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ECRITURE ET LIBERTE
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Ethiopiques numéro 53
revue semestrielle
de culture négro-africaine
1er semestre 1991
Hommage à Senghor
Forum d’Asilah (Maroc)

Ecriture et Liberté ! [1]

Auteur : Hamidou DIA

Introduction

Ecriture et Liberté ! Deux mots, deux concepts qui résonnent comme un manifeste. Une provocation. Mystérieusement intriqués, articulés autour de ce ET, à la fois problématique et porteur d’espérances.
Problématique car écriture et liberté entretiennent des relations conflictuelles, parfois violemment polémiques dans cette Afrique où la démocratie, la liberté de conscience restent des promesses aux contours encore imprécis, vagues et ambigus.
Porteur d’espérances, comme un « royaume entrevu » car, écrire, en sa substance même, n’est-ce pas l’acte libre par excellence ! Certes. Mais acte fragile, précaire et solennel tout à la fois. Précaire surtout à cause des censures, des censeurs, des gardiens vigilants de traditions souvent obsolètes et de politiques parfois presque surréalistes.
Le rapport de l’Ecriture - littéraire s’entend - à la Liberté - ce mot qui a plus de valeur que de sens selon la formule de Paul Valery, c’est d’abord le rapport du texte à son hors-texte, son contexte, c’est-à-dire ce par quoi il y a site, peut-être même suture ; c’est ensuite le rapport du texte au créateur, c’est-à-dire ce par quoi il y a jaillissement, surgissement de l’être par rapport au néant initial par où précède toute écriture. Quoique la Création, il faut en convenir provisoirement, fût en elle même mystérieuse, dans ce qui commande son avènement, plus précisément sa parturition jubilatoire... c’est enfin le rapport du texte parvenu à l’existence littéraire avec son public. Il y a aussi le temps la mémoire qui posent problème. Il me semble que l’écriture est toujours en quelque sorte une méditation sur le temps. Il n’est pas indifférent que les temps grammaticaux les plus usités soient l’imparfait et le passé simple.
Ce faisant l’écriture relève plus de l’interprétation que de la lecture : elle est une herméneutique. Dans la mesure où il n’y a pas coïncidence entre le temps littéraire, celui de la réalité réfractée par une conscience, et le temps réel, mathématique, si tant est qu’il existe. C’est par cette disjonction que le texte littéraire offre de multiples significations, un sens équivoque, plurivoque. La lecture de l’Ecriture est « pluri perspectiviste ».
Aussi laissant volontiers de côté le problème de la censure et de l’autocensure, par ailleurs brillamment traité par Mesdames Tanella, Boni et Véronique Tadjo, je m’intéresse au travail de l’écriture dans son efficacité propre. Ma communication s’articulera ainsi autour de trois axes : 1. Ecrire veut-il dire quelque chose ? 2. La liberté intérieure où le créateur considère comme un deus ex machina. 3. La fonction sociale ou « quand dire c’est faire ».
Naturellement mon propos n’a pas la prétention de dire des vérités définitives, infinitives ; je veux modestement poser un questionnement, indiquer peut-être des pistes, des sites, des chemins qui susciteraient une réflexion...

1. ECRIRE VEUT-IL DIRE QUELQUE CHOSE ?

Ecrire c’est témoigner, raconter, dire, CREER. L’écriture littéraire n’est pas le lieu du concept, de l’analyse théorique, du message délivré ex cathedra, mais celui de l’Emotion, de la sensibilité, en somme de l’Esthétique dans son sens étymologique. Voyez l’embarras de l’écrivain quand il est sommé de rendre compte de son oeuvre ! Le problème de l’écrivain est de trouver le chemin qui mène son émotion à la parole. Là réside la difficulté. Comment par exemple dire l’indicible, exprimer l’ineffable, manifester l’invisible ?
Indicible, Ineffable, Invisible qui peuplent, hantent l’imaginaire de l’écrivain !
L’Ecriture est toujours en deçà ou au-delà de ce qu’elle veut dire, « elle en dit trop ou pas assez » comme du reste pour tout langage. Elle préfère, pour des raisons essentielles, à la ligne droite soigneusement expurgée de se scories, emprunter les chemins de traverse.
A cause de l’ambiguïté de la relation du texte à son hors-texte par où la Liberté est supposée jaillir ! L’écriture est toujours éclatée et multiplie à l’infini les portes d’entrée et les fenêtres de secours. Voyez la fabuleuse aventure de L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. L’écriture est rarement ce qu’elle dit littéralement : elle est signe vers, indication de l’ailleurs, de sorte qu’aucune écriture n’est innocente, toute lecture est symptomale.
C’est qu’un texte littéraire est complexe, en lui-même il comporte au moins un double aspect : a) Quel est dans le texte le rapport du réel et de l’illusion, c’est-à-dire ici l’imaginaire considéré comme instrument privilégié de déchiffrage, de décodage du réel ?
b) Et, quel est le rapport de l’illusion, de la création, de la fiction comme discours au réel ? Or donc, faut-il révoquer en doute « le réalisme » fût- il balzacien ou socialiste ? Le révoquer précisément à cause de sa claudication, de son inaptitude (contemporaine) à rendre compte de ce dont il a l’ambition explicite : dire le réel tel qu’il est alors que dire le réel c’est déjà l’interpréter ?
D’où le malentendu qui explique les avatars considérables qu’a connu l’histoire du réalisme socialiste. Le réel n’est pas lisible d’emblée ; s’il l’était, pourquoi écrirait-on ? Il suppose des médiations, des artifices du langage, des « ruses », des détours. Le réel, source de nos illusions et de nos phantasmes dont il est constitutif, est un jeu, un jeu de miroir, jeu entre ce qui est montré et ce qui est caché, ce qui est visible et ce qui ne l’est pas, entre l’être et le néant. Il faut une singulière acuité visuelle pour voir le réel tel qu’il est autrement qu’à travers le prisme actif de notre subjectivité, au-delà des oripeaux et des mensonges par lesquels nous les voilons.« Si le monde était clair. Fart ne serait pas » comme le dit Camus.
Or donc, peut-on penser l’écriture, dire ce qu’elle dit, si son dire est déjà sens et interprétation ? Aucune lecture n’est neutre en ce qu’elle interprète une interprétation - celle de l’écrivain - aucune écriture n’est non plus univoque Entre l’écriture et la lecture il y a forcement une subordination réciproque. Mais si toutes les lectures sont valables elles ne sont pas cependant, toutes, légitimes.
L’Ecriture, stricto sensu, c’est une armature, un code, un message. L’armature, le code, le message d’un texte littéraire ont-ils une fonction qui ait quelque chose a voir avec la Liberté. Ou y a-t-il isotopie, des catégories sémantiques, une grille objective rendant possible une lecture uniforme ?
En vérité la tentation « isotopique » a existé surtout au sein du roman social africain. Si elle avait triomphé, qu’en serait-il de la pluralité silencieuse du texte ? Et l’écrivain ? A-t-il, dans l’acte même de la création, un promontoire de prédilection ? Doit-il suivre l’Endoxa en traduisant, exprimant ce que pense la majorité, chercher des connivences ?
Il se profile à l’arrière de cette triple interrogation capitale dans ce qu’elle sous entend, ce que Véronique Tadjo a nomme l’auto censure. Certains de nos Etats se vantent de n’avoir jamais censuré. Certes. Mais la question est mal posée, l’affirmation quelque peu démagogique. La vraie question, j’en conviens avec Boubacar Boris Diop, est de savoir si il y a un écrivain qui méritait d’être censuré et ne le fut point !
Contre les fausses connivences et les complicités artificielles Baudelaire, au siècle dernier, nous avait mis en garde : « lecteur, hypocrite lecteur, mon frère... ».
De plus, l’écriture négro-africaine a une particularité : le rapport ludique au mot souvent recherche, plus que pour sa signification, pour sa sonorité, sa musicalité. Nous avons les phrases scintillantes, le propos brillant ; ce qui, du reste, montre assez, il me semble, que si le français est notre langue d’expression, il n’est pas forcément celui de nos émotions.
Au-delà de l’anecdote, écrire c’est assumer les fonctions plurielles induites par le texte jeté en pâture à la sagacité des lectures ; c’est accepter, sans rhétorique superfétatoire, l’engagement qu’il implique.


Or les fonctions sont hétérogènes qui ne peuvent être subsumées par une quelconque homogénéité : on peut écrire pour normaliser, pour enclencher, pour disjoindre, pour subvertir, pour écrire... Là est peut-être le chemin vers une liberté, la liberté dans son essentialité et dans sa force corrosive.
L’écriture est libre parce que fondamentalement séditieuse, radicalement dissidente, forcément subversive quelles que soient d’ailleurs les intentions de l’écrivain. C’est là une liberté métaphysique que rien ne peut contraindre, sauf si l’écrivain, de manière délibérée ne s’inflige une autocensure. A la limite la privation physique de la liberté peut être féconde, nous avons une magnifique écriture carcérale pour en témoigner, je n’en veux pour exemple que le très beau roman d’Ibrahima Ly. Antsa ce magnifique chant de Liberté aurait-il vu le jour si son auteur n’avait fait la prison ? M.J. Rabmenanjara s’est clairement posé la question « avant d’aller en prison je n’avais pas écrit ; je suis allé en prison et j’ai écrit : alors je pose la question écrirai-je si je n’avais pas fait la prison ». Le problème est d’importance.
L’écriture a sa propre ontologie, son autonomie, son efficace propre. Alors que faire devant un texte : rechercher la littéralité ? Etudier ses virtualités, ses silences, ses marges en lui redonnant sens par l’interprétation ?
La liberté dans l’écriture, par delà les contraintes extérieures, est à priori. Ecrire c’est interpeller le néant, le forcer à être. En ce sens l’écrivain est un démiurge et la création a à voir avec le sacré, le divin !
Est-ce à dire que l’écrivain, par cela même, est libre ? Une sorte de deus ex machina ? La réponse me semble malaisée.
Pour que l’exigence de liberté intérieure se conjugue harmonieusement avec la fonction sociale de l’écrit - car si on écrit d’abord pour soi-même on écrit aussi pour les autres - l’écrivain doit apprendre à maîtriser l’extérieur, à l’apprivoiser, l’extérieur est ici l’ensemble des contraintes à l’intérieur desquelles il advient. Cheikh Hamidou Kane souhaitait qu’on arrêtât l’Extérieur.
Alors seulement il y a hiérophanie.

2. La liberté intérieure

Elle est soumise à une seule et impérieuse condition : l’écrivain doit avoir quelque chose à dire sinon la littérature devient un simple jeu de langage, or la littérature, si « inutile » et si essentielle, est une affaire trop sérieuse pour être laissée entre les mains des charlatans. Si elle implique un exercice de style elle ne saurait s’y réduire toute. Une des vérités de l’écriture, si tant est qu’on puisse parler de vérité, c’est l’authenticité profonde de l’écrivain.
Il s’agit de faire de chaque énigme une éclaircie, de chaque métaphore une visée. L’écriture, le dira-t-on assez, est pure intentionnalité. Aussi le texte littéraire devient un palimpseste dont le « repérage » se fait au travers de l’intertextualité tout en se refusant à la tentation de l’illisibilité radicale. Certes en matière de littérature le fond c’est la forme sinon pourquoi n’écrirait-on pas des essais, des études théoriques. On l’oublie parfois, entraînant de dangereuses dérives.
La revendication de liberté pour l’écrivain est légitime, il ne s’agit nullement dans mon propos d’imposer une sorte de dictature qui serait une forme pernicieuse de censure, encore faut-il qu’il sache quoi en faire. L’écrivain doit accepter d’assumer entièrement son texte, y compris les errements probables, accepter que la lecture en soit pluri perspectiviste, accepter l’irresponsabilité au sens juridique du terme.
L’écrivain n’est pas comptable des lectures qui sont faites de son texte. Mais il y a une exigence éthique irréductible : l’entière liberté de conscience qui demeure encore « une idée neuve en Afrique ».
La gît la véritable liberté qui ne saurait s’accommoder des grilles prétendues objectives, de règles impérieuses, ni des compromissions, compositions, conformismes de toute sorte. L’écrivain dans son geste inaugural est d’abord quelqu’un qui dit, qui sait dire NON. Non aux classifications arbitraires, aux ghettos imposés, non aux modes, à la récupération, non aux catalogues, aux casiers, décidés ici ou ailleurs. Surtout ailleurs qu’ici.
Alors faut-il révoquer en doute la critique occidentale ? C’est un vrai problème. En effet de quel lieu le critique occidental parle-t-il ? De quel droit « légifère-t-il » ? Sait-il de quoi il parle quand ce qui est dit est adossé à des valeurs implicites qu’il ne connaît pas toujours ?
Quand ce qui est dit est fortement lié à l’oralité qui en quelque sorte entre dans la littérature écrite par effraction ? On sait la mésaventure arrivée aux Soleils des indépendances de Ahmadou Kourouma. Prenons un autre exemple : l’engagement. C’est parait-il dépassé ! Cela ne relève pas de la modernité ! En cette matière je suis résolument archaïque.
La littérature négro-africaine doit être engagée pour des raisons essentielles liées au statut même de l’écrivain négro-africain. Certes les formes de l’engagement ont changé. Mais imaginerait-on un écrivain négro-africain qui aurait, même avec brio, décrit une porte qui se ferme sur une centaine de pages !
Il faut s’entendre : toute littérature a besoin de critique comme « le levain la farine blanche ». La critique est libre, elle est nécessaire ! Mais qu’est-ce qu’une critique littéraire sinon le parcours subjectif d’une oeuvre ? Certes « le fait de pondre des oeufs ne permet pas à la poule d’apprécier la qualité d’une omelette ». Donc mon refus ici et, je le dis clairement, c’est l’expression d’une subjectivité érigée en règle, d’un regard transformé en norme. Je peux aimer Henri Lopes, Sassine, Boris, j’admets aussi que d’autres ne les aiment pas. Je réclame simplement l’humilité, car enfin de quel droit ferais-je de ma lecture, la seule lecture ?
Par contre l’écrivain négro-africain doit être particulièrement vigilant par rapport à un double danger bien réel celui là contre lequel David Diop, il y a 3 décennies, nous avait mis en garde. Etonnante modernité. Ces dangers sont l’africanisme facile ou l’assimilation à tout prix ! Ecoutons-le ! Ruminons-le !
1. Le créateur africain, privé de l’usage de sa langue et coupé de son peuple, risque de n’être plus que le représentant d’un courant littéraire (et pas forcément le moins gratuit) de la nation conquérante (belle anticipation sur les ambiguïtés de la francophonie). Ses oeuvres, devenues par l’inspiration et le style la parfaite illustration de la politique assimilationniste (rebaptisée intégration) provoqueront sans nul doute les applaudissements chaleureux d’une certaine critique.
En fait ces louanges iront directement à la colonisation (ou néocolonialisme) qui lorsqu’elle ne parvient plus à maintenir ses sujets en esclavage, en fait des intellectuels dociles aux modes littéraires occidentales. Ce qui d’ailleurs est une autre tonne, plus subtile d’abâtardissement.
2. L’originalité à tout prix est aussi un danger. Sous prétexte de fidélité à « la Négritude » le créateur africain peut se laisser aller à « gonfler » ses poèmes de termes empruntes à la langue natale et à rechercher systématiquement le tour d’esprit « typique ». Croyant faire revivre les grands mythes africains à coups de tam-tams abusifs et de mystères tropicaux, il renverra en fait à la bourgeoisie colonialiste (ou néo-colonialiste) l’image rassurante qu’elle souhaite voir. C’est là le plus sur moyen de fabriquer une poésie de folklore dont seuls les salons ou l’on discute « d’art nègre » se déclareront émerveillés.
Ces propos tenus il y a plus de trente ans n’ont quasiment pas pris une seule ride.
Certes. Comme la tragédie antique « la littérature purifie les passions » mais pour ce faire doit être libre, totalement, dans ses intentions, ses motivations, dans son inspiration et dans son souffle. Dans sa visée aussi. Le moment initial, fondateur de la littérature, je le répète, c’est le refus « des corsets et des impératifs de l’ordre ».
Cependant ce refus qui jaillit de l’appréhension du réel ne saurait lui même être ritualisé ou normalisé. Ce qui importe, c’est l’absolue sincérité de l’auteur, de l’écrivain qui refuse mode, palier, escalier ou casier. Qu’importe alors que le texte traduise l’imaginaire, exprime une symbolique, l’exaltation du moi, qu’il respecte la matérialité des faits, qu’il soit chronique ou récit pourvu que l’écrivain ne ruse pas avec lui-même, qu’il ne triche pas, que son émotion, ayant trouvé le chemin si malaisé de la parole, soit intacte, il aura ainsi à voir avec le divin,la pure liberté...


La Fonction sociale : « QUAND DIRE C’EST FAIRE »

L’écrivain, singulièrement africain, advient dans des conditions historiques déterminées : en a-t-il pourtant une mission à remplir ou à trahir comme le pensait Frantz Fanon ?
S’il y a mission, et je crois qu’il y a mission surtout dans nos pays apparemment voués à toutes les calamités : naturelles, politiques, économiques, etc., qui est de lutter contre l’afro pessimisme qui n’exclut pas un constat lucide préalable mais l’inclut profondément ; cette mission n’est-elle pas plutôt de symboliser le réel, de le « styliser » ?
Balzac disait que « la mission de l’écrivain n’est pas d’exprimer le réel mais de le symboliser ». Engagement donc. Mais la véritable identité - l’un n’exclut pas l’autre - est cependant dans la hardiesse syntaxique, dans les tortures sémantiques, dans l’innovation et l’expérimentation de nouvelles formes.
Si on parle de fonction sociale c’est que le texte littéraire est à la fois histoire et discours. Histoire en ce qu’il renvoie à ce qui est raconté et à la manière dont le lecteur en prend conscience.
Discours aussi car l’histoire n’est que le matériau sur lequel le discours construit une architecture esthétique. Pour l’auteur africain néanmoins, le désintérêt, l’esthétisme pur est suicidaire. Le langage ayant son efficace propre, dans les conditions présentes de nos pays, pour reprendre la formule d’Austin « dire c’est (vraiment) faire ». L’écrivain africain, il ne faut pas l’oublier, écrit d’abord pour son peuple. Il doit méditer ce propos de Jean Paul Sartre « je tiens Flaubert et les Goncourt pour responsables du massacre qui a suivi la Commune de Paris car ils n’ont pas levé le petit doigt pour l’empêcher ». Excessif ? Voire ! Car enfin qu’est-ce qui interdirait un Zola africain qui accuserait...!
Ruminer également Lamartine : « honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle s’il n’a l’âme de la lyre et les yeux de Néron ». Corset ? Dépassé A. Césaire ? qui définissait le rapport de l’écrivain à son peuple « comme le point à l’allongée du bras » ? Dépassé Senghor ? qui disait « je n’ai hai que l’oppression, car ce n’est pas haïr que d’aimer son peuple » ? Voire !
La beauté seule ne compte pas même si je la tiens pour essentielle, mais rien ne l’empêche d’être « le chantre des grandes douleurs ».
Il ne s’agit pas de transformer l’écrivain en phare ou en visionnaire (bien que je ne sache pas s’il y a une contre-indication) mais s’il n’est pas une béquille pourquoi ne serait-il pas un aiguillon de conscience qui rendrait absurde et impensable l’idée même d’écrivain « officiel ». Le pouvoir ne produit pas, il se défend, l’écrivain crée, il dérange. L’Afrique a-t-elle besoin d’écrivains griots, d’écrivains propres, lisses, dressés, aseptisés qui rappelleraient selon le mot de Boubacar Boris Diop « la blancheur froide des pissotières des grands hôtels » ?
Or donc, pourquoi pas Césaire, David Diop ou même Flaubert, Stendhal, Zola ? Pourquoi pas ? Ce n’est pas parce que quelques doctes critiques ont décidé que c’est dépassé que nous devons obligatoirement les croire !
La seule exigence encore une fois, c’est la liberté totale du créateur. « Bonsoir Messieurs les censeurs » Comme l’écrit B. Brecht, on n’organise pas la littérature « comme on organise un élevage de volailles sinon les poèmes se ressemblent justement comme un oeuf ressemble à un autre oeuf ».
Il y a une tâche, une fonction sociale de l’écrivain. Une tâche urgente. L’urgence est un concept de temps. L’écriture, acte de création absolue, doit refuser la normativité qu’elle doit regarder comme sa pire ennemie. La tâche est celle assignée par A. Césaire :
« Vous savez pourtant mon amour tyrannique
Vous savez que ce n’est pas par haine des autres races
Que je m’exige bêcheur de cette unique race
Ce que je veux c’est pour la soif universelle,
La faim universelle ! La sommer libre
enfin de produire en son intimité close
La succulence de ses fruits...
 »
Refuser donc la norme quelque soit la norme, ou ses intentions ! Assumer avec courage et talent ce qui nous incombe : l’éveil des consciences, quelles que soient les voies choisies sans oublier que nous faisons de la fiction, notre prétention à faire de l’art, à mettre en forme l’illusion constructive : pour faire la vie, il faut d’abord la rêve
Quelle drôle d’idée d’ailleurs d’évacuer l’illusion et le réel !

Conclusion générale

C’est le temps de conclure - provisoirement - cette communication résolument anti-académique.
S’il est authentique sans chercher forcément à être prophétique, s’il articule sa liberté intérieure et sa fonction sociale, l’écrivain africain manifeste forcément les désirs, les angoisses, les interrogations propres à son époque. « Nul ne peut sauter par dessus son ombre ». Il sera ourlet et flambeau pour ne pas désespérer ce continent assis, problématique, en proie, aujourd’hui plus qu’hier, à tous les dangers.
La liberté de l’écrivain négro-africain n’est-elle pas compromise par l’utilisation d’une langue d’emprunt. Souvenons-nous des pathétiques vers de Lalo :
« Sentez-vous cette langueur à nulle autre pareille
D’exprimer avec des mots de France
Ce coeur qui m’est venu du Sénégal... !
 »

Voila exprimée toute l’ambiguïté de la Francophonie dans sa relation avec les langues nationales. Le problème est de savoir si c’est l’écrivain qui choisit sa langue ou si c’est la langue qui choisit l’écrivain.
C’est là un vaste problème qui pose une grave question : Senghor ou Ngugi Wa Tchongo ?
Dans tous les cas la liberté revendiquée (à juste titre) ne serait que fictive et illusoire si elle n’est pas adossée de solides points d’appui comme ceux d’un Jacques Roumain par exemple
« Afrique, j’ai gardé ta mémoire, Afrique
Tu es en moi comme l’écharde dans la blessure
Comme un fétiche tutélaire au centre du village
 ».
Etre la bouche de ceux qui n’ont point de bouche avec cependant la superbe de Césaire « je ne m’accommode point de vous, accommodez vous de moi » telle me semble être la vérité profonde de l’écrivain négro-africain mais aussi sa liberté la plus authentique.
Laissons le dernier mot à Cheikh Hamidou Kane : « si l’Afrique et l’Occident ont eu des passés différents, ils auront rigoureusement le même destin ». Au-delà des vicissitudes et des avatars historiques, Ecriture et Liberté c’est en définitive l’effort fourni par les écrivains, à partir de leur singularité, pour participer à l’élucidation de la condition humaine, de la seule aventure qui, désormais, vaille.


[1] Communication à la première biennale des Lettres de Dakar. Publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur.




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