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DES ROMANCIERS DE LA « MIGRITUDE »
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Éthiopiques n° 99.
Littérature, philosophie, sociologie, anthropologie et art.
2nd semestre 2017

DES ROMANCIERS DE LA « MIGRITUDE »

Auteur : Ibrahima Seydi BA [1]

INTRODUCTION

« Migritude » fait penser au terme « Négritude ». Ces deux vocables, du point de vue de leur structure, fonctionnent comme des paronymes, mais sont opposés par leur sens et leurs significations.
« Négritude » est un néologisme créé de toutes pièces par Aimé Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal. Plus tard, il désignera le mouvement littéraire dont les pères fondateurs (principalement Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas) luttaient pour l’affirmation de l’identité culturelle africaine.
Quant au terme « Migritude », il a été inventé par Jacques Chevrier et désigne cette nouvelle génération d’écrivains qui se singularisent par le fait que :

Toutes et tous, à des degrés divers, et selon une géométrie variable, ont fait le choix de vivre en France (…), leur discours se trouve décalé, décentré, dans la mesure où ils se trouvent placés en position d’expatriés par rapport à un continent qu’ils ont quitté (volontairement ou non), que peut-être ils n’ont pas connu sinon par ouï-dire, et que d’autre part leur volonté de s’intégrer à la société française est manifeste (…). [2]

Contrairement à celui des romans de formation ou d’apprentissage des années 60, le discours de cette nouvelle vague d’écrivains ne portera pas la musique identitaire.
Dans son article critique « Les enfants de la postcolonie » [3], Abdourahman Waberi distingue trois signes qui peuvent définir cette catégorie d’écrivains qui se sont imposés autour des années 80.
D’abord, ils ont une identité double, africaine et française. Ensuite, contrairement à leurs prédécesseurs qui se définissent comme des écrivains africains, ils s’identifient comme « Bâtards internationaux ». Enfin, du point de vue thématique, l’immigration est au centre de leurs œuvres.
Ce renouveau littéraire de la diaspora, qui a franchi le cadre de Paris et de Londres pour atteindre une dimension mondiale, trouve sa justification dans le nouveau contexte géopolitique marqué par la mondialisation. Aussi, parle-t-on aujourd’hui d’une « littérature-monde » dont les écrivains afro-parisiens se disent partisans.
Nous avons choisi pour corpus, les romans : Bleu Blanc Rouge, Verre Cassé et Black bazar d’Alain Mabanckou, Le Paradis du Nord de Jean-Roger Essomba, Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et Tels des astres éteints de Léonora Miano.
Ce choix est surtout motivé par le souci d’avoir une vision très large de la diaspora noire de France dont la représentation diffère en fonction du projet romanesque de chaque écrivain.
Ainsi, un certain nombre d’interrogations peuvent être soulevées :
Quelles sont les caractéristiques et les particularités des œuvres des auteurs cités dans ce grand ensemble des littératures des immigrations ?
Par quels procédés ces auteurs parviennent-ils à inscrire leurs écrits au sein de la littérature mondiale ?
Apporter des réponses à une problématique aussi ambitieuse nous oblige à étudier cette littérature de la « migritude » du point de vue aussi bien thématique que scriptural.

1. DES THÉMATIQUES DU TOUT-MONDE

L’un des thèmes majeurs que la littérature africaine d’expression française a longtemps placé au cœur de ses préoccupations est sans doute la confrontation entre l’Europe et l’Afrique. Le conflit entre les valeurs africaines fondées sur la sagesse et la spiritualité, d’une part, et la rationalité et l’efficacité technique occidentale, de l’autre, émaillera pendant longtemps les discours ethnographiques et contestataires des écrivains de la première génération, avant de passer de mode.
Avec les indépendances, tombe également en désuétude l’obsession du colonialisme européen, suivie bientôt de la critique des nouveaux dirigeants de l’Afrique. Bref, les écrivains africains dont les œuvres étaient tournées vers une quête identitaire seront supplantés par une nouvelle génération d’écrivains dont certains ont choisi de parler, dans leurs écrits, des difficultés auxquelles sont confrontés les personnages migrants.
À cheval sur plusieurs cultures, conscients de l’ouverture des sociétés africaines au monde moderne et de l’impact de la mondialisation effrénée sur celles-ci, les auteurs de ces « nouvelles écritures de soi » [4] développent une thématique renouvelée, à la croisée de toutes les cultures, soutenue par une esthétique originale. Ils n’écrivent plus pour un seul public, d’où la récurrence d’éléments universels dans leurs productions Aussi, le caractère transculturel et transnational de leur écriture autorise-t-il de ranger leurs œuvres dans la « littérature-monde ». Christiane Albert parle d’une World fiction qui voudrait créer « un nouveau cosmopolitisme littéraire débarrassé des carcans nationaux ». [5]


1.1. Pour une citoyenneté universelle

Presque tous les écrivains de notre corpus réclament, directement ou indirectement, une identité multiculturelle. Leurs héros en général sont porteurs de leur message et de leur projet scriptural.
Dans Black bazar, Alain Mabanckou présente une galerie de personnages qui apparaissent comme des caricatures. Chaque habitué du bar afro-cubain, le Jip’s, recouvre une signification qui rend compte de la complexité et de la diversité de la société française, représentée par le microcosme du récit.
Les personnages sont souvent porteurs de noms en rapport avec leur vice (comme Fessologue, un vrai dandy, spécialiste de la sape et des fesses), en rapport avec leur caractère comme M. Hippocrate, cet Antillais qui nourrit une haine de soi.
Les autres personnages portent des noms liés à leur origine géographique. Il s’agit de Roger Le Franco-Ivoirien, Yves « L’Ivoirien tout court », Vladimir, Le Camerounais, Paul du grand Congo, Pierrot Le Blanc du petit Congo, Olivier du petit Congo, Patrick « Le Scandinave », Bosco « Le Tchadien errant », etc.
Ils symbolisent une Afrique en miniature dont les ressortissants se sont rencontrés sur le terrain neutre de l’Hexagone.
Alain Mabanckou, à travers ses personnages, réclame son appartenance à une identité transculturelle. Chacun est un prétexte, pour l’auteur, de présenter le type de citoyen universel auquel il aspire. Ce qu’il veut prouver à travers le symbolisme des personnages, c’est que les identités ne doivent pas être nationales mais frontalières, et que le « droit à la différence » ne doit pas déboucher sur le droit à l’enfermement.
Le Paradis du Nord offre à cet égard un bon exemple d’attachement aux valeurs humaines. La philanthropie de l’homme âgé de race blanche, dont la serviabilité et la sociabilité à l’endroit de Charlie et de Jojo étonnent, tranche avec la réaction hostile d’un Noir comme eux qui s’offusque du seul fait que Charlie l’ait appelé « mon frère ».
Essomba s’insurge ainsi contre le concept de race et montre qu’au-delà de leurs différences superficielles, tous les hommes partagent les mêmes valeurs qui fondent leur humanité. Il milite en faveur d’un citoyen du monde, un type de citoyen nouveau, ignorant les clivages ethniques et raciaux.
Fatou Diome, elle aussi, affirme sa liberté d’être et de rester soi et clame sa citoyenneté universelle en s’attaquant de manière acerbe à la société traditionnelle qui l’a vue naître. Par le biais de son héroïne Salie, elle critique ouvertement la société niodioroise pour sa propension à juger l’être en fonction de ses erreurs, de sa naissance, de son identité ou de son patronyme, au lieu de l’accepter dans sa différence, dans ses capacités intellectuelles ou dans son intégrité morale. L’héroïne du Ventre de l’Atlantique, Salie, déclare ainsi :

L’exil, c’est mon suicide géographique. L’ailleurs m’attire car, vierge de mon histoire, il ne me juge pas sur la base des erreurs de mon destin, mais en fonction de ce que j’ai choisi d’être ; il est pour moi gage de liberté, d’auto-détermination. Partir, c’est avoir tous les courages pour aller accoucher de soi-même, naître de soi étant la plus légitime des naissances [6].

Pour Fatou Diome, ni la culture, ni les dogmes distinctifs ne sont en mesure de définir l’être humain. Celui-ci a la totale liberté de choisir son identité collective. C’est pourquoi ses écrits sont émaillés d’un discours « de déconstruction des conceptions identitaires en tant qu’enracinement et différence ». [7]
Pour Diome, « le sentiment d’appartenance est une conviction intime qui va de soi ; l’imposer à quelqu’un, c’est nier son aptitude à se définir librement ». [8]
Ce n’est pas seulement la société niodioroise qui est critiquée, la société occidentale est également dénoncée à travers les comportements racistes de ses membres qui rendent insupportable le séjour des étrangers sur leur territoire. Salie explique à ses frères de Niodior que : « En Europe, vous êtes d’abord Noirs, accessoirement citoyens, définitivement étrangers, et ça, ce n’est pas écrit dans la constitution, mais certains le lisent sur votre peau ». [9]
Aussi, la narratrice clame-t-elle sa citoyenneté universelle par le biais de l’écriture qui seule est capable de transcender les barrières sociales et géographiques. Elle montre surtout les dangers d’une uniformisation des cultures, prône un monde non hiérarchisé pour tous les peuples et rêve d’un pays où les identités seront plurielles, multiculturelles :

Je cherche mon pays là où on apprécie l’être additionné, sans dissocier ses multiples strates. Je cherche mon pays là où s’estompe la fragmentation identitaire. Je cherche mon pays là où les bras de l’Atlantique fusionnent pour donner l’encre mauve qui dit l’incandescence et la douceur, la brûlure d’exister et la joie de vivre. [10]

Miano, dans l’épilogue de Tels des astres éteints, milite aussi en faveur d’un monde décloisonné. Pour cela, elle invite au pardon, seul impératif pour bâtir une société nouvelle. L’Afrique doit être la matrice par laquelle cette renaissance se fera, le haut lieu du dialogue interculturel qui doit déboucher sur un monde réconcilié et uni.


L’occasion ne sera pas offerte de porter des coups vengeurs, pour abaisser les autres. Nous sommes les autres. (…). Nous devrions nous dresser, pour brandir notre science : le meilleur de l’un et l’autre au monde. Là où poussent nos racines, nos branches ne sont pas. Là où s’étendent nos branches, il n’y a point de limite. [11]
En somme, les auteurs de notre corpus marquent leur différence d’avec leurs prédécesseurs en tournant le dos à la vieille quête identitaire pour inscrire leur démarche dans une identité transculturelle, seule gage d’un monde uni et prospère marqué parles merveilles du monde moderne.

1.2. Les merveilles du monde moderne

Grâce aux progrès scientifiques et techniques, on assiste à l’invention des nouvelles technologies de l’information et de communication (N.T.I.C) qui ont aboli les frontières, écourté les distances, transformant ainsi le monde en un village planétaire. Ces nouveaux moyens de communication ont décloisonné et relié les continents. Ainsi, on parle de sociétés postmodernes où la célérité des informations, la vitesse de diffusion des annonces et les communications en direct et en temps réel ont réduit les frontières et rapproché les hommes.
Les romanciers du « Tout-monde » ne sont pas restés insensibles à ces mutations. Leurs œuvres portent les marques de l’émergence de ces nouvelles technologies de l’information et de la communication où elles sont amplement utilisées. Le téléphone, la télévision et l’internet apparaissent comme des outils de communication et d’information récurrents dans les romans « afro-parisiens » [12]. Ils sont des signes de confort dans la société. Par exemple, dans Le Ventre de l’Atlantique, tout le village se réunit chez l’homme de Barbès pour suivre les rencontres de football. Il est le seul à disposer du petit écran.
Dans Black bazar, par le biais de la télévision, l’écho sonore des sans-voix, sont posés les problèmes auxquels les immigrés sont confrontés. Ils sont obligés de recourir à la sécurité sociale pour survivre. Le dramatique problème du chômage y est abordé. Fessologue, livrant ses impressions sur une émission, confie :

Cette fois-ci je regardais donc autre chose, et c’était donc un débat qui me mettait en cause indirectement. Sur le plateau, la bagarre allait presque éclater entre les invités. Ils ont prononcé neuf cent –cinq fois les mots « trou » et « sécu » [13].

Dans Le Ventre de l’Atlantique, l’île de Niodior serait coupée du monde sans le téléphone et la télévision. Le premier joue le rôle de moyen de connexion entre Salie, résidant en France et son frère Madické, demeurant à Niodior :


Mes loisirs se résumaient au nombre de pas de danse que j’exécutais dans mon couloir, après de longues heures passées devant l’écran. Le téléphone était mon cordon ombilical qui me reliait au reste du monde. Même enfermé, on continue son parcours existentiel. [14]

Quant à la télévision, elle permet aux protagonistes, surtout à Madické, surnommé Maldini, de suivre les grandes rencontres de football (s’il ne se les fait pas raconter au téléphone par sa sœur Salie, basée en France).
Quelle que soit la distance qui sépare l’île de Niodior de l’Europe, ils parviennent à communier avec leurs idoles grâce aux merveilles de la télévision, gage de leur ouverture à la mondialité. Par la magie de ce moyen d’information et de communication, ils sont au courant de l’actualité mondiale.
Grâce aux merveilles de la science, les romanciers afro-parisiens expriment leur vœu de voir se réaliser un monde uni, équitable et solidaire.

1.3. L’envers du monde moderne

Même si les autoroutes de l’information et de la communication participent à l’interconnexion des villages, des villes ou des pays de la planète par le transfert d’une quantité d’informations à grande vitesse et en temps réel, faisant ainsi de l’homme un citoyen du monde, on peut aussi parler de l’envers du monde moderne dont elles sont l’une des causes.
Certains écrivains de la « Migritude » ont réservé un traitement spécial aux conséquences de ces outils technologiques qui, parfois, loin de participer à réaliser le bonheur de l’homme, sont les principales causes de ses soucis.
Dans Le Ventre de l’Atlantique, outre la télévision, le téléphone aussi, bien que permettant à Salie de communiquer avec son frère Madické et de recevoir des nouvelles de son Niodior natal, le téléphone, lui aussi, est une véritable machine dévoreuse de sous. Tandis que Madické n’a aucune idée de ce que ses appels intempestifs coûtent à sa sœur, celle-ci se ruine pour lui faire plaisir, même si son budget ne peut supporter les caprices de son frère.
Ce n’est pas seulement contre son frère qu’elle se révolte, elle se rebelle aussi contre France Télécom qui s’enrichit sur le dos du pauvre contribuable :

00221… ce n’est pas un numéro, c’est la partie de ma gorge où France Télécom pose la lame impitoyable de son couteau. France-Sénégal : l’unité au prix fort pour des étudiants fils de paysans, des experts du ménage qui s’habillent chez Tati, des gardiens de magasin qui se musclent aux nouilles (…), je trouve le tarif aussi indécent qu’une fessée administrée à un mourant [15].

La narratrice dispose aussi de l’internet. Même si ce miracle scientifique a transformé le monde en un gros village planétaire, il coûte cher à ses usagers qui sont pourtant obligés de s’abonner pour suivre l’actualité. Salie fait partie de ces nombreux internautes qui se plaignent de la voracité de cet outil de connaissance qui a fini de les aliéner :

L’écran réclamait 22,83 euros. […] Et je pestais contre les grippe-sous qui ont reculé les frontières de leur marché jusqu’au milieu de nos salons. Non content, d’avoir fait de nous leur clientèle captive, ils nous manipulent par écran interposé et prélèvent leur tribut dans nos bourses via internet. « Non, je n’obéirai pas cette fois ! » m’écriai-je, en me dandinant vers ma chambre. Mais j’étais sous la tutelle de la haute technologie plus que je ne croyais [16].

Dans Tels des astres éteints, l’internet est le moyen par lequel les affaires et échanges se font. Grâce à cet outil qui a transformé le monde en un vaste marché où on peut rester sur place et vendre un produit à un client qui se situe à des milliers de kilomètres, le commerce mondial se développe et les centres d’appel sont en pleine expansion.
Cependant, il peut se révéler être un véritable outil d’aliénation et un moyen de conditionnement des clients qui souvent sont à la merci de programmes savamment conçus, destinés à leur soutirer le maximum d’argent. Les modes de vie et de pensée des clients étaient analysés, tout un discours qui fera mouche est élaboré pour qu’ils tombent dans le piège :

Étourdis par ces vastes perspectives de conquêtes, les clients du centre signaient. Pour réduire leur masse salariale. S’assurer une politique commerciale efficace. Fidéliser leur propre client. Le centre était un mercenaire du tertiaire. […] Les téléopérateurs étaient en première ligne de combat. Ils faisaient feu sur les pauvres gens. Leur identité d’emprunt tenait lieu de pare –balle [17].


En somme, en plaçant les nouvelles technologies de l’information et de la communication, notamment le téléphone, la télévision et l’internet, en bonne place dans leurs œuvres, les romanciers de la diaspora parisienne veulent montrer leur ambition de voir naître un monde interconnecté, où les nations, réconciliées, vivraient dans une diversité culturelle génératrice d’un univers cosmopolite dont les principes seraient fondés sur l’éthique et la norme.
Cependant, cette grande ambition d’un monde uni dans la diversité et solidaire dans les relations qu’entretiennent les nations et que ces outils technologiques sont en train de traduire en réalité ne doit pas cacher tous les dangers causés par l’utilisation de ceux-ci.

2. UNE ÉCRITURE DU « TOUT-MONDE »

En faisant de la sexualité l’une des thématiques majeures de leurs œuvres, les écrivains afro-parisiens inscrivent leur démarche dans une voie différente de celle de leurs prédécesseurs qui, bien que refusant de considérer la sexualité comme un sujet tabou, éprouvaient des scrupules à en traiter. Leur discours était toujours auréolé d’une certaine pudeur.

2.1. Une écriture pornographique

Jean-Louis Joubert a fort bien perçu ces deux attitudes antagoniques, caractéristiques des différentes générations d’écrivains, lorsqu’il a écrit :

Comme partout, on choisit de les dire sans les dire, de les déguiser par des figures de style (métaphore et métonymie sont les deux mamelles de la littérature érotique), ou au contraire de jouer sur les effets de la provocation. [18]

Les plus jeunes, quant à eux, ne cherchent pas des chemins détournés pour aborder la question. En effet, les écrivains afro-parisiens révèlent, sans pudeur aucune, la bestialité de l’acte sexuel. Le lecteur découvre de manière récurrente des scènes sexuelles, des dialogues vulgaires, bref, un environnement érotique de sexualité et de prostitution.
Black bazar est aussi truffé de mots vulgaires comme « couillon », « canaille », ou « dévierger », ou d’expressions obscènes comme « simuler une pénétration violente par la face B » [19].
Dans Verre Cassé, Mabanckou, par le truchement de ses personnages, dit les choses de manière crue. Il pousse l’obscénité à l’extrême lorsqu’il relate le concours de pisse entre Casimir et Robinette. Le spectacle qui s’ensuit est à la fois époustouflant et grotesque :

Robinette a d’abord ôté sa chemisette en pagne, […] elle a ensuite soulevé son pagne jusqu’à la naissance de ses reins, et on a vu son derrière de mammifère périssodactyle, ses grosses cuisses potelées de personnage féminin de peinture naïve haïtienne, on a vu ses mollets de bouteille de bière Primus, elle ne portait pas de slip […], et puis on a vu son sexe lorsqu’elle a écarté les tours jumelles qui lui servent de fesses, tout le monde applaudit, et curieusement j’ai même bandé à mort comme les autres témoins. [20]

Dans Le Ventre de l’Atlantique, pour garder son mari, le riche El-Hadji Yaltigué, Gnarelle, avec la complicité de sa mère, Dame Coumba, fit venir un marabout peul dans l’espoir que ses élixirs pourraient lui donner l’enfant mâle tant désiré, lequel fils pourrait la rapprocher davantage de son mari qui l’avait presque abandonnée. Mais, il semblait bien que le marabout peul était plus soucieux de satisfaire ses pulsions sexuelles. Apparemment, il a trouvé un moyen plus efficace de réaliser les vœux de Gnarelle. La scène se déroulait sous les yeux de la narratrice qui, elle-même, participait à l’opération :

Le rite du marabout peul exigeait une jeune fille pure, une vierge qui devait tenir le sexe maraboutal, en faisant aller sa main de la terre vers le ciel et du ciel vers la terre. […] Gnarelle, quant à elle, avait pour instruction de s’allonger sur le dos, pieds et bras écartés, dès que le membre maraboutal serait pointé vers le ciel. […] La tête de la bête désignait le toit de la petite pièce, ma main semblait avoir essoré du gombo. Le Peul se retourna, récita une prière et, tout en psalmodiant d’autres choses sibyllines, enfourcha Gnarelle qui se raidit sur la natte [21].

Dans Le Paradis du Nord, le narrateur introduit le lecteur dans l’univers des « Peep Show », des magasins où il faut payer de l’argent pour assister à des spectacles d’érotisme. À travers le regard de Jojo, il découvre ce haut lieu de prostitution et de débauche dont le seul but est d’offrir au spectateur des sensations fortes :

Lentement, le petit rideau noir qui se trouvait en face de lui se mit à monter, dévoilant une vitre. De l’autre côté, il y avait une jeune femme de race noire ; elle lui tournait le dos. Pour tout vêtement, elle n’avait qu’un slip et un soutien- gorge. Une musique langoureuse s’éleva, et la jeune femme se mit à onduler doucement sur place. Jojo était captivé par le spectacle. [22]

Pourquoi alors les écrivains afro-parisiens ont-ils choisi de faire de la sexualité l’un des thèmes majeurs de leurs œuvres, contrairement à leurs prédécesseurs ? Que veulent-ils montrer en donnant à la femme la possibilité d’utiliser le sexe comme une arme contre la phallocratie ? N’est-ce pas là une manière de lutter contre le sexisme [23] ?
L’épisode, apparemment vulgaire relaté dans Verre cassé peut se révéler d’une haute portée symbolique. Mabanckou remet en cause certaines croyances et préjugés qui ont longtemps maintenu la femme sous le diktat des hommes.
Dans Le Ventre de l’Atlantique, le désir de Gnarelle de s’affranchir du joug de l’homme et sa volonté de vouloir garder son mari pour elle et sauver son ménage, même au prix de ruses, de tromperies et d’infidélité peuvent être interprétés comme la revanche de la femme sur l’homme qui la considère juste comme un instrument de jouissance et de plaisir dont il peut se débarrasser à tout moment. El-Haddj Yaltigué, malgré sa puissance et sa notoriété, devient ainsi le jouet de sa femme. Elle qui a été abandonnée pendant longtemps, réclame, par cette attitude on ne peut plus consentante vis-à-vis du marabout peul, son droit à la satisfaction sexuelle : « Gnarelle ne bougea plus, elle serrait très fort ses gris-gris. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait plus serré les poings dans cette position » [24].
À l’opposé des femmes africaines soumises et dociles restées au village, ces « femmes aux fesses coutumières » [25], pour reprendre l’expression de Jacques Chevrier, Nina préfère exposer son corps pour accéder à l’autonomie financière.


Toutes éprouvent le besoin d’être maîtresses de leur corps et de retrouver leur identité pleine et entière. C’est ce qui fait dire Landdry-Wilfrid Miampika :

Niées socialement, les femmes transgressent les échanges sociaux par la prostitution volontaire ou occasionnelle et le refus de la maternité. Sans vivre la stérilité comme une exclusion morale, elles s’approprient leur corps comme stratégie de libération vis-à-vis de l’autre, ou encore comme affirmation de liberté sexuelle, d’indépendance économique et affective [26].

En effet, longtemps les femmes ont été exclues des instances de décision. Profondément troublées dans leur vie intime, elles ont été réduites en génitrices de premier ordre et confinées dans la fonction de simples gardiennes des foyers. C’est certainement contre cette discrimination de la femme que les écrivains afro-parisiens veulent lutter, car la naissance d’une société multiculturelle passe nécessairement par la libération de celle-là. Ainsi, par le sexe, la femme apporte une thérapie efficace aux maux dont souffrent les hommes. Il est un moyen par lequel elles reconquièrent leur pouvoir, affichent leur suprématie et manifestent leur indépendance vis-à-vis des hommes.
En tant que matériau littéraire, le sexe permet de briser les tabous, les codes moraux et les barrières entre les hommes. Il libère la femme qui était toujours maintenue dans une position de vassale par rapport à l’homme.
Daniel Delas souligne à ce propos :

Ils [les hommes], comme dans toutes les cultures espèrent contrôler le fonctionnement social de la sexualité [de la femme] et la soumettent à des règles qui souvent jettent des interdits sur l’évocation précise de tel ou tel aspect de la relation sexuelle. [27]

Le sexe peut aussi être perçu comme un vecteur d’unification. En effet, il est bien l’une des rares choses qui transcendent les barrières culturelles, ethniques, religieuses et sociales. Il a cette capacité d’unir les êtres quelle que soient leur classe sociale et leur appartenance géographique. Il revêt alors un caractère universel, d’où sa présence récurrente dans la littérature. Sami Tchak dit à cet égard :

Les littératures veulent aller au plus près de ce qui n’a pas de frontière, ce qui rapproche les humains, ce qui nous permet dans notre coin de nous sentir sous la peau d’un personnage situé non seulement à des milliers de kilomètres de nous, mais, peut- être aussi, à plusieurs siècles de notre parenthèse de vie. C’est sans doute pourquoi la sexualité traverse l’écrit dès ses origines. Car, dimension passée, actuelle et à venir de l’être humain, elle est la grande variable qui, à travers l’espace et le temps, semble immuable [28].

Finalement, la femme, longtemps brimée et ravalée au rang d’être inférieur, prend, d’un coup, conscience qu’elle détient une arme efficace qui lui permet de lutter contre la discrimination et certains tabous de la société et de se libérer de la domination masculine.

2.2. L’art des références

Les œuvres des écrivains afro-parisiens de notre corpus forment un grand carrefour où se rencontrent écrivains, artistes, hommes de culture et sportifs du monde entier. Ce sont des espaces de dialogue et de communion pour eux.
Pour Mabanckou, la langue doit dépasser le cadre du territoire originel pour devenir la propriété de tout le monde. En faisant de ses romans un espace de dialogue des femmes et hommes de culture du monde entier, il veut surtout prouver qu’une langue s’enrichit lorsqu’elle est parlée hors de ses territoires d’origine. Le français n’appartient pas à la seule France mais à un territoire bien plus vaste.
Le Ventre de l’Atlantique valorise les écrivains, le monde culturel et artistique, en tout vingt-six personnes. Mais le roman de Fatou Diome semble être le haut lieu de compétition des sportifs du monde entier. Au détour de presque chaque page, le lecteur peut découvrir une célébrité sportive. Le football est magnifié, chanté par la narratrice qui, telle un reporter, nous fait vivre en direct les grandes rencontres : Coupe d’Europe 2000, Coupe d’Afrique 2002, mais aussi les rencontres entre l’équipe de Niodior et celles des autres villages.
En habillant son œuvre par de nombreuses références d’écrivains et d’artistes célèbres et surtout de stars du football, Diome magnifie la grandeur de ceux qui ont marqué sa vie et façonné sa carrière d’écrivain, mais aussi, elle veut prouver que c’est par le football, débarrassé du racisme, que l’homme aura la chance de vivre dans un monde décloisonné, multi-ethnique et multiculturel.


Enfin Léonora Miano privilégie les références musicales. Elle cite plus de vingt-cinq artistes, chanteurs et musiciens, mais aussi près de trente-six titres d’albums de musique, de chansons et de diverses autres expressions musicales. Léonora Miano elle-même est artiste-chanteur avant tout, et elle pense que l’écriture est inséparable de la musique.
À la fois lieu de rencontre et espace d’expression des plus grands musiciens de ce monde, Tels des astres éteints dégage dans chacune de ses pages une grande sensualité musicale.

CONCLUSION

En somme, pour ces écrivains afro-parisiens, il ne s’agit plus de réclamer une identité culturelle ou politique quelconque. On assiste, chez eux, à un décentrement systématique du point de vue de la thématique et du tissu narratif. Ils réclament une identité multiculturelle et se veulent citoyens du monde.
Mabanckou montre son attachement à une culture mondiale surtout à travers le symbolisme de ses personnages ; Miano, quant à elle, brise les cloisons entre les présupposées races par l’arme efficace de l’amour ; Fatou Diome, elle, mène une critique violente contre la société niodioroise qui étouffe l’individu, l’enferme et l’écrase sous le poids de la tradition, mais aussi l’occidentale qui a du mal à admettre qu’elle est multiculturelle ; quant à Essomba, il valorise les principes supérieurs d’intégrité morale, de serviabilité, de tolérance, etc., qui fondent notre humanité et nous permettent d’espérer vivre dans un monde pacifique où les frontières entre les États disparaitraient.
En mêlant à leur langue maternelle d’autres expressions, ils deviennent polyglottes et remodèlent la langue française dans une perspective pan-africaniste ou même globalisante. De ce fait, leur écriture, capable de disloquer les identités fixes, non seulement de race, d’ethnicité et de nationalité, mais aussi de genre, de sexe et de langue, ne s’inscrit pas dans le seul espace restreint africain, mais atteint une dimension mondiale.
Par ailleurs, toutes les œuvres citées à titre d’exemple révèlent la grande part de références utilisées à profusion par les romanciers afro-parisiens.
Mabanckou à travers la littérature, Fatou Diome à travers le sport, Essomba par l’amour et la fraternité, Léonora Miano à travers la musique, tous sont mus par une seule ambition : réaliser une société multiculturelle et un monde sans frontières.

BIBLIOGRAPHIE

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MIAMPIKA, Landdry-Wilfrid, « L’autre et le semblable : la différence » in Notre Librairie n° 151, juillet-septembre 2003, pp.94-99.
MIANO, Leonora, Tels des astres éteints, Paris, Plon, 2008. TCHAK, Sami, « Écrire la sexualité », in Notre Librairie n° 151, juillet-septembre 2003, pp.3-6.
WABERI, Abdourahmane, « Les enfants de la postcolonie. Esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire », in Notre Librairie 135, septembre-décembre 1995, pp.8-15.

WEBOGRAPHIE

« Fatou DIOME : la déconstruction des mythes identitaires », par Ghislain Nickaise LIAMBOU, Loxias, octobre, 2009. P.1 ; URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.... le 15/10/2012.


[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal

[2] CHEVRIER, Jacques, Littérature francophone d’Afrique Noire, Édisud, Aix-en-Provence, 2006, p. 159.

[3] WABERI, Abdourahmane, « Les enfants de la postcolonie. Esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire », in Notre librairie n° 135, (septembre-décembre 1995), pp. 8-15.

[4] MBEMBE, Achille, « À propos des écritures africaines de soi », Politique Africaine, 77, mars 2000, pp. 16-43.

[5] ALBERT, Christiane, L’immigration dans le roman francophone contemporain, Paris, Karthala, 2005, p. 166.

[6] DIOME, Fatou, Le Ventre de l’Atlantique, Édition Anne Carrière, Paris, 2003, p. 262.

[7] « Fatou Diome : la déconstruction des mythes identitaires », par Ghislain Nickaise LIAMBOU, Loxias, octobre, 2009. P.1 ; URL : http: //revel.unice.fr/loxias/index.html ?id=3059. Consulté le 10/ 15/ 2012

[8] DIOME, Fatou, op.cit. p. 197.

[9] Id. ibid., p. 202.

[10] Id. ibid., pp. 295-296.

[11] MIANO, Léonora, Tels des astres éteints, Paris, Éditions Plon, 2008. p. 371-372.

[12] Terme utilisé par Odile Cazenave dans Afrique sur Seine, une nouvelle génération de romanciers africains à Paris, pour désigner les écrivains de la « Migritude ».

[13] MABANCKOU, Alain, Black bazar, Édition du Seuil, 2009, p. 25.

[14] Id. ibid., p. 244.

[15] DIOME, Fatou, op.cit. p. 43.

[16] Id. ibid., p. 246.

[17] MIANO, Léonora, op. cit., p. 115.

[18] JOUBERT, Jean-Louis, « Sexualité et écriture. », in Notre Librairie n°151, juillet – septembre, 2003, p. 2.

[19] MABANCKOU, Alain, Black bazar, op.cit., p. 127.

[20] MABANCKOU, Alain, Verre Cassé, Éditions du Seuil, 2005, pp. 99-100.

[21] DIOME, Fatou, op. cit., p. 179-180.

[22] ESSOMBA, Jean Roger, Le Paradis du Nord, Présence Africaine, 1996. p. 131.

[23] Largement utilisé aujourd’hui, le terme « sexisme », selon le Dictionnaire historique et critique du racisme, est apparu à la fin des années soixante aux États-Unis, et en France, au milieu des années soixante-dix. Il est utilisé, alors, par les premières militantes féministes pour montrer que le sexe constitue pour les femmes – exactement comme la « race » pour les Noirs – un facteur, socialement construit, de discrimination, de subordination et de dévalorisation. En effet, dans le contexte historique de l’époque, souligner les convergences entre l’oppression des Noirs, largement reconnue et dénoncée, et celle des femmes, c’était aussi tenter de faire admettre, au moins, la légitimité politique des luttes de celles-ci.

[24] DIOME, Fatou, op.cit., p. 180.

[25] CHEVRIER, Jacques, « Quand la littérature africaine féminine devient féministe », in Notre Librairie no146, octobre-décembre 2001, p. 13.

[26] MIAMPIKA, Landdry-Wilfrid, « L’autre et le semblable : la différence », in Notre Librairie no 151, juillet- septembre 2003. p. 82.

[27] DELAS, Daniel, « Décrire la relation de l’implicite au cru », in Notre Librairie n°151, juillet-septembre 2003, p. 8.

[28] TCHAK, Sami, « Écrire la sexualité », in Notre Librairie n° 151, juillet-septembre 2003, p. 5.




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