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LE ROMAN ENTRE REALITÉS SOCIALES ET FAITS UTOPIQUES
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Éthiopiques n°96.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
Raison, imaginaire et autres textes
1er semestre 2016

LE ROMAN ENTRE REALITÉS SOCIALES ET FAITS UTOPIQUES

Auteur : David Dakoury KOUDOU [1]

Entre autres définitions, le roman se présente comme une « œuvre d’imagination en prose, assez longue, qui présente et fait vivre dans un milieu des personnages donnés comme réels, nous fait connaître leur psychologie, leur destin, leurs aventures » [2]. Partant de cette définition, nombreuses sont les personnes qui estiment qu’eu égard à la mention « personnages donnés comme réels », le roman ne relèverait que de la pure imagination. C’est pourquoi non seulement elles l’assimilent à une littérature d’évasion, mais elles pensent que les récits historiques, les mémoires et les reportages sont plus fidèles à la réalité et plus instructifs que lui. Pourtant, au niveau de la littérature négro-africaine d’expression française, par exemple, le roman occupe une place de choix, tant sa diversité thématique est valorisée. On y rencontre des romans de la contestation, de formation, du désenchantement, de la passion, de l’amour et même parfois de l’angoisse. À côté de ces domaines, les romanciers font souvent revivre le passé à travers des faits historiques marquants. Ce sont toutes ces réalités qui poussent Georges Jean, dans l’optique de réhabiliter le genre romanesque, à écrire plutôt ceci : « Lire des romans, c’est apprendre à se donner du plaisir, c’est aussi ouvrir les yeux pour agir demain » [3]. Si le roman est une véritable source d’évasion, de distraction et de divertissement, dans quelle (s) proportion (s) s’inscrit-il ? Dans quelle mesure et au-delà de quels plaisirs les romans peuvent-ils également assurer l’éveil des consciences à même de conduire les lecteurs vers leur appropriation en tant que réalités sociales ?
À travers une approche sociocritique, nous nous emploierons à donner suite à ces interrogations dans une démarche ternaire. La première partie de notre investigation mettra en évidence la fonction de divertissement et d’évasion du roman. La seconde, pour sa part, se consacrera à révéler ses fonctions d’éveil de la conscience dans tous ses compartiments et la troisième développera ses tendances didactiques.

1. FONCTION DE DIVERTISSEMENT ET D’ÉVASION

Les faits utopiques voir fictionnels dans le roman ont la magie de procurer des plaisirs aussi divers que variés au lecteur qui s’en délecte aisément.

Plaisir physiologique

Alberto Manguel affirme que « bien souvent le plaisir pris à lire dépend dans une large mesure du confort physique du lecteur » [4]. En d’autres termes, il existe une corrélation parfaite entre la lecture et le corps. Avec Trui Engels [5], nous apprenons beaucoup des avantages liés au physique de l’individu que la lecture procure. Cet auteur confirme que d’après une étude réalisée en 2009 par l’université britannique de Sussex, la lecture constitue la façon la plus efficace pour vaincre le stress. Les participants n’ont eu besoin que de six minutes pour s’apaiser une fois qu’ils avaient un livre en main. La lecture apaise même davantage que d’écouter de la musique, boire une tasse de café ou de thé ou même faire une simple promenade. Il ajoute que - toujours selon des recherches bien menées -, lire toute une vie aiderait à maintenir le cerveau en forme. Des 294 participants décédés en moyenne à l’âge de 89 ans, les personnes, qui exerçaient des activités "mentales" telles que la lecture, souffraient moins de problèmes de mémoire que celles qui ne le faisaient pas. Les personnes qui pratiquaient ce genre d’occupations à un âge plus avancé présentaient moins de 32% de risques de déchéance mentale que leurs congénères avec une activité mentale moyenne. Les personnes qui pratiquaient peu ou pas d’activité mentale subissaient, elles, une déchéance dont la rapidité augmentait de 48% par rapport au groupe d’une activité mentale moyenne.
Engels ne s’arrête pas là quand il reconnaît que la lecture diminue les risques d’Alzheimer d’autant qu’en 2011, la revue Proceedings of the National Academy of Sciences a publié les résultats d’une enquête révélant que les adultes pratiquant un loisir où le cerveau joue un rôle important, tel que la lecture et les mots croisés, présentent moins de risques de développer la maladie d’Alzheimer, même si les chercheurs ont admis qu’il ne s’agissait pas d’une relation de cause à effet, mais d’une association. Par ailleurs, de nombreux experts en sommeil conseillent une routine relaxante avec le roman avant de dormir car celui-ci apaise l’esprit et prépare le corps conséquemment au sommeil. Il semblerait encore que la lecture augmente les capacités d’empathie. Les personnes qui se laissent vraiment entraîner par la fiction font preuve de plus d’empathie. Les lecteurs qui ne se laissent pas emporter ne montrent pas plus d’empathie. Cela vaut également pour les lecteurs qui ne lisent pas de fiction.
Pour finir, Engels déclare que les livres de développement personnel peuvent aider à s’aider soi-même. La lecture de livres dans ce registre, également appelée "bibliothérapie", associée à des sessions d’explications sur leur utilisation, a donné lieu à moins de dépressions en un an par rapport aux patients suivant une thérapie traditionnelle (selon l’étude). Ces livres pourraient même aider les personnes souffrant de profonde dépression. C’est donc à juste titre que Louis Aragon asserte que « la lecture d’un roman jette sur la vie une lumière » [6].


Plaisir psychologique

Ce qui différencie le roman des autres genres tels que le théâtre ou la poésie, c’est que l’œuvre romanesque ne se définit pas par des balisages formels précis. Son identité réside dans son statut d’univers imaginaire. C’est l’idée de fiction qui est la caractéristique essentielle du roman. Le roman naît avec une histoire fictive, qui surgit de l’imaginaire créatrice de l’auteur : aventures amoureuses, aventures d’une personne, événements irréels. Il y a donc chez le romancier le désir de raconter une histoire première, une histoire de base. Mais cette histoire de base, pour être intéressante et même signifiante, doit être étoffée d’éléments nombreux et divers, pris soit dans le réel ou travaillé dans l’activité créatrice de l’écrivain, soit d’événements inventés par l’auteur pour enrichir son œuvre et lui donner ainsi la dimension esthétique et idéologique voulue. Tel est le cas du Récit du cirque… [7].
Le merveilleux se découvre aussi dans les œuvres comme Soundjata ou l’épopée mandingue [8] qui fait l’éloge d’un héros épique aux exploits extraordinaires et surnaturels. Rien qu’avec un sabre, Soundjata, le valeureux guerrier, pouvait faire tomber mille têtes à la minute. La lecture de ce récit nous permet de vivre, un tant soit peu, des moments agréables dans un univers imaginaire, même si les faits narrés relèvent de l’histoire.

Plaisir intellectuel

La planète des singes [9] se veut un roman de science-fiction qui raconte l’histoire d’un groupe de trois hommes qui explorent une planète lointaine similaire à la Terre, où les grands singes sont les espèces dominantes et intelligentes, alors que l’humanité est réduite à l’état animal. Le lecteur qui découvre cet univers étrange et absurde se surprend certainement à explorer ce milieu fictif, pour s’imprégner de ses réalités. Être en présence des singes qui gouvernent les humains et les traitent de sauvages ne peut que susciter la fascination de l’esprit.
À travers le roman « Vingt mille lieux sous les mers » [10], l’auteur, au-delà de la volonté de puissance, de la démesure et de la misanthropie, thèmes cruciaux révélés, décrit une vie imaginaire et fictive sous la mer. La description de cette vie suscite sans aucun doute le rêve chez le lecteur en l’installant confortablement dans un espace intellectuel approprié.
En clair, l’une des fonctions essentielles du roman est le divertissement sous toutes ses facettes. Mais au-delà de cet aspect, celle d’éclaireuse de la conscience s’affiche.

2. FONCTION D’ÉVEIL DE CONSCIENCE

Le roman s’assigne aussi pour but l’éveil multiforme des consciences.

L’éveil critique en vue de l’action

La lecture du roman favorise la formation mentale en vue d’affronter avec courage, voire abnégation, la dureté de la vie. Toute chose qui forge la personnalité de l’individu par l’élévation et la distinction à travers la grandeur morale et spirituelle. C’est le cas édifiant de Julien Sorel dans Le rouge et le noir [11] de Stendhal. Ce jeune homme, paysan de naissance, parviendra, grâce à la lecture, à briser le carcan de cloisonnement de classes de la société de son époque. Il sortira de sa condition de plébéien pour se frayer, par ses qualités intellectuelles admirables, une place dans la haute bourgeoisie. C’est à juste titre que le roman fait appel à l’action, à une possibilité pour le lecteur de changer ses vues sur certaines questions, d’être actif devant certaines situations, de modifier son comportement en fonction des situations et se remettre en cause. Étienne Lantier dans Germinal [12], et Michel Vlassol dans La mère [13], grâce à la lecture, ont pu comprendre et prendre conscience de leur conditions de prolétaires exploités par la bourgeoisie, d’où leur engagement dans la lutte des classes. Dans la même veine, soulignons l’évolution de la femme du diplomate de La nouvelle romance [14] qui, grâce à la lecture, s’affranchit de la tyrannie de son époux et s’engage dans les mouvements d’émancipation de la femme.

L’éveil en vue de l’acquisition du courage et de la confiance en soi

Quand Samba Diallo prend conscience de l’importance du courage et de la confiance en soi pour forger sa personnalité, cela passe par l’épreuve du châtiment corporel. Quand bien même le maître lui pinçait d’une manière féroce le gras de la cuisse, « au bord du sanglot qui lui nouait la poitrine et la gorge, il avait eu assez de force pour maîtriser sa douleur » [15]. Et même si les ongles de l’enseignant avaient tendance à lui arracher les oreilles, « l’enfant réussit à maîtriser sa souffrance. Il répéta la phrase sans broncher, calmement, posément, comme si la douleur ne l’eût pas lanciné » [16]. Ainsi cet enfant apprit très vite à devenir un homme, c’est-à-dire celui qui sait s’affirmer en surmontant les difficultés qui l’assaillent, quelles que soient leurs intensités. Il pourra compter sur lui-même et ses propres ressources spirituelles surtout, pour affronter les vicissitudes de la vie. Comme Samba Diallo, nombreux sont les garnements – surtout en Afrique – qui sont appelés à persévérer dans cette voie…

L’éveil par la dénonciation

Le roman aiguise dans certains cas la conscience par la dénonciation de faits plus ou moins vécus, en un mot de faits sociaux réels. Parlant par exemple des Bouts de bois de Dieu [17], Jacques Chevrier, faisant remarquer que son auteur voulait mettre en exergue la grève du Dakar-Niger de 1947-1948, écrit :

« L’auteur part donc d’une situation vécue pour dénoncer un certain nombre de maux liés à l’administration coloniale : le racisme, la corruption des chefs traditionnels, le recours à la force brutale contre les meneurs syndicalistes » [18].

Il s’agit donc de la transposition d’une réalité sociale dans l’œuvre.
Dans un schéma similaire, Ferdinand Oyono touche la sensibilité du lecteur, en lui rappelant l’exploitation légendaire du Noir par le Blanc. Une exploitation qui va au-delà du domaine agricole, commercial, culturel pour atterrir dans le champ militaire. La participation active et quasi-obligatoire des bras valides africains aux côtés des Occidentaux dans les guerres qui ont secoué la planète entière est, en effet, décriée dans ce roman historique. Meka, dans Le vieux nègre et la médaille [19], est ridiculisé et humilié par cette même administration coloniale, qui l’avait pourtant invité pour le célébrer relativement, pour le don de ses deux valeureux fils tombés sur le champ d’honneur. Cette attitude hypocrite du colonisateur est une réalité que l’auteur a bien voulu souligner dans son roman. Chevrier estime par ailleurs qu’


« […] en nous donnant un tableau fidèle de la réalité coloniale et en nous montrant la place respective qu’y occupent les individus, selon qu’ils sont Blancs ou Noirs, Ferdinand Oyono fait donc œuvre de romancier réaliste attentif à bien saisir les traits et les mœurs de ses personnages et du milieu dans lequel ils évoluent »… [20].

Revenons au Récit du cirque… Ici, l’histoire de base se résume en la narration de la brusque ascension d’une personne maléfique au sommet du pouvoir, l’exercice tragique du pouvoir par ce despote, puis sa fin inexorable. Mais le lecteur s’aperçoit rapidement que mille autres péripéties viennent étoffer cette histoire de base pour nous indiquer clairement que le Rhinocéros tacheté n’est que le prototype du despote. Nous y découvrons que le règne de tout tyran a toujours une durée et une fin. Dans ce roman, le lecteur est confronté à une structure éclatée voire chaotique de l’histoire. Les événements sont racontés à travers des tableaux épars. Certains tableaux sont des faits et des actions joués (théâtre ou cirque). D’autres épousant la forme d’un film, d’un documentaire ou d’un reportage télévisé. De plus, ces événements sont narrés ou commentés par des instances narratives diverses : nous avons le narrateur principal, omniscient qui se confond avec SABEL-TI, le metteur en scène. Mais à côté de lui, nous avons des personnages narrateurs : le Rhinocéros Tacheté [21], le guide, Afrikou, la mort…Cet éclatement de la narration constitue en fait un appel intense au lecteur, pour un lecteur actif et même pour un lecteur engagé. Il lui appartient de reconstruire ce chaos événementiel en une histoire signifiante et cette histoire devra l’interpeller (le lecteur), secouer sa conscience endormie car les faits sont présentés avec la volonté manifeste de choquer, de créer le dégoût et la révolte. La plus belle réussite et aussi l’originalité de Fantouré dans Le roman du cirque réside dans la création verbale : les choix lexicaux, l’organisation syntagmatique des mots n’ont de finalité que de coller au mieux à la réalité décrite. Le romancier a su rendre au maximum les laideurs, les souffrances, le désespoir et parfois les sursauts d’humanité des victimes de la tyrannie.
Comme nous venons de le démontrer, la fonction d’éveil de conscience que s’assigne le roman est loin d’être fortuite. Le roman se présente incontestablement comme le miroir de la société. Toutefois, cette fonction d’éveil peut se caractériser par une dimension didactique.

3. FONCTION DIDACTIQUE

Le roman, en plus de ses fonctions ci-dessus identifiées, peut véhiculer des valeurs tant culturelles que morales qu’il convient d’analyser.

La transmission de valeurs culturelles

On retrouve dans les romans africains surtout une grande tendance des auteurs à la formation philosophico-religieuse. La légende de M’pfoumou Ma Mazono nous plonge au cœur d’une cérémonie initiatique où les trois entités indispensables sont réunies : l’initié, l’initiateur et les mânes. Dans cette œuvre, c’est Hakoula qui est l’initiée. Cette jeune fille, qui s’apprête à rentrer dans les liens sacrés du mariage, doit d’abord, par le canal de son géniteur, passer une séance remarquable d’initiation auprès des fétiches du clan. Quant à l’initiateur – qui n’est rien d’autre que le père même de la jeune fille –, en sa qualité de patriarche du clan Nsundi, le prêtre des mânes Nsudi et le dépositaire de tous les secrets de la famille, il se doit de jouer conséquemment sa partition pour non seulement réussir la cérémonie, mais aussi la valider. Les mânes, ce sont les esprits auxquels la jeune fille qui sera initiée va désormais s’attacher, dans une sorte de relation indéfectible.
Concernant Rebelle de Fatou Kéïta, une donnée culturelle – bien que combattue par l’écrivaine –, demeure d’actualité : l’excision des jeunes filles. L’on peut y découvrir ceci :

« Elles allaient devenir des femmes dignes d’être respectées et pour cela, elles devaient faire montre d’un courage et d’une dignité sans appel. Certes, l’épreuve serait douloureuse, mais la douleur n’était-elle pas femme ? Ne serait-ce pas elles qui supporteraient les douleurs de l’enfantement dans quelques années ? N’étaient-elles pas nées femmes ? » [22].

Pour les tenants de cette thèse, il faut initier très tôt la future mère à l’habitude de la douleur née de l’enfantement, une douleur inévitable et incontournable. La femme doit pouvoir supporter patiemment cette « souffrance » salutaire.
Parlant de Sous l’orage, Jean-Pierre Makouta-Mboukou, pour sa part, déclare :

« Seydou Badian nous fait accéder à une vision de l’initiation et de la condition de l’homme. Si l’initiation demeure une véritable école de vertu, la qualité d’homme devient un grade auquel on n’accède qu’après des pratiques physiques et spirituelles qui font du corps, de l’âme et de l’esprit, une machine unique, obéissante, et qui n’a plus de volonté que pour faire celle réglée par les anciens » [23].

Les épreuves initiatiques, au regard de la conception de l’auteur, sont plus que formatrices.
Au niveau de la formation religieuse, c’est l’œuvre L’Aventure ambiguë qui semble nous édifier spectaculairement. Dans celle-ci, il est fait mention de Thierno, l’incontournable et l’énigmatique maître de l’école coranique qui, après avoir exagérément châtié corporellement Samba Diallo, le tout jeune apprenant, sous le prétexte qu’il a balbutié relativement au récit d’un verset du livre saint, s’emploie à le torturer moralement par la suite :

« Sois précis en répétant la parole de ton Seigneur…Il t’a fait la grâce de descendre Son Verbe jusqu’à toi. Ces paroles, le Maître du Monde les a véritablement prononcées. Et toi, misérable moisissure de la terre, quand tu as l’honneur de les répéter après lui, tu te négliges au point de les profaner. Tu mérites qu’on te coupe mille fois la langue » [24].

Pour ce qui relève de la haute spiritualité, celle même qui touche au divin, le simple fidèle n’a pas droit à l’erreur. Il est inconcevable pour une âme pécheresse d’écorcher les paroles du Dieu suprême consignées dans un livre saint. De nos jours, ces écoles coraniques aux exigences radicales existent bel et bien et se développent techniquement.
La formation sociale est également de mise dans les œuvres romanesques. Léon Yepri n’a certainement pas tort, lorsqu’il qualifie le roman L’enfant noir de Camara Laye de chronique :


« L’importance des observations et des réflexions du narrateur, le souci d’un récit documentaire, la distorsion de l’ordre chronologique et simultanément la revalorisation de celui-ci, l’intérêt des allusions aux faits historiques concourent à démontrer aussi que L’enfant noir est une chronique : une chronique qui n’arrête guère d’instruire le lecteur sur la vie quotidienne traditionnelle ou moderne » [25].

Le lecteur, en effet, sera toujours édifié par la quotidienneté des nombreux faits sociaux dans l’œuvre, qu’ils soient d’ordre purement traditionnel ou moderne.
Terminons ce volet avec le constat de Chevrier :

« En fait, tout se passe comme si, consciemment ou implicitement, les écrivains africains s’étaient engagés dans la voie suggérée par leurs tuteurs européens et avaient décidé d’entreprendre, chacun pour son compte, ce pèlerinage vers les ‘’ sources profondes et lointaines’’ » [26].

Voilà en quelque sorte les raisons fondamentales qui poussent les écrivains africains à puiser dans les profondeurs de l’enracinement culturel, pour valoriser ce patrimoine et le transmettre de générations en générations.

Transmission de valeurs morales

« Il n’y a qu’un moyen de nous sauver, un seul, pas deux : c’est pour nous de reformer la bonne famille des habitants, de refaire l’assemblée des travailleurs de la terre entre frères et frères, de partager notre peine et notre travail entre camarades et camarades… » [27].

Ces propos sont de Manuel qui invite à la réconciliation, à l’entente pour sortir de la pauvreté et de la misère. En écrivant Une lecture de Gouverneurs de la Rosée, Jean-Pierre Makouta met en relief la nécessité de la fraternité, idéal que Roumain souhaite tant atteindre. À ce sujet il mentionne ceci :

« Pourquoi les hommes qui ont le même destin ne seraient-ils pas frères ? Mais si J. Roumain affirme sans se tromper que la souffrance est universelle, il n’a pas la même conviction en ce qui concerne la fraternité, à cause du préjugé de couleur » [28].

Il pense toutefois que la fraternité est possible pourvu que chacun de nous laisse tomber toutes sortes de barrières racistes, qui nous confinent dans certains complexes à même de diviser davantage l’humanité, appelée pourtant à vivre et demeurer dans la fraternité vraie afin de bâtir une société plus humaine et plus unie dans les temps à venir. C’est une valeur forte que veut véhiculer l’auteur de cette œuvre dont l’intérêt a traversé maints pays.
Parlant toujours de valeur, et pour coller à nos réalités politico-militaires, Le retour de l’enfant soldat [29] semble venir à point nommé pour éclairer davantage notre lanterne. Après avoir été enrôlé de force dans une rébellion armée qui a endeuillé son village natal et détruit pratiquement tous ses biens, Zango, un jeune adolescent, voit sa vie bouleversée. Il s’inscrit désormais – à son corps défendant – dans cette logique guerrière et meurtrière, au point de causer du grand tort aux siens. La belligérance terminée, l’enfant soldat qui retourne au bercail a vraiment du mal à se faire pardonner et à connaître une réinsertion sociale salutaire. Ce roman est un chef-d’œuvre qui met l’accent sur la réconciliation et le pardon, valeurs fondamentales à la consolidation des relations pour conduire au développement durable des nations ayant connu beaucoup d’épreuves et de déchirements fratricides.
Les valeurs didactiques romanesques doivent demeurer les normes de toute société en quête d’essor véritable.

CONCLUSION

En définitive, l’œuvre romanesque n’échappe guère à la mission de fiction, encore moins à celle de nous révéler toutes les réalités sociales qui nous assaillent. C’est Héloïse Lhérété qui exprimera le mieux cette pensée synthétique :

« D’un côté, le lecteur s’échappe avec le personnage, voyage dans le temps et vit des intrigues palpitantes  ; de l’autre, il émet des hypothèses sur la suite de l’histoire et garde un esprit critique. Ce modèle a pour mérite de réhabiliter le ‘’ voyage imaginaire’’ proposé par toute fiction narrative, sans négliger pour autant la dimension réflexive de la lecture » [30].

En somme, en même temps que le roman divertit et égaie, il instruit et édifie. En cela, Viala, parlant de la littérature, déclare qu’elle

« […] peut tout représenter, discuter de tout, juger de tout. Et par le seul pouvoir des images qu’elle représente, elle peut éveiller de l’intérêt, du plaisir, de l’investissement affectif pour telle ou telle idée, telle ou telle attitude, telle personne, telle valeur. Puisqu’elle peut ainsi tout montrer et juger, explorer la littérature, c’est explorer le monde des jugements » [31].

Ainsi la littérature fait toujours appel à l’esprit critique. Maingueneau ne croit pas si bien dire lorsqu’il écrit : « Le lecteur idéal serait un homme total qui réconcilierait par le roman son âme d’enfant et l’usage le plus élevé de sa raison » [32]. En d’autres termes, le roman est si indispensable à l’Homme qu’il est capable de transformations spectaculaires.

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[1] Université Félix Houphouët-Boigny Cocody- Abidjan, Côte d’Ivoire

[2] Grand Robert de la langue française, Paris, Le Robert, SEJER, 2005.

[3] JEAN, Georges, Le roman, Paris, Seuil, 1971, 268p.

[4] MANGUEL, Alberto, Une histoire de la lecture, Paris, Actes Sud, 2000, 432p.

[5] ENGELS, Trui, « Les sept bienfaits de la lecture », in la revue Le vif, l’express du 28/10/2013.

[6] ARAGON, Louis, Blanche ou l’oubli, Paris, Gallimard, Collection Folio, 1972, 596 p.

[7] FANTOURÉ, Mohamed-Alioum, Le récit du cirque…, Paris, Buchet/chastel, 1975/154 p.

[8] NIANE, Djibril Tamsir, Soundjata ou l’épopée mandingue, Paris, Présence Africaine, 1960.

[9] BOULLE, Pierre, La planète des singes, Paris, Julliard, 1963, 271 p.

[10] VERNE, Jules, Vingt mille lieux sous les mers, Paris, LGF, Le livre de poche, 2001, 606 p.

[11] STHENDAL, M. De, Le rouge et le noir, Paris, Gallimard, 2000, 512 p.

[12] ZOLA, Émile, Germinal, Paris, Gallimard, collection Folio classique, 1999, 638 p.

[13] GORKI, Maxime, La mère, Paris, Le temps de cerises, 2001, 355 p.

[14] LOPÈS, Henri, La nouvelle romance, Yaoundé, Editions clé, 1976, 194 p.

[15] KANE, Cheikh Hamidou, L’Aventure ambiguë, Paris, Éditions 19/18, 1961, p.13.

[16] Ibid., p.15.

[17] SEMBENE, Ousmane, Les bouts de bois de Dieu, Paris, Presses Pocket, 1971, 416 p.

[18] CHEVRIER, Jacques, La littérature nègre, Paris, Armand Colin, 1984, 1990, p. 99.

[19] OYONO, Ferdinand, Le vieux nègre et la médaille, Paris, coll. 10/18, 1956, 186 p.

[20] CHEVRIER, Jacques, La littérature nègre, p. 100.

[21] FANTOURÉ, Mohamed-Alioum, op. cit., p. 12.

[22] KEÏTA, Fatou, Rebelle, Abidjan, NEI/Paris, Présence africaine, 1998, p.13.

[23] MAKOUTA-MBOUKOU, J.P., Spiritualités et cultures dans la prose romanesque et la poésie négro-africaines (de l’oralité à l’écriture), Abidjan-Dakar-Lomé, NEA, 1983, p. 137.

[24] KANE, Cheikh Hamidou, L’Aventure ambiguë, op. cit., p. 14.

[25] YEPRI, Léon, Relire l’Enfant noir de Camara Laye, Abidjan, NEA, 1987, p. 48.

[26] CHEVRIER, Jacques, op cit, p.122.

[27] ROUMAIN, Jacques, Gouverneurs de la Rosée, Paris, Desormeaux, p141-142.

[28] MAKOUTA-MBOUKOU, J.P., Une lecture de Gouverneurs de la Rosée, Abidjan, NEA, 1987, p. 256.

[29] N’DA, François D’Assise, Le retour de l’enfant soldat, Abidjan, Vallesse Éditions, 2008, 103 p.

[30] LHÉRÉTÉ, Héloïse, « Pourquoi lit-on des romans ? », article n° 218 de Sciences humaines de août-septembre 2010.

[31] VIALA, Alain, La culture littéraire, Paris, PUF, 2009, p. 60.

[32] MAINGUENEAU, Dominique, Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Dunod, 1992, p. 31.




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