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ESTHÉTIQUE ET SOCIÉTÉ : L’USAGE DE LA PERRUQUE DANS L’ART DE LA COIFFURE FÉMININE AU GABON
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Éthiopiques n°98.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
Nouvelles technologies et articles divers.
1er semestre 2017

ESTHÉTIQUE ET SOCIÉTÉ : L’USAGE DE LA PERRUQUE DANS L’ART DE LA COIFFURE FÉMININE AU GABON

Auteur : NDINGA NZIENGUI Alphonse [1]

INTRODUCTION

À l’aube du XXIe siècle, outre les questions politiques et de paupérisation, le Gabon présente les caractéristiques inhérentes à toutes les sociétés négro-africaines en proie au phénomène de la mode. Et si autrefois, comme c’en est le cas ailleurs, la mode était davantage l’affaire de la jeunesse des deux sexes, aujourd’hui, avec le port excessif de la perruque, la question de la limite d’âge est très vite franchie. De la jeune adolescente à la femme du troisième âge, les tresses traditionnelles au fil et les tresses dites « civiles » ont été simplement délaissées au profit des coiffures modernes à base de perruques artificielles ou encore de mèches de cheveux réels appelées « mèches brésiliennes ». Réputées être très chères du fait qu’elles sont naturelles, elles sont généralement très longues, lisses, brillantes, très fermes, et issues des femmes de l’Amérique latine et en particulier du Brésil. Elles demeurent, selon plusieurs témoignages, très pratiques et séduisantes à la fois dans toutes formes de tissages ; il s’agit des techniques de collage desdites mèches sur le cuir chevelu, dissimulant toutes traces d’élément superficiel, d’où l’importance d’un choix de couleur par rapport au teint et à la couleur des vrais cheveux de chaque individu.
En effet, l’essentiel n’est pas tant d’avoir quelque chose de particulier sur la tête, la femme gabonaise tient sérieusement à paraître très belle chaque jour et à tout moment, tout en manifestant le désir d’être toujours naturelle. Cela sous-entend que la meilleure coiffure est justement celle qui dissimule à la perfection toute forme d’éléments extérieurs ou artificiels, de telle sorte que l’ensemble de la structure paraisse effectivement naturelle. Car l’idée de la beauté féminine demeure sous-jacente au concept de « nature » ; d’où la femme gabonaise ne se sent véritablement belle que si au départ le regard extérieur la trouve naturelle. L’idée de vivre conformément à la nature étant l’un des piliers de la pensée négro-africaine, au même titre que « le respect des traditions », elle s’inscrit dans la logique des croyances ancestrales dont le fondement est l’existence des liens métaphysiques, spirituels et mystiques entre les êtres et certaines forces de la nature. D’où l’idée d’une pensée vitaliste évoquée aussi bien par Tempels que par Léopold Sédar Senghor. C’est la confirmation de l’idée d’après laquelle le soutien desdites forces, en tant qu’êtres mystérieux et donc sacrés, en toute épreuve, est donc capital, puisqu’il souscrit à une sorte de légitimation de l’acte posé et par conséquent de sa réussite avec le soutien des esprits.
L’approche esthétique de la coiffure féminine moderne au Gabon n’est pas en marge de l’idée que les Africains peuvent avoir du beau, et sans forcément écarter certains relativismes dont nombre de personnes estiment que le beau est d’abord naturel, mystique et propre aux esprits qui l’inscrivent et le décodent chez l’être humain. La perruque ou les mèches de tissage sont avant tout des masques qui voilent la laideur et tendent à extérioriser et à magnifier l’idée de la beauté féminine gabonaise face à toutes les autres femmes. C’est alors qu’il peut s’avérer important de s’interroger sur la place de la perruque et des mèches de tissage dans l’art de la coiffure féminine pour les temps à venir. La mode étant un phénomène d’un temps bien limité, arrive-t-elle à répondre véritablement aux prérogatives socioculturelles locales au point de prétendre à une certaine pérennité ? Le port de la perruque répond-il vraiment prérogatives culturelles ? Autrement dit, la femme gabonaise se sent-elle réellement laide sans ce masque moderne ? Que cache-t-elle réellement au point d’avoir besoin d’un masque à porter quotidiennement ?
La question du port de la perruque réitère le débat sur le conflit opposant les traditions négro-africaines et la modernité sous influence occidentale, et le but d’une telle relation consiste non pas forcément à s’identifier à autrui mais plutôt à lutter contre toute forme d’acculturation et d’idée de perdition dans l’autre. Le dépassement d’un tel conflit culturel est sans doute matérialisé par l’implication de la perruque dans l’art de la coiffure féminine gabonaise, les barrières culturelles devenant par la même occasion poreuses et perméables.

1. APERÇU HISTORIQUE ET SOCIOCULTUREL

1.1. Coiffure traditionnelle ou repère identitaire

La tradition étant perçue et vécue comme une norme référentielle, les sociétés négro-africaines de manière générale lui accordent une importance capitale, parce qu’il est primitivement question d’un legs ancestral, d’un ensemble inestimable de savoirs et de savoir-faire prorogeant la mémoire des prédécesseurs, des devanciers immortalisés. La descendance est donc tenue de s’inspirer régulièrement de ces derniers dont le savoir doit être perpétué et pérennisé au sein de chaque communauté concernée par la filiation tribale et clanique. Or, la fidélité procédurale n’exclut pas de façon systématique des améliorations en termes d’apport et de critiques instructives, bien que le terme de critique soit parfois hâtivement perçu comme un contrepoids à la tradition. Alors qu’il est simplement possible de parler de complémentarité entre les deux concepts, surtout lorsque le but à atteindre est l’amélioration des acquis en vue d’une adaptation conforme aux réalités de l’époque actuelle et aux exigences socioculturelles des temps modernes.
Par ailleurs, la saisie et la compréhension de la modernité impliquent un regard en arrière sur les anciennes procédures réglementant la vie des anciens de la communauté ou de la tribu ; cela signifie que ce regard vers le passé amène tout sujet à reconsidérer avant tout l’acquis ancestral en matière de coiffure traditionnelle. L’essentiel des coiffures se limitait à quelques variantes dont les tresses au fil noir et les tresses à la main consistant à tracer en lignes droites trois rangées de cheveux soigneusement peignés et lissés. Les cheveux sont ensuite progressivement croisés et entrecroisés, de manière à constituer des zigzags dont l’harmonie obtenue est soumise aux exigences d’une esthétique rigoureuse et du respect des formes traditionnelles. De telles tresses faites à mains nues sont donc communément appelées « les tresses civiles », actuellement elles ne sont plus utilisées à des fins esthétiques, mais plutôt pour des besoins de deuil comme chez les peuples punu du sud du Gabon et du Congo voisin. Les mêmes tresses nattées sont répertoriées sur les masques mbwanda (ou mukuji), issus du même peuple, dont la tête est ornée d’une coiffure identique à celle des femmes punu, dévoilant ainsi une tradition ancienne mais toujours en vigueur au Gabon.
Outre les tresses « civiles », l’art de la coiffure féminine traditionnelle s’illustre également à partir d’un autre genre de tresses que d’aucuns appellent le plus simplement possible « les chicotes », du fait de leur forme mince et verticale. Elles sont en effet réalisées avec du fil noir à tresser ; autrement dit, après une division des cheveux en plusieurs parts égales, la tresseuse se contente d’abord d’une part de cheveux qu’elle peignera au fur et à mesure que la tresse prendra forme, et les autres sont retenues au moyen de nœuds en forme de chignons très vite exécutés en attendant le tressage définitif. La tresse prend sa forme définitive avec le concours du fil qui permet de fixer l’ensemble et surtout d’obtenir une véritable œuvre d’art, parce que après l’étape du tressage, il y a l’étape de la torsion de la tresse qui, associée à d’autres tresses, donne lieu à des formes géométriques et variées ne ressemblant à rien de particulier par rapport aux éléments de la nature.
En effet, la finalité de l’opération n’est pas de parvenir à créer des formes naturelles en imitant des éléments réels de la vie quotidienne ; seule la délectation esthétique semble guider le moindre geste des coiffeuses. Car, en dehors des coiffures spécialement affectées à certaines pratiques cultuelles, la grande majorité des réalisations relève tout simplement des besoins esthétiques, étant donné que la femme gabonaise a besoin de se sentir à chaque instant désirable. Elle veut être belle et admirée sur son passage, mais seulement ce désir incessant de beauté n’est pas envisageable indépendamment de l’applicabilité des normes traditionnelles et classiques. Il est question ici de la mise en valeur des repères culturels, et une coiffure est d’abord cet élément de repérage qui permet d’identifier l’individu avant de le situer socialement dans une classe, une tribu ou un clan, voire dans une société secrète bien précise. C’est ainsi qu’il va y avoir une diversité de coiffures allant des tresses à des rasages stylisés de la tête, tout dépendant de l’objet à faire prévaloir, et surtout de l’état d’esprit de la mode de cette époque qui a pu susciter tant de convoitises chez ces peuples.
Il ressort de tout regard attentif porté sur le fonctionnement des traditions négro-africaines en général, et gabonaises en particulier, que la coiffure traditionnelle, quel que soit le genre ou le modèle, est d’abord un élément identitaire ou une source de référence. Bien que plusieurs peuples aient des coiffures plus ou moins identiques du fait de la proximité et des échanges culturels, il existe toujours des éléments caractéristiques propres à chaque peuple, surtout lorsqu’une relation est clairement établie à une appartenance cultuelle. Par exemple, le cas de la coiffure en deux grosses tresses nattées est une particularité des peuples punu au Gabon et au Congo, ce qui marque un signe de deuil et de tristesse face à la perte d’un proche de la famille ou du clan. Ce symbolisme si significatif est d’autant plus pertinent comme repère culturel et identitaire que la même expression artistique se retrouve sur le masque mbwanda, un élément se distinguant avec de longues échasses en guise de pieds, au-dessus desquelles le danseur exhibe toutes sortes de mouvements. Ce dernier s’adapte au rythme que lui impose le son des tam-tams et les chansons exécutées à tue-tête par toute l’assistance lors du cérémoniel à la place publique comme lors des manifestations festives dans les villages.
Toujours dans l’élan d’identification culturelle et cultuelle, les initiés à la société secrète mwiri au Gabon ont une coiffure cérémonielle classique et très simple, la tête est complètement rasée puis enduite d’huile de palme et sûrement d’autres mixtures secrètes soigneusement préparées pour la circonstance. Les raisons d’une telle stylisation ne sont connues que des membres de ladite société secrète, et nul en dehors de celle-ci ne saurait obtenir des réponses à des questions de fond, puisque tout est question d’initiation et donc relevant de l’ordre du secret. Le public se contente de découvrir les coiffures des membres du Mwiri, qui est par contre une congrégation strictement masculine, lors de la célébration du rituel d’initiation, par exemple ; cependant, nul ne peut dire avec certitude comment cela est exécuté, ni à base de quel type d’instrument. La coiffure en tant que telle est a priori simple, mais sa valeur ne tient pas de cette simplicité ni de sa dimension esthétique, sa véritable valeur tient de sa nature cultuelle et particulièrement du rituel d’initiation du Mwiri, qui demeure l’une des plus grandes congrégations religieuses et traditionnelles dans la partie sud du Gabon.
Dans la société secrète mwiri, la gent féminine fait partie du décor et participe à distance en tant que public spectateur, et, dans ce cas, rien ne leur est exigée, contrairement au culte du Nyèmbè qui est une congrégation strictement féminine dans la contrée. Dans celui-ci, les danseuses, membres de la société secrète, se contentent d’avoir des coiffures très simples, c’est-à-dire soit de grosses tresses hâtivement retenues à l’aide du fil noir à tresser, soit simplement des « civiles ».


1.2. Pratiques culturelles et traditionnelles

Il est difficile de parler de l’historique culturelle gabonaise sans qu’un lien soit établi avec le legs ancestral et les traditions anciennes encore en vigueur, bien que leur influence s’amenuise chaque jour un peu plus, sous l’influence des apports extérieurs, et à cause de l’insouciance d’une génération de jeunes peu regardante sur les cultures locales. Et toutes notions de ‘‘culture’’ et de « tradition » dans le contexte présent renvoient directement au passé, un moment référentiel permettant de situer chaque événement vécu de façon collective dans un contexte bien précis, avec une datation tout aussi commémorative. En demeurant donc fidèle à ces anciennes pratiques, la femme gabonaise, au moyen de son art de la coiffure, tient d’abord à contribuer fortement à la revalorisation et à la pérennisation d’un savoir-faire ancestral, puis à chercher à voir dans quel contexte une amélioration adaptative par rapport à l’époque actuelle peut y être apportée. Il s’agit bel et bien d’un apport constructif et non d’une quelconque dénaturation susceptible de porter préjudice à la culture gabonaise ; toujours est-il que la référence de base demeure avant tout ces pratiques anciennes.
Si la conformité aux valeurs culturelles est confirmée, il va sans dire, par conséquent, que la question du port de la perruque n’est en aucune façon une émanation des traditions ancestrales des peuples autochtones, puisque rien ne prouve que les Gabonaises d’avant la traite négrière et la colonisation connaissaient un tel accessoire, ni a fortiori encore moins son utilité. Les pratiques en vigueur étaient simplement liées aux normes façonnées et présentées par les cultures locales régissant le mode de vie et le fonctionnement de toute la communauté villageoise, puisqu’il n’était pas question d’inventer de nouvelles normes de vie, mais plutôt de suivre et de respecter ce que les anciens avaient déjà très bien élaboré et légué aux générations futures. C’est ainsi que l’art de la coiffure féminine comme pratiquement toutes les autres activités pratiquées en ce temps-là répondait à la vision collective légitimée par l’ensemble des règles de vie en société édictées par les instances culturellement et socialement admises. Cette coiffure se limitant à très peu de chose, résumait déjà d’une certaine façon tout ce qu’il y avait à mettre en valeur, à savoir la beauté et la santé féminines, les mœurs, les traditions et la volonté des ancêtres érigée en règle et en norme de vie.
La coiffure est perçue comme un art dont les principaux objectifs, outre la dimension religieuse, s’articulent autour des questions esthétiques, culturelles et sociales, puisqu’il est question de l’identification d’une femme appartenant à une tribu et à un clan précis. Identifier ici sous-entend remarquer sa beauté, son élégance, sa prestance avec un regard attentif sur ses ornements, et surtout sa coiffure ; car, en dehors des croyances basées sur l’existence de diverses sociétés secrètes vécues comme étant de véritables religions traditionnelles, la femme gabonaise reste sur son piédestal en tant que fille, mère, reine ou déesse comme il est chanté dans de nombreux récits mythiques et légendaires. Et la particularité d’un tel type de récit est justement de la magnifier en chantant des louanges faisant référence à sa grandeur, à sa posture socioculturelle et ‘‘mysticospirituelle’’. Finalement, il s’avère donc important que la moindre description de la femme soit à chaque fois l’occasion de montrer et de rappeler à tous combien elle est belle, et soigneusement coiffée, au point, parfois, de susciter la « jalousie » des esprits.
Par conséquent, des cultes spécialement réservés aux femmes ont justement pour vocation de mettre en valeur la gent féminine dans son idéalisation pour ce qu’elle incarne dans la société et à travers toutes les cultures qui ont su redorer son blason, d’abord et surtout en tant que mère. Alors, tout ce qui la concerne de près ou de loin suscite forcément de l’attention et beaucoup de respect et de considération, contrairement aux regards extérieurs qui pensent uniquement à un être réduit à la soumission et relégué au second plan. Nombreux, en effet, sont ceux-là qui pensent que la société négro-africaine n’a jamais fait de la femme un être de valeur inestimable, comme si elle ne faisait pas partie intégrante de la communauté au même titre que la gent masculine. Une telle appréhension n’est que la conséquence d’une vision réductrice, ce qui marque le degré d’ignorance chez ceux qui pensent ainsi, ignorant tout de la pensée, des cultures, des mœurs, des traditions ancestrales et des croyances de la sous-région subsaharienne. Pourtant, la meilleure façon de connaître davantage un peuple, c’est sans aucun doute une vision de l’intérieur, comme l’a si bien fait Placide Tempels chez les peuples Baluba du Congo ; il a vécu plusieurs décennies avec eux et au cœur de leurs valeurs culturelles, afin d’acquérir un maximum d’informations lui ayant permis d’écrire dans les années quarante La Philosophie Bantoue [2].
En effet, c’est à travers une connaissance parfaite des cultures et des traditions encore vécues comme étant de véritables normes de vie en société, des indices capitaux des modes de pensée des peuples autochtones, que quiconque peut prétendre comprendre l’art de la coiffure féminine et les canons esthétiques en usage. Les Gabonaises d’autrefois, contrairement à la nouvelle génération partant depuis la deuxième moitié du siècle précédent, avaient du respect et de la crainte pour tout ce qui avait trait à la culture et aux traditions, parce qu’il y était justement question de prédispositions ancestrales, divines et même mystérieuses. Donc, tout ce qui relevait desdites prédispositions nécessitait de la considération et une vive attention au vécu, surtout lorsque le côté ludique était supplanté par le prédicat cultuel et la reconsidération des notions de sacré, de foi et de croyance. C’est à croire que dans une telle vision de l’existence, le terme du ‘‘hasard’’ soit n’existait pas, soit n’avait aucune signification particulière en termes d’influence. Comment pouvait-il en être autrement, tout étant sous le contrôle des esprits ?
Toujours est-il que l’essentiel de la genèse de l’art de la coiffure féminine est forcément à circonscrire dans un patrimoine situé à la croisée des valeurs culturelles et traditionnelles, dont dépendent toutes formes d’organisation dans la réglementation de la vie communautaire. Il s’agit des référents socialement et culturellement admis et utilisés comme principes de base aussi bien dans diverses activités que dans le domaine artistique à proprement parler. Les différents styles de coiffure classiques en sont justement une matérialisation parfaite, d’où le lien établi avec le passé ancestral pour montrer les origines très lointaines de ce qui a toujours fait la fierté des femmes gabonaises, et qui a constitué par la même occasion les fondements d’une esthétique très atypique. Dans un tel environnement, même l’idée de beauté devient quelque chose de sacré et de mystérieux, car la jouissance qui s’ensuit est une sorte d’ouverture au bonheur divin, aux arcanes d’une philosophie vitaliste et pragmatique. Et tout acquis dans ce contexte, quelle qu’en soit la nature, doit être utilitaire pour le bien de la communauté, qui ne se contente pas uniquement de simples récits théoriques pour appréhender l’existence.


2. L’IMAGINAIRE MYTHIQUE ET L’INFLUENCE DE LA MODERNITÉ

2.1. L’avènement de la perruque

L’histoire enseigne que c’est effectivement à la fin de la traite négrière et plus tard entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle que la perruque a été créée en Amérique ; dans les milieux de culture afro-américaine, précisément par les femmes noires, dont le seul rêve, outre l’opulence, la liberté et l’égalité des races et des communautés, était justement la ressemblance physique au maître colonisateur. C’est ainsi que, dans le domaine cosmétique, divers produits d’éclaircissement de la peau vont être imaginés et créés spécialement pour les Noirs ; et pour ce qui est de la coiffure, des nombreux produits défrisants seront mis sur le marché, et mieux encore, la perruque aux multiples faciès fera son apparition. C’est une véritable révolution qui s’opère dans le domaine de l’art de la coiffure, car, au lieu d’avoir uniquement des cheveux lisses et soigneusement bouclés, les couleurs sont désormais variées, et la possibilité de changer d’apparence est ainsi enrichie.
En effet, la perruque apportera beaucoup d’avantages sur le plan esthétique, et l’impact sur l’art de la coiffure va se ressentir au niveau de l’engouement qui est sans cesse manifesté, et de façon croissante, auprès de la gent féminine. Bien que cet élément de la mode eût pour destinataire première la femme afro-américaine, toutes les femmes finirent par s’en emparer afin de pouvoir gagner facilement en temps et en choix. Une perruque se porte très facilement comme un chapeau, à la seule différence qu’elle nécessite beaucoup de délicatesse par rapport à son ajustement, tout dépendant de l’apparence recherchée par la porteuse et de la nature de l’occasion pour laquelle la coiffure est sollicitée. Il est évident que l’apparence de la femme, à savoir sa vêture, sa parure et même sa coiffure, est édictée par la finalité escomptée ; autrement dit, la présentation pour un mariage ne sera pas forcément celle d’un diner ou encore d’un deuil. Beaucoup de paramètres étant pris en compte, à l’exemple de l’élégance, du choix de la couleur, de la taille des mèches de la perruque, etc., chaque individu est tenu à la prudence par rapport aux objectifs recherchés dans l’immédiat.
L’usage de la perruque ne semble point se limiter à l’unique idée du camouflage de ce qui déplaît ou paraît moins beau (ou pas du tout beau) au vu d’autres personnes, ou selon soi-même après examen devant un miroir, le critère prédominant en termes d’objectivité est assurément la quête de l’expression esthétique et la manifestation ostensible de la beauté à travers une incarnation réfléchie. Le sujet est normalement l’auteur du choix des artifices qu’il veut porter, celui qui a tout de même une certaine idée, peut-être pas toujours très évidente, mais bien présente, de son paraître. C’est ainsi que le choix de chaque objet est toujours individuel et méticuleux. En effet, il est en général difficile de penser qu’une place moindre soit accordée au hasard, et malgré l’aspect subjectif de la délectation esthétique, le sujet, en tant que consommateur, semble se situer à tout instant dans une situation de vive attention, vu que la finalité est susceptible d’être jugée par des regards extérieurs. Or, c’est justement la peur du mauvais jugement qui nécessite la vigilance et la dextérité dans l’art de la coiffure, dont le port de la perruque, par exemple, demeure l’expression d’une réelle révolution esthétique depuis déjà un certain moment dans la vie de la gent féminine.
Par ailleurs, bien que le terme de révolution esthétique implique une sorte de scission avec les anciennes traditions toujours à caractère autoritaire, c’est davantage la notion de liberté conquise qui y prend le dessus, pour légitimer l’autonomisation du sujet en matière de goût et de choix. En un certain temps, la tradition a sans doute constitué un ombrage dans la vie des jeunes Africains au sud du Sahara, comme le rappelle Jean-Zobel Ahouka en ces termes :

Outre des blocages sur les plans social et matériel, le respect sans discernement de la tradition peut engendrer de graves obstacles et de sérieuses inhibitions intellectuelles. Un trop grand respect de la tradition peut compromettre l’évolution sociale des individus. […] Cela peut se voir encore aujourd’hui en Afrique où de nombreuses parties du continent restées rivées aux pratiques ancestrales ne favorisent pas l’éclosion et l’expansion d’une pensée rationnelle et technicienne ouverte sur la modernité… [3]

De nos jours, par contre, la société africaine opère sa propre métamorphose tant bien que mal à l’aide des influences venues d’ailleurs et qui ne laissent, à première vue, personne indifférent, quels que soient les couches sociales ou les individus. Pierre Erny fait le même constat lorsqu’il écrit :

En Afrique noire, la société est devenue extraordinairement disparate, la distance s’est accrue entre populations des villes et des campagnes, entre classes dirigeantes et peuple, entre riches et pauvres, entre gens instruits et non instruits [4].

L’avènement de la perruque dans le domaine de l’art de la coiffure et de l’esthétique en général permet à la gent féminine non seulement d’affronter et de dépasser les considérations traditionnelles classiques, mais encore favorise plutôt une nette évolution dans la conception de la mode en Afrique noire. Tous les pays de la sous-région sont touchés par ce phénomène que beaucoup situent au centre de la mode féminine, ce qui par conséquent détermine l’esprit d’acculturation des populations très entichées des réalités occidentales, qu’un grand nombre considère comme des modèles à suivre nécessairement. Or, l’expérience prouve chaque jour qu’il est difficile, voire impossible, de lutter ou de s’insurger de façon catégorique, avec succès à l’appui, contre le phénomène de la mode qui devient ainsi une réalité socioculturelle conforme à chaque type de société. Le poids des traditions étant toujours présent, à chaque société va correspondre une attitude d’adaptation à la mode, puisque l’idée de modernité n’a pas forcément pour corollaire immédiat le ralliement de toutes les sociétés aux mêmes exigences du vécu.
En effet, si le port de la perruque est une réelle expression de la mode dans les pays subsahariens où les femmes présentent d’énormes problèmes de chute de cheveux, par exemple, et rêvent d’obtenir de très longues mèches sur la tête, ce n’est guère la même chose dans les pays du Nord du continent. Les femmes tunisienne, algérienne ou marocaine ne partagent pas les mêmes soucis avec celles du Sud du continent, parce qu’elles ont l’avantage d’avoir des cheveux déjà très longs et beaux à voir, et donc, la perruque présentant les mêmes caractéristiques, n’a plus véritablement de place. Du coup, les circonstances n’étant pas les mêmes, les besoins esthétiques vont donc paraître limitatifs au sein de chaque environnement culturel, comme c’est le cas en Afrique centrale, où les valeurs culturelles demeurent quasiment identiques entre les pays suivants : Gabon, Congo, Cameroun, Guinée Équatoriale, Centre-Afrique, etc.

2.2. De la dynamique de la mode à l’extravagance

Au seuil du XXIe siècle, tout confirme que l’art de la coiffure, très dynamique, est réellement en plein essor aussi bien au Gabon que dans toute la sous-région, et l’engouement suscité chez la gent féminine de manière générale montre une activité bien adaptée aux besoins de l’époque et aux attentes diverses de l’heure. Les créateurs des artifices ne se contentent pas seulement de mettre sur les marchés un certain nombre d’objets de substitution ; ils semblent surtout mettre un accent particulier sur la diversité de choix en offrant une panoplie de créations. Outre les produits synthétiques, principaux matériaux, très prisés dans la fabrication des perruques, comme avec les faux cheveux des poupées d’enfants, les offres de grande qualité dérivent des vrais cheveux humains, paraissant plus naturels et susceptibles de briser toute barrière entre le vrai et le faux-semblant. À ces autres matières premières dites de qualité, s’ajoutent une série indéfinie de coupes et une variété infinie de couleurs, de laines et d’innombrables éléments de décor utilisés dans la réalisation de toutes sortes de coiffures.
Les marchés gabonais sont ainsi inondés de toutes sortes de perruques en fonction des couleurs, des modèles, des coupes (longues, courtes, bouclées, ondulées, etc.) et des artifices synthétiques divers. Les adeptes de la modernité offrent à la femme africaine cette possibilité de changer indéfiniment de look et de personnalité à volonté, en s’arrimant aux normes de mode en vigueur, afin de demeurer dans la logique des valeurs culturelles occidentales, tout en associant l’esthétique de la coiffure par exemple à l’extravagance quotidienne. Il est certes évident que la mode est de prime abord la particularité de la jeunesse, dont les désirs de grandeur constituent souvent les causes d’outrance et d’actes de démesure en tous genres, le but étant de se faire remarquer afin de jouir du respect et de l’admiration des camarades. Cependant, surtout à travers le port de la perruque, il semble que les jeunes ne sont plus les seules à s’intéresser à l’idée de la mode ; par exemple, au Gabon, il est aujourd’hui difficile de distinguer, parmi la gent féminine, la tranche d’âge des personnes entichées de cette tendance dans le domaine de la coiffure.
La coiffure féminine au Gabon devient un domaine très tendancieux où l’ingéniosité des coiffeuses locales est sans cesse productive ; quotidiennement, de nouvelles conceptions voient le jour ; chaque fois, c’est une autre appréhension, souvent plus captivante. La Gabonaise se sent ainsi non seulement très belle, mais surtout rajeunie et plus impliquée dans le processus de la vie en société où les femmes sont des objets de désir, de convoitise et d’admiration, puisqu’elles sont censées être l’incarnation symbolique de la beauté. La perruque n’est plus un simple artifice, c’est un élément de séduction et d’expression esthétique qui permet à la femme de se doter d’un certain privilège, de s’affirmer au sein de sa communauté et surtout de jouer fièrement son rôle de déesse de la beauté, la Vénus locale. Alors, les valeurs traditionnelles sont ainsi boostées et promues dans un mouvement socioculturel d’ensemble où, s’y adapter et s’en accommoder, c’est assurément la preuve d’être un adepte de la mode et de l’élégance.
La gent féminine gabonaise, comme africaine en général, ne semble plus vouloir s’accommoder de la stabilité et de la fixité des habitudes classiques, disons d’un mode de vie imposé par les considérations ancestrales où les choses doivent toujours se faire de la même façon comme autrefois, alors que la modernité est justement caractérisée par la place importante attribuée à la mobilité et à l’esprit d’un perpétuel changement. En effet, la notion de mode cristallise un état d’esprit tel qu’elle met en avant-première le mouvement qui caractérise les sociétés contemporaines, où le changement est permanent en toutes choses, surtout chez les jeunes dont la manière de parler, de s’habiller, de marcher et même de se coiffer change quotidiennement, sous prétexte de s’adapter aux nouvelles tendances de la mode. L’idée de nouvelles tendances signifie simplement qu’il est nécessaire de changer souvent certaines habitudes, surtout en fonction de nouvelles offres que proposent les spécialistes du vêtement et des produits d’embellissement du corps, à l’exemple des produits de dépigmentation pour éclaircir la peau. Ceux qui jettent leur dévolu sur les vêtements de marque et sur les chaussures très souvent stylées, sont justement ceux qui sont désignés sous le terme de « sapeurs », les prétendus experts en matière d’ « ambiance ». Dans la sous-région, les populations des deux Congo sont réputées en être de fins connaisseurs, surtout avec des célébrités telles que Papa Wemba, Joe Balard et beaucoup d’autres, vu que, chaque décennie, il se crée une nouvelle génération de « sapeurs », les maîtres de la mode.
La mode, dans l’esprit des « sapeurs » africains, est l’association de trois éléments fondamentaux, à savoir l’art de la vêture, l’art de la coiffure et l’art de la chaussure, l’art de créer une parfaite harmonie entre ces trois valeurs modernes est la caractéristique principale d’un « sapeur ». Au Gabon, l’on dira qu’il faut savoir être parfait de la tête au pied, et, afin de donner un certain élan au tout, une démarche appropriée s’avère indispensable, c’est-à-dire marcher avec élégance de manière à mettre en valeur toute la silhouette, comme lors d’un défilé de mannequins, puisqu’un sapeur doit être plus qu’un simple mannequin. Mais, étant donné qu’il s’agit d’un être plus ou moins spécial, ce dernier se doit d’associer à sa manière de paraître devant ses concurrents et ses admirateurs l’extravagance, dans le but dessein l’attention sur soi, mais surtout de mieux narguer ses éventuels détracteurs. La provocation doit aussi faire partie de ses habitudes, autrement dit, s’il porte une nouvelle coiffure, il se doit par tous les moyens d’attirer les regards sur sa tête, afin que tous les gens en prennent conscience et admirent la dextérité des coupes.
Par ailleurs, pour revenir à la coiffure féminine proprement dite, l’idée d’extravagance est davantage perceptible dans les différentes coupes de cheveux présentes sur les différentes perruques vendues sur les marchés africains. Il est fréquent qu’une dame d’un certain âge mette une perruque très stylisée et en apparence vulgaire, sans forcément en maîtriser l’apport esthétique, d’où parfois des scènes discrètes de moquerie dans des milieux publics. Et il est à croire que cela arrive également aux jeunes filles. Mais les critiques dans ce sens ne sont pas toujours les bienvenues, car elles frisent la moquerie que les Gabonaises n’apprécient guère ; au contraire, elles y répondent parfois avec violence. Il est évident que la forme de la perruque s’arrime à la forme de la tête, de sorte que le tout paraisse naturel, surtout lorsqu’il est associé à une coupe très extravagante à des couleurs peu commodes inadaptées à l’allure d’ensemble. Et dans ce cas, au lieu d’atteindre les objectifs de beauté recherchés, il s’en dégage parfois une allure de clown ou de personnage de film de science fiction ou simplement d’horreur.
L’extravagance telle qu’elle est perçue dans un environnement de mode n’est pas toujours quelque chose de négatif ; elle n’est ni l’expression d’un quelconque discrédit, ni une forme d’humiliation ; il s’agit plutôt d’un aspect essentiel de ce domaine, puisque la modernité implique les idées de provocation, de violation des mœurs, des vieilles traditions et habitudes, afin d’attirer l’attention sur soi. Il est donc compréhensible que la mode rime avec extravagance et mouvement, dont l’art de la coiffure féminine est un maillon non négligeable.


3. APPROCHE SOCIOCULTURELLE ET ESTHÉTIQUE

3.1. Conflit des mœurs

La question de la mode et de ses adjuvants devenant le centre des préoccupations socioculturelles dans toutes sociétés, puisqu’en tant que phénomène social, aucune communauté humaine n’y échappe, crée sans cesse des remous dans chaque tentative de changement des habitudes, d’innovation, d’amélioration, etc. Car, si la mode en tant qu’expression du renouveau plaît à certains, ce n’est pas le cas pour cette frange de la communauté qui demeure encore et toujours solidaire des vieilles habitudes et traditions léguées par nos ancêtres. Ces derniers estiment que l’héritage ancestral est déjà parfait en soi, et que toute prétention de rénovation ou de nouveauté dans le cadre culturel n’est qu’une tentative vaine de déstabilisation des mœurs traditionnelles négro-africaines, et que nul n’a le droit de modifier ou de désacraliser l’œuvre des anciens et des esprits. Par, contre, la mode dans ce contexte socioculturel bien précis, est simplement perçue comme une pratique usurpatrice, visant à désorganiser l’ordre social établi depuis les ancêtres, étant donné que la vie du clan et le fonctionnement des instances en vigueur semblent en dépendre largement.
Malgré le caractère innovateur des apports extérieurs, les mœurs locales constituent un ensemble d’éléments indispensable au bien-être de la communauté ; les peuples autochtones s’en contentent et y trouvent leur bonheur, c’est-à-dire dans le respect desdites mesures et des prérogatives issues des traditions ancestrales. Or, la mode dans ces conditions est perçue comme une immixtion des valeurs extérieures et étrangères qui ne peuvent avoir pour impact dans la société que de perturber les consciences, de créer la confusion et le désordre là où il y a déjà une certaine forme de stabilité. La mode crée de nouveaux besoins dont les conséquences s’inscrivent aussitôt dans la quête parfois pernicieuse des objets de satisfaction desdits besoins, d’où le risque inévitable de violer les règles de vie anciennement établies en s’emparant de ces valeurs venues d’ailleurs. Tout ceci est visible dans la manière de se vêtir, de se parer, de marcher, de parler et même de se coiffer, chez certains jeunes en particulier, qui sont réputés être des véritables adeptes de la mode, les pionniers dans l’adoption de toutes les nouveautés et dans la désacralisation des mœurs, du fait de leur insouciance.
Le réel conflit des mœurs surgit dès l’instant où les éléments extérieurs viennent bouleverser l’ordre préétabli tout en favorisant la mise en place de nouvelles habitudes, parfois en contradiction avec les réalités locales en vigueur. Ainsi, l’association de valeurs opposées suscite parfois de vrais conflits d’ordre socioculturel, parce que les peuples autochtones font face à quelque chose qui leur est totalement nouveau mais qu’il faudra quand même apprendre à connaître et à apprécier tant bien que mal. Nombreux sont, par exemple, ces jeunes qui mettent pour les filles jupes et robes courtes, dévoilant ostensiblement leurs jambes, et pour les garçons, les pantalons portés au bas du postérieur, comme si le port de la ceinture n’était d’aucune utilité. Or, de telles attitudes, que sous d’autres cieux l’on désigne par l’expression « attentat à la pudeur », constituent une véritable preuve de violation des mœurs négro-africaines traditionnelles et des croyances. Et dans ce cas, il semble difficile de faire admettre auxdits peuples le bien-fondé d’une telle mode, surtout dès l’instant où l’exhibition de la nudité en public est culturellement et religieusement interdit, à défaut d’être comparé à un acte de maladie mentale. Les garants des traditions ancestrales parleraient tout simplement de « folie » et non de mode.
Le centre névralgique du conflit des mœurs, pour ce qui est de la mode en Afrique subsaharienne en général, prend forme autour de l’attitude d’acculturation que les peuples autochtones affichent face aux importations extérieures, qui sont à la base d’éléments qui ne sont pas toujours en adéquation avec les valeurs existentielles locales dont les Africains ont fait leur code de vie et de conduite sur les plans religieux et moral. La mode venue de l’extérieur, bien qu’étrangère aux habitudes locales, devient certes un fait social à part entière, dès l’instant où les peuples s’y adaptent et acceptent ouvertement cette nouvelle manière de vivre qui ne semble pas être forcément négative pour tous. Généralement, le problème ne se pose pas souvent chez les jeunes, qui demeurent très peu attachés aux mœurs ancestrales et aux traditions, et dont l’insouciance ne présage aucun danger dans l’acceptation et la consommation des éléments de la mode étrangère. Pour cette frange de la population, tout ce qui est nouveau et différent mérite d’être apprécié et essayé, peu importe dans l’immédiat si l’inadéquation avec l’existant est avérée, la différence des cultures ne semble nullement poser problème aux adeptes de la mode.
L’idée de conflit émane de la manière dont un même peuple réagit différemment face à des données tout aussi contradictoires. D’une part, il y a le phénomène de la mode qui consiste à adopter une certaine ligne de conduite dans le domaine vestimentaire, par exemple, ou encore en matière de coiffure et de musique. D’autre part, il y a tout l’arsenal des valeurs, des traditions, des coutumes, des croyances, des rites, des habitudes des cultures propres à la société gabonaise en particulier et à l’Afrique noire en général, les références identitaires par excellence, très chères aux populations locales et aux communautés de la sous-région. Les deux ensembles de valeurs sont très opposés, d’un côté c’est la caractéristique d’une société mouvante, où l’interdit en termes de moralité ne semble pas avoir d’importance, et de l’autre côté c’est l’univers du sacré et de l’initiation, où tout est mystère et relève des forces de la nature et des esprits en tous genres. Le plus important et le plus difficile est la mise en adéquation de ces deux mondes avec leurs variantes propres, surtout dans une même communauté où vivent des populations réparties en classes sociales et en tranches d’âge.
La situation conflictuelle réitère la complexité d’associer des réalités issues des deux univers différents voire très opposés, et pourtant il faut bien que ce jumelage des mœurs ait lieu, surtout en ce début du XXIe siècle, à l’époque des nouvelles technologies où la communication permet de réunir les cultures et les peuples du monde entier en une fraction de seconde. Avec le phénomène de l’interculturalité ou celui du métissage culturel, le rapprochement des peuples semble devenir une évidence. Il ne s’agit pas ici, par la notion de « mode » d’imposer à un peuple une autre culture venue d’ailleurs, mais plutôt de faire en sorte qu’un mariage de cultures soit possible, sans qu’il y ait blasphème, ou violation des valeurs locales, ou une quelconque forme d’immixtion. L’esprit à faire prévaloir est plutôt celui du partage et de l’échange et non celui du conflit à proprement parler, parce que les consommateurs de la mode ne sont pas forcément des gens venus d’ailleurs, c’est avant tout la frange la plus jeune de la population, et après suivent les autres membres de la communauté.
En somme, si la question de la mode est vue sous l’angle d’un esprit d’échange et de métissage culturel, la notion de conflit n’aura plus lieu d’être, car à ce niveau un dépassement de situation peut être envisageable au point où la mode deviendrait une véritable expression de l’idéal esthétique. Et c’est à ce titre que l’esthétique, à travers l’art de la coiffure féminine au Gabon, parvient à concilier les peuples malgré toutes leurs divergences culturelles et religieuses, afin de s’accorder sur l’unique idée du beau.


3.2. De la promotion de l’idéal esthétique

Le port de la perruque féminine aussi bien au Gabon que dans toute la sous-région continentale ne peut être réduit à l’unique idée d’extravagance et de mode au sens de la dépravation des mœurs et de la désacralisation des valeurs socioculturelles vécues comme de véritables traditions séculaires. Certains nostalgiques des cultures locales demeurent encore attachés à de telles appréciations, parce qu’ils mesurent la gravité du danger qui menace l’Afrique au fond de son âme, à travers la profanation de ses idéaux ancestraux, de ses croyances anciennes, de sa vision vitaliste de l’existence et de ses habitudes quotidiennes, gages de l’équilibre et de la survie de la communauté. Pour ces derniers, un tel équilibre ne peut être possible ou encore subsister longtemps tant la menace des importations extérieures submerge le continent noir en y imposant un ordre de vie étranger tout à fait différent. Tout porte à confirmer, selon cette vision du conformisme au legs local, que l’Africain seul doit et peut façonner l’Africain en se servant uniquement de ses acquis culturels, de son éducation et de l’essentiel de ses traditions.
Or, la perruque féminine est déjà perçue comme le fruit des importations qui peuvent justement contribuer à la dépravation des mœurs locales, en portant atteinte aux vieilles pratiques encore en vigueur dans la plupart des communautés. Cela sous-entend que l’introduction dudit instrument de la coiffure dans les méandres de la vie des Africains va se faire progressivement et ce, pendant plusieurs décennies, le temps de permettre aux uns et autres, surtout aux indécis, de pouvoir s’habituer à cet élément venant du monde occidental. À ce jour, il suffit de voir comment la gent féminine gabonaise arbore cette coiffure étrangère, pour comprendre l’utilité de la place qu’elle parvient à se forger dans la vie des Gabonais, au point de susciter une sorte de tradition nouvelle de la coiffure féminine. S’il n’est point possible de critiquer les traditions parce qu’elles émaneraient des savoirs ancestraux, selon nombre de sujets autochtones, est-ce une raison suffisante pour que de nouvelles valeurs ne voient point le jour pour devenir, peut-être un jour, de nouvelles traditions ? L’usage excessif actuel de la perruque dans la pratique de l’art de la coiffure féminine gabonaise n’est-il pas l’expression d’une acceptation de l’autre, de l’ailleurs, d’autres mœurs susceptibles de coexister avec les valeurs africaines ?
Cependant, la perruque n’est pas qu’un simple instrument de la coiffure féminine, son dessein est davantage prescrit dans sa fonction de moyen d’expression de la valeur esthétique, puisqu’au même titre qu’un tableau, elle matérialise et valorise toute idée de beauté. La femme gabonaise est sûre qu’avec sa perruque, bien qu’elle se sente déjà belle, elle saura paraître davantage séduisante à la moindre occasion, puisqu’elle est désormais rassurée d’être le porte-flambeau de la beauté et des valeurs sacrées du continent noir. Comme partout à travers la planète, l’image de la gent féminine est érigée en œuvre d’art, ayant pour vocation, comme on le voit dans les images publicitaires, de chanter l’hymne à la beauté et d’exprimer ouvertement l’idéal esthétique. Et avec le port de la perruque, la femme gabonaise obtient ainsi de nouveaux éléments de séduction tout en faisant la promotion de cet idéal esthétique qui suscite tant de convoitise de toutes parts, surtout du fait que nul n’est insensible à l’idée de beauté, d’attirance et de séduction.
La promotion en matière d’esthétique signifie que la femme africaine en général cherche à s’adapter au mouvement d’ensemble ayant favorisé la mise sur piédestal de son image, qui est sans cesse plébiscitée et vendue à travers un certain nombre de produits de consommation de tous genres, le jeu publicitaire consistant à attirer les éventuels clients à travers cette image féminine. C’est la femme noire dont Senghor a su chanter la grandeur et la beauté, comme le révèle ce vers : « Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’éternel » [5]. Et Langui de préciser :

Cependant, si Senghor a tant vénéré la femme, ce ne fut point, on le devine, pour elle-même au sens profond, mais objectivement, pour ce qu’elle incarne le langage même du « Beau », traductible en vertus identitaires et sociales. [6]

Il ne s’agit pas de la transformer en marchandise, aucunement, mais plutôt d’en faire un réel moyen d’expression, comme tout élément esthétique que l’on utiliserait pour saisir la question du beau avant de pouvoir en parler réellement. Il s’agit d’une approche pratique et expérimentale qui se fait au moyen de la vue en priorité avant toute délectation spirituelle, imaginaire, voire théorique. C’est dire que la première expérience du beau dans cette condition bien précise relève de la connaissance sensorielle et sensible ; on voit d’abord (tout comme on goûte d’abord à ce qui est dans le plat), puis on s’interroge et spécule bien après sur le contenu de l’œuvre.
La notion de l’« idéal » dans le contexte présent réitère la nature fugace du concept de beauté qui, en fin de compte, ne veut absolument rien dire puisque, comme tout ce qui relève de l’idéalité, sa valeur ne tient que de la nature du discours qui prétend lui attribuer un sens. Finalement, et de façon très théorique, le beau se confine en un concept suscitant émotion, sensation de joie et de plaisir, imagination poétique et même critique, puisque la science au sens de Baumgarten s’en mêle naturellement. Mais cette théorisation n’a de légitimité que lorsqu’elle repose sur un support sensible significatif à l’instar d’un tableau, d’une sculpture, d’un beau mets voire d’une belle femme, celle qui arbore sa perruque soigneusement posée, par exemple. Ne pouvant être matérialisé avec certitude, malgré le doigté et la dextérité de l’artiste, le beau va demeurer indéfiniment en concept pour être érigé par les spécialistes des questions esthétiques et les métaphysiciens en un éternel idéal ; l’on parlerait dès lors l’idéal esthétique, ce dont on ne peut que parler.
Or, il semble inévitable pour le philosophe de parler du beau, malgré sa complexité et son ambiguïté, afin de porter la réflexion sur les mécanismes intellectuels sollicités en guise d’outils pour appréhender le sujet dans sa quintessence. Il n’est point question dans l’immédiat de chercher à connaître réellement ce qu’est le beau ou l’idéal esthétique, le nœud gordien du présent propos est davantage la méthodologie à adopter en vue de donner un sens concret et pratique au processus de la matérialisation du présent concept. Cela revient à dire que s’il est difficile ou impossible de dire ce qu’est le beau, il est cependant possible, au moyen de l’expression artistique, de lui attribuer une forme apparente relativement, bien entendu, aux appréhensions des uns et des autres. Cette apparence concrète, c’est par exemple le port de la perruque chez la femme gabonaise qui a su en faire une vitrine de la beauté locale, en associant ingénieusement cet élément de la mode étrangère aux valeurs d’appréciation issues directement de la sous-région, et donc du terroir.
Finalement, la perruque s’insère ainsi parmi d’autres artifices de l’art de la coiffure féminine gabonaise, en particulier, et africaine, en général, et devient progressivement une œuvre d’art au même titre que la tête. Et, du coup, la femme parvient ainsi à faire de son corps une matière première ou encore un matériau de base, dont l’art de la coiffure à l’instar des arts vestimentaires et d’élégance, qui ont tous pour vocation de faire du corps humain le moyen idoine d’expression esthétique. La moindre attention portée sur le corps contribue à donner forme à l’idée du beau, et pour les fanatiques de la mode aucun détail ne doit être omis en matière d’élégance et de beauté.

CONCLUSION

Le XXIe siècle présente l’Afrique noire sous le joug de diverses nouvelles appréhensions, surtout avec l’avènement des nouvelles technologies de pointe et des moyens de communication les plus performants de cette époque. À cela s’ajoute toutes les importations occidentales en matière de mode vestimentaire, musicale ainsi que dans les domaines de la danse et de la coiffure, comme l’on peut en juger avec la question de la perruque. Ce qui est valable ailleurs finit par trouver un sens sur le continent noir à un certain niveau de compréhension, avec l’idée de partage et d’échange, le tout renforcé par l’hypothèse de métissage culturel, qui permet de voir en l’autre non plus forcément un ennemi à combattre, mais plutôt une sorte de renfort et de contributeur. Et le rôle de l’art dans une telle situation consiste effectivement à matérialiser la relation interculturelle, à la magnifier à travers la quête et l’expression du beau, en tant que valeur universelle et lieu de toutes les conciliations et du dépassement du conflit culturel.
La problématique du port de la perruque a permis avec certitude, et à un certain niveau de considération d’aller au delà du stade du conflit afin de parvenir à une réelle communion culturelle entres les mœurs, les cultures, les traditions négro-africaines et les valeurs socioculturelles venues du monde occidental. Cet outil de mode réitère l’esprit de la noblesse de la gent féminine négro-africaine à une époque dominée par l’esprit d’ouverture et d’échange entre différents lieux, de manière à concrétiser une vraie communication entre les différentes nations et entre les innombrables peuples et communautés. Par la même occasion, c’est l’art de la coiffure féminine gabonaise qui est repensé et doté d’un nouveau moyen d’expression tout à fait efficace, tant que l’idée de la beauté est identifiée à la femme, l’être aux divers statuts socioculturels, dont la mère, l’épouse, créatrice des familles et des communautés, la déesse donneuse de vie.
En effet, la perruque détermine avec réalisme l’un des aspects caractéristiques du XXIe siècle, d’où l’effervescence des effets de la mode et le dynamisme des créateurs suscitant sans cesse de l’engouement auprès d’éventuels consommateurs, toujours très entichés des nouveautés et de la délectation esthétique. La coiffure féminine valorise chaque jour la femme gabonaise, en la situant sur un piédestal glorieux, soutenu par le pouvoir illimité de l’expression artistique, dont la perruque est sans aucun doute un élément incontournable dans le monde de la mode.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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BECKER, H.S., Les mondes de l’art, trad. française J. Bouniort, Paris, Flammarion, 1988.
BELTING, H., L’histoire de l’art est-elle finie ?, J. Chambon, Paris, Flammarion, 1989.
ERNY, P., Essai sur l’éducation en Afrique Noire, Paris, L’Harmattan, 2001.
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HEUSCH, L., « Afrique noire ». L’art et les sociétés primitives à travers le monde, par Max-Pol Fouchet (préf.) Hachette, 1963.
SENGHOR, Léopold Sédar, Poèmes, Paris, Seuil, 1973.
TEMPELS, R., P. La philosophie Bantoue, Paris, Présence Africaine, 1948.


[1] Institut de recherche en sciences humaines de Libreville, Gabon

[2] TEMPELS , R.-P., La philosophie Bantoue, Paris, Présence Africaine, 1948.

[3] AHOUKA J.-Z., « La tradition entre rejet et acceptation », in L’Envol, revue africaine, lettres et pédagogie, Libreville, Éd. GRESHS, n° 2, 2010, p.14.

[4] ERNY, P., Essai sur l’éducation en Afrique Noire, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 281.

[5] SENGHOR, L., S., Poèmes, Paris, Seuil, 1973, p.15.

[6] LANGUI, K., R., « La femme Senghorienne entre symbolisme et représentation de l’idéal », Éthiopiques numéro spécial. 10e anniversaire. Senghor, d’Hier à demain, http://ethiopiques.refer.sn/spip.ph...




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