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CONTEXTE DE PLURALISME POLITIQUE ET DÉFI DE RENFORCEMENT DE LA COHÉSION SOCIALE AU BURKINA FASO : QUEL APPORT DES RELATIONS À PLAISANTERIE ?
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Éthiopiques n°97.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
2nd semestre 2016

CONTEXTE DE PLURALISME POLITIQUE ET DÉFI DE RENFORCEMENT DE LA COHÉSION SOCIALE AU BURKINA FASO : QUEL APPORT DES RELATIONS À PLAISANTERIE ?

Auteur : Moumouni ZOUNGRANA [1]

Le continent africain, malgré les multiples efforts de ses filles et fils, reste plongé dans la pauvreté, la misère et l’instabilité. Les multiples conflits qui sont en partie responsables de cet état de fait rendent la paix fugace et difficile à apprivoiser. Si, par le passé, les guerres se déroulaient entre États pour des raisons de souveraineté nationale et frontalière, de nos jours, elles se sont déportées à l’intérieur des pays, mettant à nu les difficultés de cohabitation pacifique entre les différentes entités partageant l’espace commun. Les revendications violentes liées à l’exploitation des ressources naturelles prennent des proportions inquiétantes, les altercations entre groupes socio-économiques sont de plus en plus fréquentes et les conflits inter ethniques se cicatrisent très péniblement. Dans un pays pluriethnique engagé dans un processus de démocratisation et de décentralisation, et tenaillé par la pauvreté comme le Burkina, maintenir la cohésion sociale reste un défi permanent. Pour le relever, il nous semble opportun, au regard des résultats mitigés des dispositifs modernes de traitement des conflits, de revisiter le passé pour se nourrir de l’expérience des mécanismes traditionnels de gestion des rapports sociaux, notamment ceux des relations à plaisanterie. En partant de l’hypothèse selon laquelle, les relations à plaisanterie peuvent renforcer le ciment social et anticiper les conflits inter ethniques, nous avons formulé notre réflexion de la façon suivante : « Contexte de pluralisme politique et défi de renforcement de la cohésion sociale au Burkina. Quel apport des relations à plaisanterie ? » Notre objectif, dans ce travail, est de mettre en exergue les différents facteurs qui font de cette institution sociale une soupape de sécurité capable de prévenir les différents soubresauts susceptibles de mettre à mal la cohabitation pacifique entre les différentes entités ethniques au Burkina Faso. Pour ce faire, la démarche que nous avons adoptée se construit autour de l’observation directe complétée d’une étude documentaire et analytique. Si l’observation directe nous a permis de confirmer l’effectivité de la pratique entre les différents groupes sociaux dans le pays, l’étude documentaire et analytique nous a conduit à découvrir l’opinion de certains de nos devanciers sur la question. Il s’agit principalement de Marie-Aude Fouéré (2008) avec son œuvre : les Relations à plaisanteries en Afrique et de Alain Joseph Sissao (2002) avec Alliances et parentés à plaisanterie au Burkina Faso. Marie-Aude Fouéré, dans son ouvrage, rompt avec l’approche classique qui a longtemps caractérisé les relations à plaisanterie en s’interrogeant sur le rapport de cette institution avec la construction des identités et les dynamiques du pouvoir. Elle lance un regard historique sur les relations à plaisanterie et réfléchit sur la question relative à son exploitation dans l’espace public. Quant à Alain Joseph Sissao, il aborde la question en élargissant son champ d’étude à l’échelle du territoire national. Il tente de trouver les origines des alliances et de la parenté à plaisanterie, et d’expliquer leurs mécanismes de fonctionnement. Il termine son analyse en s’interrogeant sur l’avenir de l’institution, puis propose des pistes pour sa modernisation.
Par ailleurs, d’autres auteurs, notamment Amadé Badini (1994), André Nyamba (1990), Prosper Kompaoré (1990), Sanné Mohamed Topan (1990) et Sten Hagberg (2006), à travers leurs articles respectifs, nous ont permis de découvrir la dimension socioculturelle des relations à plaisanterie et les différents atouts liés à leur perpétuation dans la société moderne : « Les relations de parenté à plaisanterie : éléments des mécanismes de régulation sociale et principe de résolution des conflits sociaux au Burkina Faso », « La problématique des alliances et des parentés à plaisanterie au Burkina Faso : histoire, pratique et devenir », « La parenté à plaisanterie : une catharsis sociale au profit de la paix et de la cohésion sociales au Burkina Faso », « La parenté à plaisanterie ou Rakiiré – Sinagu – De – Tiraogu » et « Bobo buveurs, Yarse colporteurs ».
Toute cette lecture nous a permis de développer le thème en empruntant le chemin suivant : Quelle définition peut-on donner aux relations à plaisanterie et quels sont leurs apports au renforcement du ciment social ?

1. APPROCHE DÉFINITIONNELLE DES RELATIONS À PLAISANTERIE

Les relations à plaisanterie sont des mécanismes de régulation sociale basés sur la plaisanterie, les railleries, et des injures grossières sans pour autant que ce soit avec une intention malveillante. Dans cet antagonisme feint, chaque adversaire se met à déverser son ‘’venin’’ sur son vis-à-vis en les accablant, lui et les siens, de grossièretés et d’insanités. Ne voulant pas être en reste, ce dernier riposte également avec des trivialités plus graves et plus malsaines. Ce conflit simulé est un amusement par échange verbal, où chaque adversaire veut ‘’terrasser’’, l’autre par la parole et lui imposer le respect afin de marquer et de rappeler la supériorité supposée des siens. C’est un mode ludique de communication sociale par la parole, le geste, une mise en scène et toute une théâtralisation comique. Les relations à plaisanterie regroupent la parenté et les alliances à plaisanterie. La parenté à plaisanterie met en scène des personnes d’une même cellule familiale. Il s’agit par exemple des jeux de plaisanteries entre les grands-parents et les petits-enfants ou l’épouse et les petits frères et sœurs de l’époux. Tandis que les alliances à plaisanterie lient au moins deux groupes ethniques, deux villages, deux quartiers, deux régions ou deux patronymes par un pacte de non agression, d’assistance et de solidarité, hérité des ancêtres. C’est par exemple le cas du groupe ethnique des Bissa « contre » les Gourounsi « contre » les Samo, des Peul « contre » les Bobo, des Lobi « contre » les Goin « contre » les Birifor, des Mossi « contre » les Samo. Il en est de même des localités comme Koupèla « contre » Zorgho, Pickoutenga « contre » Louda, Kaya « contre » Pissila, Rissiam « contre » Ratenga « contre », et bien d’autres. Appélées dakιιre en moore [2], sinankuya en jula [3], ndenɗiraagu en fulfulde [4], les relations à plaisanterie sont pratiquées par toutes les ethnies au Burkina Faso. (Se conférer au tableau mis en annexe).


Dans la sous-région, les relations à plaisanterie sont également connues. On peut citer des pays comme le Mali, le Niger, la Guinée et la Côte d’Ivoire. Au Mali, par exemple, les sources orales situent l’apparition des relations à plaisanterie vers 1236 avec L’Assemblée de Kurukan Fuga organisée sous le règne de Soundjata Kéita. Cette rencontre qui a été sanctionnée par une charte sept puis de quarante quatre (44) articles stipule à son article 7 :

Il est institué entre les Mandenka le sanankuya (cousinage à plaisanterie) et le tanamanyöya (forme de totémisme). En conséquence, aucun différend né entre ces groupes ne doit dégénérer, le respect de l’autre étant la règle. Entre beaux-frères et belles-sœurs, entre grands-parents et petits-enfants, la tolérance et le chahut doivent être le principe [5].

Par ailleurs, il faut signaler que cette institution sociale a franchi les frontières de l’Afrique et est présente également dans d’autres parties du monde, notamment en Amérique du Nord et en Océanie avec les sociétés amérindiennes et mélanésiennes. R.H Lowie qui le fait remarquer déjà vers 1912 parlait de ‘’joking relationships’’ (Marie-Aude Fouéré 2008 : 48).
La relation à plaisanterie est un phénomène social transdisciplinaire. Elle est examinée en sociologie, en anthropologie, en sociolinguistique ou en littérature orale. Dans cette dernière discipline, on s’intéresse aux paroles, aux textes proférés entre les protagonistes au cours des échanges verbaux dans le cadre de la plaisanterie. Ainsi, on parle de parole des ‘’jeux de plaisanterie’’. C’est un genre oral au même titre que les autres. Dans les textes proférés par chaque acteur de la plaisanterie, on remarque ce souci de l’esthétique et cette volonté de se surpasser pour créer et imaginer une réponse plus comique tout en restant dans le même registre que son interlocuteur. À l’image des devinettes, aucun auteur ne veut être en reste et se sent obligé de libérer son génie créateur pour apporter une réplique originale par son esthétique et son comique. La littérarité des paroles des ‘’jeux de plaisanterie’’ s’observe surtout dans la construction des phrases et l’utilisation abondante des figures de rhétoriques et de style. On remarque par exemple des figures comme l’ironie, la périphrase, la métaphore, la comparaison et la paronomase. Ainsi, comme périphrase, on a par exemple : ‘’le buveur de dolo’’ au lieu de Bobo [6], le ‘’’voleur de Zom-koom’’ [7] au lieu de Samo. La paronomase est également, abondamment utilisée notamment dans les patronymes et les prénoms. Ainsi, ‘’Naboho Kanidoa’’, de l’ethnie bobo, est rebaptisé ‘’Nadolo Kanidolo’’ par les Peul notamment par le journal du Jeudi [8]. Monsieur Naboho, acteur politique burkinabè est de l’ethnie Bobo. Les Bobo sont présentés par les Peul comme des buveurs invétérés de dolo.


Comme on le constate donc, les relations à plaisanterie sont des mises en scène, qui s’inscrivent dans l’amusement et le jeu. Il s’agit de se moquer de l’autre, de le rendre ridicule aux yeux de ses pairs tout en restant son proche collaborateur et son ami. Ce système singulier et particulier de collaboration brise les distances entre les hommes et contribue au renforcement du ciment social.

2. APPORT DES RELATIONS À PLAISANTERIE AU RENFORCEMENT DE LA COHÉSION SOCIALE

Le Burkina Faso s’est engagé dans un processus de démocratisation et de décentralisation à l’instar de certains pays africains [9]. Dans ce nouveau mode de gestion, le développement des communes et des régions incombe aux filles et aux fils des différentes localités, qui doivent se mobiliser et se battre pour l’émergence de leur collectivité et du pays. Au regard de la multiplicité des groupes ethniques, ainsi que de la précarité et de la répartition très disparate des ressources économiques, le maintien de la cohésion sociale, dans un tel contexte, demeure un défi énorme. La compétition pour le contrôle du pouvoir, la lutte pour la saine gestion des ressources et le droit à la reconnaissance des différences identitaires deviennent, dans ces conditions, des enjeux très sensibles, pouvant mettre à mal l’unité nationale et compromettre la cohabitation pacifique entre les communautés. Certes, les sources de conflits ont changé de forme et sont désormais plus complexes. Cependant, les mécanismes traditionnels de promotion de la solidarité et de collaboration fructueuse, qui ont su jusqu’alors maintenir les relations sociales entre les différents groupes ethniques dans une toile bien tissée, méritent d’être explorés dans le dessein de les adapter au nouveau contexte afin d’en tirer le meilleur partie. Dans cet esprit, les relations à plaisanterie peuvent apporter une contribution inestimable. Plusieurs facteurs, principalement les différentes histoires liées à leurs origines, les pactes, les dénonciations et la catharsis qui caractérisent leurs mécanismes de fonctionnement militent dans ce sens.

Les origines des relations à plaisanterie comme facteur de cohésion sociale

En analysant les travaux de Joseph Alain Sissao notamment au point relatif aux mythes et aux légendes portant sur les origines socio-historiques et anthropologiques des alliances et des parentés à plaisanterie, on retient que toutes les ethnies qui sont désormais des ‘’parents plaisants’’ ont connu par le passé une collaboration quelconque, qui les a inscrites dans une logique de complémentarité, de sorte que chacune a une dette envers l’autre. Ainsi, beaucoup de ces textes fondateurs montrent que l’existence de l’alliance à plaisanterie entre deux groupes ethniques est la preuve que ces derniers ont été des parents à une époque donnée. C’est par exemple le cas des Lobi et des Gouin, des Bisa, des Gourounsi et des Samo ainsi que des habitants de Diouroum et de ceux de Kassan. Si la cause de la dislocation entre les Bissa et les Samo serait liée au partage d’une tête de chien dont chacun raffolait, pour les frères de Diouroum et de Kassan, une corbeille d’arachides expliquerait leur séparation. L’alliance à plaisanterie qui scelle la paix retrouvée rappelle aux deux ou trois ethnies concernées leur origine commune. Les groupes en cause seraient donc des frères et des sœurs issus d’un même ancêtre. Ce lien de sang renforce la solidarité et la collaboration. Les liens de parenté étant sacrés, aucun membre de la famille ne doit souhaiter du mal à l’autre ni a fortiori faire couler son sang, sang qui est le même que celui qui coule dans ses propres veines.
Selon les mêmes textes évoqués par Sissao, les relations à plaisanterie entre des ethnies prouvent qu’un lien de mariage a existé entre elles. L’exemple, d’une part, des Yana et des Zoose et, d’autre part, des populations de Pissila et de Kaya peut être cité dans ce registre. Quand on connaît la place du mariage dans les relations sociales en Afrique traditionnelle, on peut bien mesurer à juste titre la solidarité et la cohésion qu’il peut susciter. Considéré comme une passerelle entre les groupes sociaux, le mariage génère la parenté et tisse une toile de solidarité entre les familles, les clans et les villages. Il contribue à renforcer le ciment social et à cultiver une collaboration pacifique entre les personnes.
Par ailleurs, l’une des sources des relations à plaisanterie supposée par les mythes et les légendes est également l’amitié. En effet, chez les Djan, on suppose que les ancêtres des Kam et des Gniminou furent de très grands amis. L’amitié qui suppose l’entraide, la sincérité dans la collaboration et la solidarité favorise la cohabitation pacifique. En sachant que leurs ancêtres respectifs furent des proches collaborateurs, les Kam et les Guinimou se trouvent dans une disposition psychologique qui leur permet de se tolérer, de s’accepter et de partager le même espace sans heurt.
Enfin, la dernière source proposée par les textes fondateurs sur l’origine des relations à plaisanterie est l’entraide. Cette source peut être illustrée par l’alliance qui lie les Mossi de Koupéla aux Bissa de Garango ou celle qui unit les patronymes Traoré, Diarra et Koné. Si les Moose de Koupéla ont été secourus par les Bissa de Garango face à la pénétration des Gourmantché sur leurs terres, les Diarra et les Koné ont été sauvés à la guerre contre un ennemi féroce par les Traoré.
En faisant le tour des mythes et des légendes qui tentent de trouver les origines des relations à plaisanterie, on remarque que la parenté, le mariage, l’amitié et l’entraide sont considérés comme les sources ayant donné naissance à cette institution. Ces différents facteurs sont tous des éléments qui favorisent une vie en société apaisée, cordiale, pacifique et solidaire. Il en est de même des pactes qui lient souvent les ethnies.


Le Pacte de solidarité et d’entraide comme facteur de raffermissent de la paix

Pour certains chercheurs, principalement S. Lucas (1974) et A. Nyamba, la parenté à plaisanterie, comme nous l’avons déjà signalé, lie, le plus souvent, des ethnies qui, dans le passé, auraient connu une cohabitation difficile et ont décidé de mettre sur pied cette nouvelle institution pour aplanir leurs différends. Il s’agit, en fait, d’une seconde chance que ces peuples s’offrent pour améliorer leurs rapports et vivre en parfaite intelligence dans l’espace unique qu’ils partagent. Dans ce nouveau contrat social, la guerre, destructrice de biens et de vies humaines, est proscrite. Les différents groupes sociaux s’engagent à entretenir une collaboration pacifique, à reconnaître et à accepter leur différence, à résoudre les difficultés de cohabitation dans la concertation, dans l’amour et dans la bonne humeur. Ils se doivent respect, assistance, et soutien dans toutes les épreuves de la vie. Les règles du jeu sont bien établies. Il est donc interdit de verser le sang de son adversaire de jeu, de se moquer de ses défauts physiques et d’injurier la mère. Chez les Moose, par exemple, on épargne la mère car le mariage étant exogamique, elle peut provenir d’une autre ethnie qui n’a pas de liens avec les parents à plaisanterie de son mari. Il faut reconnaître que dans la plaisanterie, tout ce qui peut porter atteinte à la dignité de son adversaire doit être évité. Les croyances aux tabous étant intégrées aux imaginaires des sociétés traditionnelles, chaque groupe estime que transgresser ces interdits aura des conséquences fâcheuses sur les contrevenants. C’est d’ailleurs ce que rappelle A. Barké quand il écrit :

Les transgressions de ces interdits sont frappées des sanctions symboliques qui se présentent sous forme d’avertissement indiquant les risques de contracter diverses maladies, les risques de s’exposer à des accidents corporels, les risques d’être malchanceux dans ses relations socio-affectives ou les risques d’être objet de disgrâce sociale lorsque son inconduite est connue du public (Barké, 2008 : 57-58).

Par ailleurs, la parenté à plaisanterie peut jouer le rôle de médiateur en cas de litige. Obligation est faite aux antagonistes de se pardonner et de clore l’incident afin de rétablir la cordialité et la convivialité qui prévalaient. Il faut signaler que ce contrat social est souvent matérialisé par un pacte de sang dans certaines ethnies. Ce pacte est scellé entre ces ethnies et les élève au rang de famille, de sorte que les différents membres se reconnaissent comme des frères et des sœurs. L’adultère et le mariage interethnique sont donc formellement interdits.
Disons que les pactes entre les groupes sociaux définissent les règles d’une vie commune harmonieuse. Ils étouffent dans l’œuf tous les germes susceptibles d’engendrer des conflits et de provoquer une fracture sociale. Ces pactes tacites ou matérialisés par un acte symbolique font des relations à plaisanterie de véritables balises, des signaux d’alerte pour anticiper et endiguer les conflits. C’est d’ailleurs pour cette raison que le professeur Amadé Badini les qualifie de « machines à fabriquer des solidarités » (Badini, 1996 : 110) et de pratiques de « décrispation des tentions sociales » (ibidem : 112). Ce rôle d’anticipation est rendu possible grâce à la dénonciation qu’ils permettent.


La Dénonciation dans les relations à plaisanterie comme facteur de cohésion sociale

Dans les jeux de plaisanterie, chaque acteur accable son adversaire et le groupe de celui-ci d’injures ignominieuses et leur prête des défauts ou des comportements peu appréciés, qui ne sont pas forcement vérifiés. Cette théâtralisation comique, en plus de détendre l’atmosphère, a pour objet l’autodérision en ce sens que chaque antagoniste expose sur la place publique les travers de la société, de la communauté et de la culture de son adversaire pour se moquer et pour en rire sans rancune. Chacun accepte, de bon cœur, le regard critique de l’autre et se montre disposé à s’améliorer par l’amour et la fraternité qu’il manifeste pour son vis-à-vis. Chez les parents à plaisanterie entre membres de la même famille, par exemple, les accusations, les critiques formulées contre son adversaire ne lui sont pas forcement destinées. Ainsi, dans les jeux de plaisanteries entre l’épouse et les jeunes frères du mari, le message vise le plus souvent le mari. Celui-ci, qui assiste à la scène, sait que son épouse s’adresse à lui, et prend conscience des maladresses qui lui sont reprochées sans se frustrer. Cette mise en scène expose, aux yeux de tous, les griefs qui sont susceptibles de susciter des conflits, des mésententes et des déchirements dans les foyers afin que chacun en prenne conscience et s’engage à se reconvertir, à changer positivement. Cette dénonciation permet d’anticiper les tensions sociales et de les étouffer avant leur éclatement. Ces critiques constructives améliorent les relations humaines et préservent la paix. C’est dans cet esprit, par exemple, que souvent dans l’administration, beaucoup de situations se débloquent sans heurt grâce à la parenté à plaisanterie. Certains responsables administratifs, souvent très sévères, se voient ainsi interpeller sous le couvert de la plaisanterie. Certaines vérités qui en d’autres temps auraient dû attirer ‘’la foudre’’ sur l’agent téméraire sont dites sans réprimandes ni sanctions. Le responsable indélicat se corrige et évite ainsi de ‘’gripper’’, d’entraver la bonne marche de son service. Dans l’administration publique burkinabè, cette situation favorise l’intégration des agents dans leurs postes de mutation et d’affectation dans les régions. Un Samo dans un village Moaaga se sentira mieux que chez lui et n’aura aucune difficulté à accomplir sa mission. De même un fils de Pissila à Kaya ou de Risiam à Ratenga se verra accueilli à bras ouverts. Cela se confirme avec Sissao qui affirme : « Sous la colonisation et jusqu’à une période récente (notamment la IIIe République du Burkina Faso), l’histoire témoigne que l’affectation des cadres de l’administration générale (préfets ou administrateurs) suivait une certaine logique. Par exemple, les administrateurs ‘’cerma’’ étaient affectés en pays ‘’lobi’’ et les administrateurs ‘’lobi’’ en pays ‘’cerma’’ » (Sissao, 2002 : 141).
Dans le monde politique où prennent naissance presque toutes les tensions et tous les conflits, les relations à plaisanterie viennent également colmater les brèches, recoller les morceaux et ramener la sérénité et la convivialité. C’est une sorte de satire politique qui libère la parole et permet des critiques objectives, susceptibles de ramener la paix où de prévenir les dérives autoritaires. Dans ce sens, Sten Hagberg (op. cit., 871-872) revient sur l’exemple de la dénonciation des hommes politiques burkinabè par le Journal du Jeudi, par le jeu des relations de plaisanterie. Il cite l’exemple de Salif Diallo et de Bognessan Arsène Yé [10], tous deux ministres d’État en 1997.
Il faut signaler que le Burkina est une jeune démocratie. Avec la prolifération des partis politiques et la nature multiethnique de sa population, le risque de l’ethnicisation de la politique n’est pas loin. En effet, les différents acteurs politiques, pour contenter leurs électeurs et préparer les échéances électorales, n’hésitent pas à prendre des positions qui peuvent compromettre la cohabitation pacifique. Ainsi, l’interventionnisme, la récupération politique des chefs coutumiers et religieux et l’instrumentalisation des relations à plaisanterie sont des risques à craindre. Pour attirer l’attention de l’opinion nationale sur les dangers qui guettent le pays, beaucoup d’intellectuels n’hésitent pas à monter au créneau. C’est ce que reconnaît S. Hagberg, quand, il affirme : « La promotion de la parenté à plaisanterie constitue une riposte des intellectuels aux tentatives ethnicistes des hommes politiques, lorsque ces derniers cherchent à mobiliser les électeurs pour renforcer leurs assises politiques » (ibidem : 876). Ces intellectuels, notamment les hommes de culture, dénoncent la corruption des relations à plaisanterie à des fins politiques et électoralistes, et mettent en garde tous les acteurs politiques sur la nécessité de ne point détourner l’institution de sa mission première, qui fut et demeure la culture de la fraternité et de la convivialité entre les communautés. Les conseils de Sissao, dans ce sens, sont dignes d’intérêt quand il écrit : « Il faudrait aussi éviter les dérapages politiques qui peuvent conduire à des exploitations malheureuses de la notion d’ethnie. Une utilisation judicieuse de l’alliance et de la parenté à plaisanterie contribuera certainement à réduire ces risques » (Sissao, op. cit : 160).
Le rôle incontournable des relations à plaisanterie dans le renforcement du ciment social est une réalité au regard de leur place primordiale dans le débat public burkinabè. La presse écrite, à l’exemple du JJ, s’en sert pour interpeller les politiques. Les artistes musiciens comme YoniI et Habibou Ouédraogo avec le même titre ‘’rakiire’’ appellent à l’unité nationale, et des écrivains à l’image d’Étienne Sawadogo avec le roman La défaite du Yargha, avec humour, nous font revivre les valeurs qui faisaient la fierté de l’Afrique. Les acteurs de la société civile et le monde universitaire ne sont pas en reste. Des associations pour la promotion de la parenté à plaisanterie se sont créées à l’image de l’AB3P (Association Burkinabè pour la Promotion de la Parenté à Plaisanterie) et organisent des conférences et des manifestations culturelles sur le sujet. La création du Village des Parents à Plaisanterie lors de la Semaine Nationale de la Culture (SNC) et l’organisation de compétitions sportives inter-communautés s’inscrivent dans ce registre.
Toutes ces mesures ont pour but principal l’anticipation des tensions sociales et la préservation de la paix. La dénonciation des comportements répréhensibles et des travers de la société, à travers les relations à plaisanterie a donc pour mission de prévenir les conflits. Elle donne la chance à l’accusé de se corriger et d’améliorer son comportement, mais aussi à l’accusateur de déverser son ‘’trop plein’’, de se défouler et de retrouver son calme et sa sérénité. Par ce biais, donc, les relations à plaisanterie ont une fonction cathartique.

La catharsis comme facteur de renforcement de la cohésion sociale

Comme nous l’avons déjà dit, la relation à plaisanterie est la nouvelle forme de conflit, le conflit par la bouche, sans heurt, sans soupir, sans pleurs, et sans destruction de vie humaine ni de biens, que des peuples qui ont eu des difficultés de collaboration ont décidé d’adopter pour évacuer leur « tension » haineuse et se défouler dans le rire et dans la joie. Ce rôle cathartique est reconnu par Marcel Mauss qui compare cette institution à « des soldats échappant à la position sous les armes, des écoliers s’égaillant dans la cour de collèges (…) des messieurs se relâchant au fumoir après de trop longues courtoisies vis-à-vis des dames » (Mauss, 1927 : 8-9). Marcel Griaule va plus loin, lui qui réfute le nom ‘’parenté à plaisanterie’’ et préfère le terme ‘’alliance cathartique’’. À cet égard, il affirme :

On a donné le nom de ‘’parenté à plaisanterie’’ à des institutions et des manifestations diverses qui ne sont peut-être pas de même nature [car] retenir l’aspect ‘’plaisanterie’’ de plusieurs phénomènes risque de lier des choses les plus hétéroclites. Une cloche sonne le glas et les mariages. Il ne viendrait à l’idée de personne de prétendre que les funérailles et les noces se rencontrent dans une série dite ‘’cérémonies à cloche (Griaule, 1948 : 242). ----- La fonction cathartique fait des relations à plaisanterie une institution salutaire pour la communauté, car elle se présente comme un exutoire où l’individu vient déverser toutes les tensions et tous les ressentiments liés à la cohabitation. Elle le libère momentanément de la ‘’camisole de force’’ dans laquelle la société le maintient. Ce défoulement est primordial pour l’équilibre de l’individu et pour ses rapports avec les autres. Alain Joseph Sissao souligne cette importance en affirmant : « Par le biais du groupe, on confère au jeu une fonction sociale cathartique : en jouant avec les injures et les tapes amicales, on évite d’entrer en conflit ouvert. C’est la capacité de transformation de la tension initiale. En balisant le tragique ou en le tournant en comédie on évite la colère, la rancœur, la rancune » (Sissao, op. cit : 28). Les relations à plaisanterie, en plus de véhiculer des messages de paix, libèrent des stress, des angoisses et détendent l’atmosphère. Elles améliorent donc les rapports interindividuels et renforcent le tissu social.

CONCLUSION

Au terme de notre réflexion, nous pouvons affirmer que les relations à plaisanterie peuvent contribuer à relever le défi de la cohésion sociale. C’est un phénomène social au service des relations interpersonnelles et communautaires qui peut servir d’instrument d’intégration nationale. La dénonciation des tares de la société, des défauts et des maladresses qu’il permet, donne l’occasion aux hommes de se corriger et de s’améliorer. Par ailleurs le contrat social, le pacte de non-agression, d’assistance et d’entraide, de fraternité et de solidarité évacuent les germes de conflit entre les groupes sociaux contractants. Quant à la fonction cathartique, elle participe à l’équilibre de l’individu et assainit ses rapports avec les autres pour une cohabitation pacifique et conviviale. Pour toutes ces raisons, nous nous inscrivons dans la même logique que nos prédécesseurs qui jugent que les relations à plaisanterie méritent d’être promues. Elles donneraient toute leur efficacité si elles étaient intégrées dans les programmes d’enseignement afin que les enfants puissent les découvrir, les manipuler et grandir avec cet état d’esprit. Les différentes associations de défense de la parenté à plaisanterie doivent poursuivre la sensibilisation et continuer la réflexion en collaboration avec le monde scientifique pour voir dans quelles mesures les technologies de l’information et de la communication peuvent êtres mises à profit pour sa promotion et sa vulgarisation. Quant à son intégration dans le débat public, principalement dans la sphère politique, la jeunesse de la démocratie burkinabè, conjuguée avec la multiplicité des partis politiques et des ethnies, fait que sa manipulation doit se faire avec intelligence et délicatesse pour ne pas tomber dans l’’ethnophobie’’. Toutes les précautions doivent être prises pour éviter sa dénaturation et son instrumentalisation à des fins politiciennes, égoïstes et tendancieuses.

Annexe

Tableau récapitulatif des ethnies et leurs alliances à plaisanterie [11]

EthniesEthnies alliées
Bissa Gourounsi, Yarcé, Samo
Birifor Lobi, Goin, Dafing
Bwaba Peul, Sembla, Dafing
Bobo-dioula Peul, Sembla, Dafing
Bobo-fing Peul, Dafing
Bozo Dogon
Dafing ou Marka Peul, Bobo-Dioula, Bwaba
Dagara Siamu, Sénoufo, Goin
Djan Goin
Dogon Bozo
Fulsé Gourousi, Gourmatché, Bissa
Gourounsi Bissa, Yarcé, Djerma
Gourmatché Yadcé
Goin Lobi, Djan, Dagara
Jula Lobi
Lobi Jula, Goin, Birifor
Mossi Samo
Peul Bobo, Yarcé, Bambara, Marancé, Dioussambé
Pougouli Dagara, Peul, Goin, Bwaba, Turka, Sénoufo
Samou Mosse, Bissa
Sénoufo Dagara, Lobi, Djan
Sembla Toussian, Bobo-Dioula, Bwaba
Siamu Djan, Lobi, Dagara, Pougouli
Toussian Sembla, Lobi, Dagara
Tourka Dagara, Lobi
Vigué Peul, Bwaba
Winy Peul, Bissa, Goin, Lagana, Djerma
Yana Zaoussè (Diabo)

BIBLIOGRAPHIE

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[1] Université de Ouagadougou, Burkina Faso

[2] Langue parlée par les Moose.

[3] Langue parlée par les Dioula.

[4] Langue parlée par les Peul.

[5] In mémoire de maîtrise de Daouda Allahi Ibrahima intitulé : Approche expérimentale sur le cousinage à plaisanterie comme mécanisme de gestion intergroupe au Niger, Université de Ouagadougou, 2011. p. 9.

[6] Bière de mil germé.

[7] Boisson faite à base de la farine de mil.

[8] Le Journal du Jeudi est connu sous le nom de JJ. Son fondateur et directeur, Boubakar Diallo, est d’origine peule.

[9] Le Burkina a voté sa constitution le 02 juin 1991.

[10] Bognessan Arsène Yéde de l’ethnie bobo était le président de l’Assemblée des Députés du Peuple (1992-1997) aujourd’hui Assemblée nationale.

[11] A. Nyamba, op.cit., 78-79.




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