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APPROCHE SÉMIOSTYLISTIQUE DE POÈMES ET VENTS LISSES DE SONY LABOU TANSI, UNE ÉCRITURE DE LA TRANSGRESSION
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Éthiopiques n°93.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2014

APPROCHE SÉMIOSTYLISTIQUE DE POÈMES ET VENTS LISSES DE SONY LABOU TANSI, UNE ÉCRITURE DE LA TRANSGRESSION

Auteur : Pascal ASSOA N’GUESSAN [1]

La sémiostylistique est une approche critique orientée vers le pôle de la réception. Georges Molinié en est le concepteur. C’est à Michaël Riffaterre que le mérite revient d’avoir orienté l’analyse stylistique vers le lecteur. Cette démarche stylistique révolutionnaire s’oppose à celle qui était, jusque-là, en vigueur et qui privilégiait l’écrivain et ses desiderata. Ainsi, d’une « stylistique des intentions », on est passé notamment avec Riffaterre et Molinié à une stylistique « des effets », attentive à l’effet du texte sur le lecteur.
Justifiant cette option pour le compte de leur œuvre collective, Alain Viala écrira ceci :

Le lecteur fait le texte. Il y projette ses images, y trace ses chemins dans les entrelacs des significations possibles. Mais dans l’écriture même, l’image du destinataire telle que le texte la construit, telle que l’écrivain l’imagine, est un rouage essentiel à la machinerie de la création littéraire. Ce sont ces entrelacs et ces rouages que nous avons voulu commencer à explorer, à décrire, à faire dialoguer [2].

Pour Georges Molinié et Alain Viala, coauteurs de Approches de la réception, le texte littéraire est essentiellement discours et, comme tel, il ne peut être ni reçu sans avoir été produit, ni produit sans avoir été destiné à être reçu.
Aussi, il importe de noter que, dans son approche méthodologique, la sémiostylistique exige de l’analyste une attention particulière, tant à l’émetteur qu’au récepteur.
Dans Poèmes et vents lisses, Sony Labou Tansi multiplie les stratégies et les procédés pour s’affranchir des conventions établies, des tabous paralysants, des canons desséchants et même des normes de la langue française. Il transgresse ainsi certains fondamentaux de l’écriture poétique, notamment ceux de la poésie d’Afrique noire francophone.
L’aspect de la transgression que nous aurons à étudier dans ce travail porte sur la profanation délibérée du sacré qui s’est érigée en un modèle d’écriture dans cette œuvre littéraire.
Il s’agit surtout de voir en quoi la sémiostylistique est-elle qualifiée pour révéler l’herméneutique d’un recueil de poèmes aussi novateur que Poèmes et vents lisses ? Pour ce faire, après un bref exposé sur les fondamentaux de la sémiostylistique, il s’ensuivra une étape d’application de cette approche critique au corpus d’étude, avant de montrer pourquoi cette œuvre poétique fonctionne effectivement à l’aune de la transgression.

1. CONSIDÉRATIONS THÉORIQUES SUR LA SÉMIOSTYLISTIQUE

L’importance accordée à l’approche sémiotique du phénomène littéraire a permis, depuis les années 80, un renouveau théorique de la stylistique. Philippe Hamon et Georges Molinié sont les deux principaux stylisticiens à l’origine de ce mouvement. Voici les postulats sémiotiques utilisés par ces deux stylisticiens :

Le terme de sémiotique est à restituer par rapport à deux autres termes, sémantique et sémiologique. Le sens de ces mots a considérablement varié d’un auteur à l’autre au cours de l’histoire de la linguistique ; aujourd’hui, il s’est à peu près stabilisé comme suit :

- la sémantique est la science de la signification linguistique ;
- la sémiologie est la science des codes qui gèrent la vie sociale (le système linguistique en est un, les règles de politesse en sont un autre) ; le terme est également parfois utilisé par G. Molinié pour désigner le système de codage lui-même ;
- la sémiotique est la science générale de tous les signes, linguistiques ou non, sociaux ou non
 [3].

Philippe Hamon définit son projet stylistique comme « une sémiotique générale de cette signature individuelle qu’est le style » [4]. Avec une démarche novatrice, il a réussi à aborder les textes descriptifs et le phénomène de l’ironie littéraire, pratiquant ainsi une sémiotique des formes littéraires, qui se constitue essentiellement, mais pas uniquement, grâce à l’étude des postes (ou des postures) d’énonciations.
Georges Molinié qui estime qu’« il n’y a pas d’objet littéraire, (qu’) il n’y a donc pas de littérarité : (et qu’) il y a plutôt littérarisation » [5], préfère au terme « littérarité » [6] celui de « littérarisation ». Il évoque ainsi la nécessité de recourir à une autre discipline, qui ait à la fois pour objet premier l’analyse des processus de réalisation ou de manifestation de la valeur des signes.
Georges Molinié, qui précise que la littérarité n’est pas absolue, distingue, par ailleurs, trois littérarités, à savoir : la littérarité générale, la littérarité générique et la littérarité singulière. Il mentionne que le discours littéraire constitue son propre système sémiotique, et qu’il est son propre référent.
En se fondant sur le lien, de son point de vue, si fort qu’il y a entre la sémiotique et la stylistique, il estime qu’il y a lieu de considérer celle-ci comme « une sémiotique du littéraire ». À partir de ce postulat, le souci majeur de Georges Molinié était de créer une discipline littéraire qui arrive à concilier la stylistique et la sémiotique. Ainsi se plaisait-il à argumenter :

La sémiotique s’attache aux structures fondamentales de la représentativité contextuelle – c’est le stylisticien qui la commente ainsi. La substance du contenu n’est donc pas considérée idéalement, mais en fonction des formes occurrentes possibles, lesquelles ne sont réalisables que dans la forme de l’expression (et aussi, bien sûr, à travers la forme du contenu) : la matière stylistique est donc proche. Et la question de la représentativité contextuelle est la question de la significativité de telle ou telle littérarité [7].

Tirant la conséquence directe de son analyse, Georges Molinié opte pour la sémiostylistique, méthode d’approche stylistique des textes littéraires prenant précisément en compte des préoccupations qui ne relevaient, jusque-là, que du domaine de la sémiotique. Comme la stylistique, la sémiostylistique étudie « les composantes formelles du discours littéraire : la littérarité, c’est-à-dire le fonctionnement linguistique du discours littéraire » [8]. Comme sémiotique, elle a pour objet « l’analyse des processus de réalisation ou de manifestation de la valeur des signes et, (…), propose des modèles de symbolisation de ces processus » [9].
Georges Molinié recommande que tous les faits stylistiques repérés et répertoriés par le stylicien soient organisés en niveaux ou en réseaux. Ainsi, a été envisagée la stylistique actantielle qui étudie la hiérarchie et l’architecture des systèmes des actants de l’énonciation (émetteur-récepteur) diversement et complexement à l’œuvre dans le discours littéraire.
Les travaux de Georges Molinié, concernant la quête de la littérarité, font une place de choix à la répétition qui, de son point de vue, est l’indice le plus sûr de la présence de la littérarité. Fort de cela, il recommande à tout analyste-stylisticien de se préoccuper des itérations en songeant à les cerner sous toutes leurs formes.
Molinié ouvre deux perspectives de recherche et de pratique à la sémiostylistique : il s’agit de celle de la sémiostylistique sérielle et de celle de la sémiostylistique actantielle. La première s’attache aux traits caractéristiques de littérarité liés à des séries de faits langagiers, c’est-à-dire à des réseaux de faits homogènes à partir d’une quantité importante d’ouvrages. Il s’agit en fait d’un examen propre à une littérature de masse qui est dirigé vers une littérarité moins particularisée et plus générale.
La seconde perspective, relevant des enjeux du système actantiel, repose sur la question de la valeur de littérarité des procédures langagières comme littéraires. Elle s’appréhende comme la direction royale de l’interprétation des faits représentatifs du fonctionnement langagier. C’est le lieu privilégié de rencontre et d’harmonisation des catégories de littérarisation et de celles de la socialisation, c’est-à-dire là où les structures formelles du littéraire s’éclairent des valeurs sociales qui les fondent.
Sommairement présentée, il sera, à présent, question d’effectuer une étude sémiostylistique dans le corpus d’étude.


2. ANALYSE SÉMIOSTYLISTIQUE DE POÈMES ET VENTS LISSES

Le corpus d’étude impliquant des actants, nous avons jugé intéressant d’y appliquer le second volet de la sémiostylistique, à savoir la sémiostylistique actantielle. Vu le caractère quelque peu complexe de l’étude, un bref rappel de quelques points essentiels de la théorie moliniénne portant sur la question serait utile.

1. Le texte littéraire est avant tout discours ; ce discours s’appréhende selon trois niveaux. Chacun de ces niveaux se définit par une relation horizontale et orientée entre deux pôles, globalement et banalement désignés l’un émetteur (E), l’autre récepteur (R).
2. L’objet du message (OdM) est le contenu véhiculé qui matérialise la relation (ce qui est dit), sans préjudice de distinctions linguistiques sur ce point, ailleurs fondamentales mais ici non essentielles. Cela se formalise sur le schéma élémentaire par ceci :

OdM

3. Selon une convention classique, sur le papier, le pôle émetteur se place à gauche, et le pôle récepteur se place à droite. On appelle actant chacun des pôles (E et R) du schéma. Un actant peut faire partie d’un objet du message, et les actants sont des postes fonctionnels structuraux [10].
Après le rappel du mode de fonctionnement de la sémiostylistique actancielle, nous allons, à présent, procéder à la structuration actantielle de certains extraits de Poèmes et vents lisses de Sony Labou Tansi. Le premier est le suivant :

Monsieur le curé
bandait ses muscles
sur les sons de l’angélus
du petit matin glauque

Nous étions
un autre jour que dimanche
mais le curé avait mis
sa grande robe noire comme
l’enfer

La putain aux jupons
soulevés par la brise
approcha le curé
et demanda s’il n’avait pas
d’autres chats à fouetter
que la cloche

Ma fille dit le bon père
passe ton chemin
mais retiens qu’aucun vagin n’est assez
haut placé pour battre
l’angélus

l’azur eut quelque chose
comme un clignement
de cymbales
(…)
Merci à toi ô Dieu
dit le curé
 [11].

Cet extrait présente trois principaux actants ; le premier est appelé « le curé ». Il est vêtu d’une robe noire. Le deuxième actant est désigné par le pronom personnel « nous » (nous étions). Le troisième actant, le poète le désigne par le vocable « la putain » ou encore « la putain aux jupons soulevés par la brise ». Un quatrième actant est simplement évoqué, il s’appelle « Dieu ».
En dehors du dernier vers qui porte sur une action de grâce adressée à ce personnage de Dieu, l’ensemble du développement qui est fait dans cet extrait porte sur un certain nombre d’attitudes dégradantes pour la personnalité de curé ; il s’agit de faits et de propos presque inhabituels à un curé. D’une part, le curé, en personne, sonne la cloche, d’autre part, il tient un langage très relâché à l’endroit de celle que le poète appelle la putain. Si par nécessité un curé peut lui-même sonner la cloche, rien ne peut le pousser à tenir un langage aussi relâché.
Du point de vue de la présence des actants, on repère aisément les principaux postes actantiels dans les trois premières strophes de cet extrait :

Monsieur le curé
bandait ses muscles
sur les sons de l’angélus
du petit matin glauque

Nous étions
un autre jour que dimanche
mais le curé avait mis
sa grande robe noire comme
l’enfer

La putain aux jupons
soulevés par la brise
approcha le curé
et demanda s’il n’avait pas
d’autres chats à fouetter
que la cloche
.

La première strophe présente un curé qui sonne une cloche en vue d’annoncer à ses fidèles l’heure de la prière de l’angélus. Par ordre d’apparition sur la « scène », le curé vient en première position. Dans la deuxième strophe, le poète attire l’attention du lecteur (qui peut être le récepteur de ce message) sur un fait qui lui paraît curieux : le curé qui, selon lui, doit se vêtir autrement, a porté une soutane de couleur noire en un jour autre que le dimanche. Fait banal, diront les chrétiens, mais ce fait irrite certainement le poète Sony Labou Tansi.
Pris dans le sens de la réaction qu’il a et qu’il désire faire partager à ses lecteurs, le poète devient une instance essentielle dans ce schéma actantiel, en ce sens qu’il est l’actant que cette tenue vestimentaire du curé agace.
On se situerait dans le schéma actantiel de Greimas que le poète serait pris pour l’opposant du quêteur qui est le curé. Dans le cadre de la structuration actantielle proposée par Georges Molinié, le poète assure l’instance de l’émission jusqu’à ce que le curé prenne la parole.
Ce schéma actantiel virtuel, qui se situe au niveau I, donne comme émetteur E (le poète), comme récepteur R (le curé), et comme objet du message OdM : relever un trait inhabituel sur la tenue vestimentaire du curé.
Tel qu’il se présente pour l’instant, ce schéma qui ne contient pas d’instance dialogué n’est pas dynamique. Cet élément de vie (le dialogue) qui manque à ce premier schéma virtuel est retrouvé dans la troisième strophe à travers ce personnage baptisé la putain. L’introduction de ce personnage dans ce fragment de texte poétique crée les conditions d’une étude actantielle véritable. Comme il a pris la parole, ce personnage occupe l’instance de l’émission (E), et le curé devient, de fait, le destinataire de ce message (R).
Cette séquence présentant une putain en train de faire une remarque désobligeante au curé se situe au niveau I du schéma. La réponse quelque peu gênante du curé se situe toujours au premier niveau de la structuration actantielle.
Si l’on considère cette prière d’action de grâce adressée à Dieu par le curé comme une instance de la communication présentant d’un côté un curé et de l’autre côté Dieu, alors l’on passe au niveau II de la structuration actantielle. Les différentes instances seront alors structurées de la manière suivante :

E (EI’) = le curé qui assure l’instance de l’émission, R II = Dieu qui est le destinataire de ce message, et OdM = l’action de grâce.
La structuration actantielle, dans cet énoncé, montre bien que l’instance de l’émission varie selon le contexte de décryptage. Quand on passe de la structuration virtuelle avec comme émetteur le poète, à la structuration effective avec comme émetteur la putain, pour aboutir à la structuration de l’espace spirituel avec pour émetteur le curé, on est obligé de reconnaitre la justesse de cette idée de Georges Molinié indiquant que :

Tout personnage peut devenir actant, c’est-à-dire instance dans le circuit énonciatif émission-réception. Mais la séparation traditionnelle entre valeur actantielle et valeur actoriale reste, dans ce cadre, utile pour distinguer indication du poste structural et désignation de l’identité anecdotique remplissant cette fonction. Un même actant peut ainsi apparaître occurremment sous des marques lexico-syntaxiques différents [12].

Dans cette structuration actancielle, nous avons constaté que l’instance de la réception a aussi connu des mutations importantes. Le premier récepteur de la structuration virtuelle est le curé, il est devenu aussi le récepteur dans la structuration actantielle normale. L’actant plus ou moins passif appelé Dieu est devenu le récepteur dans la structuration actantielle de niveau II. On en déduit que les fonctions occupées par les actants varient selon l’angle de l’analyse. C’est cela l’un des charmes de la sémiostylistique actantielle qui permet de passer du passif au dynamique selon la cause à servir.


3. POÈMES ET VENTS LISSES ET L’ÉCRITURE DE LA TRANSGRESSION

D’ordinaire, les œuvres littéraires classiques, parce qu’elles se savent, avant tout, une fonction d’éducation sociale, respectent tout ce que la société tient pour respectable. Rarement, elles s’attaquent à ce qui est socialement admis comme sacré. Mais dans Poèmes et vents lisses, Sony Labou Tansi se présente comme un poète iconoclaste et hors-la loi.
Aussi me plaît-t-il de mentionner que les premiers vers de ce texte poétique sont une prière qui résume, de manière très éloquente, un état d’esprit que beaucoup de poètes et d’écrivains ont cherché à restituer sans succès, à savoir ce mélange de lucidité et d’intense passion, d’espoir et de défaitisme.
Le locuteur-poète pose d’emblée un acte osé en proclamant qu’il est lui-même du même sang que Satan et du rang de Judas. C’est dire, en des termes à peine voilés, qu’il va tenir des propos de traître et poser des actes démoniaques de transgression effrontée :

Je suis
Puisqu’enfin il faut le dire
Puisqu’enfin il faut le crier
Je suis un verre
Disons une bouteille-un litre
Du sang de Satan
Je suis la vie privée
De Judas
 [13].

Cette strophe tente de présenter le poète comme un être extraordinaire qui est à la fois un verre, une bouteille, un litre du sang de Satan, enfin la vie privée de Judas. Il est bon de préciser que ce sang de Satan dont se réclame le poète Sony s’oppose, de façon radicale, au sang de Jésus. Ces deux sangs opèrent puissamment en faveur de la cause à servir. Le premier sang évoqué, celui de Satan, est l’élément essentiel pour la célébration des messes noires appelées aussi messes de Saint Ciquère [14], tandis que le second sang, celui de Jésus, donne la vie, selon la conception judéo-chrétienne.
On peut, au regard de ce qui précède, dire que le poète Sony Labou Tansi insinue le fait qu’il est détenteur d’un pouvoir (maléfique) qui procure gloire humaine voire puissance. Il s’en vante d’ailleurs, puisqu’il ajoute :

Je suis la vie privée _ De Judas.

En faisant une telle affirmation, le poète Sony montre qu’il est au service de la traitrise et que le diable l’utilise pour faire avancer son règne. En effet, le nom Judas (Judas Iscariote) contient tout un programme de vie ; Judas représente la traîtrise, la trahison, la mort…
Voici un autre extrait de Poèmes et vents lisses qui renforce la démarche de profanation du sacré dans laquelle le poète Sony s’est engagé :

Nous sommes battus Seigneur
Par tout ce qui n’est pas vrai
Par tout ce qui n’est pas là
Et qui cogne la merde
Nous sommes battus et vaincus
Par l’allure véreuse de la Vierge
.

En réalité, ce que le poète Sony Labou Tansi a intitulé « Prière » n’en est pas une, si tant est que la prière s’adresse à une divinité en qui on a confiance et en qui on croit. Dans cet extrait, on a affaire à un hymne à l’échec, à la défaite et à la profanation du nom du Seigneur. Le poète se plaît même à traiter la Vierge Marie, la Mère de Jésus, de véreuse et cupide. Autrement dit, elle est indélicate.
L’idée de défaite qui tourne la prière en dérision est reprise dans le tercet suivant :

Nous sommes battus Seigneur _ Par tout ce qui n’est pas vrai _ Par tout ce qui n’est pas là.

On constate, au regard de ce qui précède, que la prière est détournée de son vrai sens dans Poèmes et vents lisses. Le poète fait plutôt une parodie de prière qui a l’allure d’un défi ou d’une provocation religieuse.
Le poète Sony se serait contenté de s’attaquer à l’image de Jésus et de Marie qu’il aurait déjà réussi son œuvre de profanation religieuse, mais il décide de compléter son entreprise en s’attaquant directement au clergé catholique à travers ce personnage baptisé « Le bon père » qu’il met en scène.
Comme s’il s’agissait d’un événement avéré dans le temps et l’espace, le poète Sony avance :

Nous étions _ un autre jour que dimanche _ mais le curé avait mis _ sa grande robe noire comme _ l’enfer, p. 49.

Ici également, le poète a l’occasion de tourner en dérision l’homme de Dieu dont la soutane noire est comparée à l’enfer où croupissent les méchants aux cœurs noirs. Sa machination, le poète la met en marche en s’appuyant sur trois arguments majeurs. D’abord en écrivant : « Nous étions un autre jour que dimanche », il tente de montrer qu’en dehors du dimanche, un curé n’a pas le droit de se vêtir en soutane, ensuite il essaie de montrer que l’effort de mener une vie exemplaire que font les serviteurs de Dieu tient au seul jour de dimanche qui est consacré au Seigneur. Il va sans dire que les autres jours de la semaine, ils mènent une vie quelconque ; enfin il essaie de faire croire que la soutane de couleur noire est un signe d’abomination.
Pour asseoir cette thèse, une comparaison est établie ; ainsi donc le noir serait symptomatique de l’enfer. Et pourtant, la couleur noire est une couleur conventionnelle dans l’église et n’est nullement objet de scandale, comme veut le faire croire le poète Sony Labou Tansi.
Comme pour humilier et ridiculiser encore ce « bon père », il créé un dialogue entre une passante et le « bon père » à qui il fait dire des paroles très impudiques, des obscénités grossières et dégradantes :

Ma fille dit le bon père
passe ton chemin
mais retiens qu’aucun vagin n’est assez
haut placé pour battre
l’angélus
 [15].

L’épithète antéposée « bon » n’est pas neutre, il montre que ce prêtre, dont les vertus morales sont décriées, fait partie des meilleurs prêtres dont dispose l’église catholique. Ici, cette épithète traduit l’ironie. L’énormité et l’indécence que contient ce propos attribué au prêtre le disqualifie d’office : il est considéré comme un personnage vulgaire qui dit des trivialités. On ne doute pas que le poète Sony tente de profaner le religieux et l’Homme de Dieu que ce bon père est. Le discours prêté au bon père est nettement en déphasage avec les qualités morales d’un prêtre, à savoir la discrétion, la sobriété, la tempérance et la stabilité.
En analysant à fond les propos prêtés au prêtre, on remarque que les lexèmes « ma fille », signe de respect et de bonne éducation, renforcés par celui de « l’angélus », moment de prière fervente, contrastent avec le mot « vagin » qui est obscène et impudique et qui s’inscrit dans le champ lexical de la trivialité. Cette construction- quelque peu antithétique- renforce le poids de la transgression volontaire des tabous et des interdits religieux.
On sait depuis Platon que la gestion de la Cité est régie par l’idéal de la décence et de la juste mesure. En mettant en scène un prêtre dévergondé dont le langage est si vulgaire, le poète Sony Labou Tansi dénie à celui-ci son statut de gardien de l’éthique et de la morale. De la sorte, il procède à un acte de rabaissement carnavalesque qui réduit ce prêtre (bon prêtre) au rang d’un citoyen terne et quelconque.
Cette transgression du religieux est parfois menée de façon sournoise à travers des formules de pastiche. Ainsi, comme Saint Paul pouvait dire aux chrétiens de Rome : « Pour moi, la mort n’est qu’un gain », Sony Labou Tansi peut affirmer dans la finale de cette strophe :


Alors la terre
nous appartiendra d’une bosse
à l’autre
transparente Elvire
moisie de fières farces tu riras car pour nous
mourir ne sera qu’une ardente plaisanterie
 [16].

Le pastiche est ici utilisé comme un puissant moyen pour perpétuer l’œuvre de travestissement de l’église. L’étude de Poèmes et vents lisses de Sony montre qu’il utilise abondamment sa plume pour tourner l’Église catholique en dérision à travers ce qu’elle a en propre, c’est-à-dire la Vierge Marie, les prêtres, etc., cette façon de procéder montre une autre facette de sa poésie imprégnée dans le transgressif.

CONCLUSION

Au terme de cette étude qui vise à faire une lecture sémiostylistique de Poèmes et vents lisses de Sony Labou Tansi et aussi à établir les liens de ce recueil avec la nouvelle écriture, nous pouvons noter que le corpus d’étude sied parfaitement à cette approche stylistique créée par Georges Molinié. L’analyse a mis en relief toute la richesse de ce texte poétique qui se plie à la structuration actantielle, un levier essentiel de la sémiostylistique.
La poétique, qui a toujours eu pour souci de chercher à percer les secrets de la littérarité en ne négligeant aucun élément susceptible de l’aider à atteindre cette fin, est, à n’en point douter, qualifiée pour s’associer les services d’une discipline qui s’attache aux traits caractéristiques de littérarité liés à des séries de faits langagiers. C’est tout l’intérêt de la sémiostylistique qui est à la fois une sémiotique et une stylistique qui est révélé dans cette étude.
Parce qu’elle prend précisément en compte des préoccupations qui ne relevaient, jusque-là, que du domaine de la sémiotique, tout en demeurant une discipline stylistique, la sémiostylistique permet de résoudre deux problèmes à la fois.
En caractérisant la poétique de Sony Labou Tansi, Devésa soulignera que Sony a été fortement inspiré par des textes bibliques et notamment L’Apocalypse de Saint Jean et le Livre de Job, ainsi que la tradition orale des Kongo et les mouvements syncrétiques. Il écrivait en substance ce qui suit :

Sony Labou Tansi était protestant. Mais sa foi était marquée au sceau du syncrétisme et du messianisme Kongo. Héritier de la société secrète Lemba, continuateur de l’œuvre d’André-Grenard Matsoua, Sony Labou Tansi s’est intéressé à la Kabbale et à la philosophie orientale. Il était représentatif de ces Chrétiens du pays Kongo priant Jésus tout en prenant soin d’honorer régulièrement les esprits des ancêtres. Il partageait la conviction de nombreux Kongo d’appartenir à la fameuse treizième tribu d’Israël, la tribu disparue [17].

Ces affirmations de Dévésa nous font progresser dans la connaissance de cet écrivain dont les œuvres faisaient penser déjà à la production d’un non chrétien qui met sa plume au service de l’antéchrist en s’attaquant de façon intelligente aux fondements du christianisme dans sa poésie. On peut être plus précis pour dire qu’on a affaire à un protestant non pratiquant qui utilise sa plume pour tourner l’église catholique en dérision à travers ce qu’elle a en propre, c’est-à-dire la Vierge Marie, les prêtres, etc.
Il convient de mentionner qu’en dépit de tout, cette poétique singulière qui sait allier licences sociales, provocations et esthétique langagière ne peut qu’être un chef-d’œuvre littéraire.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

AQUIEM, Michèle et MOLINIÉ, Georges, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, Librairie Générale Française, 1996.
BALLY, Charles, Traité de stylistique française, Paris, Klincksieck, 1981.
DÉVÉSA, Jean-Michel, Sony Labou Tansi Écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, Paris, L’Harmattan, 1996.
KRISTEVA, J., La révolution du langage poétique, Paris, Seuil, 1974.
MOLINIÉ, Georges, Éléments de stylistique française, Paris, PUF, 1997.
- La stylistique, Paris, coll. « Que sais-je ?, 1993.
- Sémiostylistique : l’effet de l’art, Paris, PUF, 1998.
MOLINIÉ, Georges et VIALA, Alain, Approches de la réception, sémiostylistique et sociopoétique de Le Clézio, Paris, PUF, 1993.
MOLINIÉ, Georges et CAHNÉ, Pierre, Qu’est-ce que le style ?, Paris, PUF, 1994.
NICOLAS, Laurent, Initiation à la stylistique, Paris, Hachette, coll. Ancrages, 2001.
SPITZER, Léo, Art du langage et linguistique, Trad. M. Foucault, Étude de style, Paris, Gallimard, Coll. TEL, 1970.
SONY, Labou Tansi, Poèmes et vents lisses, Paris, Le bruit des autres, 1995.
STOLZ, Claire, Initiation à la stylistique, Paris, Ellipses, 1999.


[1] Université de Bouaké, Côte d’Ivoire

[2] MOLINIÉ, Georges et VIALA, Alain, Approches de la réception, Paris, PUF, 1993.

[3] STOLZ, Claire, Initiation à la stylistique, Paris, Ellipses, 1999, p.11.

[4] « Stylistique de l’ironie », in MOLINIÉ, G. et CAHNÉ, P., Qu’est-ce que le style ?, p. 150.

[5] Ibid.

[6] Terme créé par Roman JAKOBSON et qui est l’objet de la quête stylistique.

[7] MOLINIÉ, Georges, La stylistique, coll. « Que sais-je ?, p. 67.

[8] MOLINIÉ, Georges, Sémiostylistique : l’effet de l’art, Paris, PUF, 1998, p. 5.

[9] Ibid.

[10] MOLINIÉ indique en outre que « Tout personnage peut devenir actant, c’est-à-dire instance dans le circuit énonciatif émission-réception. Mais la séparation traditionnelle entre valeur actantielle et valeur actoriale reste, dans ce cadre, utile pour distinguer indication du poste structural et désignation de l’identité anecdotique remplissant cette fonction. Un même actant peut ainsi apparaître occurremment sous des marques lexico-syntaxiques différents » (MOLINIÉ, Georges et VIALA, Alain, Approches de la réception, p. 48).

[11] TANSI, Sony Labou, Poèmes et vents lisses, p. 49-50.

[12] MOLINIÉ, Georges et VIALA, Alain, Approches de la réception, p. 48.

[13] TANSI, Sony Labou, « La vie privée de Satan », in La poésie contemporaine de langue française depuis 1945, p. 804.

[14] De même que les chrétiens baptisés boivent le sang du Christ pour être fortifiés, de même les participants à ces messes noires-les initiés- boivent les menstrues de femmes pour en tirer des forces dites spirituelles : c’est ce qui s’appelle le sang de Satan. À défaut de menstrues, l’eau qui a servi à faire la toilette mortuaire d’un bébé est utilisée pour célébrer cette messe de Saint Ciquère qui, dit-on, procure célébrité, gloire, puissance, perpétuation du pouvoir d’État …à ceux qui y participent.

[15] TANSI, Sony Labou, Poèmes et vents lisses, p. 50.

[16] TANSI, Sony Labou, Poèmes et vents lisses, p. 42.

[17] DÉVÉSA, Jean-Michel, Sony Labou Tansi Écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, Paris, L’Harmattan, p. 120.




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