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L’IVOIRITÉ COMME INTENTION D’UNITÉ
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Éthiopiques n°93.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2014

L’IVOIRITÉ COMME INTENTION D’UNITÉ

Auteur : Assouman BAMBA [1]

La philosophie est une discipline critique qui se donne pour fonction principale la compréhension du monde afin d’en faire un chez-soi convenable pour l’homme en quête de bien-vivre. Nous soumettant à cette exigence philosophique de compréhension critique des êtres et des choses, nous nous détachons de la simple assimilation des savoirs et des concepts déjà pleinement élaborés par d’autres philosophes pour faire une immersion au-dedans du concept d’ivoirité en élaboration pour le saisir de l’intérieur dans ses ambitions et ses contradictions.
Après un premier essai, nous investissons à nouveau le champ de l’ivoirité, un concept polémique toujours en débat dans les milieux politique et universitaire africains. La plupart des observateurs, dans une approche dépréciative, voient en ce concept un facteur de désunion des peuples dans leur désir de vivre ensemble dans la concorde. Ils le rejettent en le frappant d’interdit. Par contre, il suscite un optimisme chez ses promoteurs Niangoranh Porquet et Henri Konan Bédié qui en font une lecture valorisante. Pour eux, l’ivoirité est un concept fédérateur qui rime avec unité, concorde et solidarité. Chez Bédié, elle convoque au rassemblement tous les Ivoiriens et les étrangers vivant en Côte d’Ivoire autour des ambitions de développement du pays. Elle est un principe de conciliation des hommes que des différences culturelle, religieuse ou ethnique tendent à opposer. Avec Niangoranh Porquet, l’ivoirité veut promouvoir l’unité intégrale de l’Afrique à travers la griotique [2], un art composite et complet qui réactive des pratiques culturelles ayant fait la grandeur de l’Afrique précoloniale. Boa Thiémélé, l’un des rares commentateurs de Niangoranh Porquet, dit :

La poésie de N. Porquet sonde les secrets de l’âme africaine. Les paroles intimes qu’il entend sont celles de la libération et de l’unité africaine. L’âme africaine lui parle d’unité africaine, de grandeurs perdues, de renaissance africaine. Ce sont ces réalités souterraines qui coulent dans les souterrains de l’âme africaine [3].

En tant que telle, l’ivoirité est la voie d’expression de l’âme africaine en quête de libération et d’unité avec soi-même. Mais cette perception positive réussit-elle à détacher l’ivoirité de la péjoration dont elle est affectée et qui infecte sa vie et ses ambitions ? La lecture valorisante de ses défenseurs peut-elle résister aux anathèmes qu’elle a suscités et qui l’accablent sans répit ? Autrement dit, est-ce que l’ivoirité est comprise comme elle espérait l’être ?
Notre thèse est que les problèmes de développement des États africains sont liés, en partie, au cloisonnement des peuples dans leurs appartenances sociales, politiques, religieuses et tribales. Notre hypothèse est que la renaissance de l’Afrique dépend de la capacité de ce continent à fédérer les énergies et les intelligences de ses hommes. C’est dans cette perspective que s’inscrit notre lecture de l’ivoirité qui se détermine comme un facteur de développement par l’unification des forces. Dans une démarche explicative qui confronte des thèses contradictoires autour de deux axes, cette analyse, qui s’inscrit dans le champ de la philosophie politique, va essentiellement s’appesantir sur l’aspect fédérateur de l’ivoirité, tel que nous le trouvons dans les textes de ses promoteurs, pour saisir sa pertinence en tant qu’élément pouvant impulser la renaissance africaine.

1. DE LA DÉPRÉCIATION DE L’IVOIRITÉ

L’ivoirité est un concept politico-culturel que l’on réduit généralement à son acception politique dans l’oubli de sa source culturelle qui est la mieux élaborée, et paradoxalement, la moins connue. En tant qu’instrument de promotion de la culture ivoirienne et de l’unité africaine, l’ivoirité, dans son premier lieu, est d’abord culturelle et est restée universitaire. Cette ivoirité culturelle promue par Niangoranh Porquet est conçue pour contribuer, d’une part, à rendre l’Ivoirien sensible à la valeur de la culture dans l’être et le devenir de l’homme, et d’autre part, à l’unité africaine. Elle tente d’éveiller les Ivoiriens à la grande richesse des cultures de la Côte d’Ivoire pour les pousser à les porter à la rencontre des autres cultures africaines. Ensuite, elle montre aux Africains les possibilités de développement attachées à l’unité qui doit constituer pour eux une préoccupation majeure. Cette première ivoirité a suscité moins d’engouement populaire, de débats controversés et de passion fanatisée. Mais, comme le fait observer Boa Thiémélé, « sortie du cadre culturel dans lequel le véritable créateur l’avait placée dans les années 70, l’ivoirité va prendre une coloration démagogique contemporaine de la complexification progressive du jeu politique » [4]. Le contenu de sens du discours de Boa Thiémélé montre qu’à un moment donné, l’ivoirité va quitter son lit culturel pour s’épandre vers le champ politique avec de nouveaux acteurs et de nouvelles ambitions.
Le glissement de l’ivoirité du culturel vers le politique constitue le second lieu du concept et cela est l’œuvre de l’ancien président ivoirien Henri Konan Bédié [5] dans un contexte de campagne électorale. Placée sous la loi du politique, l’ivoirité va connaître toute sorte de manipulations politiciennes dans un jeu calculé d’interprétations perverses. C’est par la « coloration démagogique », que Boa Thiémélé lie à sa manifestation politique, que l’ivoirité est dépréciée par la plupart des observateurs. Cette dépréciation se rencontre aussi bien dans les masses populaires que dans les milieux cultivés où les opposants au pouvoir de Bédié estiment que le simple fait d’en parler est un acte blâmable, car constituant un encouragement à son être qui ne devrait pas avoir lieu. L’opposition ivoirienne qui conteste l’ivoirité y voit comme une ruse politique inventée par Bédié pour des raisons que les analystes ramènent généralement à deux principales.
La première des raisons est que Bédié s’est engagé à créer un nouvel ordre post-houphouëtiste avec un Ivoirien nouveau au fondement idéologique duquel se trouve l’ivoirité. La finalité de cette idéologie du renouveau ivoirien est de faire de l’Ivoirien un agent prométhéen porteur d’une nouvelle culture : celle du développement durable autocentré. Dans cette ligne de pensée de Bédié, l’ivoirité se pose comme l’autre nom de la « déshouphouëtisation » du pouvoir et de la nation ivoirienne. Bédié a pris l’option d’un être-soi différent qui ne se justifie pas d’Houphouët dont la vision doit être dépassée vers une nouvelle configuration de l’Ivoirien. Le contenu de vérité de son ivoirité est en contradiction fondamentale avec la pensée d’Houphouët qui n’a jamais dissocié le devenir de la Côte d’Ivoire de celui de l’espace africain, précisément ouest-africain, qu’elle doit dominer par tous les moyens.
En juillet 1995, Bédié annonce la mise en application d’un nouveau code électoral, « un Code qui réserve le droit de vote aux seuls titulaires de la nationalité ivoirienne et qui protège l’identité nationale et l’ivoirité des Ivoiriens… » [6]. En mettant en avant le concept d’ivoirité, Bédié entend disqualifier le profil d’Ivoiriens façonnés par une vision inclusionniste mise en place par Houphouët-Boigny qui éclate l’identité de sang pour y intégrer l’identité d’établissement sur le sol ivoirien. Son discours est une critique subtile de la philosophie sociopolitique d’Houphouët-Boigny qui permettait aux étrangers établis en Côte d’Ivoire d’être des électeurs de plein droit lors des scrutins organisés dans le pays. C’est donc une attaque en règle de la stratégie de construction de la nation que le président Houphouët avait planifiée. Bédié entend s’en séparer pour fonder sa propre histoire sur la base de sa propre analyse de la situation nationale et internationale.
Houphouët savait pertinemment que sa force d’homme d’État et la prospérité de son pays passaient par les bras et le financement étrangers. La population étrangère était aussi une garantie de sécurité et de stabilité de la nation ivoirienne parce que sa présence exigeait des autres nations que le pays reste en paix pour éviter une déstabilisation stratégique de la sous-région ouest-africaine. En un mot, la politique d’Houphouët en direction de la population étrangère était fondée sur une analyse sereine des intérêts de son pays. Houphouët voulait préserver la position de leader de son pays, sinon la renforcer, contre toute sorte d’agression extérieure, en se servant des étrangers comme des boucliers sécuritaires. Bédié a fait l’option contraire. Il a voulu que la Côte d’Ivoire se recentre sur elle-même pour être aux Ivoiriens et demeurer authentiquement ivoirienne. Cette logique aboutit conséquemment à considérer les étrangers, à tort ou à raison, comme une menace qui entame gravement la vie du pays. Le faisant, elle présente le mouvement de l’ivoirité à voir comme l’expression de l’exclusion du non-ivoirien. L’ivoirité se dispose comme l’idéologisation de l’agressivité de l’Ivoirien qui s’abandonne à la violence verbale et à l’exacerbation du nationalisme xénophobe. De la sorte, elle se désigne comme un instrument de répression qui bafoue la dignité dans l’homme que l’on vide de son humanité pour le chosifier.
Si l’approche d’Houphouët peut être dite extravertie ou ouverte, celle de Bédié se montre comme introvertie ou autocentrée. Houphouët voit dans le repli identitaire un danger d’étouffement pour la nation qui peut mourir de manque d’oxygène, et Bédié dans l’ouverture une menace de dilution du pays qui risque la disparition par la liquéfaction de son identité. Les deux visions d’Houphouët et de Bédié, quoi qu’opposées dans la méthode, sont dans le fond sous-tendues par le même idéal de sauvegarde et de grandeur de la nation ivoirienne.
Bédié poursuit un nouvel idéal sociopolitique en rupture avec l’ordre ancien assis sur la vision d’Houphouët. Sa gestion ne veut pas être nostalgique de celle de son prédécesseur, car il est persuadé que la nostalgie est une récusation de l’être du présent au bénéfice du passé qui ne doit pas s’imposer. La nostalgie indique dans son être que le faire d’aujourd’hui doit être essentiellement la copie incertaine du faire d’hier de sorte qu’aujourd’hui soit l’autre nom d’hier qui se substitue à lui dans la violence du refus du laisser-être. L’esprit de nostalgie, en rendant continuellement le passé présent pour se substituer à lui, traduit l’incapacité des hommes à développer un avenir-autre. La nostalgie inhibe ainsi les possibilités d’évolution de l’homme en l’amputant de sa force de propulsion vers l’avenir. Dans ce sens, il convient de procéder à une relecture sereine de la nouvelle politique initiée par Bédié qui veut faire plus de place au présent, à son présent qu’au passé. On pourrait parler, avec Séry Bailly, d’un « idéal de construction nationale qui soit plus projectif que rétrospectif » ou d’un « leadership qui regarde vers l’avenir, et non le passé » [7]. Cet idéal dénonce, sans l’avouer, la faiblesse et l’inconsistance d’une politique tournée vers le passé. C’est pourquoi, dans un monde à mutation rapide, l’ivoirité de Bédié éclate la politique d’Houphouët, la rectifie pour y introduire le présent dans la perspective d’un développement autocentré.
Si l’approche d’Houphouët n’est pas exempte de tout danger à long terme avec une ouverture incontrôlée, la vision bédiéiste de la politique ivoirienne qui se fonde sur l’ivoirité se signale comme une réaction agressive à la volonté des Ivoiriens de vivre ensemble dans la cohésion avec les autres venus d’ailleurs pour partager leur rêve de grandeur de la Côte d’Ivoire. Cette vision crée à l’ivoirité un cadre d’analyse propre à en pervertir l’intelligibilité. Il n’est donc pas étonnant que Pierre Nzinzi l’accuse d’avoir installé la violence au cœur de l’expérience démocratique ivoirienne avec l’instrumentalisation politique ou l’exploitation idéologique qui en est faite. Il prend


le risque théorique d’imputer le drame ivoirien à la difficulté de ‘’l’âne de l’ivoirité’’, dans sa quête du chemin de la démocratie, de choisir franchement la citoyenneté, concept qui, transcendant juridiquement celui d’identité, aurait pu économiser la violence dans l’’’essai’’ démocratique ivoirien… [8].

L’ivoirité serait ainsi une idéologie de la catastrophe qui pousse la Côte d’Ivoire sur la pente de sa perte où elle l’installe par un cycle de désordres sociopolitiques. On découvre combien ce que l’on peut considérer comme une contribution de Bédié à la cause de l’ivoirité fait tort à la nation.
La manipulation politique malsaine est à la source du malentendu de l’ivoirité avec elle-même. En effet, récupérée par les hommes politiques aux desseins mal connus, car mal définis, l’ivoirité a dérapé après 1995, année de décès de son promoteur culturel Niangoranh Porquet. Malgré les explications de Bédié visant à la faire connaître comme un concept fédérateur, la plupart des observateurs, aussi bien nationaux qu’étrangers, voient en elle une poudrière sociale potentielle. Cela veut dire qu’elle peut favoriser la destruction de la société ivoirienne à tout moment comme cela a failli être le cas en 2002 avec la rébellion armée que son chef, Guillaume Kigbafori Soro, justifie par « les dérives de l’ivoirité ». Selon lui, les raisons profondes de la crise ivoirienne, qui couve depuis le décès d’Houphouët, résident dans la politique sectaire de l’ivoirité qui veut rendre la Côte d’Ivoire conforme aux aspirations politiques de quelques citoyens par l’exclusion de certains autres de l’espace électoral.
Sur ce plan, Soro se place sur la même ligne de pensée que le général Robert Guéi, Président du Comité National du Salut Public (CNSP), Chef de l’État de Côte d’Ivoire après le coup d’État de 1999. Dès sa prise du pouvoir, il soutenait que

le changement s’imposait au regard de la situation sociale difficile que vivaient certains Ivoiriens qui étaient en marge de la société ivoirienne, puis victimes d’exclusion. Les Ivoiriens doivent se réconcilier avec eux-mêmes, qu’ils soient Ivoiriens de naissance ou Ivoiriens d’adoption [9].

Le discours du général indexe ouvertement l’ivoirité en tant que théorie exclusionniste à la source de la désunion des Ivoiriens. Il la rejette au profit du « bon ton » dont la manifestation se rend visible à travers l’esprit rassembleur de la première monture du gouvernement de transition qu’il a formé et qu’il a ouvert à toutes les sensibilités politiques et à la société civile. Mais le général n’est pas parvenu à se détacher du sectarisme qu’il reproche à l’ivoirité. En transformant la « mission militaire » de réconcilier le pays avec lui-même en « carrière politique », le général-président rejoint le sens dépréciatif de l’ivoirité qu’il s’est proposé de combattre.
La conséquence de la réactivation de l’esprit de l’ivoirité par le général Guéi est le renforcement du repli identitaire et la méfiance entre les Ivoiriens de groupes ethniques et religieux différents. Elle renforce le réflexe de défense de la partie chrétienne du Sud de la Côte d’Ivoire contre l’apparition sur la scène politique de l’autre dimension ivoirienne, sahélienne, nordiste et musulmane. Comme le dit Simon-Pierre Ekanza, on joue à fond le réflexe identitaire, en « manipulant les peurs et les jalousies entre les groupes ethniques, gonflant surtout la hantise des gens du Sud, chrétiens et animistes pour la plupart, d’être submergés par les immigrés musulmans venus du Nord » [10]. La théorie de l’ivoirité de Bédié, endossée par le général Guéi, apparaît ainsi comme un soutien inattendu à la revendication de l’autochtonie brandie par les Ivoiriens du Sud à prédominance chrétienne, depuis le début de l’indépendance du pays. Ceux-ci, dans leur majorité, identifient la nation ivoirienne à eux seuls. Toutes les autres populations, en l’occurrence celles du Nord, sont suspectées d’être ‘’étrangères’’ ou de ne pas être complètement ivoiriennes. Cette opinion fait explicitement des Malinke, communément appelés les Dioula, des citoyens ivoiriens de circonstance, accusés de complicité avec les immigrés venus des pays voisins du Nord, pour envahir la Côte-d’Ivoire. Ils sont tenus pour des étrangers qui n’entendent pas rester à leur place et qui veulent prendre le pouvoir par usurpation.
Les vraies raisons de l’ivoirité sont ainsi évidentes à Ahipaud Martial tout comme à Simon-Pierre Ekanza et Dion Yodé Simplice. Pour eux, elle est ordonnée à la création d’un nouvel Ivoirien en se fondant sur une seule frange de la nation considérée comme la dépositaire exclusive de la qualité de citoyens ivoiriens. L’ivoirité est ainsi perçue comme une idéologie réconfiguratrice de l’identité nationale restrictive. Elle veut expurger la Côte d’Ivoire de ces ‘’nouveaux venus’’ jugés trop nombreux et encombrants : « Nos pères, il est vrai, ont fait de vous des citoyens et des notables de notre région ; mais nos pères se sont fourvoyés. Sans le savoir, ils ont créé et nourri un monstre qui s’apprête à dévorer leur progéniture… » [11]. Ces ‘’monstres’’ sont identifiés comme la source de tous les maux de cette cité de paix et de grâce. Ils sont venus sans rien. Ils ont tout pris ici. Ils doivent repartir d’où ils sont venus sans rien.
La seconde raison, solidaire de la première, est que l’ivoirité sert à donner à Bédié une légitimité politique que l’accession au pouvoir par voie de succession ne lui a pas donnée. C’est ce que nous apprenons de Martial Joseph Ahipeaud et de l’ethnologue Jean-Pierre Dozon. Celui-ci dit : « L’ivoirité constitua pour H. K. Bédié une façon de se fabriquer une légitimité particulière » [12]. L’ivoirité est ainsi l’indicateur d’une crise de légitimité qui implique autant qu’elle signifie la caducité du ‘’contrat de confiance’’ qui est à la source de tout pouvoir voulu démocratique. En effet, la légitimité du pouvoir démocratique est conférée par la confiance du peuple au terme d’une compétition électorale ouverte, juste et transparente. Elle consiste dans le consentement volontaire que les citoyens accordent à un groupe d’individus en vue de gérer la cité par d’autres moyens que ceux de la terreur. La légitimité permet d’humaniser le pouvoir et lui permet de se faire accepter. Elle crée la confiance entre les gouvernants et les gouvernés en atténuant la peur et la distance qui les séparent. Mais la légitimité est différente de la légalité. Le pouvoir de Bédié était légal parce que son ascension à la magistrature suprême avait respecté la Constitution de la Côte d’Ivoire, mais il n’avait pas été légitimé par une élection. Bédié héritait de ce poste sans compétition en application de l’article 11 de la Constitution au décès d’Houphouët-Boigny.
Pour ses détracteurs, que l’on rencontre généralement dans l’opposition ivoirienne, Bédié se sert de l’ivoirité comme d’un instrument politique et social pour masquer son incapacité à pouvoir trouver une solution appropriée au problème de la paupérisation grandissante du peuple. Elle lui permet de porter l’attention du peuple sur des questions idéologiques qui l’enthousiasment facilement pour le fanatiser. Le fanatisme ainsi créé sert de gangue protectrice à Bédié pour éviter la compétition électorale juste et transparente avec Alassane Ouattara. En effet, née à un mauvais moment, l’ivoirité politique n’a jamais su convaincre de sa neutralité dans le débat sur l’éligibilité et la nationalité de l’ancien premier ministre Alassane Ouattara. Cette incapacité du concept à prouver son innocence dans ce débat est le signe par quoi Simon-Pierre Ekanza le perçoit comme une ruse politique de mise à l’écart d’une partie de la population. Il peut ainsi dire que « ‘’l’ivoirité’’ [est] un concept que l’on prétend culturel, mais qui vise en fait un individu et qui sert aussi à rabattre les prétentions politiques des nordistes » [13]. L’arme légale de cette procédure politique de disqualification des ambitions présidentielles d’Alassane Ouattara et des nordistes est le nouveau code électoral avec sa philosophie de la pureté de sang, de limpieza de sangre. Par l’effet fanatisant et sélectif de l’ivoirité, Bédié peut se donner la légitimité qu’il recherche avec des élections sur mesure. Alors, en même temps que Bédié veut donner une légitimité à son pouvoir par des élections, il refuse dans le même temps la compétition électorale démocratique qui en donne accès. Ce qui revient à dire qu’il veut être légitime sans passer par les canaux démocratiques normaux de légitimation de soi, c’est-à-dire les élections ouvertes et libres. L’ivoirité serait ainsi un moyen pour Bédié de conquérir la confiance du peuple en vue de s’assurer une élection sans grande bousculade aux présidentielles de 1995.
Toutes les raisons évoquées par les détracteurs de l’ivoirité pour la rejeter montrent qu’au creux du concept existent des questions de fond ayant trait à l’orientation de la politique nationale. Bédié veut initier une nouvelle manière de gouverner la Côte d’Ivoire en rupture avec la conception déjà installée par Houphouët au cours de sa longue carrière politique. Il le fait par la récupération du concept d’ivoirité initié par l’homme de culture Niangoranh Porquet qui lui donne une finalité culturelle concourant à l’unité des peuples d’Afrique. Mais si le concept garde toujours dans sa définition l’approche fédératrice, cette fois-ci, il n’arrive plus à convaincre. Les circonstances de sa résurrection politique jettent le discrédit sur le bien-fondé institutionnel de ses initiateurs qui l’instrumentalisent pour le dévier de son objectif de concept rassembleur. Son instrumentalisation conduit à l’idée que l’exclusion ou l’inclusion d’un Ivoirien de ou dans sa société ne relève pas de sa nature d’Ivoirien, mais de sa position sociologique et certainement politique. Cette appréciation qui se dit comme dépréciation sélective aboutit à la rupture du consensus national. L’ivoirité qui se veut un appel au rassemblement et à l’unité rompt l’harmonie, non seulement entre les Ivoiriens eux-mêmes, mais aussi entre les Ivoiriens et leurs hôtes avec qui ils partageaient jusqu’alors la paix dans la courtoisie.

2. L’IVOIRITÉ : UN APPEL AU RASSEMBLEMENT ET À L’UNITÉ

Le concept d’ivoirité demande une réflexion patiente et calme pour saisir, dans la sérénité, le sens qu’il porte au regard de celui que les manipulations tendancieuses lui font porter. Dans le calme, l’ivoirité peut se laisser éprouver sereinement. Dans la sérénité, elle dit son sens comme celui d’un concept fédérateur servant à rassembler les Ivoiriens et les Africains pour les sauver collectivement du péril de la crise sociale due, en grande partie, à la mauvaise conjoncture économique internationale. Pour donc donner tout son relief à la théorie de l’ivoirité, il faut se placer dans le contexte d’une Côte d’Ivoire en état de crise multiforme. Son sens est ainsi noué, en sa racine, à celui du mot crise qui s’entend comme la perturbation qui provoque la rupture de l’équilibre d’un phénomène. La crise traduit la phase critique dans l’évolution d’une chose où tout peut toujours se maintenir dans l’être ou basculer à tout moment dans le néant. La connotation profonde du mot « crise » est donc celle d’une gravité qui installe la menace de néantisation contre laquelle il faut lutter pour restaurer l’existence.
Dans le contexte de notre texte, la crise se dit comme dispersion des êtres et des avoirs à ramener à un même principe unificateur pour les consolider, les fortifier. Conséquemment, sa résorption nécessite la correction des perturbations qui éparpillent les hommes dans leurs biens culturels et matériels pour les mettre à distance d’eux-mêmes. Cet éparpillement radical qui tend à les vider de toute leur substance vivifiante fait d’eux des êtres superficiels manquant de fond ou de profondeur où séjourne l’essentiel de l’homme véritable. Ainsi, pour amener l’homme africain à recouvrer sa dignité anthropologique que la surface qu’il est devenu n’a pas pu préserver, il faut pouvoir trouver un fond à cette surface qui sache sauvegarder ce qu’on a de valorisant à protéger. L’être de l’ivoirité relève d’une telle intention ou volonté de l’homme de culture Niangoranh Porquet et du politicien Henri Konan Bédié, tous deux Ivoiriens, d’aider à corriger les perturbations socioculturelles observables en Côte d’Ivoire et en Afrique.
Dans l’ensemble, chez Niangoranh Porquet (qui en fait une exploitation exclusivement culturelle), tout comme chez Bédié (qui double le culturel de politique), l’ivoirité est née d’une prise de conscience d’un ensemble de traits et de caractères propres à l’Ivoirien et à l’Africain. Plus spécifiquement, avec Niangoranh Porquet, l’ivoirité s’entend comme la participation des Ivoiriens aux échanges culturels entre les peuples africains d’abord, puis des Africains avec le reste du monde. Niangoranh Porquet, après Senghor, s’est fait l’apôtre de la civilisation de l’universel dont le concept a, chez lui, le contenu de reconnaissance de la pluralité culturelle comme figure d’espérance de l’humanité. La griotique dans quoi il l’incarne pose de façon frontale la problématique de l’identité culturelle en tant que facteur indispensable à l’acquisition de la confiance en soi dont les sociétés ont besoin pour se transformer et se développer. Forme authentique et adéquate d’expression des valeurs négro-africaines, la griotique, dit Boa Thiémélé, « s’est voulue à l’origine le moyen de faire ressortir une personnalité propre à la Côte d’Ivoire, à l’intérieur de l’Afrique. La griotique apparait ainsi comme le projet d’une recherche identitaire dont l’horizon est l’unité africaine » [14]. Il ne peut y avoir de personnalité propre à la Côte d’Ivoire ou à l’Afrique sans la force et l’énergie de la culture qui lui sert de substrat. Ainsi, l’égarement des Ivoiriens, et par delà eux des Africains, semble irrémédiable, eux qui ont été délogés de leur source culturelle, coupés de leurs racines spirituelles, s’il leur est difficile de se battre pour l’identité culturelle qui fonde leur être.
Ainsi que le manifeste la trame du texte de Boa, il s’agit d’abord de proposer à l’Afrique à voir, à entendre et à comprendre comment l’Ivoirien se dit ou se déploie dans sa spécificité culturelle qui doit être un élément d’enrichissement pour les autres cultures du monde. Cela passe par l’articulation des cultures endogènes en une culture nationale qui traduise toutes les spécificités culturelles locales sans trahir les unes au profit des autres. Cela pourrait, par exemple, permettre de comprendre la richesse variée de la culture ivoirienne qui s’exprime de A à Z. L’ivoirité la spécifie en sa singularité en montrant comment l’Ivoirien se met à table en A (Attiéké, Alloco, Atoukou, Abodjaman, Ayira, etc.) et comment il danse en Z (Zouglou, Zoblazo, Zogoda, Ziglibgity, Ziguéhi, etc.). La culture nationale ainsi constituée est à promouvoir au double plan africain et mondial.
Ensuite, Niangoranh Porquet indique le contenu de sens de l’ivoirité comme celui d’une Afrique qui doit se retrouver en elle-même pour se donner à voir au monde comme une force culturelle capable de s’unir et de se développer. Il veut se servir de la force de l’ivoirité pour combattre pour l’unité et la renaissance d’une Afrique forte. Cela signifie chez lui, dans le sens du panafricanisme de Nkrumah, affronter une forme pernicieuse d’individualisme et d’enfermement sur soi qui étouffe le continent. Il mène ce combat essentiel de l’unité africaine avec l’arme de la poésie griotique. Le sens qui imprègne les œuvres de la griotique est celui de l’unité africaine comme en témoigne le contenu de ces vers :


Donnons-nous la main pour reverdir le désert. Comme autrefois ! Nous allions dans les champs des uns Et des autres pour labourer la terre. Comme autrefois, nous nous donnions la main pour Construire les cases des uns et des autres. Donnons un jour, une semaine, un mois, un an pour Travailler ensemble. Constituons les États-Unis d’Afrique ! Voyez le bloc américain ! Regardez le bloc européen ! Travaillez pour l’unité, Travaillons pour l’union ! [15].

Ces vers profonds traduisent le mal de la solidarité et de la coopération africaines originelles perdues que ressent Porquet dans l’Afrique d’aujourd’hui. Avec la griotique en tant que la voix de l’ivoirité, il veut revenir à l’origine pour ressusciter l’unité africaine en faisant comprendre que s’ils veulent mettre fin à l’avancée du désert, les Africains sont forcés de se donner la main. Ils seraient insensés de ne pas comprendre qu’ils ne peuvent pas arrêter le désert qui avance avec des actions isolées. S’ils veulent que l’Afrique se développe, ils sont tenus de prendre exemple, comme le conseillait Nkrumah, sur les puissances dominantes constituées en grands blocs que sont les USA et l’Union Européenne. Selon Niangoranh Porquet, l’Afrique est une et doit rester une. Les Africains ont donc l’obligation de la reconstituer en son unité. C’est une question de survie individuelle et collective : « Si au cours des siècles un maillon saute, qu’il soit immédiatement reconstitué : des surhommes il faut devenir pour que notre race survive » [16].
L’unité africaine se lit dans ce poème de Niangoranh Porquet comme une nécessité naturelle et une exigence de survie commune. S’ils veulent conserver un espoir de survivre, les Africains ont à revenir à la solidarité d’antan qui leur permit de lutter collectivement contre la nature et contre les éléments négatifs de leur être.
L’ivoirité griotique est pour l’unité africaine. Elle exhorte les Africains à tenir compte des rapports de force et assurer solidairement, de manière endogène, la maîtrise de leur propre devenir. Elle s’adresse à l’Africain afin qu’il s’attelle à la construction d’un grand ensemble capable de résister aux prédateurs internationaux de plus en plus nombreux, variés et féroces. L’unité africaine est un impératif et aucun Africain conscient des dangers qui menacent le continent ne saurait s’y soustraire. Mais, à la différence du panafricanisme de Nkrumah qui s’inscrit dans une démarche holiste qui veut faire un tout du divers, la construction de la nation africaine ne doit pas se faire au détriment des États existants dont l’existence ne doit pas être remise en cause. Dans l’esprit de la griotique de Niangoranh Porquet, il n’y a pas de contradiction entre l’unité africaine et la consolidation des États issus de la colonisation. Porquet harmonise l’impératif de l’unité africaine avec la défense des identités locales. La griotique veut indiquer que la satisfaction individuelle ne doit pas constituer un frein au bien-être de la communauté. Il faut donc savoir faire le sacrifice de soi pour l’œuvre commune, à savoir la nation africaine. La finalité du vivre-ensemble doit être, non pas la satisfaction égoïste, mais le bonheur collectif dans l’union.
L’idée d’unité qui traverse de part en part l’ivoirité thématisée par Niangoranh Porquet est la même que l’on note chez Henri Konan Bédié qui circonscrit son discours à l’espace ivoirien. Seulement, à l’approche culturelle de l’ivoirité qu’on rencontre chez le premier, le second adjoint une dimension politique. Ainsi, chez le président Bédié, l’ivoirité se montre comme un projet de gouvernement ordonné à l’objectif de développement de la Côte d’Ivoire par la création d’un nouveau type d’Ivoiriens sensibles aux intérêts de leur pays qui doivent passer avant les leurs. C’est ce qui se lit dans la vision prospective de son pays et de son peuple qu’il propose. Il parle

de réaliser progressivement, mais résolument, le projet culturel qui fera l’homme nouveau, un homme ivoirien pétri de toute la substance de nos diverses cultures ethniques, porteur d’une culture nationale qui fonde son ivoirité, mais en même temps le tienne ouvert à tous les souffles des cultures du monde [17].

L’esprit de l’ivoirité, selon Bédié, n’est pas celui de la culture de conflit qui pense la reconnaissance comme violence, comme lutte des consciences pour la domination, ou affrontement des contraires. Il n’est pas non plus logique de l’exclusion mais de l’inclusion.
L’ivoirité est une exigence d’insertion de chaque culture dans le mouvement solidaire de la nation ivoirienne marqué par l’interdépendance, la complémentarité, et par la pluralité des hommes. Elle est exigence de rencontres et d’ouverture qui laisse entrevoir la possibilité, non pas de l’impératif du dépassement des particularités, mais de leur symphonie. La coexistence des cultures requiert de chacune la capacité de confesser ses propres limites.
La postulation de l’ivoirité comme trame idéologique de la personnalité culturelle et politique de la Côte d’Ivoire est pour Bédié moins un refus de l’altérité que l’esquisse d’une nouvelle vision de l’Ivoirien. L’ivoirité conduit à une philosophie de la pluralité des cultures qui implique l’exigence de la reconnaissance de la diversité des manières d’être et de faire. La philosophie de la pluralité suppose à la fois l’édification de l’image de soi, et un processus de déclaration des droits de tous à la reconnaissance égalitaire.
La nécessaire coexistence des cultures, pour être une coexistence sans domination, suppose une politique de leur reconnaissance égalitaire et non de l’abolition de leurs différences. La volonté d’abolir les différences conduit à « la violence du rendre semblable » ou à l’assimilation qui éternise l’antagonisme en opprimant ce qui est contradictoire, parce que différent. La logique de l’assimilation ne tolère rien qui ne soit pareil à elle-même et, de ce fait, contrecarre l’harmonie pour laquelle elle se donne faussement. Car, dans un tout en construction, la culture niée, en tant qu’elle est opprimée, reste négative. Elle ne cesse de l’être que dans la réconciliation qui, selon Adorno, « serait la remémoration d’un multiple désormais exempt d’hostilité » [18]. En faisant déboucher l’ivoirité sur une théorie de la réconciliation, Bédié se démarque subtilement de l’exclusionnisme, que les observateurs lui imputent, pour s’orienter vers la solidarité des causes.
À première lecture, l’ivoirité de Bédié décline une vision culturelle et non une donne politique. En cela, elle est le prolongement logique de celle de Niangoranh Porquet développée quelques années auparavant. Mais cette théorie à caractère culturel fait en réalité le silence sur sa motivation politique qui prend appui sur la sévère crise économique à laquelle l’État ivoirien dirigé par Bédié a du mal à faire face. Bédié se rend compte que la relance du pays est fonction de sa capacité à rapprocher les différents groupes sociaux que la situation politique délétère incline à vivre de manière parallèle sans de réels points de contact par quoi la société exprime sa cohésion. Il comprend dès lors qu’il faut leur trouver des points de jointure qui favorisent la communication entre eux pour les amener à cesser d’être des peuples de voisins dans la nation pour être des peuples voisins au sein de la nation. C’est cet élément fédérateur que Bédié trouve dans le pouvoir rassembleur de l’ivoirité en tant que mode d’être harmonieux ensemble.
Bédié relance le concept d’ivoirité pour rassembler les Ivoiriens autour d’une vision nouvelle de la nation ivoirienne menacée par la mauvaise conjoncture économique internationale. Dans sa pensée, cette vision a pour objectif de rassembler tous les peuples du pays en vue de la préservation, non pas de la « pureté raciale », mais de l’héritage politique et social par la médiation de la culture. Dès lors, l’idée directrice qui guide la vie de l’ivoirité est que les différences entre les ethnies composantes de la Côte d’Ivoire font la richesse culturelle de la nation. Elles sont une source d’élargissement lorsqu’elles se rencontrent dans le dialogue. Le fait de les surmonter enrichit l’esprit. Il se voit ainsi clairement que l’essence première de l’ivoirité est l’idée de synthèse culturelle pour rassembler les différentes ethnies qui composent la Côte d’Ivoire, tout comme la négritude fut jadis la synthèse culturelle de tout ce qui avait quelques liens avec l’Afrique. L’idéologie de l’ivoirité est guidée par l’exigence et l’espérance d’une unité nationale fondée sur l’acceptation de la divergence des cultures, parce que convaincue de leur validité relative et de leur droit à la différence.
L’ivoirité se détermine comme une synthèse culturelle de tous les peuples et de toutes les cultures qui vivent en Côte d’Ivoire. Elle doit amener les Ivoiriens à être attentifs aux intérêts de leur nation. Ainsi envisagée, l’ivoirité est le ferment psychologique par quoi les Ivoiriens veulent affirmer dans l’unité ce qui leur reste de souveraineté, malgré les conséquences des différents programmes d’ajustement structurel liées aux difficultés économiques de leur pays. Elle devient le ciment de l’unité nationale qui permet de faire de tous les Ivoiriens des citoyens à part entière dans une nation qui se développe et se nourrit du sentiment d’une identité commune. Bédié ne manque pas de préciser que

l’ivoirité, ce n’est pas une loi, c’est une nature, une qualité au cœur de la fraternité et de l’humanisme, un comportement, une attitude pour le rayonnement de notre identité collective et l’affirmation de notre indépendance parmi les souverainetés nationales et internationales [19].


Dans cette ligne de pensée de Bédié, l’ivoirité est un concept rassembleur qui affranchit la nation ivoirienne de la menace de vassalisation par les puissances économiques du monde. Elle n’est donc en rien une donnée juridique qui catégorise les Ivoiriens en moins ou en plus en vue de valoriser les uns au détriment des autres. Elle n’identifie pas les Ivoiriens en termes de bons ou de mauvais ; elle ne connaît que des Ivoiriens ayant les mêmes droits et les mêmes obligations à l’égard de l’État autour duquel leur destin commun reste articulé.
Si l’ivoirité est refus de l’étouffement économique et politique de la Côte d’Ivoire, elle ne saurait être dite comme « refus de l’étranger ». Le refus de l’étouffement économique, c’est le refus de la sujétion qui aboutit au déni de reconnaissance. La reconnaissance inadéquate est préjudiciable à l’identité des individus et de la nation puisque leur identité est formée par la mauvaise reconnaissance qu’en ont les autres. Comme le note Charles Taylor,

le défaut de reconnaissance ne trahit pas seulement un oubli du respect normalement dû. Il peut infliger une cruelle blessure, en accablant ses victimes d’une haine de soi paralysante. La reconnaissance n’est pas simplement une politesse que l’on fait aux gens : c’est un besoin vital [20].

Bédié, de par sa longue expérience politique, a saisi que l’exigence de reconnaissance est un besoin essentiel. C’est pourquoi, la satisfaction de ce besoin est au cœur de l’ivoirité, un mouvement nationaliste. L’esprit et la lettre de l’ivoirité veulent rendre la Côte d’Ivoire conforme à elle-même.
Dans l’économie de l’interprétation bédiéiste de l’ivoirité, ce qui est à l’œuvre, c’est tout d’abord un regard nationaliste. Ce type de regard trace un cadre théorique pervers improprement qualifié de xénophobe. Nous pensons que, par l’ivoirité, Bédié répète un geste de révolte, le même geste de révolte et de colère que celui qui a conduit Senghor à la conceptualisation de la négritude. Il est question chez lui d’une volonté de réhabiliter l’image en voie de détérioration de la nation ivoirienne assujettie à la logique économétrique oppressante des institutions financières internationales telles que le FMI et la Banque mondiale.
Dans son effort pour sauvegarder sa souveraineté nationale, la Côte-d’Ivoire conçoit son identité comme la somme de toutes ses appartenances ethniques, religieuses, linguistiques, sociales, politiques et autres. Elle revendique chaque élément de son histoire. Ce qui fait que chaque citoyen ivoirien doit pouvoir se sentir pleinement ivoirien sans cesser d’être Abron, Bété, Wè, Mossi, Mina, Wolof ou encore catholique, protestant, musulman, harriste et autres. Forger la nation ivoirienne, c’est forger une nouvelle conception de l’identité nationale. Le thème mobilisateur de l’identité nationale que porte l’ivoirité devient ainsi un signe d’identification et l’affirmation d’un droit à la différence, droit par quoi l’on pourrait demeurer soi-même à l’intérieur des valeurs universelles. Il s’agit pour cette identité, tout en aspirant à l’ouverture, de ne pas renoncer à la spécificité de soi. La recherche identitaire qu’est l’ivoirité est alors, dans la perspective de Bédié, une réponse à la dilution culturelle dans l’universel et à la menace de liquidation de la souveraineté de la Côte d’Ivoire par la crise économique internationale.
En son aspect culturel comme en sa version politique, l’idée directrice qui irrigue de l’intérieur l’ivoirité est celle de la promotion du bien commun qu’est la nation au détriment de l’ethnicisme ambiant qui affecte les rapports intersubjectifs pour les infecter. L’ivoirité, pour ainsi dire, a pour vocation à unir les hommes dans une sorte de communauté où le bien de tous prime sur celui des individus ou groupes d’individus. La volonté de renouer avec les valeurs de solidarité est l’esprit qui anime l’ivoirité dont la visée est la cohésion sociale. Les hommes qu’elle imprègne s’ordonne à rechercher le bien-être de la société au détriment de leurs intérêts sectaires. Ce qui importe, c’est l’image, le bonheur de la collectivité qui donne son sens à la vie de l’individu. L’ivoirité insiste ainsi sur l’esprit communautaire qui doit prévaloir en toute occasion. C’est pourquoi, son discours met fondamentalement l’accent sur la solidarité des citoyens de la nation, d’une part, et, d’autre part, sur la cohésion entre les membres des différents groupes sociaux nationaux et étrangers. Elle prépare les citoyens et les étrangers à un bien vivre-ensemble dans la société que l’on doit servir avec un enthousiasme communicant et que l’on doit protéger de la menace de vassalisation. L’idéologie de l’ivoirité vise ainsi à préserver l’équilibre social en faisant droit au bien commun. On déserte le système du chacun pour soi et chez soi au profit de celui qui prépare à la solidarité qui permet de se sauver collectivement du danger de disparition.

CONCLUSION

L’ivoirité a fait l’objet de toutes sortes d’interprétations qui, généralement, la déprécient en l’accusant de nationalisme xénophobe. Ces interprétations s’en tiennent le plus souvent à une certaine compréhension de sa version politique développée par Henri Konan Bédié. Mais si l’on fait l’effort de parcourir les différentes ébauches de définitions de l’ivoirité successivement proposées par Niangoranh Porquet et Henri Konan Bédié, on note qu’elle est l’expression du refus d’un ordre oppressant. Ce refus se fonde sur l’affirmation de la spécificité d’une manière d’être originale qui va se constituer en instrument de lutte contre l’oppression. Sur ce registre, Bédié a, par le raccourci d’une formule caractéristique, résumé les traits de l’ivoirité en la déclarant comme « l’affirmation de notre personnalité culturelle, l’épanouissement de l’homme ivoirien dans ce qui fait sa spécificité, ce que l’on peut appeler son ivoirité »20. Avec le président Bédié, l’ivoirité est une idéologie de restauration du soi ivoirien dont la cohésion reste à fortifier. L’ivoirité est ainsi, pour ses initiateurs, la solution appropriée et efficace permettant de revitaliser le tissu social ivoirien et africain pour lui redonner la consistance vivifiante nécessaire. Mais pour pouvoir lui permettre d’être véritablement la bonne solution qu’elle veut être, dans le cas ivoirien, une bonne analyse de l’esprit rassembleur de l’houphouëtisme est nécessaire. Cette analyse doit se réaliser suivant les consignes de Platon de ne jamais passer brutalement d’un ordre de choses à un autre, car ce saut ruptatif peut conduire à égarer les hommes. C’est pourquoi le prisonnier, fraîchement sorti de l’ombre de la caverne, est d’abord amené à accoutumer ses yeux aux reflets des objets sur les surfaces lisses, puis sur l’eau avant d’accéder aux objets eux-mêmes. Sans préparation préalable, tout corps s’adapte difficilement à une nouvelle condition qui rompt avec ses habitudes. Le nouveau doit d’abord maintenir ses liens avec l’ancien avant de les rompre pour devenir un nouvel ancien. La crise dérive toujours de l’attitude de l’homme envers tout ce qui touche à ses habitudes. Autrement dit, la crise ivoirienne, que l’on attribue, à tort ou à raison, à l’ivoirité, viendrait du fait que cette dernière n’a pas suffisamment pris en compte le système de vie houphouëtiste qui prévalait et qui permettait à peine de distinguer le citoyen ivoirien du métèque, c’est-à-dire celui qui a changé de maison. Nous ne demandons pas à l’ivoirité d’être le pâle duplicata du système d’Houphouët qu’elle doit prolonger nécessairement. Il s’agit plutôt de savoir y recourir afin de mieux préparer les mentalités au changement. En somme, il devrait être question pour l’ivoirité, à partir d’une analyse critique, de récupérer tous les enseignements utiles encore disponibles dans l’houphouëtisme, pour les digérer et se les intégrer.

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[1] Université Alassane Ouattara, Côte Ivoire.

[2] Voir notre article intitulé « De la Négritude senghorienne à l’Ivoirité : les louvoiements inquiétants d’une identité inquiète », in Revue Ethiopiques, Revue Négro-Africaine de Littérature et de philosophie, n°89, 2ème semestre 2012, Dakar, Sénégal, p. 165-190.

[3] BOA, Thiémélé L. Ramsès, L’ivoirité entre culture et politique, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 132.

[4] BOA, Thiémélé L. Ramsès, L’ivoirité entre culture et politique, op. cit., p. 8.

[5] Bédié a été le successeur constitutionnel d’Houphouët-Boigny décédé en 1993. Il est élu président de la République aux élections de 1995 et déposé en décembre 1999 par le coup d’État réussi par le général Robert Gueï.

[6] Président Bédié, « Visite d’État dans la région d’Odienné, Touba, le 8 juillet 1995 », in Le Grand dossier sur l’ivoirité, Abidjan.net. cité par Martial Joseph AHIPAUD, Côte d’Ivoire : Entre barbarie et démocratie. Splendeur et décadence d’un système politique, Abidjan, Les Éditions du CERAP, 2009, p. 142.

[7] BAILLY, Séry, Écrits pour la démocratie, Abidjan, Les Éditions du CERAP, 2009, p. 20.

[8] NZINZI, Pierre, « Identité ou citoyenneté : le choix démocratique de ‘’l’âne ivoirien », in Mosaïque, Revue interafricaine de Philosophie, Littérature et Sciences humaines, n°001, Lomé, ISPSH-Don Bosco, 2003, p. 81.

[9] CISSÉ, Mamadou, « Nous ne faisons le lit de personne », in Ivoir’soir, n° 3146, mercredi 29 décembre, 1999, p. 9.

[10] EKANZA, Simon-Pierre, Côte-d’Ivoire : de l’ethnie à la nation, une histoire à bâtir…, Abidjan, Les Éditions du CERAP, 2007, p. 23.

[11] DION, Simplice Yodé, Jours de châtiments, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 14.

[12] DOZON, Jean-Pierre, « La Côte d’Ivoire entre démocratie, nationalisme et ethnonationalisme », in Politique africaine, n°78, juin 2000, p. 51.

[13] EKANZA, Simon-Pierre, Côte-d’Ivoire : de l’ethnie à la nation, une histoire à bâtir…, op.cit., p. 23.

[14] BOA, Thiémélé L. Ramsès, L’ivoirité entre culture et politique, op.cit., p. 132.

[15] NIANGORANH, Porquet Dieudonné, Masquairides, Balanfonides (Griotique), Abidjan, Éditions Le Qualitorium, 1994, p. 30-31.

[16] Ibid., p. 28.

[17] Président BEDIÉ, « Allocution pour la réception des lauréats de la culture. Abidjan, le 2 février 1995 », in Le Grand dossier sur l’ivoirité, op.cit., p.139.

[18] ADORNO, Theodor, La dialectique négative, Paris, Payot, 1978, p. 14.

[19] Président BEDIÉ, « Visite d’État à Mankono, le 12 août 1995 », op.cit., p. 142.

[20] TAYLOR, Charles, Multiculturalisme, Paris, Aubier, 1994, p. 41.




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