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LA REPRÉSENTATION DU PERSONNAGE MATSOUA DANS LA LITTÉRATURE CONGOLAISE : LA PART DE LA RAISON ET DE L’IMAGINAIRE DANS MATRICULE 22 DE PATRICE LHONI ET LE FEU DES ORIGINES D’EMMANUEL DONGALA
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Éthiopiques n°96.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
Raison, imaginaire et autres textes
1er semestre 2016

LA REPRÉSENTATION DU PERSONNAGE MATSOUA DANS LA LITTÉRATURE CONGOLAISE : LA PART DE LA RAISON ET DE L’IMAGINAIRE DANS MATRICULE 22 DE PATRICE LHONI ET LE FEU DES ORIGINES D’EMMANUEL DONGALA

Auteur : Rony Dévyllers YALA KOUANDZI [1]

L’observation et l’analyse critique de l’évolution de l’histoire de la littérature négro-africaine dénotent que chaque génération d’écrivains a une mission bien particulière à son époque. Dans cette optique, celle de la période allant des années 1920 à 1937 à laquelle appartient Bakary Diallo, l’auteur de Force bonté, s’était employée à faire l’apologie de l’action coloniale en Afrique. La génération des écrivains de la Négritude qui l’a supplantée s’est, elle, attachée à combattre le système colonial et son substrat idéologique, afin de le décapiter. La troisième génération, des années 1960 à l’orée des années 2000, écrit le « chaos social » africain comme la nouvelle génération qui émerge à partir des années 2000 qui, en plus de cela, s’intéresse particulièrement aux questions migratoires liées à la nouvelle problématique identitaire de l’Africain dans le contexte mondial actuel marqué par le cloisonnement et le métissage culturel.
Tels des entomologistes qui regardent les insectes à la loupe, les écrivains examinent méticuleusement les problèmes qui minent l’Afrique. Conscients que ceux-ci ont plusieurs causes, notamment le néocolonialisme et l’impérialisme qui ont entrainé une véritable crise des mentalités constituant le fonds de commerce sur lequel prospèrent des politiciens véreux, certains écrivains du Congo, c’est le cas d’Emmanuel Dongala et de Patrice Lhoni, ont fait le choix de réactualiser les figures marquantes de l’histoire de leur pays. Il s’agit des « ponts entiers » des projets qu’ils ont portés, dans le but d’informer leurs compatriotes et de les amener à se les approprier en sorte qu’ils s’engagent dans la reconstruction de leur espace mental, éthique, politique, économique, social, culturel et spirituel, pour des batailles nationales actuelles ou futures. On peut citer André Grenard Matsoua à qui est consacrée la présente réflexion sur le thème. Dongala et Lhoni ont fait le choix de placer Matsoua au cœur de ces ouvrages, à des fins idéologiques. Mais, raison et imaginaire s’entremêlent dans sa représentation. Quelle est alors la part de la raison et de l’imagination dans la représentation de Matsoua dans Matricule 22 de Patrice Lhoni et Le feu des origines d’Emmanuel Dongala ? Pour répondre à cette question, nous allons tout d’abord montrer qu’au Congo Matsoua est un emblème de la dignité nationale et une source d’inspiration littéraire, ensuite mettre en lumière les aspects rationnels et imaginaires concourant au portrait aussi bien qu’à la traduction de l’idéologie et de l’action de ce dernier.

1. ANDRÉ GRENARD MATSOUA : EMBLÈME DE LA DIGNITÉ NATIONALE ET SOURCE D’INSPIRATION LITTÉRAIRE

Qui est André Grenard Matsoua, ce personnage tant cité dans l’histoire de la décolonisation en Afrique noire francophone ? L’on peut tout de suite signifier que c’est un personnage historique très important qui, par son idéologie et son action, a considérablement influencé nombre d’Africains en général et de ressortissants du Moyen Congo en particulier au point de les engager résolument dans la lutte pour leur libération du joug colonial. La sublimation du personnage a donné naissance à un mythe religieux de type messianique « tombé » dans la littérature.
Dénoter que Matsoua est un emblème national, c’est évoquer son cheminement ainsi que les actes qu’il a posés, lesquels ont fait de lui l’incarnation des aspirations de son peuple. Ce personnage entré par la grande porte au panthéon de l’histoire d’Afrique, en dépit de la campagne calomnieuse que quelques apôtres zélés du colonialisme ont menée contre lui, semble aujourd’hui être ignoré par nombre d’Africains.
Cette étude constitue le cadre dans lequel il nous a paru opportun de réactualiser le « passé-Matsoua ».
Matsoua est originaire du Moyen Congo. Jeune homme humble et serviable, il offre ses premiers services à la mission catholique de Mayama, localité située au sud de Brazzaville. Épris de justice et de paix, il tient un discours qui suscite, très vite, l’admiration et l’adhésion de ses compatriotes. Il les encourage en effet à s’intéresser à l’instruction occidentale, donc à apprendre, pour faire face à la colonisation. En fait, Matsoua est convaincu, comme certains membres de la communauté des Diallobés dans L’Aventure ambiguë, que seul l’apprentissage de la science des occupants blancs peut permettre aux Noirs-colonisés de combattre efficacement le colonialisme, en se servant de la négociation, cette arme si puissante. Par la suite, Matsoua part travailler à Brazzaville comme commis des douanes. Mais son ardent désir d’apprendre le pousse à quitter le Moyen Congo pour Paris en France où il consolide ses connaissances. Très vite, il se découvre les qualités d’un leader et entreprend de donner corps à ses idées. Dans cette optique, il crée l’AMICALE, une Association à caractère social visant à apporter à ses membres et à d’autres ressortissants de l’Afrique Équatoriale Française aide et assistance, le 21 juillet 1926. Ladite Association se politise rapidement, l’Amicale est reconnue dans les milieux politiques.
Humaniste, Matsoua ne peut pas se taire face aux traitements inhumains et déshumanisants infligés à ses frères noirs : pillages économiques fondés sur l’exploitation massive et accrue des ressources naturelles (noix de palme, caoutchouc, etc.) par le biais du travail forcé ; paupérisation des populations qui reçoivent des Colonisateurs des semences pour des plantations au profit de ces Seigneurs qu’ils nourrissent, eux et leurs suites ; impôt de capitation et plus tard son succédané des Trois Francs. Aussi Matsoua ne manque-t-il pas d’entreprendre des démarches administratives visant à informer les plus hautes autorités métropolitaines sur les atrocités perpétrées par les compagnies concessionnaires et la misère traquant sans cesse les colonisés, dans l’espoir qu’elles contribuent à y mettre fin. À titre indicatif, les 4 et 12 octobre 1928, Matsoua adresse des lettres très offensives au président du Conseil français, Raymond Poincaré, rapporte Martial Sinda : « [dans ces lettres] il proteste contre l’existence du code de l’indigénat, les abus commis par les grandes sociétés de commerce établies au Congo, la misère dans laquelle est tenue la population noire » [2].
L’indigénat établi en Afrique noire en 1840 « est le statut qui organise la vie politique et privée de l’indigène dans une dépendance totale. Pas de droit politique, pas de sécurité sociale, travail forcé et régime pénal arbitraire et autoritaire » [3]. Chez ces Blancs, il est tout à fait logique que les droits de l’homme ne sont pas faits pour les Noirs. C’est ce que l’on peut relever dans les propos du parlementaire Jules Ferry ci-après : « La Déclaration des Droits de l’Homme n’avait pas été écrite pour les Noirs de l’Afrique équatoriale » [4].
Les deux lettres de Matsoua vont marquer et agiter l’opinion française. Le leader congolais prend l’attache des hauts fonctionnaires, des juristes, des personnalités auxquels il s’efforce de faire admettre la nécessité de reconnaissance du droit des Noirs aux libertés fondamentales. C’est d’ailleurs son attachement à la liberté qui l’amène à se faire enrôler dans l’armée française, pour combattre des forces du mal.
À la vérité, les valeurs incarnées par Matsoua (amour, entraide, assistance, liberté, paix, etc.) sont des valeurs universelles dont il veut faire jouir les Noirs-colonisés. Le romancier français André Gide partage cette ambition dans son ouvrage Voyage au Congo (1927). Parcourant la plupart des territoires d’Afrique Équatoriale Française sous colonisation française, il recueille plusieurs témoignages qui accablent les compagnies concessionnaires. Le "rapport" que Gide en fait n’épargne pas les administrateurs coloniaux en Afrique Équatoriale Française. Rares sont ceux qui font preuve de probité morale, comme monsieur Blaud, l’administrateur de Carnot qui intente un procès contre la Forestière de la Haute Sangha, pour ses nombreux abus : escroquerie flagrante, exploitation abusive de la main d’œuvre, violences, crimes de sang, bref, grave violation des clauses de la Convention entre le gouvernement français et les entreprises locales. Malheureusement la Forestière, à coût d’intrigues, le discrédite auprès des responsables de la métropole (Matsoua prend parti pour cet administrateur modèle). Mais brusquement rappelé à Paris, il n’aura pas gain de cause [5]. André Gide s’insurge contre les abus relevés. Lorsqu’il parait, Voyage au Congo interpelle la conscience des autorités françaises sur les faits soulignés. Celles-ci s’en préoccupent. Le retentissement de l’ouvrage fut considérable : le Ministre des colonies, Léon Perrier, annonça la liquidation des dernières concessions [6].
L’administration coloniale, qui voit d’un mauvais œil l’action de Matsoua, livre une guerre acharnée contre sa personne, ses partisans, et l’Amicale qui est décapitée. Mais l’inamovible André Grenard Matsoua ne baisse pas les bras pour autant. Il met en place un autre mouvement dénommé MIKALE (appellation de l’Amicale en terme congolais).
MIKALE prend naissance sur le sol congolais en 1938. Il se veut un mouvement à caractère international visant la conquête des droits des Noirs colonisés, leur auto-gouvernance ainsi que la sauvegarde des richesses africaines [7]. Les « mikalistes » entreprennent ainsi des actions de résistance : refus de payer les Trois Francs destinés à la Société Indigène de Prévoyance (S.I.P) créée, cette fois, par l’administration coloniale en remplacement de l’Amicale, afin de gagner la confiance des indigènes. Rebelles à l’influence occidentale, les « mikalistes » subissent les foudres de l’administration coloniale, mais ne plient pas. Nombre d’entre eux sont déportés et même emprisonnés. Répressions sanglantes, condamnations arbitraires, déportations dans des conditions inhumaines, travaux forcés et assassinats sont leur lot quotidien. C’est dans ce contexte que Matsoua, le leader « mikaliste », est arrêté, jugé et jeté en prison à Mayama : « Après mille et une tortures dépassant la limite du supportable, Matsoua disparait, semble-t-il, en 1942, dans des conditions non encore élucidées aujourd’hui » [8]. Débarqué le 19 mai 1940 à Pointe-Noire, il est acheminé à Brazzaville par le chemin de fer Congo-Océan. Pour faire à tous la preuve de son incarcération, Matsoua sera exhibé dans les lieux publics à Brazzaville, puis dans les différents postes administratifs du pays, dira le criminel Buttafocco qui, estime Pierre Mantot, aurait dû faire le même scénario à la mort de Matsoua qu’il fait disparaitre nuitamment [9]. Ses partisans, qui font preuve d’une foi inébranlable en sa personne et en ses idées, ne voient pas son corps. De ce fait, ils ne croient pas un seul instant que Matsoua soit mort. Ils le prennent pour un libérateur immortel, un messie, un être hors du commun. Ses inconditionnels prétendent qu’il a été enlevé de la terre. De ce fait, ils font davantage circuler ses idées. Et son ombre plane un peu partout sous le ciel colonial congolais. Même Félix Eboué, le plus répressif des gouverneurs généraux de l’AEF, a reconnu en son temps que l’idéal « mikaliste » visait à « dominer tous les particularismes », montrant ainsi, par la revendication nationaliste, la voie d’une « nation future », fondement historique d’une réalisation ontologique de l’homme noir… « En 1926 et en 1937, Matsoua se posait en pape du panafricanisme politique. Un panafricanisme plein parce que dépassant le cadre nommé de l’AEF » [10].
L’étouffement du mouvement par l’administration coloniale finit par amener les partisans de Matsoua à se replier autour d’eux-mêmes. Le petit groupe d’irréductibles qui lui reste bascule dans la clandestinité et change de forme de lutte. Sa résistance passive joint à la dimension politique le message spirituel de Matsoua. Cela donne le ngounzisme, mouvement syncrétique, dont les objectifs se déclinent ainsi que suit :

- libération et accession à l’autogouvernement de l’Afrique ;
- égalité des Blancs et des Noirs ;
- revendication des droits à la dignité des Africains.

Le ngounzisme, qui place Jésus-Christ, André Matsoua et même Simon Kimbangu au centre de l’adoration, est un mouvement politico-religieux, à la différence du mouvement MIKALE qui est exclusivement politique.
Le ngounzisme, il faut le dire, s’inscrit dans un vaste mouvement appelé matsouanisme. André Grenard Matsoua est ainsi devenu le point d’ancrage des aspirations de son peuple qui entretient la flamme des espoirs nourris par la lutte anticoloniale par lui initiée à travers le mythe religieux de type messianique créé autour de sa personne : Matsoua, qui a rejoint le Grand Dieu, reviendra vers eux et son retour sonnera le glas de la colonisation.
Parlant du matsouanisme, feu le président Marien Ngouabi souligne qu’il « cristallisa un moment le sentiment patriotique face au colonialisme français, dans le cas notamment du « mouvement » des “Trois francs”(…). Les Matsouanistes, qui ont subi la déportation par une décision autoritaire et arbitraire, ont été bien accueillis par les populations des régions où ils arrivaient » [11]. Il est incontestable que Matsoua illumina le peuple qu’il conduisit vers l’indépendance. Caractérisant le mouvement matsouaniste, Bernard Kolélas fait remarquer :

« Profondément humaniste, le mouvement matsouaniste incarnait un nationalisme ouvert sur l’univers, sur la fraternité mondiale, respectueuse des autres peuples, des autres nations et de tout homme. Il prêchait des idées d’égalité raciale, de justice pour tous, de liberté et de dignité non pas seulement pour l’homme noir, mais pour tout homme » [12].

Les idées de Matsoua ont illuminé, éclairé et conduit particulièrement le peuple congolais sur le chemin de la décolonisation. Après l’indépendance du pays, l’ombre de Matsoua a continué à planer dans l’espace politique du Congo pendant un bon bout de temps. Il fallait reconnaitre l’œuvre de Matsoua, se réclamer de ce dernier pour jouir d’une certaine crédibilité aux yeux des citoyens congolais.
Tout compte fait, Matsoua est un « personnage-symbole » de la lutte pour l’« indépendantisation » du Congo. C’est vraiment l’emblème de la dignité nationale congolaise.
Après 1960, les Congolais vont faire face à d’autres types de problèmes. Bien que cité dans plusieurs discours politiques, Matsoua n’intéresse presque plus personne, mis à part quelques intellectuels. Pour la quasi-totalité des politiciens, Matsoua et son projet relèvent du passé. Le mythe par lui suscité n’étant plus vulgarisé, le peuple du Congo s’est peu à peu retrouvé orphelin d’une figure unificatrice et d’une idéologie scellant, dans la mesure du possible, l’unité nationale. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il y fleurit des antivaleurs : tribalisme, népotisme, désamour du pays, etc., véritable fonds de commerce de certains politiciens véreux et égoïstes. Ce qui justifie la révolution des 13, 14 et 15 août 1963.
C’est donc très inquiets face à cette situation que les écrivains ont nécessairement creusé dans le patrimoine historique congolais, afin d’essayer de coller et recoller les morceaux de la conscience collective brisée, seul gage du bonheur de tous dans l’amour, la justice, la paix, l’équité, le respect mutuel, valeurs tant mises en évidence par Matsoua André. Il faut dire que Matsoua est un personnage qui a longtemps sublimé les hommes de culture en général et des lettres en particulier. Sa personnalité riche en qualités positives et son action sublime ont fait de lui un point de fixation de l’inspiration littéraire. C’est le cas chez Patrice Lhoni, Ferdinand Mouangassa et Emmanuel Dongala, respectivement avec Matricule 22 (tragédie) et Les Trois francs (drame, sd.) ; Les apprivoisés (tragi-comédie, 1968) ; et Le feu des origines (roman). Deux d’entre eux s’illustrent particulièrement dans la peinture du personnage et, partant, dans la quête de la recristallisation de la conscience collective congolaise. Il s’agit de Patrice Lhoni et d’Emmanuel Dongala notamment dans Matricule 22 et Le feu des origines, parus dans les années 1960 et 1980.


2. MATSOUA ENTRE LA RAISON ET L’IMAGINATION : PORTRAIT, IDÉOLOGIE ET ACTION DANS MATRICULE 22 DE PATRICE LHONI ET LE FEU DES ORIGINES D’EMMANUEL DONGALA

L’art littéraire fait appel à la fois à la raison et à l’imagination. L’écrivain africain, être social, part souvent des faits vécus, des rumeurs ainsi que des croyances circulant dans la société, pour écrire son œuvre. Mais les romanciers, dramaturges, nouvellistes et poètes retravaillent toujours les données substantielles qu’ils en extirpent, les scrutent avec attention et les représentent en les parant « d’artifices » qui, loin de les déformer et d’ôter leur caractère réaliste, apportent forts détails qui confèrent beauté et amplifient leur effet magique. Ainsi par exemple, l’artifice permet de faire d’un personnage et d’une histoire ce que l’écrivain ou d’autres personnes auraient bien voulu qu’ils soient.
Raison et imaginaire ne s’excluent donc pas dans l’œuvre littéraire. Bien au contraire, ils coexistent pour l’utile et l’agréable, gage de l’« intéressement » du lecteur à l’œuvre. Dans ce sens, la complicité qui s’établit entre la fiction et la réalité au sujet de la peinture d’André Matsoua dans Matricule 22 de Patrice Lhoni et Le feu des origines d’Emmanuel Dongala est évidente.
Lhoni et Dongala, animés par la volonté de produire des textes ayant un caractère de témoignages historiques, se sont employés à écrire des fictions proches de ce qui, à bien d’égards, est communément connu sur le personnage, son idéologie et son action. À cet effet, ils semblent s’être beaucoup documentés : ils ont dû consulter des textes écrits et, peut-être aussi, recueillir des textes oraux ou témoignages des gens, mémoires vivantes du peuple congolais.
Le choix fait par Patrice Lhoni de déployer le personnage dans un espace dramatique permet de faire jaillir des dialogues entre différents personnages, de souligner des considérations identitaires et idéologiques du personnage et de présenter, toutes proportions gardées, la part de vérité utile y relative. Le théâtre étant un art qui restitue la psychologie et la nature humaine de même que la vie, Matricule 22 véhicule des informations qui renvoient à la réalité.
Matricule 22 est une pièce de théâtre parue quelques années après la proclamation de l’indépendance du Congo (entre 1965 et 1966). Il présente une tranche importante de l’histoire du Congo, notamment celle de la lutte contre la colonisation, facteur de dépoétisation, de spoliation et de pillage économique du continent noir. Face à cette situation qui occasionne des violences de toutes sortes, ainsi que l’exploitation de ces colonisés, Matricule 22, figure phare de la pièce, réside en France. C’est de ce pays qu’il envoie à ses partisans une lettre dans laquelle il les invite à la prise de conscience qui débouche sur une révolte populaire contre l’administration coloniale, par l’intermédiaire de son correspondant Mwinda. Voici un extrait de ladite lettre :

« Paris le 1er septembre 1930

Mon frère,
Salut !
Tu trouveras résumés dans la présente lettre, contrairement aux précédentes, les points essentiels de notre action dont la devise est claire et nette : prise de conscience, libération et réhabilitation de notre peuple dans sa dignité première.
Notre lutte n’est pas et ne saurait pas être systématique : elle est de principe. Elle est uniquement dirigée contre les fossoyeurs de notre personnalité, de nos valeurs traditionnelles propres et millénaires, philosophiques, morales et spirituelles.
Notre lutte concerne uniquement ceux des étrangers qui ont fait de notre pays leur seconde Patrie mais dont les spéculations ne tendent essentiellement qu’à nous appauvrir, par l’exploitation abusive de nos ressources agricoles, industrielles et minières.
Notre lutte vise à l’instauration du règne de la liberté, de la justice, et de l’égalité des droits pour tous.
Notre lutte nous est commandée par la logique même des choses, car les temps ne sont plus à l’obéissance servile ; la raison n’est plus ni à la chicotte, ni à la corde, ni à la prison, encore moins aux travaux forcés. Tels sont et doivent être les sentiments de notre peuple, hommes, femmes et enfants.
Notre mission est de libérer notre peuple de l’esclavage colonialiste, quoi qu’il arrive. Mais le secret en est encore et pour longtemps encore peut-être dans le jour où se lèvera le soleil de notre libération ».
(…)
En un mot, la méthode de travail doit consister en une création de cellules militantes dans chaque village, dans chaque hameau, sans exclusive pour les centres urbains où, en fin de compte, notre mouvement de libération doit prendre racine. Bonne chance !
Signé : MATRICULE 22 »
 [13].

La lettre, on le voit bien, est datée du 1er septembre 1930. Au regard des aspects de la vision de Matsoua et des idéaux qu’elle expose, cette lettre peut paraître avoir authentiquement été écrite de la main de Matsoua que Patrice Lhoni appelle MATRICULE 22, qui était son numéro matricule lorsqu’il était dans les douanes congolaises.
La revendication de la liberté, de la justice et de l’égalité des droits pour tous est tout à fait légitime. L’objectif poursuivi, à travers cette lutte, est donc salutaire et humaniste. Matricule 22 et son peuple ne sont ni racistes ni xénophobes. Ils ne s’attaquent pas aux colonisateurs, parce qu’ils éprouvent de la haine à leur égard ou par désir de vengeance. Bien au contraire, c’est le système colonialiste, ses anges malfaisants et son lot d’iniquités qu’ils combattent.
Les idées engagées que fait propager MATRICULE 22 et qui alimentent la révolte sont certainement inspirées par le socialisme, car le capitalisme sous-tendant le colonialisme ne pouvait être combattu que par les idées socialistes. D’ailleurs, Senghor et bien d’autres cadres ayant lutté contre le colonialisme ont admis que le socialisme en général et le marxisme en particulier leur ont permis de bien analyser la situation coloniale et d’engager le peuple [14].
MATRICULE 22 se pose en porte-parole, mieux en défenseur de son peuple. Aussi déclare-t-il lors de son procès :

« Je prête ma voix à mon peuple afin d’établir un dialogue-non pas de sourds-avec les autres peuples de la terre quels qu’ils soient (….) Je veux seulement une certaine justice, une certaine liberté, une certaine égalité entre les hommes… » [15].

Aux revendications sociales et politiques portées par le protagoniste, l’on peut ajouter la revendication religieuse. En face des juges, Matsoua n’hésite pas à dire que le Grand Dieu a été mal présenté aux Africains, car en réalité Il est Juste et devant lui tous les hommes sont égaux. L’on ne pouvait donc pas, au nom de ce Dieu, faire preuve de racisme à l’égard de son prochain, tuer, etc. En conséquence, tous ceux qui leur ont apporté la Bonne Nouvelle vivent en contradiction flagrante avec les vertus chrétiennes [16]. MATRICULE 22 apparaît comme une personne véritablement charismatique, tenace dans son engagement. Ses idées vulgarisées et bien reçues. Partout dans les territoires du Moyen Congo, surtout dans les villages aux alentours de Brazzaville, les colonisés contestent et revendiquent l’indépendance. Les autochtones organisent une résistance pacifique. Ils refusent d’effectuer des travaux forcés, de recueillir le caoutchouc, de payer l’impôt de capitation dont ils s’acquittent régulièrement jusque-là, mais dont le taux augmente d’année en année, ainsi que l’impôt supplémentaire de TROIS FRANCS prétendument destiné à alimenter la Société Indigène de Prévoyance, en abrégé « S.I.P ». Pour mettre fin à cette situation, l’administration coloniale demande l’arrestation immédiate de MATRICULE 22 à Paris. Cette demande est faite à travers une lettre dont voici un extrait :

« (….) Le climat social se dégrade chaque jour davantage (…) sous des menées subversives (…) de trois ci-devant prétendus nommés MWINDA, NTANGU ET NGONDOLO qui, à leur tour (…), obéissent à une voix lointaine dont ils reçoivent régulièrement leurs mots d’ordre (…) un certain MATRICULE 22 (…) J’ai d’autorité fait procéder à l’arrestation de ces trois principaux meneurs ci-dessus cités (…). En conséquence (…) il n’y a rien de plus urgent que l’incarcération (…) sans autre forme de procès et sans délai (…) du prétendu Matricule 22 » [17].

À travers cette lettre, nous comprenons que l’administration coloniale installée au Moyen Congo travaille en parfaite collaboration avec les autorités métropolitaines. L’arrestation du leader MATRICULE 22 sur la place de Paris constitue un véritable sujet de réflexion qui conduira les indigènes jusqu’à la révolte. C’est ce dont témoigne un villageois en provenance de Brazzaville lors de la grande assemblée de Mutampa : « Mais la dernière en date est venue bouleverser Brazzaville : MATRICULE 22 a été arrêté à Paris sur ordre du Moyen Congo » [18].
Le tribunal réuni autour de Buttaffoco ne parvient pas à prouver sa culpabilité. À ce niveau, le dramaturge a le génie de retourner une situation judiciaire défavorable en faveur de l’accusé, modifiant ainsi la vérité historique sur ce point. Dans ce sens, le président du tribunal spécial et le deuxième juge semblent comprendre le sens du combat de MATRICULE 22 :


« Le Président
- Ce n’est pas une mince affaire, ce dossier de MATRICULE 22 ! Sa défense n’est pas dénuée de bon sens. Il donne l’impression de quelqu’un qui souffre réellement pour son peuple….
Le deuxième juge
- Il s’agira plutôt de réviser, de notre côté, certains de nos comportements vis-à-vis de l’indigène. Car, si ses déclarations sont sincères, il pourrait même nous aider à reprendre la situation en main, à condition, bien sûr (…) que nous changions un peu nos manières de vivre, (…) »
 [19].

Acquis à la cause de l’Autorité coloniale, le tribunal condamne malheureusement MATRICULE 22 à un emprisonnement ferme avec l’espoir, pour les colonisateurs, que cet isolement le fasse oublier de son peuple. Celui-ci s’en indigne et manifeste son mécontentement :

« LE PEUPLE

-À bas Buttafoco ! À bas Duhamel ! Vive MATRICULE 22 ! ».

En prison, Matricule 22 meurt mystérieusement et son enterrement a lieu hâtivement : « Bientôt circule la rumeur selon laquelle MATRICULE 22 est décédé dans sa prison, et a déjà été enterré » [20]. Mais ses partisans ne croient pas un seul instant qu’il soit mort. C’est ce que l’on perçoit à travers ces propos du quatrième dignitaire :

« Mort MATRICULE 22 ? Je suis tenté par le doute ! Je suis plutôt porté à croire à un canular ou à une supercherie. Mais si la triste nouvelle est vraie, qu’on nous présente la preuve (…) Tant qu’on n’exhumera pas ses restes mortels pour nous les montrer, je me refuserai à admettre cette galéjade. MATRICULE 22 avait une dent en or » [21].

Et le premier dignitaire du village Mutampa de dire : « Même mort, MATRICULE 22 mort est plus fort que vivant. (…) Au ciel des ancêtres, il a pris place au premier rang. Dans notre lutte, l’assistance de son esprit nous est acquise » [22]. Ici, l’auteur restitue en partie une bribe du mythe Matsoua que les Congolais prennent pour un messie, dont ils se sont déjà employés à mettre en évidence le côté mystique, alors qu’il était en prison :

« Les Blancs ont chaud maintenant. MATRICULE 22 leur fait voir qu’il n’est pas un homme banal ou quelconque. Il accomplit des choses qu’ils n’ont jamais vues. On raconte que lorsqu’ils l’enferment dans une prison, MATRICULE 22 se rit d’eux, et les geôliers commis à sa garde tremblent toujours de voir sa cellule vide ! ».

De telles allégations sont absolument absurdes. Sinon, pourquoi meurt-il ou ne se sauve-t-il pas de la mort ?
Contrairement à Matricule 22, Le feu des origines qui présente aussi la réalité du Congo avant, pendant et après la colonisation, ne s’ouvre pas par un procès. Il n’en est pas question. Le personnage auquel renvoie Matsoua s’appelle Moutsompa. Ce dernier, comme MATRICULE 22, apparaît tout aussi brusquement. Il a un parcours qui n’est quasiment pas construit. Tout ce que Mandala Mankunku, le héros-narrateur du récit, nous apprend de son passé, et ce par une courte allusion, c’est qu’il est un « ancien tirailleur sénégalais » [23] . Moutsompa réapparaît plusieurs pages après et est mis en valeur par une rumeur. À l’évidence, l’écrivain Dongala fait preuve d’un flair créatif. Par son imagination, il recouvre le personnage d’une étoffe de mystère et rend belle l’aventure construite autour de lui :

« La rumeur commença du côté de l’océan, elle suivit tout comme le train la voie ferrée jusqu’au fleuve, puis s’éparpilla sur tout le pays : les trains étaient arrêtés par l’homme le plus fort du monde, Moutsompa » [24].

Dans cet extrait, Moutsompa est présenté tel un homme fort, robuste, plus fort que tout autre homme, car s’il ne l’était pas, comment pouvait-il seul se poser au-dessus d’un tunnel, jambes écartées, et, avec ses bras, arrêter le train, symbole de la puissance occidentale faisant ainsi trembler les Occidentaux qui ont l’impression d’avoir affaire à un prétendu libérateur. Le romancier se sert d’adjectifs pour mettre en évidence la force physique et psychologique du personnage, donc sa dimension surhumaine.
On avait appris depuis peu que c’était l’homme qui, pour s’amuser, se battait seul, poings nus, contre les éléphants et les buffles ; c’était l’homme qui arrachait un baobab par la force de ses biceps, qui enfonçait un clou en tapant avec la paume de sa main (…) l’homme qui, un jour, pour amuser les gens, laissa un camion poids lourd rouler sur ses pieds sans ressentir la moindre douleur. Il n’y avait qu’une chose qu’il n’avait pas encore bravée et qui le narguait, la locomotive ! Eh bien voilà, il voulait prouver une fois de plus sa force, il s’était placé sur la voie et arrêtait tous les trains qui passaient. Le nom de Moutsompa était devenu synonyme de résistance à l’étranger, un nom qu’on lançait comme un défi à la face des gendarmes indigènes et de leurs maîtres [25].
Ici, l’irrationnel est vraiment poussé à l’extrême. L’administration coloniale, soucieuse de rétablir très vite la vérité, souligne cet aspect combien absurde. Les autorités interpellent la conscience de chaque colonisé par le message les appelant clairement à réfléchir un peu, à raisonner pour comprendre qu’aucun être humain ne peut arrêter une locomotive avec la seule force de ses bras ; un tel homme serait happé, écrasé, écrabouillé, on ne retrouverait de lui aucun morceau intact [26].
Le récit ne rapporte pas de détails sur les idées de ce Moutsompa, sinon insiste sur ses exploits imaginaires :

« Massini : Je ne l’ai jamais vu de mes yeux, mais cela ne veut pas dire que je ne sais rien car voici ce qu’on m’a raconté. À l’endroit où le train traverse la grande montagne et juste à la sortie du grand tunnel de Mbamba, il s’est tenu debout, jambes écartées de chaque côté des rails pour surprendre le train. Lorsqu’il a vu ce train de manganèse arriver il a tendu les deux bras, le bolide est venu percuter les paumes de ses mains, il a bandé ses muscles et le train s’est arrêté net ! » [27].

Dans ce contexte, le train est employé comme personnage. Il symbolise en même temps la force des Occidentaux. En imaginant subtilement une opposition héroïque entre le fameux Moutsompa, qui devient l’incarnation des aspirations de son peuple et le train, l’auteur trouve dans cette créature archétype l’arme efficace qu’il oppose aux Colonisateurs.
Contrairement à MATRICULE 22, Moutsompa n’énonce pas d’idéologie. On ne l’entend pas parler personnellement. C’est plutôt Massini qui émet quelques aspects de l’idéologie de Matsoua, comme pour certifier sa résonnance. En voici quelques bribes : « Pourquoi ne pouvons-nous être maîtres chez nous ? Pourquoi travailler pour ces gens qui viennent on ne sait d’où ? Unissons-nous » [28], (on reconnait là une partie du discours de Matsoua qui récuse la maltraitance de l’homme par l’homme). Mandala appelle à l’unité, afin de faire face aux colonisateurs et à leur puissance. Galvanisée par ces propos, la foule, tel un seul homme, scande le nom de son héros Moutsompa. Elle le lance comme un défi à la face d’un administrateur blanc, en véritable signe de revendication de la liberté. Malgré les interdictions faites de prononcer le nom Moutsompa, la foule n’obtempère pas. Et, chaque fois qu’elle le prononce, ledit administrateur frémit de peur. La réunion tourne à l’émeute. Inquiètes de l’ampleur que prend l’histoire qui met à mal leur autorité, les colonisateurs arrêtent un homme qu’ils présentent comme étant Moutsompa et le promènent dans tous les villages :


« Les gendarmes cueillirent Moutsompa dans un village, (…) « voyez ce pauvre type de rien du tout qui n’a que la peau sur les os, c’est lui Moutsompa, oui regardez bien, ouvrez grandes vos paupières, c’est lui votre fameux Moutsompa qui, paraît-il, arrête les locomotives ! » [29].

On lui présente des haltères de cinquante kilos, le pauvre hère se baisse, les attrape et essaie laborieusement de les soulever, la peau se tend sur sa colonne vertébrale, on voit les os des vertèbres, fragiles, on a peur qu’ils ne craquent ; épuisé, il abandonne [30]. Emprisonné, Moutsompa meurt dans des conditions mystérieuses. Mais ses partisans doutent de sa mort. Pour eux, un homme de cette trempe ne peut pas mourir comme tout être humain, car il est surnaturel. Très vite, ils le font passer pour un messie et lui consacrent un culte. Ainsi naît le moutsompisme qui renvoie au ngounzisme. Les idées et l’action que l’on prête à Moutsompa sèment un grain de nationalisme dans les cœurs de ses compatriotes. Se servant de ses idées, ses partisans combattent pacifiquement le régime colonial : refus de semailles, de payer l’impôt de capitation et l’impôt des Trois Francs, etc. La répression qui s’abat sur les moutsompistes produit ses effets. La résistance faiblit, car ceux-ci se font discrets. : « On annonça que Massini Mupépé, premier conducteur de train du pays (…) Le peuple eut alors peur, les moutsompistes se firent de plus en plus discrets et, un an plus tard, ce fut à peine si on se souvenait de Moutsompa et de ses exploits » [31].
Toutefois, les activités moutsompistes prennent une tournure religieuse toujours terne. Ingénieux, Emmanuel Dongala construit bien le regain de l’engagement moutsompiste en faisant, cette fois, surgir sur la scène une figure religieuse charismatique, Santu a Tandu qui nous rappelle Dona Béatrice, prophétesse kongo (XV, XVIes siècles). Ce choix lui permet de mettre en évidence la dimension religieuse de l’action entreprise par Matsoua ; de marquer la survivance de sa pensée et la poursuite de son action. D’ailleurs, la Sainte elle-même affirme être la continuatrice de l’œuvre de Moutsompa qui l’a commissionnée à cet effet : « Elle avait vu le fils de Dieu avec Moutsompa à sa droite, qui lui disait : « Je t’ai choisie, femme. Tu as été choisie pour continuer l’œuvre que Moutsompa a commencée mais n’a pas terminée car, dans le plan de Dieu, son achèvement t’était réservée » [32]. Ce témoignage conforte les moutsompistes dans la sublimation de leur leader. Si l’on tient compte du fait que de son vivant Moutsompa n’a pas tenu de discours idéologique, nous pouvons affirmer qu’en choisissant de faire apparaître la prophétesse, le romancier a voulu faire découvrir d’autres bribes du message « spiritopolitique » de Matsoua. Santu a Tandu, prophétesse syncrétique, se trouve à la tête de milliers de fidèles. Elle affirme que Moutsompa a laissé un message spirituel : il n’y a qu’un seul Dieu Tout-Puissant, Nzambi-a-Mpungu, qui s’était exprimé par Jésus-Christ et par son intermédiaire Moutsompa ; tout autre culte était idolâtre. Son message « ngounziste » met aussi en évidence la revendication politique de Moutsompa : unité, égalité pour tous les hommes (colonisateurs et colonisés), du point de vue social et salarial ; fin de la colonisation ; descente de la justice divine sur terre [33]. Elle leur fait comprendre que l’heure de la libération avait sonné et qu’il fallait se mettre en ordre de bataille. Au temps fort de sa mission, Santu a Tandu est arrêtée. Des émeutes s’ensuivent. Les fidèles apprennent qu’elle est morte, mais n’y croient pas et crient à qui veut l’entendre que la prophétesse a simplement été enlevée par un hélicoptère envoyé par Moutsompa, lequel l’a emmenée loin d’eux, en attendant son retour triomphal à la libération [34]. Ils deviennent des moutsompistes plus fervents qu’avant. La résistance du peuple fait évoluer la situation politique. Dans cette optique, une loi cadre est adoptée ; le portage et d’autres formes de travaux forcés sont interdits ; des « partis politiques autochtones » sont créés. Chemin faisant, les Occidentaux cèdent à la pression de la population assoiffée de liberté : le pays de Mandala Mankunku accède à l’indépendance.
Nous relevons plusieurs allusions à la vérité, donc une part belle faite à la raison dans le descriptif et bien d’autres indices relatifs à la restitution de « l’histoire Matsoua » : leader charismatique, résistant tenace épris de valeurs humanistes, combattant anticolonialiste mort mystérieusement et dont les partisans, conscients que nombre de valeurs spirituelles transmises par les colonisateurs ne concordent pas avec les valeurs des Noirs, vont perpétuer la perception religieuse en développant derrière lui le mouvement messianique dénommé « matsouanisme ». C’est mouvement à la fois politique et religieux qui prêche l’avènement d’un monde nouveau où chaque Congolais et congolaise serait heureux ; répression des matsouanistes ; récusation de la Société de Prévoyance créée par les colonisateurs dans l’optique de parer à l’influence de l’Amicale qu’elle devait supplanter ; refus de payer les impôts de capitation et de Trois Francs ; emprisonnement et déportation des matsouanistes, etc.
Toutefois, une part importante de l’imaginaire s’imbrique au réel : Matsoua messie, mystique disparaissant de sa prison chaque fois que l’on va l’y quérir ; être immortel à la droite de Dieu le Père dans les cieux.
Ces considérations laissent penser que le mythe Matsoua n’est qu’une invention de ses partisans à des fins politiques, étant donné que le personnage les a tellement fascinés. En vérité, Matsoua n’a jamais été un leader spirituel ou un messie, mais plutôt un simple homme dont la tombe et la dépouille se trouveraient, dit-on, dans le pool, sa région natale (au Congo). C’est ce que l’on peut lire entre les lignes des déclarations des septième et premier dignitaires de Mutampa :

« Quand on est MATRICULE 22, on ne meurt pas pour de bon ! Ses idées survivront et son ombre au-dessus de nous planera toujours ! » [35]. « Ce nom est déjà sur toutes les lèvres et fait battre d’émotion tous les cœurs ! MATRICULE 22, vivant ou mort, rien ne changera dans notre détermination. La lutte continue… » [36].

Le mythe relève ainsi de la volonté de perpétuer les idées du leader ainsi que la flamme de la résistance anticoloniale. D’ailleurs, parlant de Matsoua, Jean Ziegler fait observer que Matsoua, aujourd’hui, c’est la victoire des vaincus [37]. Ses partisans ont donc eu le génie de créer ce mythe, car en ce moment de lutte, il fallait s’accrocher à une idéologie aussi motivante.

CONCLUSION À la lumière de cette analyse, il apparaît clairement que Matsoua est une figure prépondérante de l’histoire du Congo. Il a, par ses « lumières », illuminé les peuples noirs colonisés aussi bien que bon nombre de responsables de la colonisation en Afrique Équatoriale Française : la colonisation était une mauvaise entreprise au regard des réalités inhumaines y relatives et du fait que tous les hommes, quels qu’ils soient, sont égaux et doivent jouir des mêmes droits et être traités au même pied d’égalité ; aussi était-il légitime de lutter contre ce système. À la sujétion, la violence et la corruption y relative, il oppose le dialogue, l’amour, la tolérance, la probité morale. Son idéologie politico-religieuse, dans son ensemble, est un humanisme. De ce fait Matsoua a mené un combat par des moyens non violents, notamment le discours et la négociation dans une attitude de fermeté raisonnable. Et tous ses partisans ne se sont pas compromis. Ils ont résisté, parfois jusqu’au sacrifice de leur vie. Matsoua a ainsi inspiré la révolte et la lutte victorieuse de ses frères contre la colonisation. Cela transparaît bien dans Matricule 22 de Patrice Lhoni et Le feu des origines d’Emmanuel Dongala.
Toutefois, la peinture sinon la représentation du personnage y comporte à la fois une part de vérité et une part d’imagination. Les « données descriptives » livrent beaucoup d’informations sur ce dernier. Matricule 22 et Le feu des origines renvoient tant soit peu à son parcours : ancien combattant, ancien douanier, fondateur de l’Amicale, homme épris de paix et de justice, figure de la lutte anticoloniale en Afrique Équatoriale Française, etc. Tout cela est traduit dans des discours où se mêlent raison et imaginaire. S’ils se fondent en partie sur quelques rumeurs colportées au sujet de Matsoua, ils l’habillent de tissus d’imaginaire qui l’ornent : Matsoua, messie ; Matsoua (sous le nom de Moutsompa), l’homme le plus fort du monde, qui arrête le train avec ses deux mains, etc. L’imaginaire confère ainsi à l’histoire de Matsoua une dimension à la fois épique et messianique, qui se rapproche de la conviction de nombre de Congolais jusqu’à ce jour. Aussi raison et imaginaire participent-elles de la réactualisation de la lutte anticoloniale en Afrique Équatoriale Française et, en même temps, du projet de Matsoua dans les années 1960 et 1980, dans l’optique de la refondation de la conscience collective, qui fait foncièrement défaut à leur société et de la lutte contre l’impérialisme occidental. Mais, en ces années 2000, ce projet de Matsoua de contribuer à rendre l’homme totalement libre dans un monde débarrassé de toutes forces d’oppression est encore d’actualité. Car, comme le montre Boubacar Boris Diop dans Le temps de Tamango, où il évoque la lutte d’un peuple contre la domination occidentale en 2021, le peuple africain a encore à lutter pour sa seconde indépendance, pour reprendre les termes de Salvador Allende.

BIBLIOGRAPHIE

Corpus

LHONI, Patrice, Matricule 22, Brazzaville, imprimerie nationale, sd.
DONGALA, Emmanuel, Le Feu des Origines, Monaco, Alphée/Le serpent à plumes/Motifs n°139, 3e éd. 2004.

Autres ouvrages

CÉSAIRE, Aimé, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1950.
CHOME, Jules, La passion de Simon Kimbangu, Bruxelles, Les Amis de Présence Africaine, 2ème édition, 1959.
COQUERY-VIDROVITCH, Catherine, Le Congo au temps des compagnies concessionnaires 1898-1930, Paris, Mouton & CO, 1978.
DADIÉ, Bernard, Béatrice du Congo, Paris, Seuil, 1973.
FANON, Frantz, Les damnés de la terre, Paris, Maspero, 1961.
MANTOT, Pierre, Matsoua et le mouvement d’éveil de la conscience noire, Paris, L’Harmattan, coll. Point de vue, 2007.
MOUANGASSA, Ferdinand, Les apprivoisés, Brazzaville, 1968.
SINDA, Martial, Le messianisme congolais et ses incidences politiques : kimbanguisme, matsouanisme et autres mouvements précédé de Les Christ noirs par Roger BASTIDE, Paris, Payot, 1972.
WAUTHIER, Claude, « Matsouanisme et littérature », in Notre Librairie, littérature congolaise n°92-93, mars-mai 1988, p.35-40.


[1] Université Marien Ngouabi-Brazzaville, Congo

[2] MANTOT, Pierre, Matsoua et le mouvement d’éveil de la conscience noire, Paris, L’Harmattan, coll. Point de vue, 2007, p.178.

[3] VOUALA, Valère, « L’indigénat ou l’indigence », in Amicale n°094 du 5 au 11 juillet 2005, p.10, cité par Pierre, MANTOT, Matsoua et le mouvement d’éveil de la conscience noire, p.84.

[4] FERRY, Jules cité par Pierre MANTOT, op. cit., p.84.

[5] GIDE, André, Voyage au Congo, Paris, Gallimard, 1927, p.158.

[6] Cf. COQUERY-VIDROVITCH, Catherine. Le Congo au temps des compagnies concessionnaires 1898-1930, Paris, Mouton & CO, 1978.

[7] MANTOT, Pierre, op. cit., p.46.

[8] MANTOT, Pierre, op. cit., p.20.

[9] Ibid., p.22.

[10] Idem, p.10-11.

[11] NGOUABI, Marien, Vers la construction d’une société socialiste en Afrique, Paris, Présence Africaine, 1975, p.305-306, cité par Pierre MANTOT, op. cit., p.49.

[12] KOLELAS, Bernard, La philosophie matsouaniste et le pouvoir politique, Paris, La pensée universelle, 1990, p.82, cité par Pierre MANTOT, op. cit., p.24.

[13] LHONI,, Patrice, Matricule 22, Brazzaville, Imprimerie nationale, sd., p.13-14.

[14] KESTELOOT, Lylian, Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala /AUF, 2000, p.5.

[15] LHONI, Patrice, Matricule 22, p.58.

[16] Ibid., p.57.

[17] LHONI, Patrice, Matricule 22, p. 47-48.

[18] Ibid., p.51.

[19] LHONI, Patrice, Matricule 22, p.62.

[20] Ibid., 65.

[21] Idem, p.66.

[22] LHONI, Patrice, Matricule 22, p.51.

[23] DONGALA, Emmanuel, Le Feu des Origines, Monaco, Alphée/Le serpent à plumes/Motifs, n°139, 3e éd. 2004, p.184.

[24] Ibid., p. 213.

[25] DONGALA, Emmanuel, p.213-214.

[26] Ibid., p.221.

[27] DONGALA, Emmanuel, p.219.

[28] Ibid. p. 218.

[29] Idem, p.221.

[30] DONGALA, Emmanuel, p.221.

[31] Ibid., 224.

[32] Idem, p.228.

[33] DONGALA, Emmanuel, 228-244.

[34] Ibid., p.254.

[35] LHONI,, Patrice, Matricule 22, p.67.

[36] Ibid., p.64.

[37] MANTOT, Pierre, p.9.




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