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SONS, COULEURS ET ODEURS DANS MISSION TERMINÉE DE MONGO BÉTI
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Éthiopiques n°93.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2014

SONS, COULEURS ET ODEURS DANS MISSION TERMINÉE DE MONGO BÉTI

AUTEUR : NGETCHAM [1]

Mongo Béti est connu pour l’engagement de ses écrits, posture qu’il prend dès ses premiers textes comme Ville cruelle (1954) ou Le pauvre Christ de Bomba (1956) en attaquant les abus de la colonisation : il y dénonce notamment l’exploitation des paysans, la complicité ou le silence des chefs traditionnels face aux abus du pouvoir colonial et l’hypocrisie des missionnaires partis loin d’Europe pour évangéliser un peuple de la forêt équatoriale. Plus près de nous, il se rappelle au souvenir des lecteurs par ses positions concernant la francophonie, s’inscrivant dans le registre de ceux qui, avec Ambroise Kom [2] ou Achille Mbembé [3], remettent en cause l’hégémonie de la France dans l’espace francophone, la langue française étant devenue à leurs yeux un outil plutôt qu’une identité nationale susceptible d’être revendiquée par un centre seul apte à définir les règles de son utilisation par une périphérie qui s’étend jusqu’en Afrique, aux Caraïbes ou en Amérique. Notre lecture de Mission terminée ci-dessous porte un regard autre sur cet auteur, ce à travers les sensations qui s’en dégagent. Notre projet tire ses fondements de la démarche de Jean-Pierre Richard, définie dans une approche du texte littéraire comme un site de perceptions capables de révéler l’univers sensible qui sous-tend l’écriture de l’auteur à travers son contact avec le réel [4]. Ainsi, les couleurs, les sons, et les odeurs seront au centre d’une analyse qui, nous l’espérons, montrera l’auteur de Mission terminée (Éditions Buchet/Chastel, 1957) [5] autrement que par la fougue d’un Banda ou la résignation du vieux Tonga, des personnages qu’il campe dans Ville cruelle. Il va sans dire qu’au-delà des analyses portant sur le visuel, l’auditif et l’olfactif, nous examinerons les connotations d’ordre culturel ou idéologique qui s’en dégagent. Il sera question pour nous d’observer le champ sensoriel de ce roman pour en relever la présence de l’être imaginaire qui s’y dessine, cette « conscience de l’écrivain » (Jean-Yves Tadié, 1987 : 113) qui se construit avec les bruits, les couleurs et les odeurs qu’il perçoit. En d’autres termes, le passage de la perception, instance physique ou empirique, à l’imagerie mentale, écriture littéraire, constituera la démarche par laquelle nous entendons dégager les « vues de l’esprit » (Pierre Ouellet, 2000 : 7-18) en action dans notre corpus. Ainsi espérons-nous identifier ce « pur être de sensation » (Deleuze et Guattari, 1992 : 158) enfoui au fond de ce que nous voyons, entendons ou sentons.

1. ANALYSE DES COULEURS

La perception des objets et leur description, voilà des données qui intéressent l’approche du texte comme champ de manifestation d’une écriture réaliste ; il est alors question de voir en quoi l’écrivain restitue de façon objective les faits ou décrit les êtres et les choses qui relèvent de son observation. Nous nous intéressons aux couleurs, c’est-à-dire à tout ce qui a une connotation avec la chromatique : il convient de noter qu’elles peuvent renvoyer aux individus, à un groupe ou aux objets.

Les couleurs, symboles des races et cultures

Mongo Béti dans son œuvre use des couleurs pour présenter différentes cultures et des races. Ainsi, on peut relever les couleurs : noire, blanche, rouge en plusieurs occurrences. La couleur noire apparaît dans des expressions telles que : « Partout où il y aura un Noir, il se trouvera toujours quelque Blanc pour lui roder autour », « ses deux employés noirs » (MT : 14), « les passagers, tous noirs » (15) ; « on les vit longtemps groupés sur la chaussée, des Noirs et un seul Blanc » (16). Cette couleur utilisée dans le texte renvoie à la race noire.
Dans le même sillage, on relève le blanc qui, dans le texte, renvoie soit à l’Occident, à la race blanche et cela s’observe à travers les items tels que : « Les chauffeurs se concertèrent, on les vit longtemps groupés sur la chaussée, des Noirs et un seul Blanc… » (id.). Par la mise en présence de ces deux couleurs, Mongo Béti montre deux races issues d’horizons distincts, mais coexistant sur une terre au cœur d’une brousse africaine, ce qui explique la prédominance numérique de la couleur noire. Une population est ainsi présentée au lecteur du roman, hétérogène, issue de la rencontre de deux univers ou, si l’on préfère, de deux cultures, il est curieux que cette domination numérique soit inversement proportionnelle au complexe d’infériorité développé par cette communauté : en fait Medza est l’échantillon de cette communauté noire qui découvre l’école apportée par les Blancs, étalon par lequel se définit un nouveau mode d’acquisition du savoir. Dès lors, la couleur blanche de la peau désigne une certaine catégorie de personnes perçues comme disposant d’une facilité d’apprentissage supérieure aux indigènes, comme en témoignent ces propos d’un personnage à Kala :

Il est normal que les enfants blancs comprennent plus rapidement que les enfants noirs parce qu’il s’agit des secrets de leurs ancêtres et non de ceux des nôtres, tu ne crois pas ? Les avions, les trains, les automobiles, les navires, est-ce que ce ne sont pas les Blancs qui les ont inventés ? Si l’on enseignait la sagesse des Noirs dans cette école, est-ce qu’il ne serait pas normal que les enfants noirs comprennent plus rapidement que les enfants des Blancs ? (82).

Nous le voyons, la facilité d’apprentissage est liée à l’origine du contenu d’enseignement, de sa pertinence liée à son adaptation aux besoins de l’apprenant et à son environnement. Le corollaire, c’est le débat autour de l’extraversion des contenus des programmes d’études, conçus pour ignorer et faire ignorer aux nationaux la sagesse de leurs ancêtres au profit de ce qui passe pour être celle du colonisateur, souvent avec des préjugés fondés sur la couleur de la peau. La remise en question de ceux-ci se fera par un personnage à qui le narrateur donne un ascendant incontestable sur les autres :

Tu parles des Noirs en songeant à nous. Sûr que nous, on est des zéros. Mais que dis-tu de tous les autres Noirs du monde entier ? Comment peux-tu croire que ces Noirs-là ne fabriquent pas des avions, des trains, des automobiles, etc. ? (id.).

Pour lui, la couleur de la peau ne détermine pas le savoir, pas plus qu’elle ne condamne à l’ignorance, même si elle sert de prétexte à la violence raciale comme dans ce passage où après avoir parlé de New-York aux gens de Kala, Medza confie au lecteur qu’il ne leur avait pas révélé « que les Américains lynchaient les Noirs dans la rue, sans autre raison que la pigmentation de leur peau » (MT, : 87).
Le rouge dans le texte insinue plusieurs choses dont l’état déplorable des routes après la colonisation en Afrique. Ceci se traduit dans des phrases comme : « Mes vêtements avaient pris une teinte rouge sang » (16), « tu es tout rouge ! On dirait que tu t’es vautré dans la boue » (18) ; cette couleur sur les vêtements et le corps du personnage s’explique par le fait qu’ils ont dû faire une partie du trajet à pieds, le car n’arrivant pas à grimper une côte. Quoique carrossables, les voies de communication sont des pistes sans bitume, poussiéreuses ou boueuses selon les saisons, redoutables à parcourir mais incontournables : « La chaussée, interminable bande rouge qui se déroulait sous moi comme l’artifice d’une fée protectrice » (32).
La couleur blanchâtre est un signe de misère de l’indigène peu soucieux de sa santé ; c’est la couleur que prend sa peau si elle n’est pas l’objet d’un entretien fréquent :

Il grattait ses jambes nues et ses ongles laissaient de longues rayures blanchâtres sur elles : il ne les avait pas lavées ce matin-là. Je me demandais, amusé, combien de fois il lui arrivait de laver ses jambes au cours d’un mois (127).

Certains indices sont les répercussions de la colonisation. La couleur rouge apparaît comme la trace du contact avec l’Occident :
« On vint ranger des bouteilles contenant une impressionnante variété de boissons : vin de palme, vin rouge, whisky américain… » (162). Le vin de couleur rouge, représentant l’intrusion de la puissance coloniale, est perçu par les indigènes comme un signe de grandeur, ce alors que l’absence de mention sur la couleur du whisky traduit la neutralité apparente de l’Amérique sur la colonisation en cette partie du monde. Ainsi, dans le texte, seule une élite comme le chef peut en avoir du fait de ses interactions avec les Blancs. « Si jamais les Blancs s’en allaient, ce qui n’est pas impossible, où est-ce qu’ils s’approvisionneraient encore en vin rouge ? » (206). L’on assiste à un affrontement des couleurs quand le vin de palme, blanc laiteux, et le vin rouge sont mis en parallèle ; la préférence des plus âgés pour ce dernier traduit une hégémonie triomphante dès lors que seuls les jeunes semblent encore se contenter de la boisson du terroir, ce qui suscite des inquiétudes nuancées chez un personnage : « Heureusement que les jeunes boivent quand même ce bon vin de palme […] Sans les jeunes, il faudrait désespérer. Les autres, il n’y a plus que le vin rouge pour les intéresser » (206). Il y a comme une résistance culturelle manifestée par ces jeunes face à des vieux qui apparaissent comme des collaborateurs complices d’un envahissement, l’attachement au blanc (couleur du vin du terroir) rappelant la révolte de Banda face aux contrôleurs déterminés à le spolier de son cacao ; en revanche, le choix des vieux porté sur le vin rouge constituerait un écho au défaitisme affiché par les personnages très âgés de Ville cruelle face aux abus dont ils sont victimes de la part des colons, administration, clergé ou commerçants européens installés à Tanga.
Les couleurs sont aussi des marqueurs de comportements, véritables images conçues par le narrateur pour rendre visibles des actes que seul l’esprit peut se représenter. Dans le cadre des préparatifs pour accueillir une nouvelle femme, le détenteur de l’autorité traditionnelle à Kala harcèle ses sujets pour arracher leur contribution :

Pour amener ceux de ses ressortissants qui avaient des biens à lui faire [une] promesse formelle, le chef, toujours selon ce qu’on m’a raconté, usait de procédés dont la coloration variait entre deux extrêmes : le rose clair de la pression basée sur le chantage à l’amitié, à la fraternité, au sentiment de l’honneur et du patriotisme qui doit pousser tout bon citoyen à porter assistance à son souverain si celui-ci risque de perdre la face devant sa belle-tribu ; le noir très brouillé de l’intimidation obtenue par les menaces de brimades administratives (MT : 158).


L’on pourrait voir dans le rose clair une fusion du blanc (la paix souhaitée) et du rouge, cette couleur symbolisant le vin importé que le chef offrira à ses hôtes ou la seule image d’un rêve de bonheur fait de rapports privilégiés avec le chef. La couleur noire, en revanche, symbolise le triste sort promis aux victimes de brimades et d’intimidations
Dans Mission terminée de Mongo Béti, l’analyse des couleurs permet d’exprimer non seulement les cultures, les goûts ou des comportements, mais aussi un métissage de cultures.

Les couleurs, expression de la contradiction et de l’hybridité

Nous entendons par hybridité ici la coexistence de deux données contradictoires chez un même individu, résultant d’une interaction entre son « identité initiale » (Moura, J.-M. 1999 : 156) et son comportement qui dénote un changement, le métissage étant compris comme le mélange de deux couleurs distinctes.
Petrus porte « une chemise de toile rayée, un short kaki de très bonne coupe » (MT : 50) : le kaki, couleur brune tirant sur le jaune, est une tonalité chromatique trouble, obtenue par dégradation de plusieurs couleurs dont le jaune associable à l’infidélité ou à la traîtrise [6]. C’est ce qui semble se dessiner chez ce fils de catéchiste surnommé Fils-de-Dieu « parce qu’il avait une si mauvaise conduite qu’en l’appelant ainsi, donc en le vouant à la paternité de Dieu, il restait peut-être des chances de le sauver de l’enfer » (ibid. : 51). Les rayures de sa chemise symboliseraient alors l’idéal de pureté enseigné par son père et les souillures de sa vie d’ivrogne et de noctambule.
Le métissage culturel se fait reconnaître dans le texte de par la couleur des bêtes. En fait, à Kala, Medza reçoit en cadeaux deux jeunes béliers :

Ils avaient tous deux le même poil blanc tacheté de noir » (MT : 96). Ces couleurs portées par les bêtes offertes sont révélatrices de l’ambiguïté qui caractérise Medza : autant il est heureux de ses contacts avec les villageois toujours prêts à l’accueillir, autant il ne comprend pas leurs marques d’attention à son égard, ce au point de se demander ce qu’il ferait de ces « deux malheureuses bêtes (ibid.).

Les couleurs symbolisent sa double identité qu’un vieillard lui révélera :

Écoute, fils, raconte-nous quand même nous ne comprendrions pas, raconte-nous tout de même. Vois-tu, pour toi, les Blancs ce sont les vrais, puisque tu comprends leur langue, mais pour nous qui ne comprenons pas leur langue, nous qui n’avons pas été à leur école, le Blanc, c’est toi fils parce que toi seul peux nous expliquer tout ce que nous ne comprenons pas (MT : 86).

Medza est à la fois noir et blanc, par la peau et dans l’esprit, respectivement, dans un rapport où la couleur blanche est associée à la détention d’un savoir élitiste parce qu’apanage d’une minorité plutôt rare. Les boissons servies au mariage du chef donnent un spectre de couleurs variées : « Vin de palme, vin rouge, whisky américain, cognac » (ibid. : 162), révélation de plusieurs cultures.
Parallèlement, la teinte rouge sang (ibid. : 16) utilisée par l’auteur est l’objet d’une transformation de la couleur blanche par la boue de latérite. Ce qui montre les insuffisances des voies de communication pendant la période coloniale en Afrique, réduites au strict minimum et impraticables au gré des saisons : conçues pour faciliter les déplacements des personnes et des biens, elles apparaissent comme des facteurs d’immobilisme du fait de leur mauvais état. D’où l’inconfort des voyageurs et des résolutions sur le choix des couleurs : « Je me suis juré de ne plus jamais me vêtir ni me chausser de blanc au moment de commencer un voyage… » (17). De tout ce qui précède, nous constatons que différentes couleurs montrent le caractère hybride des personnages ou des choses et les contradictions observables dans une société postcoloniale. Que dire des sons ou des bruits perceptibles dans le texte ?

2. ÉTUDE DES SONS

Le dictionnaire Encarta (2009) définit le son comme « une sensation auditive due à une vibration acoustique ». Chez l’homme, la sensibilité au son, ou audition, correspond aux vibrations qui atteignent l’oreille interne ; en cela, il s’apparente au bruit, défini par la même source comme signal acoustique, électrique ou électronique constitué d’un mélange incohérent de lon


[1] Université de Dschang, Cameroun.

[2] KOM, A., La Malédiction francophone. Défis culturels et condition postcoloniale en Afrique, Yaoundé, Clé, 2000.

[3] MBEMBÉ, A., De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000.

[4] Lire à ce sujet RICHARD, Jean-Pierre, Littérature et sensation, Paris, Seuil, 1954.

[5] Dans le corps de cette communication, nous utiliserons MT pour Mission terminée.

[6] Voir CHEVALIER, J. et GHEERBRANT, A., Dictionnaire des symboles, Mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Paris, Robert Laffont et Jupiter, 1969, 1982.




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