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Ethiopiques numéro 53
revue semestrielle
de culture négro-africaine
1er semestre 1991
Hommage à Senghor
Forum d’Asilah (Maroc)

Le moule Damas [1]

Auteur : Makhily GASSAMA

Je voudrais, à la fin de cette riche séance, solliciter votre indulgence. Désigné comme Président, je n’ai pas eu, je n’aurai pas l’occasion de porter témoignage sur Léon Gontran DAMAS au cours de ce colloque international qui lui est consacré. Vous voudrez donc accorder quelques instants à l’Africain, au Sénégalais que je suis pour ajouter quelques mots aux grandes réflexions émises, ici sur DAMAS et son oeuvre ; car en tant que critique littéraire, je dois beaucoup à ce Guyanais ; ayant subi la domination de l’Autre, mon peuple doit beaucoup à ce penseur génial ; désireuse de retrouver ses racines pour se préparer au combat qui l’attendait, la jeunesse d’alors de mon pays psalmodiait les vers de Pigments.
Dommage que l’on n’ait pas insisté sur l’impact réel de l’oeuvre de DAMAS, sur l’évolution politique et culturelle de l’Afrique noire.
DAMAS nous a appris - et c’est paradoxal - à écrire ou plutôt à chanter dans une langue étrangère, en glanant les matériaux - ô paradoxe ! - non pas sur le terrain déjà fertile, de cette langue polie par l’écriture, mais sur l’humus inexploré des langues africaines. Il fallait y penser ! Il fallait penser à ce transfert insolite d’un mode d’expression, qui se caractérise par sa singularité, voire par son inadaptabilité apparente, sur un terrain - celui du français - défriché, cultivé minutieusement par des siècles d’écriture.
Il était donc venu à nous, à la manière des prophètes, comme pour nous murmurer, alors que nous étions torturés par la faim, broyés par le poids de l’humiliation, ce langage inattendu : levez-vous, élites aux abois, vous êtes assises sur des mines d’or !
Les « armes miraculeuses », c’est véritablement la rencontre du génie de la langue française et la puissance et l’extraordinaire richesse poétiques du patrimoine linguistique de l’Afrique. Tel est le nouveau minerai dont l’extraction sera bénéfique à l’émancipation des millions d’êtres. Après Pigments, nous allons nous servir de la langue française selon les caractéristiques propres à notre génie. Voilà ce que Léon-Gontran DAMAS avait compris, ce tam-tam enragé, qui a su clamer aux quatre vents la misère d’une race et secouer furieusement les consciences endormies.
La question qui se pose à moi, chaque fois que je relis DAMAS, est la suivante : sans Pigmentsde 1937, que serait Aimé CESAIRE, notre Prométhée délivré ? Que serait Léopold Sédar SENGHOR, cette braise ardente couvant dans la cendre ? Que serait David DIOP, ce chantre de l’Innocence et de l’Espoir ? Que seraient-ils sans la publication de Pigments en 1937, alors que SENGHOR, le futur académicien, écrivait des poèmes imités des grands poètes de France ; alors qu’aux Antilles, en Afrique, tout versificateur se servait fièrement et maladroitement du pinceau de tel ou tel génie français ? Pigmentsparait : des chefs-d’oeuvre naissent les uns après les autres. Quel foisonnement d’oeuvres de qualité, d’oeuvres originales ! Hasard ? Heureux et troublant hasard ! Il est curieux de savoir à quel moment précis Léopold Sédar SENGHOR, le grand poète de la Négritude, un des plus grands poètes des temps modernes, comme pris par un malaise ou un remords, éprouva le besoin de détruire ses premiers manuscrits. Point importanà éclaircir, non pas pour jeter une certaine lumière sur l’oeuvre de nos plus grands poètes, mais pour mieux caractériser l’impact de Pigments sur notre poésie de langue française et l’impact de notre poésie dite traditionnelle sur nos productions en langues étrangères.


Quoi qu’il en fût, l’impact de Pigments demeure énorme ; ce n’est pas simplement du point de vue des idées -je crois qu’on n’a pas tort, au cours de ce colloque, d’insister sur les idées - mais aussi et peut-être surtout au point de vue esthétique. Pigments est une oeuvre dont l’originalité dépasse de loin l’importance matérielle du volume. Ainsi sont certaines grandes oeuvres, accoucheuses d’idées, de formes nouvelles.
Je voudrais maintenant vous faire une confiance ou un témoignage strictement personnel. Lorsque j’écrivais mon essai sur la littérature nègre de langue française [2], j’étais appelé par le texte lui-même à tenter une définition de l’écriture poétique. Plusieurs définitions s’étaient présentées à mon esprit, qui me paraissaient convenables ; mais il suffisait de penser à certaines oeuvres comme celles de Baudelaire, d’Agrippa d’Aubigné ou de... Léon-Gontran DAMAS, pour me voir contraint de revenir sur ce que j’avais retenu : bien des aspects de ces oeuvres échappaient à la définition. Qui donc m’avait permis finalement d’aboutir à une définition dont personnellement je suis heureux - vous pouvez ne pas l’être - ? C’est DAMAS, car il rejoint Baudelaire par la justesse des mots, par la vie qu’il leur insuffle, par la notion et l’extraction du Beau ; il rejoint Agrippa d’Aubigné par son militantisme sans faille, par l’ardeur ela foi placée dans la poésie comme arme de combat contre l’injustice.
J’ai alors repris l’oeuvre de DAMAS ; je l’ai relue plus d’une dizaine de fois ; elle m’a fait réfléchir sur les différentes facettes de la poésie ; péniblement, voici à quoi j’ai abouti grâce à la richesse de Pigments (en m’écoutant, vous êtes invités à accomplir un double effort : penser à la fois à la poésie en général et a l’oeuvre de DAMAS dans sa singularité) :


« L’écriture poétique c’est, à vrai dire, la fête des mots, une fête dont le poète est le maître de cérémonie ; quelle soit burlesque, quelle soit funeste, qu’elle répande à profusion du lait ou du sang, qu’elle arrache des cris de joie ou des cris de douleur, il s’agit bel et bien d’une fête : la fête mystique des mots » [3].
Et voila ! Juste ou non, cette définition, c’est DAMAS qui, par la complexité de son oeuvre, me l’avait inspirée. Que faut-il arguer de tout cela ?
Ce que DAMAS nous a laissé - et je vais conclure - ce n’est pas des idées ; les idées exprimées dans son oeuvre existaient avant DAMAS ; ce n’est pas non plus le fait d’avoir attiré l’attention sur nos souffrances quotidiennes et séculaires ; nous souffrions déjà et nous savions que nous souffrions ; par contre, ce que nous n’avions pas avant DAMAS, c’était, en poésie, ce moule singulier, produit merveilleux de deux mondes linguistiques, moule dans lequel devait couler nos pensées exprimées dans une langue qui n’était pas faite pour elles. Nous avions, avant 1937, avant Pigments, dans le domaine de l’écriture poétique, une attitude tellement respectueuse vis-à-vis de la langue française qu’il était impossible de créer des chefs-d’oeuvre. DAMAS nous avait, d’une certaine manière, fait comprendre, par son oeuvre, que nous avons des valeurs pour lesquelles cette langue française était étrangère à travers ses structures traditionnelles ; et que ces valeurs, pour les exprimer pleinement, pour les recréer aux yeux des Nègres et les proposer à d’autres civilisations, il fallait bien un moule autre que celui de Ronsard, de Racine, de Hugo, voire de celui de Baudelaire. Ce moule, DAMAS l’a créé, moule dans lequel ont coulé nos chefs-d’oeuvre. Evidemment, ce moule, on peut l’élargir à volonté comme l’on peut le couvrir d’or ou de diamant ; l’art de la sertissure dépendra désormais de chacun de nos poètes et nous en connaîtrons de grands qui auront noms Césaire et Senghor.
Le moule DAMAS, jonction de deux mondes, de deux civilisations ! Sublime rencontre de deux univers linguistiques ! Etincelle jaillie du choc de deux Arts ! Etincelle faite flamme, flamme qui illuminera encore longtemps la création poétique de notre race si, à l’orée du XXIe siècle, l’on ose encore parler de race.
J’aimerais bien qu’un jour les grands spécialistes que vous êtes nous parliez, avec l’art qui est le vôtre, du moule DAMAS, partant de la grande richesse de notre littérature dite traditionnelle à laquelle DAMAS a voué un respect scrupuleux jusqu’a sa mort

Je vous remercie.


[1] Intervention au Colloque international Léon Gontran Damas (Paris, 7-10 décembre 1988).

[2] Kuma, Interrogation sur la littérature nègre de langue française, N.E.A. - Dakar, 1978.

[3] Kuma..., p. 26.




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