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LE STYLE ORAL DANS LES VINS AIGRES DE GABRIEL KUITCHE FONKOU
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Éthiopiques n°93.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2014

LE STYLE ORAL DANS LES VINS AIGRES DE GABRIEL KUITCHE FONKOU

Auteur : Jean-Marcel ESSIENE et Germain Moise EBA’A [1]

Le style oral a longtemps été l’objet d’étude dans les savoirs traditionnels africains. Ce marquage esthétique ou tout du moins cognitif particularise l’écriture de bon nombre d’auteurs de la période des indépendances et celle de la postindépendance. Le paysage littéraire à l’heure actuelle reflète cette idée d’une contextualisation de l’écriture, d’un essaimage de la langue française en francophonie et de la recherche d’une forme d’authenticité dans la création. Partant de ce constat, la communication que nous proposons s’inscrit dans l’étude du style oral dans Les vins aigres de Gabriel Kuitche Fonkou. Cette orientation s’inscrit dans l’idée majeure du rapport entre le texte et son contexte de production. Le questionnement majeur qui sous-tend cette analyse prendra appui sur la définition du texte comme vision du monde ou véhicule d’une hypoculture, comme le désigne P. S. Diop (1995). Ce questionnement amorcera également l’immersion du texte africain dans les pratiques et savoirs culturels qui sous-tendent le recueil de nouvelles de Gabriel Kuitche Fonkou afin de déterminer les schèmes révélateurs du style oral dans son écriture. Compte rendu exhaustif d’une vie, Les vins aigres, véritable livre-journal, balaie le vécu de son auteur. Un vécu traduit par des histoires de voyage, des anecdotes, des proverbes et des faits culturels qui témoignent d’une territorialisation de l’écriture. L’analyse de ce recueil s’orientera vers une stylistique descriptive afin de mieux établir le lien entre l’auteur, le contexte, le texte et les cibles textaires. Nous tenterons de définir les éléments liés au style oral dans cette écriture située dans les entrelacs du conte oral traditionnel et de la narration fictionnelle à travers le cadre socioculturel, les jeux syntaxiques et la significativité du texte.

1. LE CADRE SOCIOCULTUREL

Les vins aigres, dans sa presque totalité, fait une peinture des aspects du mode de vie des populations de plusieurs régions du Cameroun. Une population confrontée à des réalités sociales. Le cadre marque le plus souvent un continuum entre la campagne et la ville et présente des personnages liés par des pratiques identitaires, des habitudes sociales et linguistiques. Ces faits de langues apparaissent constamment dans l’expression verbale de ces personnages.

Les marqueurs d’oralité

Les textes de Kuitche Fonkou se veulent une somme d’archives vivantes de la parole, d’histoire orale, d’histoire des vies, de tradition orale. Cette caractéristique fondamentale est soutenue par des marqueurs d’oralité au cœur du travail de création de l’auteur. Le marquage des textes issus de ce recueil est quelquefois lié à la présence des ethnotextes qui, selon P. Joutard (1980 : 176), sont des textes oraux, littéraires ou non, ayant une valeur d’information ethnologique, historique, linguistique. L’imbrication des genres que connaît cette écriture est fonction de la prise en compte du substrat oral. Cette considération majeure ressortit de l’influence de l’intertexte qui, dans sa fonctionnalité, souligne sa valeur d’idéologème dans Les vins aigres. Une telle appréciation justifie la présence de nombreux proverbes et des interférences linguistiques révélatrices de la dynamique de la culture de l’auteur à l’œuvre dans le travail de conception de l’écriture.
Le proverbe marque la totalité du discours de G. Kuitche Fonkou. Il est question d’un marquage générique soulignant le rattachement de l’auteur à son terroir. Le choix du proverbe comme mode d’actualisation de la pensée orale et son utilisation dans les textes du corpus répondent à deux exigences : l’une artistico-idéologique et l’autre logico-structurelle. Une structuration de cette enseigne rejoint la préoccupation de P.M Quitard (1860 : 420) qui estime que « les proverbes ont par eux-mêmes un prix assez grand pour pouvoir se passer de celui que leur prêterait un habile agencement. Ils ressemblent aux perles qui, pour être mal enfilées, n’en sont pas moins précieuses ».
Loin d’être un élément linguistique à vocation ornementale, le proverbe confirme la logique de la vision du monde de l’auteur. Une vision du monde qui reflète l’idée du refus, de l’altérité, de la résistance à la colonisation linguistique totale. Le proverbe marque le retour à l’authenticité qui se précise comme une idéologie militante. Sous cet angle, l’usage des proverbes chez Kuitche Fonkou s’apparente à des idéologèmes ayant une valeur référentielle qualifiante.

Les énoncés parémiologiques

Les énoncés parémiologiques dans les textes de Kuitche Fonkou fonctionnent comme des idéologèmes avec, pour mission, de révéler non seulement la vision du monde de l’auteur, mais également de mettre en exergue le caractère initiatique de son écriture. Pour Edmond Cros (2003 : 161-181)

L’idéologème (est) un microsystème sémiotico-idéologique sous-jacent à une unité fonctionnelle et significative du discours. Ce système s’organise autour de dominantes sémantiques et d’un ensemble de valeurs qui fluctuent au gré des circonstances historiques.


Cette définition recoupe les préoccupations de Marc Angenot (1979) qui voit dans les idéologèmes toute maxime, sous-jacente à un énoncé, dont le sujet circonscrit un champ de pertinence particulier. Il précise que les sujets dont traitent les idéologèmes sont déterminés et définis par l’ensemble des maximes où le système idéologique leur permet de figurer. Soit les proverbes suivants :

- 1. « Mais quel bonheur peut éprouver le lièvre dans la gueule du chacal ? Quelle grand-mère on peut être pour les petits d’une hyène ? (p.19).
- 2. « Si la sédentarité en général n’instruit pas, la sédentarité en ville vous coupe complètement des réalités diverses du pays » (p.37).
- 3. « L’égoïsme exacerbé, vieux vin qui refuse de se renouveler dans une calebasse neuve, est un puissant ferment de conflit de générations » (p.83).

Le proverbe (1) introduit par l’adjectif interrogatif quel et relancé par quelle souligne l’idée de la stupéfaction liée à la stupidité dont fait montre le récepteur. Le narrateur sanctionne la naïveté du récepteur par la mise en exergue de l’antagonisme proie/prédateur contenu dans les lexèmes lièvre/chacal. Cette idée se poursuit dans l’assimilation au genre grand-mère/petits d’une hyène. Le narrateur met en avant une interpellation logique qui vise à démontrer l’impossible cohabitation et la loi de l’irrévocable filiation d’espèces. Il en est de même pour l’exemple (2) où le narrateur joue sur la valeur sémantique du lexème sédentarité. Il est question en premier de la portée lexicologique du terme, en second de la redéfinition motivée de ce lexème dans le contexte de la ville. Le locuteur interpelle le récepteur sur les dangers de la solitude. En (3), le narrateur ouvre un parallélisme entre l’égoïsme et le vieux vin. Le second lexème, mis en apposition, renforce la portée thématique de l’énoncé. Le narrateur prévient son interlocuteur des effets de l’égoïsme sur les générations. Par l’usage de ces proverbes, le narrateur, à la fois, sanctionne et instruit. Cette alternance se calque sur le fonctionnement de l’initiation traditionnelle. Les proverbes peuvent également avoir des colorations très locales, propres à une communauté, comme l’expriment les proverbes suivants :

- 4. « La calebasse du chef, dit-on, ne pousse qu’en pleine brousse » (p.97).
- 5. « La chèvre de quelqu’un, c’est celle qui revient dormir dans son enclos, peu importe les champs lointains où elle a brouté dans la journée. L’existence des enfants milite en faveur de l’oubli des fautes de la mère » (p.53).
- 6. « Et quand on sème de l’ivraie sur un terrain aussi fertile que la tendre jeunesse, autant faire son deuil de l’espoir de voir triompher une quelconque moralisation des comportements » (p.102).
- 7. « Une femme mourut en travail qui ne voulait point exhiber son sexe » (p.43).

La particularité de ces proverbes est leur positionnement sous forme d’idéologèmes à valeur de conseils. En (4), il est question d’un appel à la prudence et des limites de la curiosité. Le symbole du chef représente le sacré, de même que la calebasse qui se réfère à lui. Le lexème brousse relève de l’opacité. Ce proverbe met en relief l’inaccessibilité de certains secrets qui sont bien conservés dans les chefferies. En (5), le narrateur souligne l’idée de l’appartenance et du pardon. La chèvre symbolise métaphoriquement la femme. L’enclos renvoie à la maison. L’euphémisme les champs broutés relève des adultères commis. Le narrateur fait mention de la loi d’appartenance et du partage, la journée appartient aux amants et la nuit à l’époux. Il se sert également du renforçatif : l’existence des enfants milite en faveur de l’oubli des fautes de la mère pour asseoir la loi de l’acceptabilité comprise comme une option fataliste glosable par : quand on a des enfants, il ne faut pas divorcer. Cet héritage est issu de la tradition orale qui ne reconnaît pas le divorce entre deux époux ayant des enfants. En (6), il est question de la paraphrase de la maxime : qui sème le vent récolte la tempête. C’est la loi de la cause et de l’effet. En (7), le narrateur met en avant l’idée d’un moindre mal pour le plus grand bien. Dans la même lancée, il est question de la nécessité de s’ouvrir au monde.
Les proverbes fonctionnent comme de véritables intertextes issus d’un discours anonyme à valeur communautaire que le narrateur utilise comme sentence ou comme assertion idéologique. Pour le narrateur, il est question de la confirmation d’une vision du monde en phase avec l’initiation corrective. Il se pose comme promoteur d’une tradition qui refuse de mourir au contact du monde moderne. L’usage constant qu’il fait des interférences linguistiques milite dans le même sens.

Les interférences linguistiques

Le contact de langue dans l’écriture des auteurs francophones donne à voir des architectures linguistiques singulières. Cette influence mutuelle des langues locales et celles issues de la colonisation se manifestent par des emprunts, des xénismes, des tournures syntaxiques et des questions liées à la resémantisation des lexèmes et des expressions, ce que Lafage (1977) taxe d’africanismes lexématiques. Comme l’explique N. Halaoui (1984 : 179),

La littérature africaine d’expression française manifeste de manière indéniable des influences provenant de la langue maternelle de l’auteur. Il s’ensuit que la langue française utilisée par celui-ci constitue un compromis résultant du contact de deux langues vivant en lui. Il va de soi que ce compromis est plus ou moins apparent selon le texte considéré.

Les interférences linguistiques manifestent un dialogue mental entre les langues de l’auteur qui résultent des concessions, des osmoses initiées lors de l’écriture. Comme l’exprime G. Ngal (1997 : 39-40), les interférences linguistiques s’appuient sur une mutation sémantique novatrice, révélatrice, critique, constructrice, destructrice des lexies issues des langues utilisées par l’auteur. Soit les occurrences suivantes :

- 8. « Ainsi s’exprima Ngando en ce jour d’un automne particulièrement triste, mais dont la tristesse était loin d’égaler sa tristesse intérieure. (…) Avant l’hiver, l’hiver s’était installé en lui » (p.21-22).
- 9. « Mais quel tintamarre dans la tête de Ngando ! On y dansait à la fois le lalli et le poemedjwon, deux danses fort viriles. Tam-tams et tambours percutants, balafons chantonnant, sonnailles bruissantes se livraient une concurrence loin d’être loyale » (p.25).
- 10. « Un jour qu’il dansait le mewop alors qu’il passait innocemment devant elle pour la énième fois, elle s’était détachée du rang des spectateurs pour aller lui essuyer le visage » (p.87).
- 11. « Il faut que dans les délais les plus brefs, eux et moi écrasions le mbvètn » (p.98).
- 12. « On mettait l’homme dans le famla pour l’en sortir l’instant d’après parce qu’il n’était pas bamiléké. On lui attribuait le kong, puis le ngwati » (p.107).

Les occurrences supra sont la manifestation de l’intranspossibilité que M. Pregnier (176) explicite comme


« le fait qu’une tentative d’une transposition ne représente ni une véritable traduction (car l’opération traduisante doit porter sur le sens du message), ni une transposition pure et simple des signifiés dans un autre système ».

Une observation minutieuse de ces termes révèle qu’ils sont issus pour la plupart des parlers de l’Ouest-Cameroun. En (8), le narrateur se focalise sur le thème Ngando qui désigne la personne sur qui porte la malédiction. Par ce moyen, il construit par onomasiologie le champ lexical de la tristesse à travers les items : automne, tristesse, hiver. Le narrateur présente successivement la chute et la résignation du personnage. En (9), les lexèmes lalli et poemedjwon s’associent au lexème Ngando. Le premier désigne à la fois une confrérie de notabilité et une danse et le deuxième une danse qui ouvre les funérailles d’un ascendant de notables. Resémantisés par parallélisme, ces deux lexèmes rendent compte du poids des réflexions que subit Ngando, victime des mirages de l’Occident. En (10), le mewop renvoie à une danse effectuée par les notables d’un haut rang lors des cérémonies grandioses. Cela peut expliquer l’attrait que provoque le danseur au point d’être courtisé ouvertement : elle s’était détachée du rang des spectateurs pour aller lui essuyer le visage.
En (11), le lexème mbvètn fait référence à un rite de réconciliation en cas de litige ou de malédiction. Ce qui suppose une situation initiale de tension qui s’achemine vers une sortie de crise. En (12), les lexèmes, famla, kong, ngwati renvoient à la même réalité sémantique dans plusieurs aires linguistiques au Cameroun, à savoir l’Ouest, le Centre et l’Est. Ces lexèmes désignent une pratique occulte qui consiste à s’approprier les biens matériels contre la vie des personnes issues de l’entourage des pratiquants de ce culte.
Ces xénismes fonctionnent comme un code étranger dans un code usuel. Il en résulte une forme de résistance linguistique ayant effet d’authenticité et de couleur locale. Dans le sillage des interférences linguistiques, M. Gassama, (1995 : 25-26) estime que l’écrivain africain en premier désémantise le mot en le vidant de sa substance, de ses valeurs traditionnelles, puis charge le mot de nouvelles valeurs qui, souvent, laissent une impression de flou et, enfin, replace le lecteur dans son univers linguistique habituel, et celui-ci prend connaissance des nouvelles valeurs que véhicule le mot. Une telle démarche cognitive sied à l’usage récurrent des ethnostylèmes dans le texte francophone.
L’ethnostylème est un signe linguistique compris en extension et en compréhension. L’extension suppose l’intervention de l’extra-référentiel dans l’analyse de la portée sémantique du lexème. La compréhension suppose la relation immanente que le signe entretient avec d’autres signes pour aboutir à une logique de la dépendance sémantique des signes dans un système. Cet examen résulte du sens de certaines lexies franco-africaines qui ne semblent se référer ni à la langue africaine ni, naturellement, au français, de telle sorte qu’une troisième alternative peut se profiler : celle de l’existence d’une troisième langue propre à une communauté spécifique. Cette suggestion semble impertinente de prime abord, mais une analyse profonde de certaines lexies milite pour cette projection. Soit les exemples :

- 13. « Finie la mokolo-veste arborée par tous les temps par-dessus une vieille chemise noire enfilée dans un jean délavé plusieurs fois rapiécé et trop court pour toucher, en bas, des brodequins éculés » (p.105).
- 14. « Il est bon de devoir s’occuper de toi comme si ton mari n’était pas décédé. Mais pour ne rien t’imposer puisque les temps ont changé, je te demande de choisir parmi les frères de ton feu mari, celui qui va te ‘’laver’’ » (p.61).

La compréhension de ces deux exemples est directement liée au contexte. La première mokolo-veste résulte de la composition d’un toponyme camerounais mokolo et d’un substantif français veste. La relation entre les deux lexies se veut circonstanciel. Le premier lexème renvoie à un grand marché où les prix de vêtements sont pour toutes les bourses. Le second désigne un vêtement spécifique. Le nom composé réfère à une veste bon marché de qualité douteuse, comme peut l’expliciter l’habillement du personnage : une vieille chemise noire, un jean délavé plusieurs fois rapiécé, des brodequins éculés. En (14), le fait de langue repose sur le groupe pronominal celui qui va te « laver ». L’action qu’implique le verbe « laver » se désolidarise de son sens premier. Il est plutôt question de savoir qui parmi les frères du défunt épousera la veuve. Une telle expression prête à confusion sans la prise en compte du micro-contexte d’usage. Il en est de même des exemples suivants :

- 15. « Me contrarier à ce point, hé ! (…) Je te lance dans le dos un tas de cendre. (…) Devenez des choses de rien. Que tout ce qui est de votre seuil dépérisse, dépérisse, dépérisse. J’ai dit » (p.85).
- 16. « Une femme à lui avait osé ! Un fils à lui l’avait soutenue ! Et quel fils ! Celui-là même à qui il avait pensé pour le continuer un jour » (p.86).

En (15), le narrateur montre la conséquence liée à la contradiction du père par son fils et sa mère. L’expression « Je te lance dans le dos un tas de cendre » fait appel à la malédiction dans plusieurs régions des grassfields. Son usage suppose la réification de la personne concernée par l’acte « Devenez des choses de rien. Que tout ce qui est de votre seuil dépérisse, dépérisse, dépérisse ». En (16), la portée contextuelle de l’expression repose sur la resémantisation du verbe continuer. « Continuer une personne » résulte de la traduction littérale du verbe succéder dans plusieurs langues de l’Ouest-Cameroun. Le narrateur s’offusque du fait que celui qui devait hériter de son trône l’offense de manière décisive.
On comprend dès lors que le lecteur, face à de telles expressions, peut se sentir incompétent du fait qu’il ne peut expliquer ces atopies linguistiques ou du moins structurelles, d’une part, car ne relevant ni du français, ni des langues locales, d’autre part, des atopies sémantiques du fait du non-respect du sens originel et de son inexistence dans la langue d’accueil ou, du moins, l’effet de sens inattendu par le locuteur de la langue d’accueil. Les occurrences suivantes partagent ces mêmes effets :

- 17. « Elle pleura et pria ceux-ci de ne point la laisser aller à la chefferie où l’on voulait l’emmener » (p.91).
- 18. « Le lendemain, il passa à l’exécution de la sentence : faire sortir Mafogang de sa case et en barricader la porte au moyen de deux bambous croisés et fixés aux quatre angles de celle-ci » (p.94).
- 19. « Les parents de la mère ne sont plus de ce monde depuis plusieurs maïs » (p.95).

En (17), l’expression aller à la chefferie suppose s’offrir en mariage pour une jeune fille. C’est l’expression même du mariage forcé, d’où l’attitude de la jeune femme : Elle pleura et pria ceux-ci de ne point la laisser aller à la chefferie où l’on voulait l’emmener. En (18), le narrateur met un accent sur la répudiation d’une femme par son mari. Le narrateur opte pour une atopie sémiotique qui prend appui sur le symbole : barricader la porte au moyen de deux bambous croisés et fixés aux quatre angles de celle-ci. Le signe de la croix suppose une décision totale de séparation. En (19), le narrateur se fonde sur des repères temporaux pour se situer dans le temps : depuis plusieurs maïs. Le maïs représente les saisons dont l’équivalence dans le calendrier grégorien correspond aux années. Le narrateur s’appui sur une expression de datation traditionnelle. Ce qui aboutit à une atopie sémantique dans la mesure où cette expression touche à ce que Ngal (1994) appelle création et rupture.
Le constat qui s’opère réside dans l’effet de soulignement que posent les ethnostylèmes. Ces éléments linguistiques proches des calques participent à la contextualisation de l’écriture et à l’interpénétration du style écrit par le style oral. Le texte en tant que tissu se révèle comme une composition qui s’appuie efficacement sur les interférences linguistiques avec, pour objectif, de signifier. L’axe de signification intègre à cet effet des orientations multiples tant sur les plans sémiotiques, structurels que sémantiques et le discours oral s’impose comme une clé essentiel dans le décryptage de l’écriture de G. Kuitche Fonkou. Cette solidarité discursive et cette tolérance des styles peuvent également s’apprécier dans la rhétorique de la répétition.


2. LES JEUX SYNTAXIQUES

Le cadre socioculturel en rapport avec un double milieu (campagne/ville) permet de lire le déploiement de la vision du monde de l’auteur à travers ses personnages. Une telle implication du contexte dans la praxis langagière à travers des évocations culturelles suppose un transfert de compétences esthétiques dont la conséquence se révélerait à travers la syntaxe du texte. Les interférences linguistiques constatées supposent une tradition de l’oralité fortement réitérative portée sur la répétition soit pour mieux fixer la notion, soit pour donner du rythme à l’énoncé.

L’anaphore rythmique

L’anaphore est une figure qui consiste à commencer plusieurs périodes, ou plusieurs phrases par un même mot. Cette figure compte parmi les figures de la répétition dont l’objectif majeur réside dans des constructions répétitives qui sont un moyen d’insistance dans l’élocution, ou sur un thème précis. Elle peut être comprise dans les textes francophones comme un phénomène linguistique omniprésent et multiforme dont la conséquence se mesure au rythme inhérent imposé par le discours oral dans le texte écrit. L’observation de l’anaphore aboutit à la distinction de deux types : l’une formelle lorsque la réitération est lexématique et sémantique lorsque l’intervention du sens est sollicitée. Soit les exemples suivants :

- 20. « La tête de Ngando était mauvaise sans doute (…) C’était la tête qu’il faisait chaque fois qu’il se trouvait aux prises avec une contrariété inattendue. Cette tête apparente, visible, n’était qu’un pâle reflet d’une autodestruction, d’une intense brûlure, dénuée de toute velléité d’extraversion » (p.25).
- 21. « Elle vit la tête de Ngando. Tête de nègre manifestement spolié de ses droits en pleine ségrégation déshumanisante, de nègre spolié qui n’a rien à perdre, de nègre spolié prêt à sauter sur une peau blanche, à la déchiqueter, quitte à être par la suite mangé cru, cuit ou rôti. La secrétaire vit cette tête » (p.24).
- 22. « Je suis un prisonnier. Prisonnier parce qu’enclavé et perdu dans la brousse de Kororo ; prisonnier parce que j’ai quitté des anges (…) prisonnier parce que ma famille est menacée depuis qu’on est ici » (p.38).

Les exemples supra s’appuient sur une anaphore lexématique, car elles prennent appui sur des substantifs. En (20), le narrateur met en avant le substantif tête auquel, par complémentation, il greffe une relation d’appartenance la tête de Ngando, puis le narrateur joue sur le sens « C’était la tête qu’il faisait chaque fois », ensuite revient au sens premier amplifié d’une épithète déterminative « Cette tête apparente » traduisant le dépaysement de Ngando. En (21), l’additif sémantique porte sur une marque péjorative « Tête de nègre », ensuite une amplification par le jeu sur l’anadiplose de nègre spolié et, enfin, l’idée de la chute en clausure cette tête. En (22), l’anaphore porte sur le substantif prisonnier. La reprise de celui-ci par le biais de l’anadiplose Prisonnier, parce qu’enclavé, exprime l’idée de la claustration. L’effet de style qui se dégage se lit dans une sorte de répétitions de flexion qui insufflent au lecteur comme une « marque » magique, un leitmotiv qui assoie les thèmes développés. Les exemples qui suivent ont beaucoup plus une vocation rythmique :

- 23. « Puis une démarche somnambulique le traîna hors du bureau, hors de l’immeuble, dans la rue, dans l’autobus et, un peu plus tard, de l’arrêt d’autobus à sa chambre, à son lit « berceur qui ne refuse jamais l’enfant », le lit l’accueillit, fidèle comme d’habitude, passif comme d’habitude » (p.25).

- 24. « À bout d’endurance, il avait menacé au téléphone de tout laisser tomber, de se laisser vivre puisqu’il ne pouvait pas vivre comme il voulait vivre, de mourir, pourquoi pas » (p.28).
- 25. « C’est celle qui réclame qu’on paie la bourse qu’on la paie à temps parce que c’est un droit et non une prière, un droit à double titre : au titre de boursier et au titre de gros sous versés pour mériter le premier » (p.33).

En (23), il est question d’une anaphore de type binaire hors du bureau, hors de l’immeuble/ dans la rue, dans l’autobus/, à son lit « berceur qui ne refuse jamais l’enfant », le lit l’accueillit. Une telle construction doublée d’une gradation descendante traduit l’idée de la chute du personnage laissé à son sort. En (24), il s’agit d’une anaphore de type ternaire signe du déséquilibre vivre puisqu’il ne pouvait pas vivre comme il voulait vivre, de mourir. Le narrateur décrit un moment de spleen qui touche à son comble. En (25), on constate l’enchevêtrement d’une anaphore binaire et d’une anaphore ternaire ayant pour effet une situation de syncope.
L’anaphore est fort en usage chez Kuitche Fonkou, elle dénombre, elle recrée, elle attache et elle émeut, elle convient au genre démonstratif et au genre judiciaire. Elle marque généralement l’insistance et fonctionne comme une marque de l’oralité qui vise à replacer la narration dans un contexte de tradition de « transmission orale ». Il s’agit de répétitions en tant que « marque » de l’oralité avec, pour effet, de faire visualiser ce qu’elles évoquent, d’où la projection de la réalité à travers le signe. Enfin, la systématisation de la répétition crée un processus d’auto-engendrement du texte, grâce aux éléments ainsi répétés. L’énumération à travers ses variantes procède également de l’oralité et se distingue fortement dans le corpus. Les stratégies d’énumération

L’énumération est une figure fille de l’accumulation. Elle s’associe facilement à la juxtaposition et à la multiliaison pour exprimer ses multiples effets. L’énumération peut également s’ouvrir sous plusieurs formes dont les plus connues sont : l’énumération ludique, l’énumération accumulative et l’énumération ouverte. Selon B. Dupriez (2003 : 185-187), l’énumération se différencie de l’accumulation parce qu’elle constitue en premier lieu un mode de définition propre aux ensembles. Cette figure de style joue sur l’effet de liste, avec la possibilité de coordonner ou de juxtaposer les mots, au lieu de les disposer de manière verticale, ce qui revient à dire que l’énumération est proche du style oral. Elle permet de passer en revue divers aspects d’une réalité en juxtaposant ou en coordonnant des mots de même nature et de même fonction. Soit les occurrences suivantes :

- 26. « Dans cette opération, les enfants prirent la relève des pères décédés entre-temps, les épouses remplacèrent les époux devenus indigents, les amis suppléèrent les amis contraints par les vicissitudes de faillir » (p.46).
- 27. « Il y avait maintenant des fêtes de promotions, des fêtes de classes, d’amis, de frères, de clans, de tribus, de micro-tribus, de mémoires, d’oublis, de souvenirs » (p.100).
- 28. « Ses classes regorgeaient de jeunes filles, toutes pimpantes, toutes belles, toutes éclatantes » (p.118).

Les occurrences supra résultent d’une énumération de type distributive. Leur construction syntaxique repose sur l’effet de rapidité qu’inscrivent la virgule et l’énumération partielle de quelques mots, comme c’est le cas en (26) avec les lexèmes : les enfants, les épouses, les amis. Ou encore en (27), où seul varie le complément de nom qui apparaît quelquefois sous l’effet de l’ellipse : des fêtes de promotions, des fêtes de classes, d’amis, de frères, de clans, de tribus, de micro-tribus, de mémoires, d’oublis, de souvenirs. En (28), l’énumération se veut adjectivale, avec un effet marqué de symétrie : toutes pimpantes, toutes belles, toutes éclatantes.
Il peut également être question d’une énumération de type accumulative à travers laquelle le narrateur construit une isotopie :

- 29. « Yaya mort avait droit – puisqu’il fréquentait huit à dix réunions de son vivant – à huit ou dix cercueils vitrés, huit ou dix chemises blanc-neige, huit ou dix nœuds papillons, huit ou dix paires de gants blancs, huit ou dix paires de chaussettes noires, huit ou dix couronnes, huit ou dix corbillards… » (p.60).

On constate qu’en (29) l’énumération recrée le cadre fictif des apprêts funèbres à travers les lexèmes cercueils vitrés, chemises blanc-neige, nœuds papillons, paires de gants blancs, paires de chaussettes noires, couronnes, corbillards. Le narrateur, à travers ce choix des mots constitutif d’un champ lexical, provoque un effet d’inventaire tout en signifiant par les points de suspension qu’il s’agit d’une énumération ouverte. Cet effet peut également s’observer dans les occurrences suivantes :


- 30. « Un vrai chef ne refuse d’accorder audience à aucune catégorie d’hommes : femme, homme, enfant, pauvre, riche, gueux, notable, roturier, chacun est susceptible d’apporter une information, un conseil utile » (p.91).
- 31. « C’était désormais un accoutrement sélect : costume trois-pièces, chemises d’un blanc immaculé, chaussures assorties, toutes choses grandement griffées. C’était une collection de montres, de gourmettes, de colliers, de pipes, tous gadgets en matières précieuses » (p.105).

Les occurrences supra font état d’une énumération progressive qui se déploie en (30) à travers les lexèmes femme, homme, enfant, pauvre, riche, gueux, notable, roturier, qui présente, d’une part, la composante humaine en crescendo et, d’autre part, les composantes sociales en crescendo et en decrescendo. Par ailleurs en (31), la symétrie énumérative s’appuie sur l’effet de liste : de montres, de gourmettes, de colliers, de pipes. Ces types d’énumérations renvoient à une énumération analytique à valeur d’ensemble. En revanche, les occurrences suivantes réfèrent à l’énumération descriptive :

- 32. « Elle s’était rapidement épanouie en accoutrement chic, voitures de luxe, suites d’hôtels, abandon de famille, repas princiers, voyages d’agrément, femmes, femmes, femmes » (p.111).
- 33. « Gonflan devint un être tout humble, tout petit, tout silencieux, tout dégonflé, l’ombre de lui-même. Les menaces des parents agitèrent devant ses yeux une vision effrayante de l’enfer dressé au bout d’une suite d’internement préventif, d’interrogations, d’attentes sur le banc des accusés, d’audiences, de huées de la foule, de perte de situation, de perte d’honneur, de condamnations… » (p.123).

L’énumération à travers ses diverses valeurs dans Les vins aigres procède à un effet de liste proche de la parole. Elle s’intègre dans la diègèse et procède à un allègement de l’écriture. Une telle progression syntaxique relève d’une symétrie dont la finalité est d’aérer le texte et de définir un style oral qui justifie la définition même de la nouvelle. La prise en compte de ces paramètres oraux dans le discours écrit oriente la portée significative du texte.

3. SIGNIFICATIVITÉ DU TEXTE

La portée symbolique du recueil Les vins aigres montre que le rapport de l’auteur à l’oralité se veut immédiat. Il témoigne de l’influence du substrat culturel, de la tradition orale, de la prévalence d’une syntaxe ouverte sur les interférences linguistiques. L’auteur développe une écriture à double sens : l’un à valeur initiatique portée sur l’implicite référentiel, l’autre intellectuel orienté vers les acquis d’une colonisation linguistique. À cet effet, l’auteur s’assume comme un héritier de deux systèmes idéologiques : l’un en rapport avec son contexte d’appartenance primaire se situant au niveau de la tribu voir du clan, l’autre en rapport avec les modèles hérités de l’école. Les vins aigres reflète l’idée d’une communication patrimoniale liée au substrat culturel de l’auteur et l’idée d’une communication réfléchissante en rapport avec le statut institutionnel de l’auteur.
In fine, le style oral dans le recueil de nouvelles Les vins aigres se veut la conséquence de l’ancrage du texte dans un cadre socioculturel qui puise dans le substrat culturel de l’auteur. Les conséquences de cet impact sont immédiates, si l’on considère que le style c’est l’homme. En ce sens, l’écriture devient une affirmation d’être au monde, d’où l’omniprésence des énoncés parémiologiques en rapport avec les lieux initiatiques, les interférences linguistiques qui justifient l’interpénétration des visions du monde, les procédés syntaxiques en référence à la valeur mémorielle de l’écriture. Somme toute, Kuitche Fonkou, par son écriture, reconsidère le lien inamovible qui fait de l’auteur la courroie de transmission entre un contexte, un texte et une cible textaire. L’écriture devient le centre d’une redistribution de rôle entre l’oralité et l’écriture et s’oriente vers la représentation des modèles de pensée.

BIBLIOGRAPHIE

Corpus

KUITCHE, Fonkou Gabriel, Les vins aigres, Yaoundé, CLE, 2008.

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[1] Université de Douala, Cameroun




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