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L’EXIL : UN ALLER SIMPLE ? MANIFESTATIONS D’UN CHANGEMENT PROGRESSIF DE PERSPECTIVE DANS L’ŒUVRE DE MONGO BÉTI
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Éthiopiques n°93.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2014

L’EXIL : UN ALLER SIMPLE ? MANIFESTATIONS D’UN CHANGEMENT PROGRESSIF DE PERSPECTIVE DANS L’ŒUVRE DE MONGO BÉTI [1]

Auteur : Alexandre NDEFFO TENE [2]

Il n’est pas facile de parler d’un monument comme Mongo Béti autrement que pour l’encenser. Mongo Béti est probablement l’auteur camerounais le plus engagé, celui qui a le plus sacrifié pour ses idées. Outre ses onze romans et des deux essais, il a fondé une revue, Peuples Noirs, Peuples Africains, qui a fonctionné sous sa direction pendant huit ans (de 1978 à 1986) sur fonds propres. À cause de ses idées, il a dû vivre un exil ininterrompu de trente-deux ans. À son retour, il a ouvert la Librairie des Peuples Noirs, qui lui survit aujourd’hui. Mongo Béti était un homme de lettres accompli qui a tout investi dans sa passion.
Compte tenu de ce palmarès, l’on pourrait qualifier d’impertinent quiconque s’aventure à formuler des remarques négatives (ou à émettre des réserves) sur l’œuvre du grand Mongo Béti. Mais une telle impertinence est apparemment assez bien partagée : Jacques Chevrier (1985 : 11-15) n’a-t-il pas décrit « les Paradoxes » de l’écriture de Mongo Béti en 1985 ?
Après une brève présentation de l’œuvre de Mongo Béti et les thèmes qu’il y développe, nous constaterons le changement progressif de perspective narrative qui fait l’objet de cette étude. Ce changement de perspective est né d’un changement de cible (probablement inconscient) dans la lutte qu’a toujours menée l’auteur contre les oppresseurs. La classe défendue semble progressivement faire l’objet des attaques qui visaient les puissants dans ses premiers romans. La conclusion qui s’impose est que l’exil de Mongo Béti a constitué « Un aller simple » (titre d’un roman de l’auteur belge Didier van Cauwelaert), malgré son retour physique au pays au bout de 32 longues années passées en exil.

1. LES THÈMES DÉVELOPPÉS DANS L’OEUVRE DE MONGO BÉTI

Incontestablement, les romans de Mongo Béti constituent une arme au service des opprimés. Les thèmes développés dans son œuvre expriment son engagement total à la cause des laissés-pour-compte du système colonial, de l’ère des indépendances, et du néocolonialisme. Cela ne devrait d’ailleurs guère surprendre le lecteur, puisque l’œuvre de Mongo Béti couvre une période de presque 50 ans.

La colonisation et le choc des cultures

Comme la plupart de ses pairs, Mongo Béti a mis le doigt sur les grands maux de la société. Il s’agissait essentiellement, avant les indépendances, de la perte de souveraineté des peuples autochtones dans les territoires colonisés, de l’obligation qui en a résulté d’adopter de nouveaux systèmes de valeurs et modes de vie, ainsi que de nouvelles religions.
Ville Cruelle décrit le combat désespéré que mène le paysan Banda contre les fonctionnaires, commerçants et chefs religieux blancs. Le roman est un appel à tenir bon malgré l’absence manifeste d’issue dans ce combat inégal. Ayant observé leur oppresseur, les opprimés ont appris d’où celui-ci tirait sa force, et décidé de puiser à la même source : Ces gens-là ne doutent de rien, et nous, nous doutons de tout et d’abord de nous-mêmes. Voilà leur force (Mongo Béti, 1979 : 313). Banda relève la tête et exprime sa volonté de tenir bon par la résistance qu’il oppose à l’oppresseur :

Il avait perdu l’impression désagréable et humiliante qu’on lui avait imposé un combat avec la certitude d’être battu. Il concevait toujours la vie comme une lutte cruelle, sans merci, mais où, désormais, l’espoir de vaincre serait permis (Mongo Béti, 1954 : 220).

Le problème de la religion semble avoir chez Mongo Béti une importance capitale, parce qu’il lui a consacré deux romans : Le roi miraculé et Le pauvre Christ de Bomba. L’auteur y présente le « choc des religions » qui a caractérisé la période coloniale. Les populations locales ne reprochent pas seulement aux prêtres catholiques de rejeter l’animisme et de vouloir l’abolir, mais également de défendre les intérêts de l’administration coloniale. Le père Drumont, qui représente l’institution romaine à Bomba, gère son diocèse comme une entreprise qui doit à tout prix faire des bénéfices : les paysans ne voient en la dîme exigée qu’un nouvel impôt ; ils constatent que les recettes de l’école et du dispensaire sont plus importantes aux yeux du prêtre que le service censé être rendu ; même la sixa qui, officiellement, doit préparer les jeunes filles à leur rôle d’épouses et de mères, n’est qu’une entreprise dans laquelle les jeunes filles sont exploitées.
Evindi, le chef du village, dit au prêtre ses quatre vérités :

Je t’en foutrai, moi, des premiers vendredis du mois et d’autres. Jésus-Christ, Jésus-Christ. Encore un Blanc ! Encore un que j’aurais eu plaisir à écraser sous mon seul pied gauche. Ouais ! Jésus-Christ, Jésus-Christ, est-ce que je le connais, moi ? Est-ce que je viens te causer de mes ancêtres, moi ? Jésus-Christ, qu’est-ce que je m’en moque ! Si seulement tu savais combien je m’en moque, de ton Jésus-Christ. Si seulement je pouvais te tirer les oreilles un moment et les rendre un tout petit peu plus rouges… Jésus-Christ, Jésus-Christ… Vermine (Mongo Béti, 1956 : 97).

Drumont doit quitter le pays au bout de vingt ans d’efforts vains. Le Guen, le prêtre du Roi miraculé, quitte également le pays déçu, sans avoir récolté les fruits espérés de longues années de travail. Van den Rietter, le prêtre de La ruine presque cocasse d’un polichinelle, lui, n’a même pas la chance de partir : il meurt.
Le premier contact entre ces prêtres et leurs communautés d’accueil était pourtant prometteur. Jusqu’à ce que Le Guen exige d’Essomba Mendouga, chef des Essazam, qu’il répudie 22 de ses 23 femmes, tout allait bien. Le chef et sa communauté ont cependant continué à jouer la comédie, probablement par calcul, comme l’explique Zacharie, qui porte la double casquette de cuisinier du père Drumont et de critique le plus virulent de son patron :

Moi, je vais te dire exactement de quoi il retourne exactement, Père. Eh bien, voilà. Les premiers d’entre nous qui sont accourus à la religion, à votre religion, y sont venus comme à… une révélation, c’est ça, à une révélation, une école où ils acquéraient la révélation de votre secret, le secret de votre force, la force de vos avions, de vos chemins de fer, est-ce que je sais, moi… le secret de votre mystère, quoi. Au lieu de cela, vous vous êtes mis à leur parler de Dieu, de l’âme, de la vie éternelle, etc. Est-ce que vous vous imaginez qu’ils ne connaissaient pas déjà tout cela avant, bien avant votre arrivée ? Ma foi, ils ont eu l’impression que vous leur cachiez quelque chose. Plus tard, ils s’aperçurent qu’avec de l’argent, ils pouvaient se procurer bien des choses, et par exemple des phonographes, des automobiles, et un jour peut-être des avions. Et voilà ! Ils abandonnent la religion, ils courent ailleurs, je veux dire vers l’argent. Voilà la vérité, Père ; le reste n’est que des histoires… (Mongo Béti, 1956 : 54)

Ce secret des Européens, leur « art de lier le bois au bois », leur manière de « vaincre sans avoir raison » [3] tient du complexe de supériorité qu’a observé Mor-Kinda, le héros de La ruine presque cocasse d’un polichinelle et qu’il décrit de la manière suivante :

[…] À croire qu’ils sont nés pour gagner où qu’ils soient. Mais pourquoi gagnent-ils toujours ? Parce qu’ils sont les plus forts ? Voire. Plutôt parce qu’eux seuls ont l’audace nécessaire pour gagner. D’où leur vient cette audace ? De ce que, […] de leur histoire, ils ne retiennent que les victoires. Des gens qui ne retiennent de leur histoire que les victoires finissent par se persuader, de génération en génération, que le ciel lui-même les protège et les voue à la victoire. Au fur et à mesure que les siècles s’écoulent, les enfants de ces peuples se croient invincibles. Alors, ils foncent à tous les coups, gonflés d’assurance et ça réussit à chaque fois (Mongo Béti, 1978 : 268).


La leçon que semble donner Mongo Béti est résumée dans la conclusion de la vieille Maria qui, déçue par le comportement peu orthodoxe des prêtres, conseille le discernement que procure l’expérience de la vie :

Tiens, quand tu retires ta nasse de la rivière, tu prends les ablettes, les carpes, les gardons, les brèmes, les barbeaux, mais le reste de bestioles, tu le jettes : c’est de la saloperie. Pareillement, quand tu entends le Blanc parler, tu en prends et tu en laisses (Mongo Béti, 1974 : 115).

Mais les prêtres catholiques ne sont pas les seuls représentants de la religion importée qui apparaissent dans les romans de Mongo Béti. Dans La ruine presque cocasse d’un polichinelle, le lecteur découvre le Dr. Ericsson, médecin britannique et pasteur d’une église adventiste. Le respect et le dévouement qu’il témoigne aux indigènes contraste avec l’hypocrisie des prêtres catholiques français. S’agit-il là d’une comparaison voilée des systèmes coloniaux britannique et français ?

Les « ombres » des indépendances

À partir de Perpétue, une page est tournée. L’ennemi change : Il ne s’agit plus seulement de dénoncer les exactions des fonctionnaires de l’administration coloniale et commerçants sans scrupules venus avec eux, ou des prêtres hypocrites. Les compatriotes qui ont accédé au pouvoir à la faveur des indépendances montrent qu’ils ne sont pas meilleurs que les colons.
À travers l’histoire de Perpétue, le lecteur prend la mesure de la dictature que subit le pays : le frère de Perpétue paie de six ans de prison son appartenance à un parti d’opposition ; son mari tire son épingle du jeu parce qu’il milite dans le parti unique : malgré son incompétence notoire, il fait une brillante carrière dans l’administration.
Dans d’autres cas, comme ceux relatés dans Les deux mères de Guillaume-Ismaël Dzewatama et La revanche de Guillame-Ismaël Dzewatama, les fonctionnaires compétents (parce qu’ils ont fait de longues études) qui pourraient faire la différence préfèrent se tenir tranquilles pour éviter des ennuis avec leur employeur, ne levant le petit doigt que pour défendre des intérêts personnels.
En observant ces technocrates passifs, le lecteur démystifie l’école. Deux autres exemples montrent qu’elle ne constitue pas le meilleur atout pour réussir dans la vie, la société traditionnelle offrant, dans bien des cas, une meilleur préparation : Medza (Mission terminée) et Denis (Le pauvre Christ de bomba). Bien que Medza soit reçu en grandes pompes dans son village parce qu’il fréquente l’école des Blancs (lui, le candidat malheureux au baccalauréat), il admire un monde qu’il avait oublié :

Il prend rapidement conscience d’une autre Afrique, d’une Afrique qu’il ne connaissait pas, plus pure et moins touchée par la civilisation européenne, où les jeunes sont libres (…) et se prodiguant une amitié franche et solide (Smith-Bestman, 1981 : 116). En admirant leur environnement, il envie ses camarades :

J’aurais donné tous les bachots du monde pour nager comme le palmipède, danser comme Abraham le désossé, avoir l’expérience sexuelle du jeune fils de Dieu, lancer la sagaie comme Zambo, boire, manger, rire en sécurité, dans l’insouciance, sans me préoccuper de seconde session ni de révisions, ni d’oraux (Mongo Béti, 1957 : 88).

Le deuxième cas est celui de Denis (Le Pauvre Christ de Bomba) : c’est un jeune garçon très cultivé parce qu’il lit beaucoup. Il a également beaucoup appris du père Drumont avec qui il passe beaucoup de temps. Mais il est d’une très grande naïveté, parce qu’il ne comprend rien à ce qui se passe autour de lui. Zacharie, par contre, qui n’a jamais été à l’école, fait montre d’une grande clairvoyance : Il analyse beaucoup mieux le comportement du prêtre.
Bien que les romans de Mongo Béti présentent des situations peu reluisantes, ils constituent assurément un appel à garder la tête haute et à lutter jusqu’à la victoire. Comment interpréter autrement la présence de tous les héros qui refusent la passivité et la résignation ? Banda, les disciples de Ruben (Mor-Zamba et Mor-Kinda), Marie-Pierre Dzewatama, épouse d’un prisonnier politique, tous les partis politiques de L’histoire du fou, poursuivent un but commun : la liberté et la reconnaissance de leurs droits fondamentaux.

Le néocolonialisme

Le troisième thème principal développé dans l’œuvre de Mongo Béti est l’ingérence des anciennes puissances colonisatrices dans les affaires des nouveaux États. Cette ingérence est souvent le fait des nombreux « coopérants » qui travaillent dans les anciennes colonies. Si certains d’entre eux font un travail louable, d’autres rappellent les fonctionnaires de l’époque coloniale. (Voir Kom, 1993 : 20 et Mongo Béti, 1980)
Il va par exemple de soi que les mystérieux fonctionnaires blancs qui enlèvent Marie-Pierre Dzewatama (Mongo Béti, 1984 : 117ss) pour l’intimider ne sont pas d’innocents travailleurs sociaux. Le crime de madame Dzewatama est de chercher à obtenir la libération de son époux arrêté pour activisme politique. Il est assez ironique que la révolte contre le néocolonialisme soit symbolisée ici par une représentante de la puissance incriminée : Marie-Pierre Dzewatama est française, et c’est à travers elle (et un soutien obtenu de la France) que les exactions de ses compatriotes sont combattues.
Comment comprendre le fait qu’elle réussit à libérer son époux, alors que les opposants locaux échouent dans toutes leurs entreprises ? Mongo Béti a habitué son lecteur à voir échouer ses héros, ou du moins à boucler les romans dans une grande incertitude quant à leur sort : les disciples de Ruben échouent ; Perpétue meurt, et son frère n’y peut rien ; dans L’histoire du fou, l’avocat finit par être victime d’un attentat. Doit-on comprendre que le salut (comme tous les maux) ne peut venir que d’ailleurs ? Doit-on comprendre que seul le Blanc peut venir à bout de ses problèmes ? Doit-on finalement donner raison à Jo le Jongleur : « Ce qui distingue le maître de l’esclave ? C’est simple, finalement : l’un est persuadé qu’il doit nécessairement vaincre, l’autre qu’il doit nécessairement être vaincu » ? [4]
Medza, le héros de Mission Terminée, ne symbolise-t-il pas tous ces « bienfaiteurs » de l’Afrique qui, en réalité, cherchent à se faire un nom dans une région qui les accepte malgré leur échec ailleurs [5]. Medza a été recalé au baccalauréat, mais est considéré dans son village comme un héros, parce que personne d’autre n’y a atteint ce niveau. Gisèle Smith-Bestman est de cet avis :

[Medza] réalise très vite ‘qu’à cause de ses diplômes, tout le monde lui doit un très grand respect’ (Mission terminée, p. 46). Et pourtant, il a raté son examen ! Situation fort équivoque qui rappelle celle de l’Afrique tout entière, après l’invasion par les Européens, une Afrique où n’importe quel Blanc, quelque nul qu’il fût dans son pays, peut faire la loi, une Afrique qui doit obéir à des valeurs qui ne sont pas les siennes. (Smith-Bestman, 1981 : 117).

2. LE CHANGEMENT PROGRESSIF DE PERSPECTIVE NARRATIVE

La perspective narrative change de manière perceptible dans les romans de Mongo Béti. Dans les premiers romans, le narrateur épouse la perspective du héros, qui est toujours un indigène. Le lecteur constate ensuite que le narrateur se distancie, ce qui pourrait être interprété comme étant un souci de neutralité. Dans les derniers romans, le narrateur s’est complètement détaché, au point de ne plus manifester la moindre solidarité avec l’objet de sa narration.

Le narrateur des quatre premiers romans présente tous les événements à son lecteur à travers le regard des populations indigènes. Il donne souvent la parole aux personnages, qui expliquent longuement leurs pensées et sentiments, mais également leurs motivations. Bernard Mouralis voit en cette attitude une sorte de complicité entre le narrateur et ses personnages :

[…] l’implication du romancier se manifeste à travers un certain nombre d’indices […] Les uns sont révélateurs de l’intérêt profond que le narrateur peut porter à son héros et qui prend souvent l’allure d’une sorte de complicité active entre les deux […] révélant qu’il est du côté de Banda en particulier et des colonisés en général (Mouralis, 1978 : 48-49).


Cette complicité est confirmée dans Mission terminée, Le pauvre Christ de Bomba et Le roi miraculé. Ces romans dénoncent l’impérialisme culturel. Si les pères Drumont et Le Guen échouent, Medza et Denis se cassent aussi la figure : leur impossibilité de s’intégrer dans leur société illustre la nécessité de l’autodétermination, qui passe par une maîtrise des valeurs rejetées par ces deux disciples inconditionnels de l’envahisseur :

(...) le désastre suprême pour la tradition des Noirs, c’est d’être commandés par un Blanc, puisque pour chaque peuple, la tradition première est la liberté, et que toute atteinte à celle-ci vicie toutes les autres traditions (La Ruine presque cocasse d’un polichinelle, p. 234).

Le narrateur ne montre-il pas là son soutien à la cause des combattants de la liberté et de l’autonomie culturelle ?

C’est dans Perpétue qu’un nouveau narrateur fait son apparition. Celui-ci n’a pas vécu les événements qu’il relate. Le frère de Perpétue, qui sort de prison, mène une enquête pour comprendre les circonstances de la mort de sa sœur. La distance qu’il vit par rapport l’objet de son enquête est accentuée par sa longue absence : il doit visiter des lieux devenus étrangers (comme son village), et rencontrer des gens qu’il ne comprend plus. Bernard Mouralis utilise l’expression « écriture de constat » pour décrire cette nouvelle perspective :

L’écriture de Perpétue vise en premier lieu à être essentiellement une écriture de constat ; elle implique d’autre part une distance de l’auteur par rapport à son propre texte, comme si le romancier entendait ne pas être concerné par les faits qu’il nous rapporte (Mouralis, 1978 : 47).

Le narrateur de Remember Ruben se comporte de la même manière. Il appartient à la tribu des Ekoumdoum, dont il présente la chronique : le pronom « nous », qui revient souvent, le confirme. Il doit avoir vécu les événements qu’il rapporte, même s’il semble ne pas toujours être sûr de lui [6]. Il se veut d’autant plus prudent qu’il souhaite être objectif, comme le confirme le passage suivant :

Combien de fois, depuis, n’avons-nous pas tenté, chacun de son côté ou tous ensemble, de ressusciter cet instant où l’enfant errant se présenta à nous pour la première fois, de reconstituer ses gestes, la sérénité effrayante de son visage, sinon ses propos puisque même lorsque, plus tard, il eut consenti à se laisser apprivoiser, il demeura encore longtemps muré dans le silence. (…) Parmi nous, certains se figurent aujourd’hui qu’il considéra avec une curiosité méprisante Engamba, qui en fut blessé au point de l’apostropher de plus belle aussitôt, et plus tard de se montrer à l’endroit de Mor-Zamba l’ennemi implacable que révélera la suite des événements ; d’autres croient se souvenir que le jeune voyageur n’accorda même pas un regard à Engamba, demeurant cependant immobile auprès de lui (…) (Mongo Béti, 1974 : 12-13).

Un autre indice qui confirme cette prise de distance du narrateur est l’avertissement au lecteur qui introduit les romans. Si, dans les premiers romans, l’auteur s’engage résolument aux côtés des personnages (Le pauvre Christ de Bomba : « (…) il n’est ici ni anecdote ni circonstance qui ne soit rigoureusement authentique ni même contrôlable »), il se retire brusquement par la suite, comme on peut le constater dans Remember Ruben, par exemple : « Toute ressemblance avec des événements passés, des personnages réels ou des contrées connues, est totalement illusoire et, en quelque sorte, doit être considérée comme regrettable ».

Dans ses derniers romans, Mongo Béti opte pour une perspective radicalement opposée à celle des premiers : les faits sont relatés par un étranger. Le narrateur s’est complètement détaché de l’histoire pour se rapprocher de l’oppresseur d’hier. Les deux mères de Guillaume-Ismaël Dzewatama, La revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama, L’histoire du fou en témoignent. Les termes utilisés ici pour désigner les protégés des premiers romans ne sont pas très élogieux : « péquenots », « gueux », « ce sont de vrais sauvages », « nègres pouilleux », « cannibales », « sous-développé nègres », « d’authentiques sauvages cannibales assoiffés de scalps » (Mongo Béti, 1984 : 55, 38, 45, 44, 119). Parfois même, une comparaison avec le règne animal surprend le lecteur, comme pour cette brave villageoise qui allaite son bébé : « (…) une petite fille de six mois tout au plus, entièrement nue, potelée comme un angelot, mafflue ; elle souriait comme au seuil de l’extase, car elle venait de s’abreuver à un énorme pis encore dénudé et dégouttant de lait » (Mongo Béti, 1984 : 77).
Mongo Béti s’est manifestement efforcé de faciliter la tâche à son lecteur européen, en présentant les événements sous la perspective de ce dernier. Nombreux sont les objets décrits par des expressions étrangères au contexte dont ils sont issus [7]. Finalement, l’œuvre de Mongo Béti donne l’impression d’avoir été rédigée pour des Français : les références à l’histoire et à la littérature de ce pays y sont nombreuses. Dans bien des cas, un jugement négatif est formulé par rapport à certaines habitudes différentes de celles ayant cours en France. Un tel décalage par rapport à l’engagement des premiers romans laisse le lecteur perplexe :

elle [Marie-Pierre Dzewatama] sut à peu près identifier cet étrange concert pour ce qu’on appelle ô combien à tort le chant du coq (Mongo Béti, 1982 : 89) ;
(…) le nom de Guillaume précédé de l’interjection insolite ah ! (idem, p. 180) ;
la lanterne à gaz éclairait vivement la vieille négresse dont le visage était couvert d’étranges arabesques tatouées qui accentuaient la tristesse de son regard (idem, p. 84) ;
(…) de son vrai nom Jean Ekwabla (ou, mieux encore, selon une tradition assez étrange de la province d’Oyolo, Ekwabla Jean) (…) (Mongo Béti, 1974 : 85).

La solidarité avec le lecteur étranger est confirmée par le fait que le narrateur s’y réfère toujours pour décrire les concepts qui lui sont étrangers [8], et prévoit des explications lorsqu’il les juge nécessaires :


(…) la poussière ou la gadoue appelée ici poto-poto. (Mongo Béti, 1984 : 78) ;
non loin de là, des jeunes filles aux seins nus exécutaient une danse gracieuse, stimulées par des xylophones qu’on appelait ici balafons (Mongo Béti, 1982 : 166) ;
l’incendie délibéré lui parut une technique si fruste, si barbare qu’elle [Marie-Pierre Dzewatama] douta que, même à l’époque des rudes Gaulois, l’agriculture eut utilisé cette dévastation (Mongo Béti, 1984 : 94) ;
le car ? Tu n’y penses pas sérieusement, insistait Sévérine ; en France, même les cochons refuseraient d’y monter (idem, p. 61).

Ce changement radical de perspective pourrait justifier que la remarque de Smith-Bestman soit appliquée à l’auteur : « Lui même colonisé et fils de colonisé, il a été endoctriné à un tel point qu’il ne voit plus que par les yeux de son maître ». Elle ajoute une remarque qui renforce l’ironie : « Cela met encore plus en relief l’absurdité de l’assimilation intellectuelle, pratique et religieuse qui fait qu’un enfant du pays ne reconnaisse même pas les terribles méfaits de la colonisation » (Smith-Bestman, 1981 : 113).

3. BILAN : L’EXIL DE MONGO BÉTI, UN ALLER SIMPLE

Le départ en exil est souvent suivi d’un retour aux sources. Ahmadou Kourouma le constate dans deux de ses romans : « On marche loin, on vole haut, on descend profond sans être étranger à soi-même ; on revient toujours à ce qui nous a façonné ; on retourne à ce dont on est sorti » (Kourouma, 1993 : 206-207). Ou encore : « Si la perdrix s’envole, son enfant ne reste pas à terre. Malgré le séjour prolongé d’un oiseau perché sur un baobab, il n’oublie pas que le nid dans lequel il a été couvé est dans l’arbuste » (Kourouma, 1998 : 11).
Chez Mongo Béti, ce retour s’est exprimé de deux manières :

. le thème de ses œuvres a toujours été le Cameroun, la patrie qu’il a quittée jeune et dont il a été absent pendant trente-deux longues années. L’on pourrait considérer ceci comme un retour symbolique dû à la nécessité de puiser dans ses origines la force de supporter l’exil. Kourouma n’a-t-il pas écrit dans En attendant le vote des bêtes sauvages : « Quand on ne sait où l’on va, qu’on sache d’où l’on vient » ? (Kourouma, 1998 : 11). Mais l’on pourrait également considérer cette obsession du Cameroun dans l’œuvre de Mongo Béti comme une volonté d’expliquer les raisons de son exil : en dénonçant les maux dont souffre le pays, l’auteur ne souhaite-t-il pas faire comprendre à son lecteur les raisons pour lesquelles il est parti ?
. le retour de Mongo Béti au Cameroun après son long exil en France pourrait être considéré comme l’aboutissement d’une quête de ses origines qui l’a animé toute sa vie et qu’il a exprimée dans ses œuvres à travers le retour symbolique décrit plus haut.

Paradoxalement, le narrateur de Mongo Béti affiche une attitude radicalement opposée. Le changement progressif de perspective narrative que nous avons constaté montre l’attachement progressif du narrateur à sa terre d’exil. D’un roman à l’autre, le lecteur constate un éloignement de plus en plus perceptible de la terre natale de l’auteur. Cet éloignement, qui constitue une contradiction interne à l’œuvre du romancier camerounais, est la preuve la plus évidente de ce que l’exil de Mongo Béti a été un aller simple.
L’attachement de l’auteur à sa patrie et le détachement perceptible de son narrateur constituent une preuve du déchirement dont souffre l’auteur : parti pour des raisons qu’il s’efforce de faire comprendre dans son œuvre, il reste attaché à son pays d’origine au point d’en faire le thème principal de ses romans et d’y retourner définitivement ; mais la perspective narrative démontre un attachement de plus en plus fort à son pays d’accueil. Le lecteur ne manquera certainement pas de constater cette double fidélité.
S’il est vrai qu’un changement de perspective est évident dans son œuvre, il est également vrai que Mongo Béti procède parfois à un mélange de genres, témoin de sa double fidélité. Dans Remember Ruben par exemple, le pronom « nous » montre que le narrateur se veut solidaire des paysans dont il raconte l’histoire. Mais son attitude journalistique montre un détachement conscient.
Le pauvre Christ de Bomba et Mission terminée ont également été composés avec un mélange similaire. L’impérialisme culturel échoue certes, mais la perspective sous laquelle le lecteur vit l’histoire est celle de deux jeunes gens (Medza et Denis) qui sont devenus étrangers à leur propre pays : ils vivent une sorte de découverte, puisqu’ils apprennent à vivre les réalités de leur communauté. Ils posent sur celle-ci un regard différent, parce que « neuf » [9]. Mais ce regard est « étranger » ; il symbolise la distance du narrateur. C’est ce que Mouralis a appelé « une écriture du constat et de la distance ». Denis est un disciple du père Drumont, qui pose sur les villageois un regard condescendant parce que ceux-ci l’ont rejeté ; Medza est un produit de « l’école des Blancs » qui se moque souvent des villageois parce qu’ils sont « ignorants », c’est-à-dire parce qu’ils n’ont pas été à l’école.
Il faut dire que le style de Mongo Béti contredit l’esprit révolté qu’on lui connaît : l’enseignant de lettres classiques exprime ouvertement son attachement à la culture française, celle du peuple responsable des maux qui l’ont poussé à l’exil et qui minent sa société d’origine. Est-il seulement possible de voir dans les nombreuses références à la culture française autre chose qu’un encouragement à aspirer à la culture de l’ancien colonisateur ? Jacques Chevrier a constaté ce tiraillement entre la patrie et la terre d’exil, et le décrit comme étant un paradoxe :

N’y a-t-il pas, de la part d’un écrivain qui n’a jamais cessé de pourfendre ‘l’impérialisme’ de la langue française et d’en flétrir les ‘suppôts’, quelque incohérence à s’inscrire aussi délibérément dans le champ d’une culture perçue à la fois comme dominante et dominatrice ? (Chevrier, 1985 : 14)

En effet, Mongo Béti présente dans ses œuvres la culture française, son modèle de société, comme un exemple à copier. Rarement il met en avant des modèles autres que français ou occidentaux. Et dans les rares cas où il le fait, il s’agit de produits de l’école occidentale. Medza, même s’il a raté son examen, n’en est pas moins un disciple de l’école française. De même, Denis doit son intelligence et sa perspicacité à sa proximité avec le père Drumont.
Finalement, il semble bien que Mongo Béti ne soit jamais revenu de son exil.
Mais, tout bien considéré, aurait-il pu en être autrement ?

BIBLIOGRAPHIE

Romans de Mongo BÉTI

- Ville cruelle, Paris, Présence Africaine, 1954.
- Le pauvre Christ de Bomba, Paris, Robert Laffont, 1956.
- Mission terminée, Paris, Buchet-Chastel, 1957.
- Le roi miraculé, Paris, Buchet-Chastel, 1958.
- Perpétue et l’habitude du malheur, Paris, Buchet-Chastel, 1974.
- Remember Ruben, Paris, 10/18, 1974.
- La ruine presque cocasse d’un polichinelle, Éditions des peuples noirs, 1979.
- Les deux mères de Guillaume-Ismaël Dzewatama, futur camionneur, Paris, Buchet-Chastel, 1982.
- La revanche de Guillaume-Ismaël Dzewatama, Paris, Buchet-Chastel, 1984.
- L’histoire du fou, Paris, Julliard, 1994.
- Trop de soleil tue l’amour, Paris, Julliard, 1999.
- Branle-bas en noir et blanc, Paris, Julliard, 2000.

Études théoriques

BLACHÈRE, Jean-Claude, Négritudes. Les écrivains d’Afrique noire et la langue française, Paris, L’Harmattan, 1993.
BÉTI, Mongo, « Quelle aventure mes enfants ! », in Peuples Noirs, Peuples Africains, n° 7-8, jan-fév/mars-avril 1979, p. 110-125.
- « Impartialité, que des crimes !... », in Peuples Noirs, Peuples Africains, n° 7-8, jan-fév/mars-avril 1979, p. 126-131.
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[1] Les présentes réflexions ont été amorcées par l’auteur dans un ouvrage paru en 2004 (NDEFFO TENE, 2004).

[2] Université de Buea, Cameroun

[3] KANE, Cheikh Hamidou, L’aventure ambiguë. Dans ce roman, le chef de la tribu des Diallobé envoie son fils Samba Diallo à l’école française pour que celui-ci y apprenne le secret des Blancs. L’enfant a pour mission d’« apprendre à lier le bois au bois » (p. 21), « Va savoir chez eux comment l’on peut vaincre sans avoir raison » (p. 165).

[4] BÉTI, Mongo, La ruine presque cocasse d’un polichinelle, p. 269. Jo le Jongleur fait ici allusion au colonisateur (le maître) et au colonisé (l’esclave).

[5] Tel est par exemple le cas de Medza, que Mongo BÉTI décrit en ces termes : « […] le recalé au baccalauréat se muait en condottiere de je ne sais plus quel conquistadore […] » (Mission terminée, p. 32).

[6] C’est ce que souhaite faire comprendre le narrateur lorsqu’il dit : « Ainsi donc, dans l’espace d’une saison peut-être, autant du moins que nous puissions nous en souvenir encore, notre cité perdit ses deux meilleurs cœurs, son âme, dirait-on », Remember Ruben, p. 83.

[7] Dans La revanche… le narrateur utilise l’expression « sabre d’abattage » (p. 93) pour « machette », et décrit une houe de la manière suivante : « Une espèce de houette rudimentaire à lame étroite et à manche très court » (p. 95). Il convient de remarquer que ces deux termes (machette et houe) apparaissent dans les précédents romans de Mongo Beti. En choisissant une telle description ici, il dévoile une volonté de se distancer de la culture décrite.

[8] Considérons par exemple la description suivante, qui est faite d’un personnage de Mission terminée : « un contentement étrange, à peu près celui d’un vieux paysan français qui vient de marier sa fille au plus beau parti du département », p. 93.

[9] SMITH-BESTMAN parle de « retour aux sources » (p. 118) et de « regards neufs » (p. 110).




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