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LES MÉTAMORPHOSES SÉMIOTIQUES DU RATIO-CONCEPTUEL DANS LA POÉSIE AFRICAINE
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Éthiopiques n°96.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
Raison, imaginaire et autres textes
1er semestre 2016

LES MÉTAMORPHOSES SÉMIOTIQUES DU RATIO-CONCEPTUEL DANS LA POÉSIE AFRICAINE

Auteur : Eblin Pascal FOBAH [1]

L’œuvre littéraire, de quelle que géographie qu’elle relève, est une création verbale qui a pour géniteur non pas l’estampillage onomastique porté en couverture, mais la voix qui prend en charge tout le narré (dans le cadre du discours romanesque) ou tout le dit (lorsqu’on est en poésie ou au théâtre). Comme telle, elle reste le fruit de l’imagination créatrice de son géniteur. Celle-ci se réalise en une construction intellectuelle fondée sur un traitement spécifique de la langue, laquelle construction joue avec la raison, la dompte et la projette vers des ailleurs textuels langagiers situés hors de la rationalité communément appréhendée. La raison linguistique, enfermée dans les limites de la grammaticalité, s’offre des moments de liberté grâce à cette sortie de la rationalité convertible en ailleurs textuel. Ainsi, dans l’espace discursif, la rationalité se trouve-t-elle en conflit avec des ailleurs du langage. Raison et imaginaire constituent, de ce fait, les deux asymptotes de toute création littéraire. Leur intrication dans le discours est non seulement révélatrice d’un état de langue particulier qui intéresse la stylistique mais aussi constitue le signe même de sa littérarité, dans la mesure où elle donne à découvrir des possibles du langage. L’interrogation de ces possibles du langage offerts par le déploiement de la raison linguistique constitue l’horizon de cette étude. Ce qui nous intéresse, c’est la rentabilité littéraire de la raison linguistique et les effets induits par ses interactions avec l’imaginaire dans la constitution du fait littéraire.
La raison linguistique, comme source du langage, se niche dans le ratio-conceptuel. Le ratio-conceptuel est, dans la sémiostylistique de Georges Molinié, l’une des trois composantes de la mondanisation : la composante noétique. Le noétique relève de la rationalité langagière et est marqué du sceau de la catégorisation verbale par le concept [2]. Il définit le champ expérientiel délimité par la raison humaine. Dans son déploiement discursif, le noétique connaît, cependant, sous l’impulsion de l’humain, des métamorphoses. Ces métamorphoses du noétique à l’intérieur du système langagier constituent l’objet de cette étude dont le questionnement est celui du sens. Il s’agit d’une analyse stylistique associée à de la philosophie du langage pour interroger les manifestations discursives du ratio-conceptuel et les conditions de possibilité du sens dans le discours poétique africain selon les états du ratio-conceptuel. C’est aussi une réflexion sur l’art en général et, plus particulièrement, sur le plaisir esthétique.

1. LE RATIO-CONCEPTUEL DANS TOUS SES ÉTATS

Le ratio-conceptuel, nous l’avons dit, est du domaine de la catégorisation langagière. L’opération de catégorisation fait percevoir une chose comme une espèce de chose [3]. Il s’agit de l’étiquetage social des choses par des lexèmes. Dans le champ linguistique, il est abordé par les théories du sens s’inscrivant dans une approche rationaliste du fonctionnement langagier. Ces théories tirent leur fondement de l’idée que le ratio-conceptuel fait partie des déterminations de la valeur [4]. Et Georges Molinié précise qu’il est utile de prendre rationnel au sens le plus large de tout ce qui relève de l’activité, du domaine et de la qualité du ratio-conceptuel, ce qui gère et ce qui produit l’intellect, qui aboutit à la conceptualisation [5]. La valeur comme propriété qu’a un mot de représenter une idée [6] est issue du consentement général et l’individu à lui seul est incapable d’en fixer aucune [7]. C’est sur cette valeur socialement déterminée que les théories du sens s’appuient pour mener leurs analyses. Celles-ci relèvent d’une approche épistémique qui ne se comprend qu’à la lumière de la tradition rationaliste héritée du cartésianisme et dont les conditionnements idéologiques influencent l’approche du phénomène langagier. En effet, il est établi, depuis la Grammaire de Port-Royal, que l’usage du langage reste une manifestation de la nature rationnelle de l’humain [8]. Pour Georges Molinié, ce présupposé rationaliste baigne la catégorisation langagière. Il existe, dit-il, une sorte de sous-philosophie latente du langage selon quoi un langage est d’abord une opération de clarification, et même de conceptualisation, la production conséquente d’un système de formes et de liens justement conceptuels, une modélisation rationnelle [9].
Ce présupposé rationaliste est au fondement des théories internaliste et externaliste du phénomène langagier. Au-delà du sens qu’ils recouvrent en philosophie du langage par rapport à la problématique du rôle des facultés cognitives, des comportements humains ou de la position dans le monde, extérieure aux processus mentaux, dans les opérations de construction du sens (significations internes ou externes à la pensée), l’internalisme et l’externalisme emblématisent, dans l’approche que nous en faisons, les différentes positions sur le processus génératif du sens, attribué à la langue ou placé dans un au-delà de la langue.
Pour les uns qui prolongent les formalisations saussuriennes dans le domaine de la sémantique, la source du sens, de tout sens (dénotatif comme connotatif), se trouve à l’intérieur du système de la langue, dans sa dynamique interne indépendante du sujet [10]. Rien ne lui est imposé du dehors [11]. Parce que ce système a, pour marque constitutive, la matérialité de la langue dont les composantes sensibles sont les signes linguistiques, la signification y est le fait des signes eux-mêmes qui coexistent dans un espace de langue et selon la dynamique de leurs rapports. Ces objets linguistiques sont ainsi étudiés indépendamment, d’une part, de la substance psychologique (l’esprit) considérée comme amorphe avant le surgissement de la langue qui, seule, permet sa mise en forme et, d’autre part, de la sphère des objets du monde, elle est aussi dotée d’une consistance substantielle particulière [12]. Pour les défenseurs de l’approche externaliste, la problématique du sens est abordée hors de l’espace clos de la langue, par des médiations diverses qui constituent des manipulations de la raison. On a ainsi l’approche selon laquelle le sens ne peut être élucidé qu’en référence aux capacités cognitives de l’homme – parce que le langage, dans son fonctionnement, n’est pas séparé de ces capacités cognitives formalisables en termes de perception, de raisonnement, de connaissances sur le monde, etc. C’est la position défendue par les cognitivistes. Leur intérêt pour le langage porte ainsi sur les faits de cognition. À côté de cette approche se trouve la perspective développée par les pragmatistes dont l’intérêt pour le sens porte sur les interactions langagières, et plus précisément, sur l’usage du langage par le sujet et ses effets, explicites et implicites, à la réception des paroles énoncées. Cet intérêt pour les interactions langagières place au cœur de leurs préoccupations l’action du sujet sur autrui, par le langage.
Ces différentes approches, internaliste et externaliste, du phénomène langagier s’intéressent aux manifestations discursives du ratio-conceptuel. Leurs perspectives nourrira la matière de cette séquence consacrée aux différents états du ratio-conceptuel. Le rationnel à l’œuvre dans le traitement du monde donné à voir par les poèmes africains se manifeste dans les lexies sous forme d’unités sémiques, de lieux communs, d’éléments prédiscursifs ou présupposés. Ces données de sémantique linguistique et cognitive ainsi que de pragmatique serviront de base à l’étude qui suit. Pour l’analyse du lexique, nous allons privilégier l’approche isotopique issue de la sémantique interprétative de François Rastier. Deux pistes s’offrent à l’analyse : les isotopies génériques et les isotopies spécifiques. Le poème « Femme noire » extrait de Chants d’ombre de Léopold Sédar Senghor nous servira d’appui. Nous nous intéressons à la seconde strophe de ce texte.

« Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir,
Bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses
ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui grondes sous les doigts
du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée »
.

Les sémèmes de ce texte peuvent être indexés dans certaines classes sémantiques qui constituent des traits génériques. Le trait générique est un trait socialement normé ou codifié et sur la base duquel se construit l’impression référentielle de la textualité. Ici, on ne tient pas compte des déterminations venant du contexte. Les sémèmes manifestés par « femme », « nue », « chair », « extase », « vin », « noir », « bouche », « lyrique », « caresses », « ferventes », « tamtam », « grondes », « doigts », « vainqueur », « voix », « chant », « aimée » sont identifiés en relation avec le domaine de l’humain, des objets dont il se sert, de ses attitudes et activités. Les sémèmes « obscure », « noir », « sombres », « purs » appartiennent au domaine de la luminosité obscure et claire. Le sème générique récurrent dans les sémèmes « fruit mûr », « savane », « horizon », « vent d’est » est celui de la nature. L’impression référentielle de ce texte est dominée, au niveau mésogénérique, par l’humain, la luminosité et la nature. Cette impression référentielle conforme à la rationalité langagière ne cadre pas avec le contexte d’emploi des lexies qui sont, ici, associées à des évaluations positives. Leur signification réelle excède le plan de l’expérience humaine donnée par les isotopies génériques. Il y a surcharge sémantique du perçu qui voit l’émergence du fait littéraire. La série métaphorique, à orientation parfois hyperbolique, sur laquelle est bâti le passage, fait éclore les sèmes de l’élégance, de la sensualité dont la récurrence dessine l’isotopie spécifique de la beauté attachée à la femme africaine.
Au-delà, il y a une indexation des isotopies précédemment citées dans une macro-isotopie érotique. La capacité interprétative de ces isotopies est largement supérieure à celle des isotopies génériques proches de la rationalité langagière. Les isotopies génériques détermine[nt] la cohésion des représentations cognitives et notamment des images mentales qui constituent l’impression référentielle [13]. Mais elles sont limitées pour la lecture des textes où dominent, comme dans celui-ci, les connexions métaphoriques ou figurées tout court. On ne peut donc conférer une valeur de vérité aux énoncés qui matérialisent linguistiquement les isotopies génériques. Le contexte équatif de la parataxe sur laquelle est bâtie la séquence (Feu = Fruit, Savane et Tamtam ; Voix = Chant spirituel de l’Aimée) transforme la représentation de base et donne aux énoncés un caractère fictif. Il y a mutilation de l’impression référentielle de base qui donne à lire les lexies au second degré, dans un sens autre que leur sens premier. Le registre dénotatif rationnel ne convient pas à la lecture d’un texte aussi équivoque. La femme dont la description de la beauté sensuelle donne toute sa matière au texte ne peut être alors qu’une femme idéale, rêvée, fantasmée dans sa nudité. Le texte est donc une représentation imagée de la femme africaine idéale sur la base de données linguistiques rationnelles. Il donne à voir un mode de réel sémiotiquement décalant, c’est-à-dire dont l’affinité ontologique avec les phénoménalités existantes pose problème. Les égalités énoncées dans le texte sont là pour l’attester. Elles donnent à voir un univers autre, fantasmagorique. C’est pourquoi l’expérience de la lecture est transformante pour le récepteur. La représentation ainsi décrite s’inscrit en droite ligne des constructions imaginaires ; l’imaginaire désign[ant] tout ce qui dans une conscience ne relève ni de la perception réaliste de ce qui est, ni de la conception intellectuelle opérant sous le contrôle du jugement et du raisonnement [14].


Au-delà de la base lexicale, il existe d’autres modes de manifestation linguistique du ratio- conceptuel. Ceux-ci s’énoncent en lieux communs, présupposés et préconstruits qui assurent la partageabilité du langage sur la base du consensus social rationnellement admis. Les lieux communs sont liés à l’endoxa (les opinions courantes) en vertu de leur rapport aux idées (reçues) circulant dans la sphère sociale. C’est de l’opinion régnante qu’ils tirent leur puissance d’excitabilité de la réception. C’est aux sources de cette opinion régnante qu’ils s’alimentent sémantiquement. Les valeurs typiques doxales, comme les clichés, les stéréotypes, les idées reçues, les idées communes, les préjugés participent de l’espace sémantique de ce concept. Il en va de même du terme de sens commun qui est devenu, par le hasard de l’histoire linguistique, son acception moderne. Tous ces termes se construisent sur des valeurs partagées associées à des objets du monde. Ces valeurs partagées sont des éléments prédiscursifs : un sens antérieur collectif baigne nos discours. Les prédiscours sont des savoirs implicites structurants, situés à un niveau sous-jacent de l’activité langagière et qui régulent les rapports du sujet avec les autres, du scripteur et du lecteur dans le discours littéraire. Il s’agit, nous dit Marie-Anne Paveau, de données antérieures à la mise en langage, d’ordre perceptif et représentationnel, cependant préconfigurées par la dimension linguistique, et sur lesquelles s’appuient les mécanismes de production langagière [15]. Elle les définit comme un ensemble de cadres prédiscursifs collectifs qui ont un rôle instructionnel pour la production et l’interprétation du sens en discours [16]. Ils sont énoncés sur le mode discursif de l’évidence partagée qui caractérise les présupposés, c’est-à-dire supposés déjà connus du destinataire [17]. La poésie africaine est traversée par des éléments prédiscursifs qui caractérisent un univers de référence relevant de connaissances partagées par l’ensemble du lectorat noir africain.
C’est sur des idées reçues, alimentant l’imaginaire collectif dans l’espace africain, qu’est bâti ce texte de l’écrivaine camerounaise vivant en Côte d’Ivoire, Wèrèwèrè Liking. Il s’agit des stéréotypes sur l’occidental.

« Leurs écuelles ont des doubles fonds
Ils habitent dans leurs têtes deux cervelles
Et dans leurs thorax deux cœurs
Ils mangent dans un plateau
Et encore dans un autre
Ils goûtent aux oranges
Et ils aiment bien les figues.

Leurs voix chantent en trémolo
Leurs langues sont un roulement de tambour
Leurs danses sont la valse et le tango
Mais ils aiment bien le Makossa
Ce qu’ils donnent d’une main
Ils le reprennent de l’autre
Et qu’ils sont beaux
Ils ont le sourire
Au bon moment toujours ».
(On ne raisonne pas le venin, p. 21).

Ce texte illustre le triomphe de la raison commune, du sens partagé dans l’activité langagière. Il repose sur une communauté épistémique sous-jacente, c’est-à-dire sur un ensemble de connaissances et de croyances partagées par le scripteur et le lectorat noir africain. Celles-ci portent sur les traits de l’intelligence hors-pair, du courage, de la bourgeoisie, de la curiosité, de la belle diction, de la ruse, de l’hypocrisie, de la malignité et de la bonne capacité d’adaptation aux différentes situations. Il y a, ici, un gauchissement des traits de l’Occidental qui nous plonge dans l’imaginaire africain sur ce dernier. Ce gauchissement est fait d’outrances langagières portées par des énoncés hyperboliques et métaphoriques. Il déborde ainsi des cadres de la rationalité et de l’objectivité pour faire place à la subjectivité. Cela atteste d’un dépassement de la rationalité par l’humain.

2. LE TRIOMPHE DE L’HUMAIN

Le verbal est caractérisé, comme nous venons de le voir avec l’analyse du lexique, par la maximalisation de la sous-composante noétique, ratio-conceptuelle catégorisante de la substance du contenu. La substance du contenu définit le registre de la valeur, du sens et de la signification. Ces trois mots sont synonymes dans la théorisation de Georges Molinié sur les conditions de possibilité du sens dans toute sémiose [18] verbale. Et, c’est de cette théorie que nous nous inspirons.
Contrairement à l’approche monolithique du sens que nous ont léguée la tradition linguistique d’inspiration saussurienne et la tradition sémantique issue des travaux de Michel Bréal, l’herméneutique matérielle [19] conçoit le sens dans une sorte de triplicité. Au sens qu’elle désigne par le concept hjelmslévien de substance du contenu, elle affecte trois inflexions anthropologiques qui en sont les trois manifestations en discours. Nous avons la sous-composante noétique qui se rapporte aux manifestations du ratio-conceptuel et que dégagent les travaux de sémantique linguistique attachée à l’étiquetage des mots. Nous avons la sous-composante thymique relative à la nomenclature affective et la sous-composante éthique qui relève du domaine du ressentiment moral [20].
Pendant que le noétique se positionne du côté de la raison, de la catégorie, l’éthico-thymique se met du côté du cœur pour imprégner le langage de la subjectivité. On a ainsi la subjectivité thymique et la subjectivité axiologique grâce auxquelles le scripteur fantasme les attentes de la réception. Les jugements de valeur et la réaction émotionnelle du locuteur enrichissent les mots de contenus divers différents de leur sens de base. Il s’agit de sens singuliers qui intéressent la stylistique. La présence conjointe de ces trois dimensions anthropologiques du langage agit sur la sémiose verbale pour la transformer en hyper-sémiose et la substance du contenu, en du sensible [21]. Elles offrent à déguster au lecteur la raison du cœur, profondément hyper-sémiosique, affranchie de toute contrainte sémiotique pour résoudre la problématique de la sclérose sémantique du ratio-conceptuel. L’hyper-sémiose […] crée un contre-mondain, du contre-mondain, celui des tableaux et de la musique, de la poésie et du cinéma, un univers qui est plus et, surtout, autre que l’univers mondain des partageabilités à sans cesse travailler, et qui n’est pas non plus le monde [22]. Le contre-mondain est un monde à la place d’un autre, qui est la fantasmagorie du monde. Il est énigmatique, paradoxal en même temps attrayant pour le lecteur ou la lectrice. Le contre-mondain est un corps esthétique qui déclenche une jouissance, elle aussi, esthétique. La jouissance esthétique se trouve dans le trouble de l’énigmaticité. Les choses sont ainsi parce que l’hyper-sémio se crée un événement matériellement retentissant et sensiblement touchant [23]. L’humain triomphe dans l’hyper-sémiose alors que la raison, elle, triomphe dans la sémiose. L’humanité incorporée au texte se découvre dans les manifestations de l’éthico-thymique :
La topique éthique et la topique pathétique permettent de catégoriser l’ensemble des domaines du ressentiment, des émotions, de la sensibilité [24].


C’est leur présence qui fait de l’activité sémiotique une activité pour quelqu’un et par quelqu’un dont elle gère le désir d’ailleurs social. Le sens procède ainsi de la gestion de l’espace relationnel par le scripteur. Il a un impensé argumentatif dans la mesure où le scripteur essaie de provoquer l’adhésion du récepteur à l’imaginaire exposé.
Pendant que le thymique organise l’affectivité constitutive de la signification discursive entre l’euphorie et la dysphorie (l’état affectif ayant des incidences sur les représentations cognitives du sujet), l’éthique influence l’activité sémiotique à partir du registre des valeurs investies dans l’objet du dire. Des profondeurs axiologiques articulent l’activité sémiotique du registre axiologique dans le discours poétique africain. Au stade actuel de nos réflexions, nous en avons recensé trois, grâce auxquels s’organise la structuration lyrique en lyrisme individuel et lyrisme collectivisé. Il s’agit de formalisations abstraites de l’affect investi dans la catégorisation des objets. Elles trouvent leur fondement dans le fait que l’affectivité d’origine somatique est constitutive de la signification langagière en tant que possible sémiotique. Et nous suivons en cela les voies tracées par Georges Molinié [25]. Des sémiologies essaient d’expliquer la portée axiologique du discours poétique africain et montrent que le locuteur investit son discours de sa subjectivité catégorisante. Dans cet ensemble, il faut dire que le lyrisme individuel, de nature égotique, c’est-à-dire lié uniquement à la personne du poète, associe la profondeur du jugement et la profondeur de la relation à l’objet. L’une a, pour valences extrêmales, la péjoration et la mélioration alors que l’autre oppose l’attachement au détachement. Le lyrisme collectivisé ou socialisant, qui autorise le poète à se faire le porte-voix du peuple de sorte à afficher la communauté de valeurs qui les lie, associe, lui, la profondeur du propos à l’égard de l’objet à la profondeur du jugement sur l’objet. En agissant ici par procuration, le poète s’aménage un espace énonciatif collectif qui permet au sens d’être arraisonné à un impératif militant [26]. Propos et jugements servent à construire des sens et des valeurs partageables par la communauté et qui en assurent l’enracinement dans une gouvernance susceptible de contribuer à l’épanouissement collectif. Contrairement à cette logique généralisante, jugement et relation à l’objet, dans le cadre du lyrisme égotique, construisent des valeurs propres au poète relativement à ses rêves ou à ses attentes insatisfaites. Les deux structurations lyriques ainsi crayonnées peuvent se combiner pour donner une énonciation lyrique complexe dans laquelle valeurs personnelles et valeurs collectives s’entremêlent. Schématiquement, cela nous donne ce qui suit :

Paradigme énonciatif 1 : Lyrisme individuel

Paradigme énonciatif 2 : Lyrisme collectif

Paradigme 3 : énonciation lyrique complexe (individuelle et collective)

C’est par l’intermédiaire de ces trois paradigmes que l’éthique et le thymique se manifestent en langue. Ils influencent la catégorisation langagière et proposent au récepteur-lecteur une interprétation du monde, celle du scripteur. Le discours est informé par leur action. Plutôt que de parler de catégorisation langagière, il serait plus logique de parler de re-catégorisation. Toute re-catégorisation est invention linguistique : de nouveaux rapports sont inventés aux mots qui enrichissent leur sens. Les lois intellectuelles du langage connaissent ainsi leur limite devant l’investissement humain, axiologique et thymique du discours. Le constat de ce fonctionnement langagier a fait dire à Jean Cohen que la phrase poétique est objectivement fausse, mais subjectivement vraie [27]. Ce passage extrait de Pages en feu de l’écrivain ivoirien Emmanuel Toh Bi nous servira d’appui à l’analyse de l’investissement humain du discours poétique.

« Que de souvenirs pour toi, ancien roi :
Où sont passées pour toi
AU SEPTENTRION
Ces immenses parades véhiculaires motorisées Rodéos indescriptibles !


Seigneur ethnique et religieux
Salive acide
Haleine fade-hypocrite
De vérités amaigries
Mine insidieuse
Justicier enragé.

Seigneur régional de la dissociation
Tu désintègres le tissu légendaire
De l’unité exemplaire
Bonimenteur d’esprit
Film sans image et sans voix
Metteur en scène sans cœur.

Nos tympans sont bombardés
Que de misères pour eux !
Tu nous fis entendre
SANS RETENUE
Tes pètes violents et dangereux »
(p. 43).


Pour être compris, ce texte a besoin de l’éclairage des présupposés doxastiques qui l’innervent. C’est un texte militant qui évoque le parcours politique d’un leader dont les propos incendiaires et les actions bellicistes ont contribué à la désintégration du tissu social et au repli identitaire et religieux chez la partie du peuple qui se reconnaît en lui. Les expressions « Seigneur ethnique et religieux », « Seigneur régional de la dissociation », « tu désintègres le tissu légendaire / De l’unité exemplaire », « tes pètes violents et dangereux » portent l’énonciation de cette doxa « présumé connue » du récepteur lecteur. Ce présupposé campe bien le combat d’une personnalité politique ivoirienne, notoirement connue pour être le père de la rébellion qui a scindé la Côte d’Ivoire en deux, de 2002 à 2010, en occupant sa partie septentrionale et qui, prétextant être exclu du jeu politique, à cause de ses appartenances ethnique et religieuse, a rallié à sa cause les gens de sa tribu, de son ethnie et de sa religion. Ici s’arrête le recours à la pragmatique pour éclairer le contenu de la séquence. Place maintenant à la stylistique.
L’humain est le régulateur du sens de ce passage. Il est présent comme investissement thymique du discours. Les expansions descriptives épithétiques des substantifs, les prédicats verbaux ainsi que les appellatifs périphrastiques orientent l’interprétation de la séquence vers la thymie dysphorique. Cet investissement pathémique supporte la discursivation de la colère sourde chez une personnalité scriptoriale désabusée. Cette interprétation de l’investissement des énoncés métaphoriques et périphrastiques hyperbolisants appelle, du point de vue éthique, la conjonction dans le discours des valences de la péjoration et de la dénonciation doublée d’un détachement antipathique à l’endroit du « Seigneur ethnique et religieux » qui a mis en péril la cohésion nationale, en créant des clivages sociaux. Ce positionnement éthique module le ratio-conceptuel et re-catégorise axiologiquement la fonction seigneuriale. Les adjectifs qualificatifs qui accompagnent le nom « Seigneur » opèrent ainsi comme des modalisateurs axiologiques transformant un élément du monde en surréalité axiologiquement et poétiquement acceptable. La dénomination elle-même est péjorative tout comme le sont ses expansions caractérisantes. Le sémantisme des mots est traversé par cette péjoration. Il l’est aussi par l’humeur courroucée du locuteur. Les lexies « acide », « fade-hypocrite », « amaigris », « insidieuse », « enragé », « bonimenteur » et les privatifs « sans image et sans voix » ainsi que « sans cœur » témoignent de cet investissement pathémique et axiologique du discours. Cette orientation éthico-thymique permet de construire un imaginaire politique collectif marqué par un renforcement de la cohésion sociale. Ce monde futur est différent du présent mais préparé par la critique de ce présent collectif. Il y a, comme on le voit, du débordement humain dans le déploiement de la sémiose, qui est débordement du ratio-conceptuel. En se gonflant d’humanité, le texte se gonfle de sens et perd le contact avec la réalité référentielle. Cette réalité particulière langagièrement construite est productrice de jouissance esthétique. L’imaginaire langagier devient ainsi promesse de plaisir esthétique qui dépersonnalise, vampirise le lecteur.

CONCLUSION

Bien que, selon Georges Molinié, la différence spécifique du verbal, dans sa visée de catégorisation optimale, réside dans la maximalisation du noétique [28], Il arrive en régime artistisé que cette maximalisation connaisse une régression sous l’influence des composantes implicites, éthique et thymique, de la substance du contenu. La régression du noétique induit d’ailleurs la montée en puissance des composantes qui constituent l’aimantation humaine du sens dans la philosophie du langage élaborée par Georges Molinié, sous le concept d’herméneutique matérielle. Les exemples abordés dans ce texte montrent qu’il y a du résiduel humain, affectif et éthique, dans la catégorisation langagière d’essence littéraire. L’humain, dans sa manifestation langagière, supporte un rapport intentionnel au contenu. Cette intention sous-jacente au processus langagier est le fondement de la signification. C’est elle qui détermine les contenus à investir dans les mots représentant les objets du monde évoqués. C’est aussi elle qui détermine le sens à capter à la réception. Dans le discours littéraire, celui-ci est, la plupart du temps, différent de ce que le locuteur et le récepteur en savent. En effet, nous dit Sylvain Auroux, […] l’expression sous contexte « intentionnel » n’a pas la valeur de sa dénotation (de sa valeur de vérité) [29]. Celle-ci se trouve transfigurée quand la parole se fait chair. C’est dans cette réalité transfigurée par le contexte intentionnel éthico-thymique que se niche l’imaginaire. Ce contexte intentionnel lui donne aussi sa substance. Il permet d’avoir des objets du monde qui sont en réalité des objets mondains à nul autre pareils. En effet, avec l’imaginaire que le contexte construit langagièrement, il se crée « un monde inédit » qui est la source de la jouissance esthétique. Il est impossible d’imaginer du plaisir esthétique sans cette dose d’imaginaire quelle que soit la nature générique du texte. Raison et imaginaire apparaissent ainsi comme le recto et le verso d’une même feuille de papier, engagés dans la production littéraire pour donner naissance à de l’art. Tous les deux sont construits par le travail sémiotique avec chacun ses spécificités propres. L’art littéraire ne peut être ainsi art que s’il est hyper-sémiosique, c’est-à-dire un effet de contre-mondain extatique et métamorphique, transformant, par l’érection d’un corps esthétique [30]. C’est la précarité du réel et de la catégorisation langagière dans la production littéraire qui est la condition d’émergence de l’art.

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[1] Université Alassane Ouattara de Bouaké, Côte d’Ivoire

[2] Au sens où la linguistique comprend ce mot comme l’image mentale associée à une image acoustique.

[3] KLEIBER, Georges, La sémantique du prototype, Paris, PUF, 2004, p. 13.

[4] MOLINIÉ, Georges, Hermès Mutilé. Vers une herméneutique matérielle. Essai de philosophie du langage, Paris, Honoré Champion, 2005, p. 51.

[5] MOLINIÉ, Georges, Hermès Mutilé, op. cit., p. 51.

[6] SAUSSURE, Ferdinand de, Cours de linguistique générale, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2005, p. 158.

[7] Ibid., p. 157.

[8] Cf. ARNAULD, Antoine et LANCELOT, Claude, Grammaire générale et raisonnée, Paris, Allia, 1997, p. 23.

[9] MOLINIÉ, Georges, Hermès Mutilé, op. cit., p. 50.

[10] Cf. SAUSSURE, Ferdinand de, op. cit., p. 37

[11] Ibid., p. 157.

[12] Cela a conduit au célèbre axiome saussurien selon lequel la langue est une forme et non une substance (Cf. F. de SAUSSURE, op. cit., p. 169).

[13] RASTIER, François, Sens et textualité, Paris, Hachette, 1989, p. 276.

[14] WUNENBERGER, Jean-Jacques, L’imaginaire, Paris, PUF, QSJ ?, 2013, p. 16.

[15] PAVEAU, Marie-Anne, Les prédiscours. Sens, mémoire, cognition, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2006, p. 14.

[16] ibid.

[17] KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine, L’implicite, Paris, Armand Colin, 1989, p. 61.

[18] La sémiose, c’est le traitement du monde. Ce traitement du monde est du langage. Le résultat de la sémiose est du mondain. Et, le mondain, c’est le monde langagièrement traité.

[19] C’est ainsi que Georges MOLINIÉ qualifie l’une des spécifications de la sémiostylistique. Celle-ci est divisée en sémiostylistique sérielle, sémiostylistique actantielle et herméneutique matérielle.

[20] MOLINIÉ, Georges, Hermès Mutilé, op. cit., p. 109.], du marquage axiologique du discours. Le travail sémiotique d’élaboration de la valeur implique la participation de ces trois axes anthropologiques : tout langage est animé d’une substance du contenu qui comprend ces trois composantes[[Ibid., p. 110.

[21] Il y a matérialisation sensible de la substance du contenu du fait de leur présence dans la prolation langagière.

[22] MOLINIÉ, Georges, De la beauté, Paris, Hermann, 2012, p. 137.

[23] MOLINIÉ, Georges, La stylistique, Paris, PUF, 1997, p. 4.

[24] MOLINIÉ, Georges, Sémiostylitique : l’effet de l’art, Paris, PUF, 1998, p. 21.

[25] Cette réflexion, nous la menons depuis quelques années déjà à travers divers travaux (cf. « Émotion poétique et textualité en pratique poétique africaine : des épanchements passionnels soupçonnés et insoupçonnables en discours », in Nouveaux Actes Sémiotiques, n°112, 2009 ; Introduction à une poétique et une stylistique de la poésie africaine, Paris, L’Harmattan, 2012). Elle est issue de l’adaptation de certains des concepts de la sémiotique tensive à l’épistémologie stylistique. Nous n’entrerons pas dans le détail de sa présentation. Nous nous contenterons de la tracer à grands traits.

[26] Cette mention fait référence à la littérature dite engagée.

[27] COHEN, Jean, Structure du langage poétique, Paris, Flammarion, 1966, p. 201.

[28] MOLINIÉ, Georges, Sémiostylistique, op. cit., p. 250.

[29] AUROUX, Sylvain, La philosophie du langage, Paris, PUF, coll. QSJ n°1765, 2008, p. 72.

[30] MOLINIÉ, Georges, De la beauté, op. cit., p. 146.




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