pénétration lente, osmose ou bien visitation, illumination, elle ne présente aucun caractère systématique, au contraire de l’imitation [48].


Donc, en raison des convergences ponctuelles (lexique, morphosyntaxe, thèmes, enchaînement des réactions humaines), on peut dire que Senghor a subi l’influence, consciente ou inconsciente, de Victor Hugo. Et puis, entre les deux textes, il existe une affinité fondamentale : les morts continuent à vivre.

3. LA RÉDEMPTION ET LA RÉSURRECTION

Les deux poètes ont l’intime conviction, clairement formulée ou non, que la mort, qui n’est pas pure vanité, ne signifie pas la fin de toute forme de vie.
Incapable de justifier la mort de sa fille, Victor Hugo, s’appuyant sur les Écritures saintes [49], reconnaît que seul Dieu sait ce qu’il fait [50]. Senghor, bien que partageant cette vision, finit par trouver une explication : les meilleurs devant être sacrifiés, Philippe a été choisi en raison de ses qualités exceptionnelles. De la sorte, le fils s’inscrit dans une logique familiale, parce que ses parents, exemplaires, ont consenti beaucoup d’efforts, comme le suggère la polysyndète :

[…] Nous avions tout donné à ce pays, à ce continent nôtre :
Les jours et les nuits et les veilles, la fatigue la peine et le combat parmi les nations assemblées
 [51].

D’autre part, dans le récit johannique, on peut lire : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » [52]. Dès lors, l’analogie établie entre le Christ et Philippe est une préfiguration du destin de ce dernier : l’enfant du poète meurt pour que les Sénégalais obtiennent le salut :

Mais déjà tu le réclamais, cet enfant de l’amour,
pour racheter notre peuple insoumis
Comme si trois cents ans de traite ne t’avaient pas suffi,
ô terrible dieu d’Abraham
 [53].

Sur un plan purement symbolique, il n’est pas indifférent que Philippe Senghor ait quitté ce bas monde à la Pentecôte, fête juive célébrée au temps des moissons [54], fête chrétienne ayant lieu au printemps, saison de la lumière, du soleil et des fleurs. Par conséquent, il ne peut s’agir que d’une mort féconde. En effet, Philippe meurt pour sauver son pays qui, conscient du sacrifice, se déploie en une foule immense et hétérogène pour l’accompagner à sa dernière demeure :

Sous les fleurs du printemps, les chants comme des palmes,
Son peuple lui a fait cortège
Tout son peuple tressé en guirlandes serrées
 [55].

Victor Hugo, qui ne semble pas partager cette vision rédemptrice, est sorti « pâle et vainqueur » [56] du deuil. Cette victoire difficile vient du fait que tout n’est pas perdu, car il est possible de communiquer avec les morts :

Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
Et dire à mon enfant : sens-tu que je suis là ?
 [57].

Mieux, la conception hugolienne est tributaire de l’Apocalypse qui, conformément à l’étymologie grecque du terme, postule la fin du monde sensible et la révélation du monde suprasensible :

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
Ouvre le firmament ;
Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
Est le commencement
 [58].

Mieux encore, les morts connaissent la béatitude éternelle :

Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés,
Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez
Dans l’éblouissement céleste !
 [59].

Et, comme dans les religions révélées, seul le corps périt :

Tout était sous ses pieds, deuil, épouvante et nuit.
Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
Un ange souriant portait la gerbe d’âmes
 [60].

Ainsi, la lumière vient dissiper les ténèbres, le sourire succède au deuil, les corps se désintègrent et l’ange apparaît, garant de l’immortalité de l’âme.
Senghor, dont l’élégie rappelle Hugo, écrit :

Je sors du labyrinthe, pensant à toi pensant aux adieux de septembre [61].

Quelques versets plus haut, le labyrinthe semble désigner un endroit précis du domaine de Normandie. Cependant, « sortir du labyrinthe » peut aussi signifier que l’auteur a échappé au dédale du vertige et de l’angoisse engendrés par la mort de Philippe. En effet, pour Hugo et Senghor, la mort est une voie d’accès à la lumière :

Qu’au jour de la Résurrection, notre enfant se lève,
soleil d’aurore.
Dans la transfiguration de sa beauté !
 [62].

La prière est vite exaucée, car le futur de la certitude se substitue à l’optatif :

Quand sera venu le jour de l’Amour, de tes noces célestes
T’accueilleront les Chérubins aux ailes de soie bleue, te conduiront
À la droite du Christ ressuscité, l’Agneau lumière de tendresse,
dont tu avais si soif
 [63].


L’intertexte biblique est évident : le Christ a vécu le miracle de la transfiguration et de la résurrection [64]. En rédigeant ce passage, Senghor prévoit « un Lecteur Modèle capable de coopérer à l’actualisation textuelle » [65]. Or, pour ce lecteur se référant à un épisode néotestamentaire, la transfiguration est l’unité narrative à l’issue de laquelle s’affirment la pureté et l’innocence du Christ, en même temps que son statut messianique et divin. Sur un autre plan, la transfiguration (la scène se déroule sur une haute montagne) prépare l’apothéose et la victoire sur la mort. À cet effet, l’évangéliste raconte l’apparition du Messie aux Onze avant de dire : « […], Or comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel » [66]. Ou encore : « […], le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut élevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu » [67]. Jésus à la droite de Dieu et Philippe à la droite de Jésus, ainsi se clôt le « discours eschatologique » senghorien : Steal away to Jesus [68]. On a ainsi les « trois moments significatifs » dont parle Birahim Thioune, « l’événement qui déclenche le souvenir du défunt, la signification de l’épreuve et son parachèvement dans la Paix éternelle » [69].
Pour expliquer la similitude de ces itinéraires, Alioune-Badara Diané écrit :

Senghor a constamment recours au récit invariant qui dérive de La Bible et qui structure l’imaginaire collectif de l’Occident chrétien : par amour pour les pécheurs, Dieu envoie son fils mourir sur la Croix. Cette mort fonctionne comme une Rédemption, une lourde rançon payée pour racheter les fautes de l’humanité [70].

Dès lors, dans un domaine strictement littéraire, que dire des relations qui existent entre le texte évangélique et le long poème senghorien ? On pourrait invoquer l’hypertextualité, une des cinq variantes de la transtextualité genettienne [71]. Cependant, il serait plus judicieux d’invoquer la notion de réécriture, au sens que lui donne Anne-Claire Gignoux. Celle-ci fait le départ entre la réécriture qui relève de la génétique textuelle et la réécriture intertextuelle qui « présuppose et exige une intention de réécrire » [72].
Donc, Senghor réécrit, à sa manière, le texte biblique. Par conséquent, le comparatiste peut affirmer qu’il y a émergence (l’apparition de l’histoire du Christ dans le poème), flexibilité (l’imagination créatrice du poète impose des variations) et irradiation, l’emprunt biblique ayant pour conséquence l’apothéose de Philippe [73]. En résumé, la « réécriture » senghorienne, thérapeutique, entretient l’espoir des retrouvailles avec le fils défunt et, dans le même temps, constitue un puissant antidote contre l’angoisse existentielle et l’apostasie. Sans doute peut-on aussi, à propos de Hugo, parler d’écriture curative. Mais, dans Les Contemplations, Léopoldine n’apparaît jamais sous les espèces du Christ, figure universelle du Rédempteur ressuscité.

CONCLUSION

En rédigeant l’« Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », le poète sénégalais a subi une double influence. La première, celle de La Bible, est repérable dans des microstructures intertextuelles. Puis, elle s’inscrit dans la reprise de la macrostructure constituée par le récit invariant chrétien [74]. La seconde influence, hugolienne, se perçoit au travers des champs lexicaux et dans le cheminement qui va du refus de la mort à la résurrection, en passant par la révolte blasphématoire.
Cependant l’auteur, en énonçant des « contre-vérités théologiques » [75] et en déconstruisant « des éléments constitutifs du récit invariant chrétien » [76], donne des allures christiques à son fils, fou d’amour, qui devient ainsi le rédempteur du peuple noir. C’est peut-être ce qui explique le cortège composite qui accompagne Philippe en chantant de longs thrènes, à moins qu’il ne s’agisse d’une duplication des funérailles en pays seereer. Cette vision rédemptrice n’existe pas chez Hugo, grand laudateur de Dieu, dont le deuil, vécu dans la solitude, ne fait jamais de Léopoldine un analogon du Christ.
Mais, en définitive, malgré la différence des contextes, La Bible demeure le texte focal qui innerve Hugo et Senghor, même si, chez ce dernier, le fonds culturel africain et les réminiscences mythologiques tendent à « déchristianiser » le texte.

BIBLIOGRAPHIE

Textes de base

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GENETTE, Gérard, Palimpsestes. La Littérature au second degré, Paris, Seuil, 1982.
JAKOBSON, Roman, Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963.
KESTELOOT, Lilyan, Les poèmes de L. S. Senghor, Issy-les-Moulineaux, Éditions Saint-Paul (Les Classiques africains, Collection ‘‘Comprendre’’), 1986.
RIEGEL, Martin, PELLAT, Jean-Christophe et RIOUL, René, Grammaire méthodique du français, Paris, PUF, 2007.
SAMOYAULT, Tiphaine, L’Intertextualité. Mémoire de la littérature, Paris, Nathan, 2004.
SCHEINOWITZ, Celina, L. S. Senghor. Élégies, Paris, L’Harmattan, 2009.
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STALLONI, Yves, Écoles et courants littéraires, Paris, Armand Colin, 2005.

Articles

DIANÉ, Alioune-Badara, « Le statut du récit invariant chrétien dans les Élégies majeures de Léopold Sédar Senghor », in revue Éthiopiques, n° 60, 1er semestre 1998, p.13-24.
THIOUNE, Birahim, « Mort et résurrection dans les Élégies majeures de Léopold Sédar Senghor », in revue Éthiopiques, n° 73, 2e semestre 2004, p.33-42.

Webographie

GIGNOUX, Anne-Claire, « De l’intertextualité à l’écriture », in Cahiers de narratologie [en ligne], 13/2006, mis en ligne le 01 septembre 2006, consulté le 23 août 2014 URL : http://narratologie.revues.org/239.


[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal

[2] Formule empruntée à VIRGILE, qu’on peut traduire ainsi : « Quelques vers pour ma fille ».

[3] HUGO, Victor, Les Contemplations, Paris, Le Livre de Poche, 1985.

[4] SENGHOR, Léopold S., Œuvre poétique, Paris, Seuil, 1990.

[5] SCHEINOWITZ, Celina, L. S. Senghor. Élégies, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 134.

[6] HUGO, Victor, « Pauca meae », V, p. 263, VI, p. 264-265, 286.

[7] Ibid., V, p. 263.

[8] HUGO, Victor, VI, p. 264.

[9] SENGHOR, Léopold S., op. cit., « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », II, p. 286 ; III, p. 287 ; IV, p. 289-290 ; VI, p. 291.

[10] Étymologiquement, Philippe signifie « qui aime les chevaux ».

[11] SENGHOR, Léopold S., « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 287.

[12] Ibid., p. 289-290.

[13] SENGHOR, Léopold S., op. cit., p. 290.

[14] HUGO, Victor, La Légende des siècles, Paris, Gallimard, 2002, première série, I, VI.

[15] Apocalypse, XIX, 14.

[16] HUGO, Victor, « Pauca meae », IV, p. 262.

[17] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 287.

[18] RIEGEL, Martin et al., Grammaire méthodique du français, Paris, PUF, 2007, p. 245.

[19] RIEGEL, Martin et al., Grammaire méthodique du français.

[20] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 287 ; « Pauca meae », III, p. 258.

[21] Ibid.

[22] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 287.

[23] CAMUS, Albert, L’Homme révolté, Paris Gallimard, 1951, p. 39.

[24] Ibid., p. 279.

[25] « Elégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 287.

[26] « Pauca meae », XV, p. 284.

[27] Ibid., p. 283.

[28] HUGO, Victor, op. cit., p. 14.

[29] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 288.

[30] SAMOYAULT, Tiphaine, L’Intertextualité. Mémoire de la littérature, Paris, Nathan, 2004, p. 43.

[31] « Pauca meae », XV, p. 281.

[32] Ibid., p. 282.

[33] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 288. Mathieu, VI, 9-13.

[34] « Pauca meae », XV, p. 285.

[35] Ibid., p. 286.

[36] Id., p. 282.

[37] Id., p. 281.

[38] Id., p. 258.

[39] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 287.

[40] Voir, par exemple, « Demain dès l’aube », XIV, p. 280.

[41] « Pauca meae », XVII, p. 289-290.

[42] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », I, p. 285 ; « Pauca meae », XVII, p. 291.

[43] JAKOBSON, Roman, Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963, p. 30-31.

[44] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », VI, p. 291.

[45] SENGHOR, L. S., Liberté I. Négritude et humanisme, Paris, Seuil, 1964, p. 126.

[46] SENGHOR, L. S., La poésie de l’action. Conversations avec Mohamed Aziza, Paris, Stock, 1980, p. 102-103.

[47] BRUNEL, Pierre et al., Qu’est-ce que la littérature comparée ? Paris, Armand Colin, 1983, p. 54-55.

[48] Ibid., p. 58.

[49] Romains, XI, 33.

[50] « Pauca meae », XV, p. 282.

[51] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 287.

[52] Jean, I, 29, 36. Voir aussi Esaïe, LIII, 6-7 ; Actes, VIII, 32 ; 1 Pierre, I, 18-19 ; Corinthiens, I, 5-7.

[53] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 288.

[54] La Bible, Paris, Société Biblique Française, 2004, Glossaire, p. 1807.

[55] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », IV, p. 289.

[56] « Pauca meae », XV, p. 281.

[57] Ibid., p. 285.

[58] Idem., p. 282.

[59] « Pauca meae », XV, p. 292.

[60] Ibid., p. 287.

[61] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », III, p. 291.

[62] Ibid., p. 288.

[63] « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », V, p. 290.

[64] Marc, IX, 2-10 ; Mathieu, XVII, 1-9 ; Luc, IX, 28-36 ; 2 Pierre, I, 17-18.

[65] ECO, Umberto, Lector in fibula, Paris, Grasset, 1985, pp. 28, 62, 64, 68.

[66] Luc, XXIV, 51.

[67] Marc, XVI, 19.

[68] Negro-spiritual inspiré du psaume 77.

[69] THIOUNE, Birahim, « Mort et résurrection dans Élégies majeures de Léopold Sédar Senghor », in revue Éthiopiques, n° 73, 2e semestre, 2004, p. 33.

[70] DIANÉ, Alioune-Badara, « Le statut du récit invariant chrétien dans les Élégies majeures de Léopold Sédar Senghor », in revue Éthiopiques, n° 60, 1er semestre, 1998, p. 14. Pour la version remaniée de cet article, voir Senghor porteur de paroles, Dakar, PUD, 2010, p. 249-266.

[71] GENETTE, Gérard, Palimpsestes, Paris, Seuil, 1982.

[72] GIGNOUX, Anne-Claire, « De l’intertextualité à l’écriture », in Cahiers de narratologie [en ligne], 13/2006, mis en ligne le 01 septembre 2006, consulté le 23/08/2014. URL : http://narratologie.revues.org/329, p. 13, 19.

[73] Voir SOUILLER, Didier et TROUBETZKOY, Wladimir, Littérature comparée, Paris, PUF, 1997, p. 19-20 ; BRUNEL, Pierre, Mythocritique. Théorie et parcours, Paris, PUF, 1992.

[74] Voir DIANÉ, Alioune-Badara, art. cit.

[75] Ibid., p. 22.

[76] Id., p. 19.




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