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ÉTATS AFRICAINS, ANTAGONISME DE CLASSES INSTITUTIONNALISÉES
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Éthiopiques n°97.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
2nd semestre 2016

ÉTATS AFRICAINS, ANTAGONISME DE CLASSES INSTITUTIONNALISÉES

Auteur : Django Kouamé YAO [1]

L’antagonisme de classes institutionnalisées est l’opposition de classes qui correspond à ce qu’on est en droit d’attendre d’un pouvoir de classes. L’antagonisme de classes institutionnalisées est l’usage de la puissance au service d’une classe dominante dont les fins sont déterminées par celle-ci laquelle est la représentation de l’ordre économique, social et politique désirable. En Afrique, où les niveaux de modernité économique et sociale sont quasi inexistants, le développement s’est dirigé vers une forme d’antagonisme de classes institutionnalisées. L’antagonisme de classes institutionnalisées constitue la caractéristique générale des États [2] africains, ses manifestations sont les mêmes sur tout le continent. En se plaçant dans une perspective très large, il est possible de distinguer la grande tendance manifeste de l’antagonisme de classes institutionnalisées.
Cet antagonisme de classes institutionnalisées est le résultat direct d’un système mécanique centre-périphérie d’échanges inégaux. Il est renforcé par les conditions internes, les liens qui constituent un enchevêtrement complexe entre les groupes sociaux et politiques à la fois du centre et de la périphérie. L’antagonisme de classes institutionnalisées forme aujourd’hui un réseau de dépendance complexe où les forces spécifiquement politiques ainsi que socio-économiques interagissent.
L’antagonisme de classes institutionnalisées a créé des conditions propices à l’émergence et à la perpétuation d’une élite comprador [3], dont l’orientation vient de l’extérieur, et sa fonction est objectivement parasite. L’existence même de l’élite dirigeante est due au fait qu’elle constitue un lien, ou un intermédiaire, entre la société, les classes dominantes et le centre métropolitain. Dans les États africains où il existe des structures socio-économiques et politiques moins développées, l’antagonisme de classe institutionnalisée ne peut aller au-delà de la crise. Il évolue en crise de domination ou en crise de légitimité.
La crise de légitimité a ouvert la voie à des régimes dictatoriaux afin de maintenir l’ordre socio-économique traditionnel. Bien que quelques-uns de ces régimes, par exemple, aient évolué en démocraties limitées dirigées par un gouvernement civil, les intérêts des élites socio-économiques, de leurs associés transnationaux et de la bureaucratie sont demeurés intacts. Dans d’autres cas, le pouvoir dictatorial et ses alliés n’est pas remis en cause.
Une dimension importante de l’antagonisme de classes en Afrique est liée à la polarisation croissante des forces sociales et des alliances politiques menant dans certains cas à une impasse prolongée et pénible, à un jeu à somme nulle. On peut souligner la dimension de l’effondrement du pluralisme démocratique, de nature plus interne. La tendance inexistante de la société civile. Il y a l’effet combiné du processus de prise de distance relative de l’État africain par rapport à cette société civile. L’antagonisme de classes institutionnalisées, l’autoritarisme bureaucratique et le véritable terrorisme d’État ont bloqué les alternatives de développement de l’Afrique, mais également miné les fondements même de la démocratie. Cet effondrement de la démocratie est une caractéristique généralisée sur tout le continent.
Du fait que les régimes politiques africains attribuent récompenses et privations de façon autoritaire aux différents secteurs de la société, les interactions politiques ne sont-elles pas considérées en Afrique comme étant des rapports conflictuels ? Les politiques de planification, puisqu’elles ne peuvent être exécutées, ne sont-elles pas les expressions d’un projet politique, respectivement le résultat et le processus par lesquels les élites ne puissent répondre aux défis qui s’exercent sur elles ?
L’objectif de cet article est d’offrir, d’abord, une interprétation générale de l’antagonisme de classes institutionnalisées, ces tendances contradictoires, en examinant plus particulièrement qu’il est le frein au développement des États africains. Ensuite, il cherche à évaluer les enjeux découlant de cette interprétation. Enfin, il insiste sur l’instauration de la démocratie, seule capable d’impulser un développement harmonieux et homogène aux États africains.

1. L’INSTITUTIONNALISATION DES CLASSES

Avec les indépendances des États africains, l’économie d’exportation, les relations de travail semi féodales et naturellement corporatistes comme celles qui prévalaient ne furent pas modifiées. Pour le paysan africain, les formes modernes d’organisation du travail ne pouvaient se dépouiller des coussins paternalistes et de l’apparat traditionnel. Par contre, l’indépendance politique obtenue a eu un impact significatif puisque

La position dans la société qu’un individu recevait dès sa naissance et qui pouvait apparaître comme le résultat final de siècles de soins attentifs pouvait désormais être achetée, en espèces sonnantes et trébuchantes par n’importe qui venant de n’importe où. Et ces parvenus ne se contentaient pas d’entretenir ce rapport à la société, ils avaient l’effronterie de demander que ce rapport soit légitimé et légalisé en tant que droit de l’homme [4].


En conséquence, l’éducation et l’argent ont constitué le critère de différenciation et de la formation des classes. La classe [5] instruite ou riche forme l’administration chargée de la gestion de l’hégémonie. Elle est en relation de condominium avec les métropoles. Elle garde le contrôle de l’économie, la production de l’idéologie, les médias et la position dirigeante au sein de la société. Mieux encore, elle conserve la fonction de liaison avec l’ex-métropole, grâce au contrôle exercé sur le commerce. Elle s’octroie la capacité de restructurer les paramètres au sein desquels se produisent les rapports de classes politiques, c’est-à-dire « une société dans laquelle les classes sont les formes dominantes de stratifications » [6].
Cette classe reproduit les valeurs, les normes et les attentes de la bourgeoisie. Elle fait preuve d’un dédain particulièrement profond à l’endroit du travail manuel et des autres occupations incompatibles avec son éducation "supérieure". En fait, cette classe durcit les barrières sociales. « Elle insiste sur le fait qu’une classe a nécessairement une dimension politique, puisqu’elle souligne que les classes ont des intérêts communs, qui ne peuvent qu’être affirmés contre d’autres intérêts » [7].
Par conséquent, les relations entre les élites et les masses changent, passant de la passivité à l’antagonisme de classes institutionnalisées entre cette élite et cette masse fragmentée à la confrontation manifeste et spécifiquement politique. Simultanément au développement d’un mouvement ouvrier naissant, de rapides changements démographiques se produisent. L’urbanisation, la migration intérieure crée les conditions propices à l’émergence de nouvelles strates. « La population des villes augmente presque partout deux fois plus vite. Le marasme des régions rurales incite les populations à émigrer vers les villes. Ce qui entraîne un complément inévitable des (…) forces qui agissent dans la société » [8].
Avec la bureaucratisation croissante, la classe comprador facilite la création des conditions politiques propices à l’incorporation sélective des travailleurs par la mise en place du système patrimonial, par l’élargissement de l’arène politique. Avec cette extension politique, les classes s’institutionnalisent augmentant ainsi le contrôle du pouvoir politique de la bureaucratie. La bureaucratie « ne peut qu’être qu’un tissu d’illusions pratiques. Puisque la bureaucratie est, d’après son essence, l’État en tant que formalisme, elle l’est aussi d’après son but » [9].
Les réformes politiques sont clairement délimitées. Les conflits sont arbitrés par un État qui joue également le rôle de médiateur partial entre le monde des affaires et les travailleurs. Le rôle principal de cet État est la mise en application autoritaire de la gestion de l’hégémonie. Cette mise en application autoritaire est soutenue par la métropole. Ce contexte est d’une importance vitale pour le maintien de l’ordre socioéconomique. Il élimine la possibilité élémentaire du pluralisme démocratique du fait que l’État lui-même ne peut faire office de mécanisme de résolution des conflits. « La tutelle abusive de l’ordre politique dominant constitue l’obstacle à la possibilité de construire une démocratie viable en Afrique » [10].
L’État africain dépend essentiellement du marché mondial pour les exportations des produits agricoles ou miniers dont les prix varient indéfiniment. Cette caractéristique de ce type d’économie centrifuge néocoloniale consiste en une grande vulnérabilité des cycles de décroissance accélérée. L’économie africaine ne possède pas une industrialisation indépendante et orientée sur la satisfaction des besoins. C’est une économie poussée vers l’extérieur du fait qu’elle est une économie d’exportation non modernisée. « La colonisation, en effet, n’était pas seulement une domination politique. Elle est également une domination économique » [11].
Les caractéristiques principales de cette économie d’exportation, bien ancrée et non modernisée, peuvent être résumées par la prédominance de la production agricole ou minière non transformée mais orientée pour satisfaire la demande d’un marché extérieur métropolitain. Ce qui renforce la tendance historique à la détérioration continue des termes de l’échange. Comme conséquence, on assiste à un manque d’innovation technologique, à une fluctuation des prix et à une augmentation du coût des importations. Dans ce contexte, la capacité d’importer ne peut être qu’en dessous de la demande intérieure. La plupart des produits manufacturés sont importés, et la plus grande partie de ceux-ci est destinée à satisfaire les besoins de consommation ostentatoire de l’élite comprador. Le véritable marché interne moderne est très limité, la grande majorité de la population n’y ayant pas accès « l’ordre économique dominant prétend proposer à tous la prospérité, mais il ne fait rien pour la justice puisqu’il favorise des inégalités devenues intolérables » [12].
La bourgeoisie comprador devient le groupe dominant grâce au contrôle qu’elle exerce sur les rapports avec les marchés internationaux. Malgré une différentiation aiguë entre les strates sociales et une exploitation objective, il convient de décrire les relations sociales en Afrique en grande partie en termes d’antagonisme de classes institutionnalisées. Les classes inférieures sont extrêmement fragmentées, souvent incorporées de façon corporatiste dans des formes de domination paternaliste et semi-féodale ou isolées dans des économies paysannes où l’accroissement de la plus-value extraite crée les conditions du démantèlement d’une agriculture de subsistance traditionnelle.
Le rôle de contrepoids et de participation des métropoles aux processus politiques internes par l’intervention directe ou le contrôle des secteurs clés de l’État. La métropole transforme radicalement les alliances politiques internes en conflits politiques intérieurs. Le problème de la légitimité dépend du soutien extérieur métropolitain. Il constitue précisément une caractéristique centrale de l’État africain qui est la suite logique de la division de la société en classes antagonistes. Il s’ensuit que cet État, selon Geserman-Koursanov, « s’est constitué en tant qu’instrument d’une domination de classes en tant qu’institution politique de domination des exploiteurs » [13].
Les liens politiques résultant invariablement de la subordination, dans le cas de l’Afrique, le soutien aux politiques, et parfois au régime lui-même, dépend du rapport des assises externes. Ceci pose une limite importante à l’étendue des choix s’offrant lors de la formulation et de la mise en œuvre des politiques de développement. L’efficacité et l’existence même du régime finissent par dépendre de sources externes que de sources internes de soutien. Ce qui explique le fait que la légitimité interne est généralement limitée. « Accroître la dépendance pour mieux exploiter les classes dominées, tel est le fond de la politique de développement » [14].
Une telle expansion extérieure est plutôt habituelle au sein des économies marquées par le sous-développement chronique. La ’’marginalisation [15]’’ accrue de larges secteurs de la population est une conséquence normale de la croissance limitée dans les sociétés sous-développées. L’accumulation aux mains d’une petite élite locale et de ses associés extérieurs peut accroître l’intensité du soutien. Cette intensité a tendance à être inversement proportionnelle à la quantité de soutien de la population, ce qui réduit d’autant le soutien populaire au régime et provoque l’aliénation grandissante des masses et crée des disparités.
Ces disparités extrêmes entre les demandes populaires de la population exacerbent les tensions entre les élites parasites et les masses. Elle crée une réduction radicale de l’autodétermination nationale en renforçant le processus sans issue de la répression et, à un moindre degré, les styles politiques antidémocratiques. « Le désordre, qu’il prenne la forme d’un déchainement général ou de la dictature de despotes corrompus et ineptes, s’accompagne d’une régression dont l’ampleur est incalculable » [16].
Ces tensions déterminent à leur tour les principaux paramètres au sein desquels le système des choix politiques opère. Lorsque ces contradictions deviennent extrêmes ou impossibles à surmonter, nous pouvons dire qu’une société donnée est en crise, crise qui implique une combinaison des contradictions extrêmes et impossibles à surmonter résultant de l’incapacité à faire des choix autoritaires. Les conditions existant en Afrique, le degré de tension entre les capacités et les aspirations, les élites et les masses, la souveraineté et la dépendance, rendent virtuellement impossible le fonctionnement du mode de gestion démocratique.

2. LES ENJEUX POLITIQUES DE L’ANTAGONISME DE CLASSES INSTITUTIONNALISÉES

Si la mise en œuvre du projet de perversion des États africains requiert un fort degré de mobilisation de ceux-ci du fait qu’ils sont sous la menace de la métropole, elle nécessite un recul radical. Ce recul entraîne dans la périphérie un transfert de maintien d’ordre. Dans ce cas, la participation au jeu politique est remplacée par la politique de l’ordre. La planification du développement est substituée par le contrôle social comme mécanisme clé de l’administration gouvernementale. « La difficulté majeure de l’État africain est celle que soulève pour lui la structure et la délimitation de son assise nationale [17] ».
L’intégration d’un tel projet aux prétentions hégémoniques [18] centré sur la marginalisation et à l’aliénation croissante de la plus grande partie des assises internes ont provoqué une crise aiguë de légitimité et de domination. En présence de rétributions tangibles propres à cette crise de légitimité, la violence subversive, répressive ou institutionnalisée devient la monnaie politique courante. Non seulement la répression, mais le pur terrorisme d’État devient un style politique particulier. « La violence qui se déchaine est à l’origine d’un funeste héritage dont les effets se font encore sentir (…) un véritable état de guerre ouverte est le désordre général dans lequel est plongée l’Afrique » [19]. »
La dégénérescence du socialisme soviétique aux prétentions hégémoniques a exercé une influence considérable sur le développement de l’État autoritaire africain. Le phénomène bureaucratique ayant évolué presque concurremment à l’État africain moderne et relativement autonome. L’État autoritaire africain trouve son origine dans le socialisme soviétique du fait que l’endoctrinement reproduit l’idéologie staliniste de « système du parti- unique-détenteur-de la vérité- de l’histoire-dans-une-économie-étatisée » [20].
Ce modèle cherche à remplacer les pratiques de la démocratie pluraliste par un nouvel ordre bureaucratique aux accents totalitaires. La sécurité nationale et les politiques d’anti développement remplacent la vieille rhétorique de la mission civilisatrice jadis prônée par l’aventure coloniale dans la périphérie. Il s’agit essentiellement d’une stratégie accompagnée d’une orientation néo-impérialiste et néo corporatiste. Ici, les intérêts de sécurité de la bureaucratie sont suprêmes. « L’autorité bureaucratique et la subordination à l’État totalitaire dissimulent les anomalies sociales existantes, créent des illusions et des formalismes qui détournent l’attention des véritables défauts » [21].
Ce modèle institutionnel privilégie le maintien d’ordre aux dépens du développement, et plus encore de la satisfaction des besoins sociaux. Les techniques administratives comprennent une panoplie de fonctions manifestement terroristes de gouvernement. De façon paradoxale, alors que le niveau de sécurité sociale gagne en profondeur, le champ de l’activité gouvernementale se rétrécit énormément dans les domaines de la gestion économique et du bien-être social. « Créer du désordre justifie la revendication des mesures d’ordre » [22].
En dernière analyse, l’objectif de l’État africain autoritaire devient hautement spécialisé. Les structures, les objectifs, les doctrines, les techniques, sans compter la quincaillerie, au nombre des technologies les plus facilement transmissibles dans ce monde actuel où la polarité rigide et le jeu des alliances dominent les relations entre le centre métropolitain et la périphérie. Dans ce contexte, on assiste à la réduction des espaces politiques qui a tendance à transformer les interactions multiples du pouvoir en une simple équation autoritaire du premier degré. Le pouvoir est égal à la force. « Dans un État fragile, la guerre est la continuation de la politique » [23].
Le professionnalisme sécuritaire national devient la caractéristique bureaucratique la plus homogène. Une telle « modernisation » [24] institutionnelle sert également de lien entre la périphérie et le centre. En ce sens, la sécurité nationale, particulièrement orientée vers la lutte antisubversive constitue la menace la plus grave pour la souveraineté de l’État. La sécurité nationale devient synonyme des actions au développement de l’État africain. Cet État se transforme à son tour en force d’occupation, en guerre contre sa propre nation.

Dans tous les anciens pays, c’est la nation qui doit faire l’État. Il s’est lentement formé dans les esprits et les institutions unifiés par le sentiment national. Dans l’État africain tel qu’il apparaît sur le continent africain c’est l’État qui doit faire la nation. Seulement comme l’État ne peut naître que d’un effort national, le drame politique s’enferme dans un cercle vicieux [25].


L’État africain pose comme principe que la sécurité nationale constitue le système le plus efficace pour susciter le type de développement susceptible de servir les intérêts économiques du centre métropolitain. Elle reste la dernière option des élites intérieures et de leurs assises externes. À la suite, la sécurité nationale semble encore une fois jouir d’un regain de popularité à titre de modèle de gestion des conflits en Afrique. « L’argument de la sécurité sert pour certains, à réclamer plus de pouvoir d’inquisition, de surveillance, de contrôle » [26].
L’État africain qui est issu en partie du mariage des deux projets, c’est-à-dire de la combinaison de l’exercice hautement spécialisé et efficace de la violence par le ’’secteur public’’ et de la gestion de l’économie par le ’’secteur privé’’ contrôlé par les grandes multinationales. La fusion des deux acteurs verticalement intégrés en un seul bloc de pouvoir présente de grandes inégalités. « Les inégalités, le désespoir et les attentes qui dépassent largement les possibilités sont autant de menace pour la démocratie dans la mesure où ils encouragent les comportements autoritaires et antidémocratiques » [27].
La faiblesse grandissante des classes inférieures constitue le facteur fondamental qui permet à cet amalgame de se transformer en un projet durable. La bourgeoisie comprador devient une classe qui conserve les gratifications sociales de l’époque coloniale. Cette bourgeoisie, soutenue par ses assises externes partageant l’idéologie de sécurité nationale, fait office en même temps de véritable classe dirigeante. Comme c’est elle qui contrôle plus longtemps les forces sociales libérées par le processus capitaliste, elle abandonne les formes de gouvernement démocratique pour recourir au pouvoir autoritaire. « La construction de l’État ne peut pas se réaliser sur les mêmes bases matérielles que ceux du centre. L’État africain n’est donc pas le produit d’un développement endogène des rapports sociaux, mais il est imposé de l’extérieur » [28].
C’est pourquoi, les États africains ne peuvent asseoir une véritable démocratie accrue, même dans le sens conventionnel du terme. Le concept de ’’démocratie’’ ainsi que celui de ’’droit de l’homme’’ dissimulent chez ces États les conséquences objectives d’un système continu de dépendance satellisée. La ’’démocratie limitée’’ au moyen d’ouvertures est peut-être bien à ce moment la seule voie par laquelle l’alliance métropolitaine peut conserver un certain équilibre stable face à la grave crise économique et aux grands défis politiques. Il en résulte, cependant, malgré l’importance attachée au retrait des militaires de la vie politique et au retour à la démocratie, le centre métropolitain préconise fondamentalement un type de démocratie ’’restreinte’’ ou ’’limitée’’, c’est-à-dire une démocratie qui ne présente qu’un minimum d’offres de services gouvernementaux et de participation populaire. La formule est non seulement essentiellement conservatrice sur le plan socio-économique, elle est également antidémocratique.
L’État africain renforce le moule de recul du développement et de tendances centrifuges au sein de ses sociétés. Ses principales caractéristiques comptent un certain nombre de cercles vicieux qui se renforcent mutuellement par l’utilisation continue de la répression comme moyen de dissuasion efficace contre la mobilisation de masse. Les inconvénients de ce maintien d’ordre ont été diversement illustrés par les crises qui ont secoué les États africains. Le coût de la répression en vies humaines l’emporte sur les effets destructeurs des classes capitalistes autoritaires. Ceci rend très improbable le fonctionnement efficace de ces régimes, fermant ainsi la voie à la démocratisation.

3. LA DÉMOCRATISATION ET LE RENOUVELLEMENT SOCIAL

Quant aux tendances à la démocratisation [29], les perspectives sont précaires du fait de la dépendance économique qui rend presque vide le contenu de démocratisation. Ces tendances entraînent l’exclusion de l’agenda politique de thèmes et d’acteurs jugés hors limite par les grands systèmes, une version africaine du complexe de dépendance du centre métropolitain.
Comme il est difficile d’imaginer que des régimes antidémocratiques puissent se transformer en régimes démocratiques presque du jour au lendemain alors que persistent les conditions et les forces socio-économiques qui permettent l’existence des tendances antidémocratiques. Nous pensons avec raison qu’en s’opposant à l’ordre africain en place, il est évident que les mouvements démocratiques qui se manifestent au sein des États africains sont potentiellement pour le développement démocratique. Ceci ne veut pas dire que tout mouvement est nécessairement démocratique. Bien plus, pour qu’un mouvement soit démocratique, il faut qu’il soit fondamental et progressif, « c’est-à-dire une réponse nécessaire et urgente qui affectera positivement la qualité de vie publique ainsi que le contenu et le style de gestion » [30].
En ce sens, la démocratie est considérée comme une alternative au cycle perpétuel de la pauvreté, de la répression et de la domination étrangère qui étouffe le développement des États africains. Là où la violence répressive et institutionnalisée bloque régulièrement tous les canaux d’expression et de participation populaire, la démocratie constitue l’unique possibilité de changement véritable. « Dans la démocratie, la loi est l’affirmation de l’existence humaine, tandis que dans tous les régimes, l’homme est l’affirmation de la loi. Telle est la différence de la démocratie » [31].
Sous ces auspices, la démocratisation des États africains peut-être plus que jamais le résultat non intentionnel de la répression. Par sa nature même, elle s’avère comme la seule possibilité de révélation du potentiel créateur de la population pour une redéfinition indigène du développement, de l’autodétermination. « Par rapport à toutes les autres formes d’État, la démocratie est ce que le Nouveau testament est à l’Ancien testament » [32].
Seule la démocratie pourra modifier la nature centrifuge de l’économie d’exportation. Elle ne peut que répondre de façon pragmatique à une crise des importations nécessaires à la consommation ostentatoire des élites. Elle est la réaction classique à la catastrophe économique. Seule la démocratie pourra assurer aux strates démunies dont le statut est menacé par le déclin rapide de l’économie d’exportation. Elle permettra également d’attirer les masses, particulièrement les travailleurs en créant une industrialisation fondée sur la substitution à l’exportation.
La démocratie assurera la survie des mécanismes de cooptation des membres potentiellement mécontents et de ceux qui veulent aussi avoir accès à l’éducation. La démocratie contribuera à la stabilité de l’État plutôt que la mise en œuvre d’un programme pour l’augmentation de l’autonomie relative de l’État. Seule la démocratie pourra modifier radicalement la nature des relations socio économiques au sein des États africains. La démocratie, en mettant l’accent sur la confrontation, substitue à l’antagonisme de classes institutionnalisées le contrat social établi entre des groupes sociaux par ailleurs antagonistes. Elle sert de mécanisme clé pour les politiques d’intégration de différentes strates sociales. « Ainsi un monde plus démocratique porte en lui la promesse d’un monde pacifique. Les pays dotés de régimes démocratiques tendent à être plus prospères que les pays non démocratiques » [33].
L’avènement de la démocratie en Afrique pourra modifier de façon radicale la structure sociale, plus particulièrement la diminution des barrières de classes par une véritable révolution de l’ordre existant. Dans ce cas, la légitimité reposera sur l’amélioration des conditions de travail, des salaires et des droits syndicaux des travailleurs. Ce renforcement démocratique aura pour tendance à promouvoir l’État-providence [34] du fait que l’intervention de l’État dans la planification, le financement et la mise en œuvre des politiques de reprise industrielle apportera des changements qualitatifs au rôle de l’État dans l’économie.
La démocratie exigera un élargissement très important du marché qui est par ailleurs extrêmement limité. En termes économiques, ceci signifie la transformation de la plus grande partie de la population disposant de revenus tout juste suffisants pour vivre en un marché de consommation de masse capable d’acheter les biens produits par les États africains.
Les plans de développement ont toujours souffert d’un manque de financement chronique, tributaires de la détérioration des termes de l’échange des revenus de l’exportation des produits agricoles. Cependant, avec la démocratie l’industrialisation va substituer à l’exportation par la mise en œuvre pleine et entière de la logique de développement opposée à la politique d’opacité qui a prévalu jusque-là.


La démocratie consiste à élaborer un ensemble de règles et de principes, une constitution qui détermineront la manière dont sont prises les décisions. Et cette constitution devra être en conformité avec un principe fondamental : tous les membres devront être traités comme étant également qualifiés pour participer au processus de prise de décision [35].

En effet, c’est dans la mobilisation et l’incorporation d’un nombre croissant des acteurs du changement social qu’on peut concevoir des alternatives aux structures existantes. Le changement social radical d’aujourd’hui est donc simultanément un processus libérateur. La démocratie est un projet créateur découlant de la pratique concrète de la lutte, modifiant le cours de l’histoire. Si le temps et les circonstances le permettent, la démocratisation des États africains pourrait devenir celle de l’indépendance réelle de l’Afrique.

Puisqu’elle oblige par conséquent à préférer aux méthodes bureaucratiques, autoritaires et paternalistes de gouvernance qui confinent les citoyens au statut d’éternels mineurs, celles fondées sur leur responsabilisation la plus poussée et leur implication la plus directe possible, non seulement dans l’application des décisions engageant toute la collectivité mais aussi dans la conception et l’adoption de telles décisions [36].

CONCLUSION

L’analyse que nous venons de faire des États africains et de l’antagonisme de classes institutionnalisée suggère certaines observations générales. Bien que cet antagonisme de classes institutionnalisées soit congénital à l’Afrique il doit servir de point de départ à l’élaboration d’un paradigme de développement. Il convient de mentionner que l’antagonisme de classes institutionnalisées qui caractérise actuellement l’Afrique ne peut être considéré comme une aberration politique. Il doit être compris s’il est interrogé dans son fondement comme à l’origine d’une mutation d’un projet social continu en vue d’assurer le plein élan des structures sociales existantes afin de combattre les formes de domination économique qui y sont liées, tant à l’intérieur que sur la scène internationale.
On observe également que l’antagonisme de classes institutionnalisées s’est aggravé. En tant que tel, il est lié à une profonde dégénérescence de l’État lequel a accéléré et aggravé les dysfonctionnements résultant d’un mode de développement dépendant. Ce que l’on voit poindre en Afrique est un système de dépendance complexe et de sous-développement relié de groupes importants au sein de l’État.
Les dernières observations remettent en question quatre convictions bien ancrées de la théorie politique pluraliste. Selon la première, les antagonismes sociaux graves peuvent être arbitrés par les mécanismes de la démocratie participante dans le contexte du développement dépendant. Seule une politique pluraliste bien ancrée peut permettre à l’Afrique de prendre son essor car le faible niveau de participation politique dans des conditions de mobilisation sociale constante ne fait qu’aggraver les problèmes. Le sous-développement ne peut résister à une démocratie pluraliste.
La deuxième estime qu’un État autonome africain doit être un mécanisme neutre et impartial au moyen duquel il est possible de satisfaire les demandes conflictuelles et de formuler et la mise en œuvre des politiques visant à assurer l’équité.
Selon la troisième croyance, le statu quo socio-économique de l’État africain ne peut être changé qu’avec la modification radicale du rôle de l’État en tant que responsable de l’imposition de ce statu quo.
Le quatrième mythe, très important, considère que l’État africain doit être un État et non une structure vouée précisément au maintien de la nature dépendante et sous-développée de ces sociétés.

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[1] Université Alassane Ouattara de Bouaké, Côte d’Ivoire

[2] ’’État" est un type particulier d’association qui se distingue par la capacité qu’il a de contraindre ses membres à respecter ses règles grâce à la puissance de ses moyens de coercition.

[3] Le terme "comprador" vient du portugais "comprador", et signifie "acheteur". Il est originairement utilisé pour désigner les représentants locaux des entreprises portugaises dans des endroits tels que Goa et Macao. Dans le langage marxiste contemporain, il renvoie à la "bourgeoisie nationale".

[4] BERGER, P. L., La révolution capitaliste, trad. Guy Millière, Paris, Nouveaux Horizon, 1992, p. 49.

[5] Une classe est un groupe tirant ses privilèges de son rôle dans le processus de production et se caractérise par des intérêts et des traits communs ; une classe a nécessairement une dimension politique.

[6] Ibid., p. 46.

[7] BRAUD, P., Penser l’État, Paris, Seuil, 2009, p. 46.

[8] PEARSON, L. B., Vers une action commune pour le développement du Tiers-Monde, Éds Denoël, Paris, 1969, p. 90.

[9] MARX, K., Principes de la philosophie du droit de Hegel, (édition française), Paris, UGE, 1976, p. 143.

[10] DUMONT, R., Démocratie pour l’Afrique, Paris, Éditions du Seuil, 1991, p. 11

[11] Id., p. 86.

[12] DUMONT, R., Démocratie…, op. cit., p. 28.

[13] GESERMAN-KOURSANOV, Problèmes fondamentaux du matérialisme historique, Moscou, Éditions du Progrès, 1968, p. 221.

[14] COPANS, J., ’ « Une nouvelle politique néocoloniale’ », in Qui est responsable du sous-développement, Paris, Maspero, 1975, p. 31.

[15] CILLIERS, J., « Sécurité et transition en Afrique du sud’ », in Le rôle de l’armée en démocratie, trad. Monique Berry, Manille, Éds Nouveaux Horizons, 1999, p. 144.

[16] Idem, p. 145

[17] BURDEAU, G, L’État, Paris, Éditions du Seuil, 2009, p. 35.

[18] L’hégémonie est un concept qui décrit la domination d’un groupe ou d’une classe et le rôle que les pratiques quotidiennes et les croyances collectives jouent dans l’établissement des systèmes de domination. Voir GRAMSCI, A., Cahiers de prison, trad. Fulchignoni & Granel, Paris, Gallimard, 1978.

[19] CILLIERS, J., « Sécurité et transition en Afrique du sud », op. cit., p. 144.

[20] MORIN, E., Introduction à une politique de l’homme, Paris, Seuil, 1965, p. 83.

[21] PEARSON, L. B., Vers une action commune pour le développement du Tiers-Monde, op.cit., p. 90.

[22] BRAUD, P., Violences politiques, Paris Seuil, 2004, p. 223.

[23] NORTH-WALLIS-WEINCAST, Violence et ordres sociaux, trad. Myriam Dennehy, Paris, Éds Nouveaux Horizons, 2010, p.76.

[24] COPANS, J., « Une nouvelle politique néocoloniale », in Qui est responsable du sous-développement, op. cit., p. 31.

[25] BURDEAU, G., L’État, Paris, Seuil, 2009, p. 35.

[26] BRAUD, P., Violences politiques, op. cit., p. 223.

[27] CILLIERS, J., « Sécurité et transition en Afrique du sud », op. cit., p. 147.

[28] BULA, J., Violence, démocratie et développement dans le Tiers-Monde, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 25.

[29] La démocratisation est le processus selon lequel les règles et les procédures de la citoyenneté sont soit appliquées à des institutions politiques antérieurement gouvernés par d’autres principes, soit étendues à des catégories de personnes qui jusque-là n’en bénéficiaient pas, soit encore étendues à des domaines et des institutions non ouvertes jusque-là à la participation des citoyens. Pour une grande compréhension de la question, voir O’DONNELL & SCHMITTER, Transitions from Authoritarian Rule : Tentative Conclusion About Uncertain Democracies, Baltimore, John Hopkins University Press, 1991.

[30] GUÈYE, S. P., Du bon usage de la démocratie en Afrique, Dakar, NEAS, 2003, p. 18.

[31] MARX, K., Principes de la philosophie du droit de Hegel, op. cit., p. 107.

[32] Ibid. p. 107.

[33] DAHL, R., De la démocratie, trad. Monique Berry, Paris, Éditions Nouveaux Horizons, 2001, p. 57.

[34] KEYNES a repensé le circuit de la production des richesses. Remettant à son centre le consommateur, donc le citoyen. Il a montré que l’économie étant tirée par la demande bien plus que par l’offre, c’est-à-dire par les entreprises, et a posé les fondements intellectuels de l’État-providence lequel État doit être compris comme une radicalisation, c’est-à-dire une extension et un approfondissement de l’État protecteur classique.

[35] DAHL, R., De la démocratie, op. cit., p. 36-37.

[36] GUÈYE, S. P., Du bon usage de la démocratie en Afrique, op. cit., p. 18.




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