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LA RÉCEPTION DE JOHN RAWLS DANS L’ESPACE FRANCOPHONE
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Éthiopiques n°93.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2014

LA RÉCEPTION DE JOHN RAWLS DANS L’ESPACE FRANCOPHONE

AUTEUR : Babacar DIOP [1]

Robert Nozick, l’un des adversaires les plus farouches de la théorie philosophique et politique de John Rawls, déclarait que depuis la parution de Théorie de la justice, les théoriciens de la philosophie politique sont obligés de « soit à travailler à l’intérieur de la théorie de Rawls, soit à expliquer pourquoi ils ne le font pas » [2]. Ceci est un témoignage éloquent pour montrer l’importance capitale qu’occupent les travaux de Rawls sur la justice dans la pensée politique moderne. Son ouvrage fondamental, Théorie de la justice, est considéré comme la plus grande contribution en philosophie politique au XXe siècle. C’est une œuvre à la fois savante et militante. Elle renouvelle les perspectives de la science sur une question aussi cruciale que celle de la justice, en même temps qu’elle donne un souffle nouveau à ceux qui ont foi en la démocratie et en un monde meilleur. Le président américain Bill Clinton soutiendra que cet ouvrage de John Rawls a « aidé toute une génération d’Américains instruits à restaurer leur foi en la démocratie » [3]. Ce vent d’espoir venu d’Amérique peut contribuer à renouveler les perspectives de la recherche philosophique et politique sur la justice à un moment où le marxisme perd du terrain et où le néolibéralisme surgit en puissance et semble réduire toutes les autres théories alternatives en silence. Les travaux de John Rawls arrivent en France dans un contexte où la gauche française tente un virage libéral pour s’adapter aux réalités économiques du monde contemporain. Il faut souligner que le mot libéral n’a pas la même connotation, selon qu’on se trouve dans l’espace anglo-saxon ou dans l’espace francophone. Les libéraux, dans le monde étasunien, se situent à gauche et sont considérés comme les partisans de l’intervention de l’État pour plus d’égalité dans la société. En France, le libéralisme se situe à droite ; ses partisans sont des défenseurs du « minimum d’État » et du « marché libre », sans intervention de l’État. C’est dans ce contexte que John Rawls sera mobilisé par des intellectuels de gauche, le plus souvent non marxistes, comme pour trouver une nouvelle philosophie politique pouvant aider à mettre en place les éléments de manifeste de la « deuxième gauche ». Des « importateurs français » [4] traduisent John Rawls en français pour une grande diffusion de sa pensée. Ils tentent de le mettre en scène comme une « référence moderne » pouvant servir d’alternative à Marx. Il se trouvera au centre des polémiques politiques et idéologiques qui orientent le débat public en France. La première lecture de Rawls en France a été travestie par un climat politique et intellectuel pas très favorable, sa pensée mobilisée, instrumentalisée et déformée pour servir des causes et des préoccupations qui n’étaient pas, certainement, celles de Rawls. Même certains milieux de droite se bousculent autour de l’auteur de Théorie de la justice. Par exemple, il aura grandement influencé les travaux de recherches du Commissariat Général du Plan dans les années 1990. Le Rapport sur la France de l’an 2000 de 1994 qu’Alain Minc remet en novembre 1994 au Premier ministre Edouard Balladur, futur candidat à l’élection présidentielle de 1995, va fortement être imprégné des idées de Rawls sur l’équité, opposées à la tradition de l’égalité républicaine (La République française a pour devise : Liberté, Égalité et Fraternité). La politisation du Rapport, dans un contexte politique très chargé de veille de campagne électorale pour la Présidentielle, a poussé certains à considérer la théorie de la justice de Rawls comme « marqueur de droite » [5]. Si Rawls est présent dans certaines universités francophones d’Afrique, il est absent dans le débat politique pour une raison principale : les acteurs de la vie politique l’ignorent le plus souvent. Pourtant sa théorie politique peut constituer un intérêt pour les sociétés africaines qui font face, comme toutes les autres sociétés du monde, à la lancinante question de la justice sociale. Il ne s’agira pas de considérer sa théorie comme un dogme. Il devra être simplement question de voir les éléments les plus modernes et les plus actuels présents dans sa philosophie et susceptibles d’aider les sociétés africaines dans leur marche vers l’idéal de justice.
Loin de ce débat trop chargé, notre travail, dans cette étude, n’aura pas pour objet, spécifiquement, de revenir sur les polémiques engendrées par l’arrivée de Rawls dans l’espace public et intellectuel francophone. Ce qui nous intéresse, c’est, d’abord, de revenir sur le contexte de naissance de l’œuvre de Rawls dans le climat intellectuel américain pour analyser sa chronologie. Dans un second moment, nous tenterons de retracer la réception des travaux de Rawls dans l’espace académique et dans l’espace politique français et francophone. Enfin, nous terminerons par un plaidoyer pour une appropriation africaine de l’œuvre de John Rawls.

1. CONTEXTE DE NAISSANCE ET CHRONOLOGIE DE L’ŒUVRE DE RAWLS

La pensée de Rawls émerge dans un contexte où les départements de philosophie aux États-Unis sont marqués par la domination de la philosophie analytique qui étudie essentiellement les domaines de la logique philosophique, de l’épistémologie, de la philosophie du langage. Cette branche semblait négliger les questions d’éthique et de philosophie politique [6]. A Theory of Justice de John Rawls vient renouveler toute la philosophie politique anglo-saxonne qui avait presque disparu des études et des programmes des départements de philosophie. Armé des instruments de la philosophie analytique et des outils de l’analyse économique, Rawls renoue avec les traditions philosophiques autour de la question centrale : qu’est-ce qu’une société juste ? C’est pourquoi « l’ouvrage de Rawls est à l’origine d’une véritable révolution symbolique » [7]. La théorie de la justice, qui tire ses racines des doctrines du contrat social, est « présentée par Rawls comme l’équivalent analytique de l’état de nature des théories contractualistes des XVIIe et XVIIIe siècles » [8]. L’œuvre du philosophe américain est marquée par un haut degré d’abstraction. Cela montre que c’est d’abord une œuvre académique, une œuvre savante sortie de la tête et du cœur d’un universitaire rompu à la tâche et qui élabore des hypothèses de travail à partir de son « cabinet », comme dirait Descartes, pendant plusieurs décennies.
Le point de départ est la publication d’un article en 1957 dans lequel il explique ses principales thèses. Au fil des années et tenant compte des réactions et des critiques soulevées par ses travaux, il les explique, les remanie, les illustre, les corrige, les adapte jusqu’à ce qu’ils atteignent la maturité. C’est l’itinéraire que suivent les recherches de John Rawls depuis la publication de son premier texte. C’est ce que soutient Mathieu Hauchecorne : « L’ouvrage se positionne (…) davantage vis-à-vis d’enjeux académiques spécifiques au champ philosophique étasunien » [9]. C’est une œuvre d’érudition, une œuvre écrite par un universitaire à partir des instruments de travail des universitaires avant de connaître par la suite une vulgarisation à l’échelle mondiale, ce qui ne signifie guère qu’elle n’a pas des préoccupations d’ordre pratique. Elle témoigne aussi d’une ambition de « transformer le monde » à partir des principes d’équité qu’il élabore. C’est pourquoi Théorie de la justice connaîtra un réel succès dans les milieux de la gauche américaine qui lutte contre les théories de la « pensée unique » prônée par le néolibéralisme. Ainsi, il apparaît comme une théorie politique alternative pour les libéraux américains. John Rawls sera « extirpé » du champ universitaire, pour être mobilisé dans le champ politique, économique et social, ce qui fait que le contexte politique d’émergence des travaux de Rawls n’est pas anodin. On y observe le regain de certains débats politiques profonds qui traversent la société américaine :


« La théorie de la justice de Rawls porte sur ce plan la marque du contexte politique dans lequel elle est écrite, notamment caractérisé par l’extension de l’État-providence étasunien (la réalisation de la « Grande Société » de Johnson) et les mobilisations étudiantes en faveur des droits civiques ou contre la guerre du Vietnam [10].

C’est donc une période marquée par un resurgissement des revendications d’une jeunesse et d’une société en mouvement portées vers un monde de justice, de démocratie et de paix. L’influence de Rawls dans la société américaine s’étend au-delà des universités et du champ politique et va pénétrer la philosophie et la pratique du droit américain. Il s’impose de plus en plus comme une référence incontournable dans les séminaires des Facultés, chez les économistes, mais aussi dans les tribunaux où des juges n’hésitent pas à le convoquer comme source philosophique et morale. C’est ce que nous confirme Ronald Dworkin :

Des cours entiers ont été consacrés à l’étude de l’ouvrage, si bien que la connaissance de cette théorie particulière est rapidement devenue une nécessité dans l’enseignement du droit. Plus récemment, des références à cette théorie sont apparues dans l’exposé des motifs de décisions judiciaires (ce qui constitue un fantastique couronnement) [11].

Les principes de justice élaborés et proposés dans Théorie de la justice permettaient de donner un souffle nouveau à une vieille démocratie essoufflée par des crises politiques, économiques, sociales, raciales.
Le premier principe postule la liberté égale pour tous. Sous réserve que le premier principe soit considéré comme prioritaire sur les autres, le second soutient la juste égalité des chances et que les inégalités ne sont tolérables que lorsqu’elles bénéficient aux plus faibles. Ronald Dworkin poursuit dans le même registre :

Il était très séduisant, par exemple, pour des juristes pénétrés de la tradition constitutionnelle américaine de voir confirmée au plan philosophique la priorité accordée à la liberté, inscrite par le biais de la Déclaration des droits dans la Constitution des États-Unis. Il était également très séduisant, au moins pour la fraction libérale de la communauté juridique, de disposer d’une théorie qui combinait deux finalités importantes à ses yeux : d’abord, un certain souci de l’égalité et, ensuite, un respect, à l’intérieur de ce souci, pour la croissance économique [12].

Rawls devient ainsi une référence incontournable aux États-Unis. Les libéraux et les partisans de l’égalité voient en lui une source immense pour renouveler leurs idées dans les luttes politiques et sociales. Les juristes, les économistes et militants politiques font tous appel à la théorie de Rawls. Marc Ouimet écrit :

Aux États-Unis, l’ouvrage de Rawls occupe une place prépondérante dans le monde de la philosophie, de la philosophie du droit, et même de la pratique juridique… Le besoin devenait pressant, en particulier pour les juges des cours supérieures et suprêmes, de se référer à une solide théorie de la justice. L’alternative, répandue aux États-Unis, était de se retrancher derrière une sorte de positivisme juridique. La théorie de John Rawls venait confirmer, au plan philosophique, les intuitions servant de principes moteurs au discours des juristes d’allégeance libérale, soutenant à la fois les amendements constitutionnels protecteurs des droits individuels, le souci de l’égalité et le respect du progrès économique [13].

C’est le moment de dire quelques mots sur la chronologie de l’œuvre de Rawls pour voir son évolution dans le temps, mais aussi dans les espaces, surtout « transatlantiques ». L’année 1957 en est le point de départ à partir d’un article intitulé « Justice as fairness », paru en 1958 dans la Philosophical Review. Il sonne comme un « essai programmatique » annonçant les grandes lignes d’un projet philosophique et politique. Ce n’est qu’en 1971, après une période de maturation, à partir des échanges, des critiques et approfondissements apportés au premier texte, que paraît pour la première fois A Theory of Justice en anglais [14]. Le texte de Rawls sera remanié considérablement en 1975 pour le compte des premières traductions étrangères. John Rawls le souligne dans la « Préface de l’édition française » qu’il a rédigée en 1986 :

Je voudrais en profiter pour dire qu’en févier et mars 1975 le texte original anglais a été considérablement remanié en vue de la traduction allemande parue cette même année. Ces remaniements ont été incorporés dans toutes les traductions ultérieures et il n’y en a pas eu d’autres depuis. Toutes les traductions donc, y compris la traduction française, ont été faites à partir du même texte remanié [15].

Il faut signaler qu’avant 1987, date de la parution de son ouvrage fondamental, en France, Rawls avait continué d’approfondir son système philosophique et politique à travers d’autres articles réunis en France sous le titre de Justice et démocratie, paru en 1993. La même année, paraît en anglais Political Liberalism, qui est un recueil de quelques articles inédits et une reformulation de certains aspects de sa théorie. Political Liberalism paraît en français sous le titre Libéralisme politique en 1995. Il faut signaler que John Rawls a tenté d’étendre sa théorie de la justice comme équité dans les relations internationales dans ses Amnesty Lectures de 1993. Nous en avons un extrait fondamental disponible en français sous le tire Le droit des gens publié en 1996. Il faut dire que Rawls tentera en 2001, vers la fin de sa vie, de résumer son œuvre colossale à travers un texte plus accessible et plus digeste sous le titre Justice as fairnes, A restatement. L’ouvrage a été traduit en français en 2003 [16] et édité par les Éditions la Découverte sous le titre La justice comme équité. Une reformulation de la théorie de la justice. Ce qui montre que l’essentiel du travail de John Rawls est disponible en français, même s’il faut reconnaître qu’il y a encore des textes qui ne sont pas encore traduits. Ce qui nous amène, maintenant, à nous intéresser spécifiquement à la réception de l’auteur de Théorie de la justice en France.


2. RAWLS ET LA FRANCE : HISTOIRE D’UNE RÉCEPTION TARDIVE

John Rawls est un grand philosophe reconnu mondialement, en témoigne la traduction de son ouvrage fondamental A Theory of Justice dans plus de trente langues. Cependant, il faut reconnaître qu’il n’est pas entré en France par le canon des philosophes de profession. Il a été ignoré et absent pendant longtemps dans les enseignements et les recherches des départements de philosophie. Il faut signaler, dans le même sillage, que Rawls n’a été inscrit comme sujet à l’agrégation qu’en 2001. Lionel Page souligne :

L’entrée récente de Rawls au programme de l’agrégation de philosophie est à ce titre une bonne chose, elle expose cependant comment la sphère philosophique française est restée jusqu’alors fermée aux débats fondamentaux que son œuvre a soulevés [17].

C’est une consécration tardive ; il faut, tout de même, le reconnaître pour un ouvrage que l’on considère « dans le monde anglo-saxon comme le texte contemporain le plus important de la philosophie morale et politique ». Ce retard peut s’expliquer en partie par la traduction tardive de Rawls en français. Il n’a été traduit en France qu’en 1987, c’est-à-dire seize ans après sa première parution (en anglais en 1971). Il faut attendre jusqu’en 1995 pour voir la première thèse universitaire qui lui est consacrée par certain un Bertrand Guillarme, futur traducteur en français de beaucoup de textes de Rawls parus aux Éditions La Découverte [18]. L’importation de Rawls en France s’est faite par le canon des économistes plus imprégnés des nouvelles théories en vogue aux États-Unis, avant de connaître une diffusion plus large après la parution de la traduction française en 1987. Les premiers Français à avoir attiré l’attention sur l’œuvre de Rawls sont : Stoleru en 1974 (Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Flammarion), Boudon en 1977 (Effets pervers et ordre social, PUF) [19]. Ce qui permet à Lionel Page de soutenir : « Ignorée de la sphère philosophique, l’œuvre de Rawls a tout d’abord été introduite en France par les économistes, plus au fait des débats anglo-saxons qui structurent leur discipline » [20].
La lecture de John Rawls en France s’est constituée, à travers des cercles intellectuels et politiques, sous le label de « théories de justice » qui a permis non seulement de diffuser l’œuvre du philosophe américain, mais aussi de faire connaître toutes les théories philosophiques et politiques qu’elle a suscitées dans le monde anglo-saxon. Car, ne l’oublions jamais, la publication de A Theory of Justice en 1971 a été le point de départ d’un regain d’intérêt pour la philosophie morale et politique dans les départements de philosophie aux États-Unis. Beaucoup d’ouvrages, pour soutenir ou pour contredire les thèses de Rawls, vont voir le jour par la suite pour alimenter un débat plus qu’intéressant, avec de nouvelles théories qui annoncent de nouvelles perspectives philosophiques et politiques. Mathieux Hauchecorne soutient cette idée :

« Le label de « théories de la justice » s’est progressivement imposé en France pour désigner l’œuvre du philosophe étasunien John Rawls et les débats suscités au sein du camp académique anglophone par la publication en 1971 de son ouvrage A Theory of Justice » [21].

Ce « vent d’Amérique », comme le dit François Terré, nous a apporté un important livre qui renouvelle les perspectives de la pensée et de la foi en la justice. L’importation de cette philosophie nouvelle venue de l’Amérique fait naître dans les départements de philosophie en France une nouvelle branche spéciale qui s’intéresse à l’étude des théories sur la justice nées au XXe siècle dans les universités américaines et de leurs influences dans le monde scientifique et politique. Ces universitaires américains ont « réinventé » la philosophie politique contemporaine. Dans ce même registre, Philippe Van Parijs, dans l’hommage qu’il a rendu au professeur au lendemain de sa disparition [22], soutenait que John Rawls est « le père fondateur de la pensée politique contemporaine » [23]. Et voici de manière plus générale comment se présente en France cette philosophie anglo-saxonne :

« Au cours des années 1990 et 2000 s’est progressivement constitué, au sein du champ intellectuel français, un consensus pour regrouper sous le même label de « théories de la justice » un ensemble d’économistes, de philosophes et de politistes anglophones qui ont en commun de réfléchir à la définition d’une société juste. Avec ce label ont été importées, parfois au moyen de néologismes, les étiquettes auxquelles ces auteurs recourent pour se classer mutuellement, se poser et s’opposer les uns aux autres : « utilitarisme », « libéralisme égalitaire », « libertarisme », « multiculturalisme », « communautarisme », « marxisme analytique » » [24].

Mathieu Hauchecorne soutient, dans une analyse remarquable, qu’il existe « deux lectures concurrentes » de Rawls qui se constituent dans les milieux intellectuels et politiques français. La première est portée par des intellectuels, des politiques, des réseaux liés au christianisme social, comme la revue Esprit, les Éditions du Seuil [25] et du Cerf, des clubs ayant une proximité avec l’homme politique Jacques Delors , bref des institutions proches de la « deuxième gauche » qui tente de renouveler le projet socialiste en le sortant des carcans marxistes qui semblaient n’être plus adaptés dans un monde en pleine mutation dominé par la pensée néolibérale. John Rawls constitue une chance nouvelle pour les intellectuels et militants de gauche à la recherche d’une référence moderne, plus proche des réalités sociales, économiques et politiques du XXe siècle. Rawls est convoqué comme le « nouveau maître », la nouvelle source d’inspiration ou le « père spirituel de la social-démocratie ». Il faut reconnaître que tout ceci est favorisé aussi par le contexte dans lequel paraît A Theory of Justice. En 1971, différentes organisations de la gauche fondent le Parti socialiste au Congrès d’Épinay, avec comme leader François Mitterrand ; dans la même année paraît également aux États-Unis pour la première fois l’œuvre fondamentale du philosophe américain. John Rawls arrive au bon moment avec de nouvelles idées pour servir de guide à une gauche en quête d’une alternative à Marx, figure d’une gauche radicale qui correspond difficilement à une pratique politique d’un parti de gouvernement, et Hayek, symbole du « libéralisme radical ». Rawls apparaît aux yeux de la nouvelle gauche en construction comme un réconciliateur de la justice sociale et de l’économie de marché.


Durant la fin des années 1980 et la première moitié des années 1990, se met en place et se diffuse plus largement, à travers toute une série d’articles de la revue Esprit, de notes et de séminaires de la Fondation Saint-Simon, (…) d’enseignements à l’Institut d’Études Politiques de Paris, ce qu’on pourrait appeler un Rawls social-démocrate. L’accent est alors mis sur le second principe de justice de Rawls, le principe de différence, qui autorise les inégalités socioéconomiques si, par leurs effets incitatifs, celles-ci profitent aux plus démunis. Converti (…) à la recherche de cadres intellectuels nouveaux, plus en accord avec sa pratique du pouvoir, le Parti socialiste fait sien ce Rawls des « lieux neutres » lors du Congrès de l’Arche, censé marquer son aggiornamento intellectuel [26].

Il faut noter que durant cette même période, il y a eu une bataille entre la gauche et la droite autour de l’appropriation des idées de Rawls. Des hommes de droite, surtout, dans la haute administration financière, tentèrent de trouver chez Rawls une vision conforme au libéralisme social. Cette bataille est surtout perceptible dans le Rapport sur la France de l’an 2000, produit par le Commissariat Général du Plan et remis par Alain Minc en 1994 au Premier ministre Édouard Balladur, homme de droite et futur candidat à l’élection présidentielle de 1995. M. Hauchecorne écrit : « Le rapport Minc propose en particulier de substituer au principe d’égalité sous-tendant l’action historique de l’État-providence français, et présenté comme dépassé, un principe d’équité emprunté à Rawls » [27]. Toute cette bataille est rendue surtout possible par le fait que les notions de gauche et de droite n’ont pas les mêmes contenus en France et aux États-Unis. Il s’y ajoute que Rawls ne dit nulle part, de manière explicite, dans toute son œuvre, que ses principes de justice ne sont valables et applicables que dans un régime socialiste. À partir de ce moment, il ouvre lui-même une boîte de pandore où différentes interprétations et différentes appropriations sont possibles de la part d’hommes politiques et de militants qui mettent tous en avant la liberté, surtout dans un contexte politique comme celui de la France. Cela ne veut pas dire que la théorie de la justice de Rawls manque de précision, c’est le contexte de la France qui diffère de celui de l’Amérique. Il disqualifie clairement certains régimes en indiquant qu’ils ne peuvent pas garantir ses principes de justice ; le « capitalisme du laissez-faire », le « capitalisme de l’État-providence » et le « socialisme d’État avec économie dirigée supervisée par un régime à parti unique » violent les principes de la justice [28]. Une seconde lecture de Rawls, plus critique, s’élabore par les canons d’autres réseaux issus du militantisme partisan, mais « disposant davantage de capital académique ». Ils investissent Rawls en lui consacrant des études, des conférences, des débats et des publications dans des revues proches de la gauche radicale, ou de la gauche marxiste. C’est ainsi, nous signale Mathieu Hauchecorne, que Jacques Hoarau, normalien, agrégé de philosophie, consacre plusieurs dossiers à Rawls dans la revue des rénovateurs communistes Mensuel Marxisme Mouvements. Les Éditions La Découverte vont hériter de cette revue qui deviendra la revue Mouvements dans les années 1990. Il en sera de même pour la revue Actuel Marx et de son directeur fondateur qui consacrent des dossiers entiers à Rawls et aux débats venus des États-Unis durant ces mêmes années. Bertrand Guillarme, auteur de la première thèse de philosophie sur Rawls en France, de même que les autres intellectuels précédemment cités vont se démarquer d’une vision de Rawls consommable par tous et que les milieux de droite peuvent s’approprier. Et voici comment M. Hauchecorne présente cette démarcation :

L’interprétation plus égalitaire de Rawls proposée par (…) Bertrand Guillarme se diffuse par la suite à travers les traductions de Rawls… chez La Découverte au début des années 2000. Ces lectures de Rawls s’inscrivent généralement en faux contre celles qui ont été évoquées précédemment, engageant une relation critique entre deux interprétations antagoniques. L’accent est alors mis sur la dimension égalitaire du libéralisme rawlsien et sur les différents correctifs aux inégalités qu’il met en avant, ainsi que sur la compatibilité revendiquée par Rawls entre sa théorie de la justice et la propriété publique des moyens de production [29].

Cette nouvelle lecture marque une rupture et nous offre une nouvelle vision de Rawls plus juste. En vérité, le philosophe américain se situe à gauche, dans les rangs des défenseurs des masses laborieuses. Toute sa philosophie repose sur la protection des couches les plus faibles de la société. Ce n’est que lui faire injustice que de penser que son œuvre est un conservatisme qui peut servir d’inspiration aux politiques de la droite. Vouloir soutenir que Rawls justifie les inégalités, à travers son concept d’équité, c’est faire plus qu’une mauvaise interprétation, c’est forcer le texte pour lui faire dire ce qu’il n’a jamais dit, c’est témoigner de la mauvaise foi. Depuis ces lectures, les choses sont remises à leur juste endroit, Rawls est revenu à sa vraie place, un intellectuel engagé à gauche, qui serve de « référence moderne » à ceux qui veulent faire avancer la question de la justice sociale [30].


3. RAWLS ET L’AFRIQUE : PLAIDOYER POUR UNE APPROPRIATION AFRICAINE DE LA PHILOSOPHIE POLITIQUE ANGLO-SAXONNE

Pendant longtemps, les départements de philosophie des universités de l’Afrique francophone sont restés sur les mêmes positions que les départements de philosophie des universités françaises, ignorant presque tout de ce vent de renouveau de la philosophie politique venu des États-Unis. Ils sont restés fidèles aux traditions philosophiques issues des universités françaises. Ce qui fait que, par exemple, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, les programmes du département de Philosophie ignoraient royalement cette philosophie politique étasunienne. Les étudiants travaillaient sur des auteurs classiques. Il y a eu par exemple beaucoup de travaux sur Marx, Rousseau, Kant, Hobbes, Machiavel, les philosophes français et autres philosophes très connus dans l’espace francophone. Cette situation s’explique par le fait que les universités de l’Afrique francophone sont tributaires des universités françaises, la plupart des professeurs qui y enseignent sont des produits des universités françaises. L’information sur l’actualité des idées nous arrive, le plus souvent, par les canaux des revues et des institutions françaises. Comme leurs homologues français, ils ont ignoré toute cette partie de l’histoire de la philosophie qui se jouait en Amérique. Mais avec la traduction de l’ouvrage fondamental de John Rawls, A Theory of Justice en français en 1987, cette philosophie politique contemporaine d’obédience américaine commençait à entrer peu à peu en Afrique, grâce à des universitaires très au fait de l’actualité des grandes questions philosophiques dans le monde. John Rawls redonnait un souffle nouveau à la philosophie morale et politique. Les Africains auraient tort de l’ignorer au moment où il s’imposait dans les plus grandes universités et influençait des systèmes politiques. Car la justice est la question de tous les jours et de toutes les sociétés. Aucune société humaine qui veut prospérer ne peut l’éviter. C’est de la réponse qu’on lui apporte que les sociétés se distinguent et fondent leurs espoirs sur la stabilité et l’équilibre des institutions avec lesquelles elles se gouvernent. C’est pourquoi Laurent Cournarie et Pascal Dupont écrivent :

Ainsi ce qui est, pour nous, le plus significatif dans l’histoire de la philosophie contemporaine, c’est le retour de la question de la justice. De nouveau il est possible et même nécessaire de parler de justice en philosophie morale et politique. L’œuvre de Rawls termine une assez longue période d’effacement de la justice. Rawls élabore une théorie de la justice, c’est-à-dire qu’il considère que « la justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée ». Si la justice est la vertu première de la société, la question de la justice redevient une « question première » en philosophie.

L’éclipse de la justice tient sans doute à des causes multiples qui ont affecté diversement l’évolution des idées dans le contexte anglo-saxon ou continental. On peut certainement évoquer chez nous, d’un côté, la réduction de la philosophie politique soit à l’analyse des effets de pouvoirs, soit à la philosophie de l’histoire, de l’autre, l’influence du positivisme juridique qui soutient que l’on ne peut accorder de statut scientifique à l’étude du droit qu’en mettant entre parenthèses le problème de la justice. La question du droit juste retrouve une actualité conceptuelle. Il faut bien relever l’ambition du propos. Contre la philosophie du droit à l’époque moderne, et particulièrement contre le positivisme juridique, Rawls renouvelle le projet d’une fondation du droit, en cherchant à exhiber les normes pures et universelles pour évaluer rationnellement les institutions et les pratiques de tout ordre social [31]. _ Bipungu Victor-David Mbuyi, dans une thèse soutenue à l’Université de Montréal en 2013, appelle à un « effort philosophique d’appropriation » de l’œuvre de Rawls par les Africains. Elle peut nous permettre de renouveler nos conceptions sur la justice et la démocratie qui sont des questions qui se posent à toutes les sociétés modernes. Le marxisme n’est pas dépassé, mais on ne peut plus l’étudier comme on le faisait. Une société totalement socialiste n’a jamais existé dans le monde. Le socialisme apparaît à nos yeux de plus en plus comme un idéal. En ce sens, Rawls est utile, parce qu’il est plus contemporain que Marx, il aborde des problématiques plus proches des réalités politiques, économiques et sociales du XXIe siècle. La justice étant une question qui intéresse les sociétés africaines, les Africains se doivent de lire Rawls avec leurs préoccupations à partir de leurs réalités. Il est vrai que l’œuvre de Rawls s’est développée dans un contexte occidental, comme celle de Marx s’était développée au XIXe siècle dans les sociétés occidentales. Cela n’avait pas empêché d’autres sociétés non occidentales de se l’approprier pour en faire un instrument efficace de combats politiques contre les injustices sociales. B.V.D. Mbuyi écrit :

John Rawls reste probablement, dans le domaine de la philosophie politique, un des auteurs sinon le premier des auteurs les plus commentés du XXe siècle… Il a réussi à faire l’unanimité dans le cercle de ceux qui appliquent la réflexion philosophique à la chose politique au point que ces derniers reconnaissent en lui celui qui a redonné à leur discipline de prédilection la possibilité de se renouveler. Mais, si les commentaires qui ont été faits de sa pensée ont eu pour espace naturel d’application les sociétés occidentales, ils ont par contre fait peu allusion à la possibilité d’une interprétation allant dans le sens d’une appropriation critique de cette riche pensée par les sociétés autres que celles de l’hémisphère nord. C’est le cas, par exemple, des sociétés africaines [32].

Les Africains peuvent donc s’approprier cette pensée pour interroger leurs réalités sociales et économiques d’aujourd’hui, tout en évitant les erreurs que certains avaient commises avec le marxisme en le considérant comme un dogme. Seul un rapport critique avec Rawls peut nous aider à en tirer le maximum de profit pour répondre à l’épineuse question de la justice qui n’est jamais définitivement résolue dans aucune société.
L’enseignement de John Rawls au département de philosophie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar a été introduit par le professeur Sémou Pathé Guèye dans son séminaire de DEA de philosophie moderne et contemporaine à la fin des années 1990. Cet enseignement a permis de voir les premiers travaux scientifiques consacrés à Rawls en Afrique francophone, en tout cas au département de Philosophie de l’Université de Dakar. C’est ainsi que le Nigérien Hamadou Adamou Souley a soutenu entre 1999 et 2000 un mémoire de Diplôme d’Études Approfondies (DEA) de philosophie moderne et contemporaine intitulé « Introduction à la pensée politique de John Rawls » sous la direction de Sémou Pathé Guèye. Il soutiendra une thèse de doctorat sur Rawls en 2002 intitulée « La théorie de la justice. Lire John Rawls face à ses critiques », sous la direction du professeur Sémou Pathé Guèye. C’est la première thèse de philosophie consacrée à John Rawls à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il y a eu d’autres travaux d’étudiants consacrés à Rawls, nous pouvons citer le mémoire de maîtrise de Cheikh Tidiane Samb intitulé « Justice et démocratie : introduction à la pensée politique de John Rawls » soutenu en 2002 et un mémoire de Diplôme d’Études Approfondies (DEA) intitulé « La théorie du droit des gens chez John Rawls » soutenu en 2003. Tous ces travaux sont soutenus sous la direction de Sémou Pathé Guèye.
L’enseignement de John Rawls a été introduit au département des Sciences politiques de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis en 2005 par Antoine Tine à travers son cours de 2e année et du séminaire de Diplôme d’Etudes Approfondies (DEA). Les premiers travaux sur Rawls à l’université de Gaston Berger ont été présentés par l’étudiant Gabriel Ndour. Il a soutenu en 2013 un mémoire de Diplôme d’Études Approfondies intitulé « Habermas, Rawls, Walzer et le défi de la mondialisation cosmopolitique », sous la direction d’Antoine Tine. Nous pouvons signaler aussi les travaux du professeur de philosophie politique Ernest-Marie Mbonda de l’Université catholique d’Afrique centrale de Yaoundé. Il a soutenu une thèse de doctorat intitulée « Justice et droits de l’homme chez John Rawls » à l’Université de Paris-IV Sorbonne en octobre 2000. À partir de sa thèse de doctorat, il a publié un ouvrage intitulé John Rawls : droits de l’homme et justice politique (Presses de l’Université Laval, 2008). Nous signalons aussi les travaux de Tshilumba Kalombo Muadiamvita Gilbert ; il a soutenu une thèse de doctorat intitulée « Les idéologies politiques africaines : mythe du pouvoir ou instance du développement ? Réflexions épistémologiques sur le nationalisme congolais à la lumière de la théorie rawlsienne de la justice », à l’Université libre de Bruxelles en 2008.
Nous notons l’intérêt que suscitent aujourd’hui chez les universitaires africains des penseurs comme John Rawls et les théoriciens du courant philosophique dénommé « théories de la justice » venu des États-Unis. Cette nouvelle philosophie vient donner un souffle nouveau à la philosophie morale et politique, elle ouvre de nouvelles perspectives philosophiques sur une question qu’on commençait à reléguer au second plan. Les universitaires africains doivent continuer de diffuser cette pensée politique contemporaine qui ne nous donne pas des réponses toutes faites, mais nous amène à nous interroger sans cesse sur ce que signifie aujourd’hui vivre dans une société juste et démocratique.
Les hommes politiques africains ignorent John Rawls. Il y a peu de références à Rawls chez eux. La gauche africaine est en pleine crise. Elle n’a pas pu s’adapter par rapport à l’évolution du monde et des différentes crises économiques. Elle est restée sur des thématiques vagues, le nationalisme, le panafricanisme, l’anti-impérialisme, le socialisme africain, sans chercher à articuler un nouveau discours plus proche des réalités que vivent les sociétés africaines d’aujourd’hui. Cinquante ans après les indépendances, le discours idéologique n’a pas été renouvelé. C’est dû, en partie, à la faiblesse théorique des leaders d’aujourd’hui. Nous ne sommes plus à l’époque de Senghor, de M. Dia, de Nkrumah, de Nyerere ou de Cabral qui tentaient d’élaborer des théories politiques pour sortir leurs peuples de la misère économique, sociale et culturelle. La gauche africaine ne parle presque plus de Marx, ne lit plus Marx. Elle n’a pas non plus renouvelé son discours et ses références. John Rawls peut constituer une occasion importante pour donner un coup de jeunesse à son discours et trouver des réponses à des questions comme celles du marché qui semble s’imposer aux sociétés modernes. La gauche africaine ne peut se renouveler qu’en renouant et en plaçant la justice au cœur de ses préoccupations.
En ce moment où le discours des hommes politiques et des économistes est marqué par un vocabulaire sorti du milieu du capitalisme international : émergence économique, croissance économique, moins d’État, privatisations, Rawls vient nous rappeler que ce qu’on appelle développement ne doit pas se faire en fermant les yeux sur les profondes inégalités sociales, en écrasant la classe sociale des faibles au profit simplement des intérêts des plus riches. Il refuse le sacrifice d’un individu ou d’un groupe au nom simplement de l’efficacité économique. La théorie de la justice comme équité de John Rawls fonctionne avec des principes : l’augmentation des richesses de la classe supérieure n’est tolérable que dans la mesure où elle permet aussi une amélioration des conditions d’existence des plus faibles. Ce qui peut nous amener à nous interroger : à quoi peut servir une croissance économique qui écrase les plus faibles ? La croissance économique ne doit pas se faire à l’encontre des intérêts des plus défavorisés. John Rawls nous invite à réconcilier l’efficacité économique et la justice sociale.
Le marché ne doit pas nous empêcher de penser la justice. Le marché et la justice ne sont pas inconciliables. Toute politique publique qui ignore cette question est désastreuse et ne pourra produire dans l’avenir qu’une instabilité politique et sociale. Parce que les classes défavorisées finiront toujours par contester le système en vigueur pour demander un autre plus juste. Seule une société fondée sur des règles équitables de justice peut devenir stable et se perpétuer à travers les générations. Philippe Van Parijs, comme dans une consécration du philosophe américain, invitait tous ceux qui sont aujourd’hui épris de justice à lire Rawls :

C’est désormais l’œuvre de Rawls qui constitue le repère incontournable pour réfléchir à ce qu’exige le souci de rendre notre société et notre monde moins injustes. Dans l’œuvre du maître, aujourd’hui définitivement clôturée, nous ne trouvons pas des réponses clé-sur-porte à nos innombrables questions, mais une pensée lucide et solide susceptible de nous guider et de nous inspirer, et aussi la conviction, qui a nourri jusqu’au bout l’effort de sa vie, que l’argumentation raisonnable est en mesure de dompter égoïsmes et passions. Pas toujours, bien sûr. Mais un peu plus souvent grâce à Rawls. Et beaucoup plus souvent si nous sommes nombreux, toutes disciplines, tous pays confondus, non à étudier mais à pratiquer le type de pensée politique qu’il a magistralement illustré [33].

Nous pouvons, nous aussi en tant qu’Africains, « restaurer notre foi en la démocratie » et la justice sociale à travers l’œuvre de John Rawls.

CONCLUSION

L’œuvre de John Rawls a été introduite tardivement en France et dans l’espace francophone. Les départements de philosophie des universités françaises avaient ignoré cette partie importante de la philosophie venue des États-Unis. Son ouvrage fondamental, A Theory of Justice, n’a été traduit en français qu’en 1987. C’est ce qui explique, parmi tant d’autres raisons, l’arrivée tardive de John Rawls dans l’espace francophone. Son avènement a coïncidé, en France, avec un besoin nécessaire de renouvellement des idées politiques contemporaines. John Rawls vient aujourd’hui renouveler avec force les perspectives de la pensée sur la justice sociale. Il remet au centre des débats philosophiques et politiques la question de la justice. Il nous donne des instruments nouveaux pour repenser la philosophie morale politique. Toutes les réactions qu’il a suscitées et qui ont donné naissance au courant philosophique, que l’on appelle « théories de la justice », méritent d’être diffusées et vulgarisées. Elles ne feront qu’élargir l’horizon des débats sur la société la plus juste. À une époque où Marx semble dépassé, Rawls constitue « la référence moderne » incontournable pour les authentiques militants qui rêvent toujours d’un monde plus juste. L’impact de l’œuvre de John Rawls dépasse les frontières de l’Occident. Quand une idée est juste, elle devient universelle. Chaque société peut l’adapter pour la féconder davantage au service de l’humanité. Si les réalités diffèrent d’une société à une autre, la nature humaine ne change pas. Elle tend vers la lumière de la justice. Les Africains ne doivent pas être en reste, ils doivent lire et s’approprier John Rawls. Il peut constituer une occasion pour renouveler le discours et les références de la gauche africaine en perte de vitesse et d’identité. Nous en appelons à une lecture et une appropriation de l’œuvre de Rawls par les Africains pour une gauche plus authentique et plus audacieuse. Rawls peut nous permettre de renouveler notre conception et notre foi en la justice et en la démocratie.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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[1] Université Cheikh Anta DIOP de Dakar, Sénégal.

[2] Cité par SPERANTA, Dumitru, « Éditorial », in Raisons politiques, 2009/2, n°34, p. 5.

[3] Cité par BEGORRE-BRET, Cyrille et MORANA, Cyril in La justice. De Platon à Rawls, Éditions Eyrolles, 2012, p.178-179.

[4] Nous empruntons la désignation « importateurs français » à Mathieu HAUCHECORNE.

[5] HAUCHECORNE, M., « Le ‘’ Professeur Rawls’’ et le ‘’ Nobel des Pauvres’’. La politisation différenciée des théories de la justice de John Rawls et d’Amartya Sen dans les années 1990 en France », in Actes de la recherche en sciences sociales, 2009/1, n°176-177, Paris, Seuil, p. 107.

[6] Cf. VAN PARIJS, Ph., Qu’est-ce qu’une société juste ? Introduction à la pratique de la philosophie politique, Paris, Seuil, p.15.

[7] HAUCHECORNE, M. « Le polycentrisme des marges. Les « filières » belge et québécoise d’importation de la philosophie politique étasunienne contemporaine en France », in Histoire@Polittique3/2011 (n°15). URL :www.cairn.info/revue-histoir....

[8] HAUCHECORNE, M., « “Les deux morts de Rawls” . Analyse croisée des hommages posthumes à John Rawls en France et aux États-Unis », in Revue française d’études américaines, 4/2010(n0 126). URL : www.cairn.info/revue-françai....

[9] HAUCHECORNE, M., « Le ‘’Le Professeur Rawls’’ et ‘’Nobel des Pauvres” », p. 98.

[10] HAUCHECORNE, M., « Le ‘’Le Professeur Rawls’’ et ‘’Nobel des Pauvres” », p.97.

[11] DWORKIN, R., « L’impact de la théorie de Rawls sur la pratique et la philosophie du droit », in Individu et justice sociale : autour de John Rawls, Paris, Seuil, 1988, p. 37.

[12] DWORKIN, R., op. cit., p.37.

[13] OUIMET, M., « La théorie de la justice de John Rawls », in Déviance et société, 1989, vol. 13, n° 3, p.217.

[14] A Theory of Justice de John RAWLS a été édité par The Belknap Press of Harvard University Press en 1971.

[15] RAWLS, J., « Préface de l’édition française », in Théorie de la justice, Paris, Points, p. 9.

[16] Nous avons suivi pour l’essentiel, mais en l’améliorant, en y ajoutant de nouveaux titres et en lui donnant plus de précision, la chronologie tracée par Laurent COURNARIE et Pascal DUPONT dans leur article « La justice. Introduction à La théorie de la justice de Rawls », in Philopsis, Revue numérique, http://www. philopsis.fr, p. 2-3.

[17] PAGE, L., « La radicalité négligée de La théorie de la justice de John Rawls », in Mouvements, 2003/3,n°27-28, p.158-164. URL :www.cairn.info-revue-mouveme....

[18] Cf. HAUCHECORNE, M., « Les deux morts de Rawls », in Revue française d’études américaines 4/2010, n°126, URL : www.cairn.info/revue-françai....

[19] Cf. COURNARIE, Laurent et DUPONT, Pascal, in « La justice. Introduction à La théorie de la justice de Rawls », p. 2.

[20] PAGE, L., « La radicalité négligée de La théorie de la justice de John Rawls », p. 158.

[21] HAUCHECORNE, M., « Le polycentrisme des marges », op. cit.

[22] John Rawls est décédé à Boston dans la nuit du 24 au 25 novembre 2002.

[23] VAN PARIJS, Ph., « John Rawls, père fondateur de la pensée politique contemporaine », in Le Monde du 27 novembre 2002, p.33 ; et dans La Libre Belgique, du 27 novembre 2002, p.15.

[24] HAUCHECORNE, M., « Le « Professeur Rawls » et le « Nobel des Pauvres » La politisation différenciée des théories de la justice de John Rawls et d’Amarya Sen dans les années 1990 en France », p. 99.

[25] Les Éditions du Seuil ont très largement contribué à la diffusion de la pensée de John Rawls en France. Elles ont édité la traduction de A Theory of Justice en français, en 1987 avec Catherine AUDARD, sous le titre de Théorie de la justice.

[26] HAUCHECORNE, M., « Les deux morts de Rawls. Analyse croisée des hommages posthumes à John Rawls en France et aux États-Unis », in Revues française d’études américaines,4/2010(n0 126).URL :www.cairn.info/revue-françai....

[27] Ibid.

[28] Cf. RAWLS, J., La justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice, Éditions La Découverte/Poche, 2008, p.190-191. John RAWLS soutient qu’il existe cinq types de régimes qui peuvent être considérés comme des systèmes sociaux complets avec leurs institutions politiques, économiques, et sociales : le capitalisme du laissez-faire, le capitalisme de l’État-providence, le socialisme d’État avec économie dirigée, la démocratie de propriétaires et le socialisme libéral (démocratique).

[29] HAUCHECORNE, M., « Les deux morts de Rawls », URL : www.cairn.info/revue-françai....

[30] Il faut souligner que la réception de John RAWLS dans l’espace francophone passe par « les périphéries » que sont la Belgique et le Québec pour aller vers ce centre que constitue la France.

[31] COURNARIE, L. et DUPOND, P., « La justice. Introduction à La théorie de la justice de Rawls », Philopsis, Revue numérique http://www.philopsis.fr, p. 9.

[32] MBUYI, B.V.D, La multiculturalité de la Société des peuples : éthique et géopolitique d’une utopie réaliste. Le cas de l’Afrique, thèse présentée à la Faculté des Etudes supérieures de l’Université de Montréal en vue de l’obtention du grade de Philosophiae Doctor (Ph. D.) en philosophie, 2013, p. 7.

[33] VAN PARIJS, Ph., « John Rawls, père fondateur de la pensée politique contemporaine », in Le Monde, 27 novembre 2002, p. 33.




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