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SENGHOR, A. RACINE, DESSOUS LA LAMPE, ABIS ÉDITIONS, 2015, 59 PAGES.
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Éthiopiques n°97.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
2nd semestre 2016

SENGHOR, A. RACINE, DESSOUS LA LAMPE, ABIS ÉDITIONS, 2015, 59 PAGES.

« Dessous la lampe hissée haut, d’où veille le Serviteur Maître de la plume.../... ».

Ce fut fin juillet 2016, à Dakar, à la Fondation Léopold Sédar Senghor, que j’ai eu le privilège de rencontrer, de découvrir le poète et intellectuel Racine Senghor. En réalité, ce jour-là, j’ai croisé un authentique poète comme l’Afrique a souvent su nous en offrir et qui porte son regard sur le monde tout en revendiquant sa source identitaire liée au petit paradis des bolongs, lieu des plus favorables à l’âme éthérée d’un poète.
La composition d’un recueil, chez un poète africain, n’est jamais anodine. Le plus souvent, celui-ci s’adresse aux anciens, aux défricheurs, aux âmes en voyage dans l’autre royaume. Mais il s’adresse également à ses contemporains, aux proches de la famille ou aux amis. Avec son recueil dernier né Dessous la lampe, Racine Senghor n’échappe pas à la règle. Son préfacier Raphaël Ndiaye [1] le situe bien comme étant le poète des bolongs, du Sine-Saloum, de la Somone, paysages magnifiques entre terre, mer et ciel où se reflète son identité poétique qui se perpétuera naturellement au fil du temps et de l’œuvre.
Raphaël Ndiaye voit en Racine Senghor un poète quelque peu semblable à une étoffe spongieuse qui absorbe les rumeurs et nuances du monde avec constance avant de les réinterpréter. Racine Senghor est un poète attentif, à l’écoute, interrogatif, aux aguets, un peu comme un grand fauve dans la savane. Il poursuit son périple avec opiniâtreté et discrétion sous le regard complice de ses grands aînés, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, Birago Diop, etc. dont il perpétue l’esprit. Il en déjoue les arcanes et en décrypte les codes. Au fil de mon errance clandestine dans l’imagerie poétique de Racine Senghor, j’ai l’impression de me fondre dans le sable, le sel et l’eau des lagunes du Saloum, n’ayant que les rêves en mirages d’une vieille pirogue à l’abandon pour me rattacher au réel.
Le poème liminaire est une forme de déclaration d’amour posthume à ses sœurs encore jeunes, belles et trop tôt disparues pour devenir des anges-fleurs dans les grands jardins célestes.
Certes nous sommes ici confrontés à la poésie d’un érudit, d’un lettré, mais tout au long de ses vers libres ou libérés nous sentons battre le rythme de son héritage, et il s’en fait le porte-étendard, du Sahara aux Caraïbes. Racine Senghor appartient à ces voix de la jeune Afrique qui pérennisent l’engagement, l’émancipation des grands et vénérables aînés. Avec de semblables poètes rassembleurs à la volonté fraternelle et humanistes, l’Afrique surpassera la belle image de sa « négritude » avec pour but initial de :

../...redonner vie au mouvement de toute chose,
irriguer toutes les artères du monde
du sang palpitant de notre cœur.

Oui, les poètes sont bien les élus de leur race. Ce n’est sans doute pas un hasard si Racine Senghor assume, entre autres, de hautes fonctions officielles, allant de l’Harmonisation des enseignements secondaires dans les pays francophones d’Afrique, à la direction des Arts, au poste de directeur du Cabinet au ministère de la Culture et, actuellement, à celui d’administrateur du fameux monument de la Renaissance africaine à Dakar, monumentale et symbolique sculpture dominant la mer et abritant un musée d’art africain ancien et contemporain.
Racine Senghor a pour credo ce vers ; Paix sur vous, mes sœurs, mes frères, Paix !

qui correspond parfaitement à ce cri d’espérance et d’enthousiasme :

Debout parmi les hommes pour demain !

Bien que nourri de son bel idéal humaniste, Racine Senghor est aussi hélas rattrapé par l’horreur de la société au quotidien, l’inqualifiable cruauté de certains « hommes ». D’ailleurs, peut-on encore nommer ainsi de semblables monstres ? La réalité dépasse souvent la fiction, alors le poète blessé, torturé, affligé, rend hommage à une très jeune fille, Selbé, victime du mal, de la géhenne, qui symbolise malheureusement d’autres faits similaires, et qui fut terrassée par la bête, le violeur, l’assassin !

Qu’aucune enfant plus jamais ne gise ainsi
Violée, immolée sur l’autel de la Bête.

Ce poème, à bien y réfléchir, n’est qu’un épiphénomène signifiant toutes les autres recrudescences des haines aveugles, des ignorances réductrices et des pandémies obscurantistes abolissant l’humain et l’amour au profit du glaive triomphant sur l’autel des dogmatismes. Par ce texte émouvant « Sang de Selbé », Racine Senghor nous invite à demeurer vigilants et à lutter contre la barbarie omniprésente, à prendre garde aux masques des faussaires de la politique et des religions. L’espérance et la foi demeurent cependant et, dans une extrême sensibilité, nous retrouvons dans les douceurs parfumées d’une nuit sur la Somone le miracle de la naissance, donc celui de la vie !
Racine Senghor glorifie et protège la mémoire de ses maîtres à penser, il les questionne afin sans doute de mieux retrouver son harmonie, ses convections.

Dis-moi, Mandela, quelle foi a maintenu ton esprit ?

Telle est sa façon à lui d’évoquer les icônes de l’identité africaine, de l’indépendance, de la liberté !
Il est des poèmes que j’associerai volontiers aux chants des piroguiers de Raphaël Ndiaye glissant en silence dans la nuit vers la mémoire des anciens. En tant qu’Occidental, certaines subtilités ethniques ou expressions m’échappent, mais l’âme du texte est immuable et s’exprime dans sa transcendance, jusqu’à me révéler ses liens et sources, là où sommeillent les germes de l’origine.
Le poète Racine Senghor progresse avec sagesse et prudence sur les pas des élus, des prédécesseurs, il recherche ses terres, ses sources, celles de la première heure qui le conduiront vers un meilleur avenir. Face à la mer, sur ses hautes marches, il vibre sous les effets de la renaissance. Il en fera l’observatoire du monde et se nourrira de la force du baobab millénaire.
Si nous retenons notre souffle, si nous demeurons attentifs, les roulements des tam-tams sur le monde déferleront jusqu’à nous pour nous transmettre le rythme de la vie.
Le langage est riche, personnel, avec ici et là une nuance hermétique où le symbole prend la parole. Il en est pour ce voyage en compagnie du griot Guewel. Il refait l’expérience du monde, peut-être veut-il ralentir le temps, voire revenir en arrière, reprendre une position fœtale, au péril de sa vie lorsque la mer se démonte. Il s’agit bien là d’un voyage initiatique.
Le texte se veut également un hymne d’Amour à la Paix, à l’Harmonie, au transcendantal au travers de la liberté du verbe et de son expression. Il transmet et perpétue la parole du griot en situation.
Racine Senghor, à l’instar de nombreux intellectuels, poètes, écrivains, philosophes, artistes, est attaché au renouveau des lettres et des arts, il est un homme de la renaissance qui porte haut son regard bien au-delà de l’incontournable élan de la « négritude » cher à ses grands initiateurs et visionnaires.
Racine Senghor est bien le poète de la renaissance, cependant pas à n’importe quel prix. Il veut le partage, la lumière, l’équité, la vérité, la liberté et l’Amour en talisman :

« Totalité d’une Afrique Une dans sa diversité
Riche de la diversité
de ses cultures convergentes
Tendues vers le même commun idéal
d’Amour
Et de Paix sur tous les espaces
des enfants d’Adama.
Peut-être est-ce cela la Néo-Négritude si chère à Jacques Rabémananjara.

Michel Bénard.
Lauréat de l’Académie française.
Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

PS : « Que la poésie, indéfiniment, nous comble de sa magie et ne cesse d’engendrer, pour mieux nous inspirer, des rêves toujours plus beaux sur des sites sans référence ! »

Jacques Rabémananjara.
Paris le 24-02-2004.


[1] Raphaël Ndiaye – Directeur général de la Fondation Léopold Sédar Senghor.




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