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4.POUR UNE CIVILISATION DE « CREATEURS »
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Ethiopiques n°54.
Revue semestrielle de culture négro-africaine
Nouelle série vlume 7- 2ème semestre 1991

Auteur : Yoka Lye Mudaba

INTRODUCTION

Que n’a-t-on ecrit depuis une vingtaine d’années sur l’échéance de l’an 2000, comme si elle portait les espoirs d’une épiphanie exceptionnellement radieuse ! Mais l’an 2000 est désormais à portée de main pour ainsi dire, et les prophètes s’aigrissent.
Comment en serait-il autrement alors que l’humanité vit sous l’emprise de la terreur et de la violence, et qu’elle risque à chaque minute d’être détruite entièrement, à la moindre folie de quelques potentats ?
Dans cette crise contemporaine agressive, comment y aurait-il encore place, en guise de riposte, pour une mystique de prostration fataliste ou pour des détours de sophistes ?
Ne s’agit-il pas aujourd’hui, plus qu’hier, de s’engager à corps et à coeur perdus, pour ainsi résister à une forme de violence par une autre forme de violence ?
L’attitude spirituelle suprême n’est-elle pas finalement la révolte ?
Non pas la révolte comprise comme la protestation primaire, anarchique et iconoclaste, mais le sursaut de l’Esprit au secours de la liberté ? « Il n’y a pas de bonheur sans liberté, a écrit Thucydide, ni de liberté sans vaillance ».
Ne s’agit-il pas concrètement pour nous Africains, Cassandre inconsolables du Quart-Monde, de depasser le stade des jérémiades vindicatives pour accomplir le saut qualitatif. Le sursaut ?

1. La crise contemporaine

Voila autant de questions angoissantes qui doivent nous pousser à un diagnostic toujours à fond et toujours courageux sur les véritables maux qui aggravent cette crise morale et spirituelle.
Mgr Tshibangu a noté trois moments de cette crise, perçus en termes de « désarrois » [1] :
a) désarroi dans un espace de « massification » pour l’homme, et perte de véritable échelle de son être et de sa vie en rapport avec l’environnement physique et les masses humaines qui l’entourent.
En Afrique, ce désarroi est surtout le propre des concentrations urbaines, signe d’une industrialisation non-planifiée, prédatrice ;
b) désarroi dans le temps qui, particulièrement dans les pays pauvres rive l’homme exclusivement sur le présent, d’où la stagnation, le « cercle vicieux » et infernal ;
c) désarroi intérieur occasionné par un modèle mental de « symétrisation », d’uniformisation, de rationalité linéaire, modèle qui s’inscrit d’ailleurs dans l’art architectural contemporain, d’où un sentiment profond de « carcération » et de frustration.

2. L’écologie de l’espace créatif

L’une des conséquences immédiates de ces impasses, c’est le bâillonnement de la LIBERTE - ce don providentiel de l’homme - par le règne de la violence et du militarisme.
Tous les diagnostics posés jusqu’alors en reviennent à ce constat scandaleux que résume ainsi Herve Carrier :
« L’homme contemporain est (...) prisonnier d’une espèce de fatalisme. Obsédé par l’effort exténuant de la défense militaire, il est comme paralysé face aux tâches pourtant urgentes du développement (...)
L’expérience démontre, en effet, que l’usage de la violence devient bientôt une nouvelle forme de l’injustice, car il s’agit d’un procédé qui est anti-humain. L’injustice créée par la violence ne s’attaque pas seulement à ses victimes directes, mais indirectement aussi, elle finit par CORROMPRE les populations que l’on voulait servir » [2].
Face à des injustices, à cette « spirale » tragique, quelles armes restent encore efficaces sinon :
- d’abord une ascèse intérieure qui restent tendue vers l’Absolu, comme un arc prêt à bondir ;
- ensuite une solidarité active, défi à toutes les compromissions, à toutes les fausses dévotions, aux « bonnes causes » hypocrites.
Or toute cette stratégie, toute cette lutte héroïque ne sont possibles que dans un espace éthique assaini, avec comme préalable la présence d’une démocratie où s’épanouissent les initiatives individuelles, où s’expriment les minorités, où s’activent les expressions culturelles. Jean Paul II a écrit à ce sujet que « La construction d’une humanité plus juste ou d’une communauté Internationale plus unie n’est pas un simple rêve ou un vain idéal, c’est un impératif moral, un devoir sacré que le génie intellectuel et spirituel de l’homme peut affronter grâce à une nouvelle mobilisation générale des talents et des forces de tous et à la mise en oeuvre de toutes les ressources techniques et culturelles de l’homme » [3].
En réalité une certaine forme de gérontocratie dans la sagesse africaine traditionnelle ainsi que la « tyrannie » communaucratique sont certainement inhibitives aux expressions et aux passions libertaires. Il faudra ajouter à cela le poids sur la conscience collective d’un christianisme de soumission et d’un colonialisme de répression qui d’ailleurs ont donné longtemps au concept de liberté une connotation vaporeuse, angélique.
Nous n’insisterons jamais assez : la créativité est le ressort de la liberté, et elle seule donne la véritable mesure du pouvoir qu’ont les individus ou les sociétés à exercer et à assumer cette liberté.
L’on comprend que lors du Congrès des Africanistes qui a eu lieu à Kinshasa en 1979 avec au centre des débats un thème significatif : « la dépendance de l’Afrique et les moyens d’y remédier », un accent particulier ait été mis sur la « pédagogie de la créativité ».
La communication de Rugagi Nizurugero est éclairante à ce propos. L’auteur a noté que si, dans les principes, les systèmes éducatifs africains ont toujours préconisé cette pédagogie de la créativité, en fait les voies pour y arriver sont restées inaccessibles, et que jusqu’à ce jour la pratique de cette pédagogie est nulle. Nizurugero préconise notamment :
- changer le climat à l’école : mettre l’accent aussi bien sur l’imitation que sur l’initiative ;
- débloquer la créativité historique des masses ; considérer l’homme africain comme créateur de son histoire et de son destin, le replacer dans un climat de tolérance culturelle génératrice d’énergies créatrices ;
- acculer les responsables africains à aménager des lieux et des occasions d’épanouissement de la créativité, en encourageant par des prix les sujets créatifs et leurs oeuvres [4].


3. L’invention du futur

L’exercice plénier de la liberté rend l’homme responsable de son destin. Ce qui semble manquer au génie politique africain, c’est le courage de briser la spirale, de maîtriser l’aléatoire et de gérer l’utopie.
C’est pourquoi, dans la perspective de cette aventure épique, trois axes sont à entrevoir, en rapport avec :
- la viabilité de l’espace vital et donc la promotion d’une civilisation humaniste ;
- l’écologie d’une culture active qui réinvente le quotidien ;
- la maîtrise de l’utopie.

3.1. Pour une civilisation urbaine

L’expression « civilisation urbaine » doit être saisie à la racine des termes. Dans « civilisation », il y a l’étymon d’origine latine « civis » qui signifie cité, au sens classique, et donc idéaliste d’entité organisée par les hommes libres et responsables.
La postulation de la civilisation urbaine est donc une exigence démocratique et politique. De tous temps en effet, la ville a été le signe de la prospérité économique mais aussi le lieu où s’accomplit l’Histoire des peuples.
Or l’Histoire des peuples africains est contradictoire à ce sujet, puisque les villes africaines, d’inspiration coloniale, ont été connues comme des places fortes, des « comptoir s » ou des simples vitrines du pouvoir.
L’on comprend dès lors cette phrase de Mao-Tse-Tung : « Il faut que les villes se ruralisent et que les campagnes s’urbanisent ». Il s’agit là, plus que d’un programme économique, de tout un projet de société, impliquant une reconversion totale des stratégies de développement et des mentalités, pour que la ville et le citadin ne soient plus les sangsues des masses paysannes et laborieuses.
L’on comprend pourquoi également la seconde exigence pour accéder à cette civilisation urbaine ne peut être que dans l’ordre de la révolution culturelle. La civilisation urbaine, c’est aussi l’essor de l’URBANITE, en ce qu’elle est le règne de cette fameuse « civilisation du donner et du recevoir », où l’échange convivial rétablira les rapports d’humanisme, d’équité et, partant, de coexistence pacifique.

3.2. La culture : inventer le futur au présent

En fait, cette civilisation urbaine en tant qu’aspiration à l’utopie, en tant que volonté d’assumer le futur, en tant qu’aménagement d’espaces sociaux à responsabilités vraiment démocratiques, passe par la réinvention permanente du quotidien, mais le quotidien en tant que déjà principe d’espérance.
C’est au creux de ce paradoxe que toute civilisation s’inscrit comme projet utopique, en ce qu’elle est le jeu dialectique de l’Histoire conçue comme l’épopée humaine pour concrétiser l’espoir et le mythe.
L’un des reproches qui pèsent sur la civilisation actuelle est, d’une part la restriction du quotidien, devenu synonyme soit de la routine, soit de lutte pour la survie, mais d’autre part la méconnaissance des besoins et des aspirations individuelles qui sont liées à ce quotidien.
« Notre civilisation, a écrit H. Marcuse, est fondée sur la régression des instincts ».
Il nous faudra donc, d’après lui, une civilisation où l’EROS, l’instinct de vie, le « bâtisseur de la culture », triomphe du THANATOS, force du mal.
« EROS crée la culture dans sa lutte contre l’instinct de la mort : il lutte pour protéger l’être sur une échelle toujours plus large et toujours plus riche afin de satisfaire les instincts de vie, de les protéger de la menace du non-accomplissement, de l’extinction.
C’est l’échec d’EROS, l’absence de satisfaction dans la vie, qui augmente la valeur instinctuelle de la mort.
Les formes multiples de la régression sont des protestations inconscientes contre l’insuffisance de la civilisation, contre la domination du labeur sur le plaisir, du rendement sur la satisfaction »
 [5].

3.3. La fête au futur

Cette libération de l’EROS nous amène aux confins de l’essence de la FETE, entendue comme la quête des utopies essentielles en l’homme.
L’esthétique du futur sera celle qui accomplira dans les créations et les manifestations de l’esprit, cette fête intérieure de l’homme que nous avons définie comme la révolte permanente par rapport aux « enfances » accumulées. L’enfance (de « in-fans », en latin), n’est-ce pas la situation bloquée de « non parole » ? Or la culture justement, par l’art, c’est-à-dire par la fête intérieure, est la postulation héroïque, de la PAROLE, et donc de l’Historicité [6].
La fête, n’est-ce pas également catalyseur d’une nomadisation essentielle, consubstantielle en l’homme libre et responsable, autrement dit le réflexe de la dissolution intellectuelle permanente, celle qui fait éclater les voies étroites et les quadrillages, pour que le rendez-vous convivial soit l’espace de recommencements et de départs toujours inédits, lieu de choc d’intelligences audacieuses. Et de lumières toujours neuves.
C’est pourquoi, plus concrètement, l’art africain de demain qui déjà provoque et interpelle aujourd’hui à travers la musique, les arts du spectacle, les arts plastiques, le cinéma - par un pathos cosmologique intense adoptera, nous semble-t-il les tendances suivantes :
a) l’activité artistique s’imposera d’elle même par une recherche-production, déjà en cours, qui remettra profondément en question les principes pédagogiques des structures académiques actuelles (et notamment dans les institutions artistiques de formule encore plus ou moins classique). Ce sont par conséquent les foyers autonomes d’animation artistique, déjà très actifs dans l’arrière-pays au sein des groupes semi-professionnels d’artisanat ou de folklore vivant, et dans les villes au sein des associations culturelles privées - avec la constitution de mieux en mieux structurée des troupes de théâtre ou de danse, des ensembles musicaux - qui imposeront leur style, de veine populaire, expressionniste sans réalisme tapageur et d’autant plus pathétique et ouvert que les dernières étapes du siècle sont rythmées par des palpitations d’une génération très vigoureuse et très intransigeante.
La mode anticonformiste, désarticulée, dépouillée, allusive, incisive de la musique ou des arts du spectacle africain actuels sont des signes avant coureurs.
b) nous nous acheminons paradoxalement vers une formulation améliore du folklore et de l’artisanat traditionnel, avec des formes artistiques intégrées, vivantes, incitatives. Il n’y a qu’à observer les tournures actuelles de la peinture murale ou de la peinture dite « naïve » avec leurs thèmes d’une mythologie hybride certes, mais délibérément exorcisant et imprécatoire ; il n’y a qu’à observer également l’éclatement des espaces festifs à l’italienne pour retour au plein air (voir l’exemple du « Concert Party », sorte d’opérette typiquement africaine évoluant dans les cabarets à ciel ouvert), ou encore cette ritualisation insolite autour d’un art de masse, un art de « communion » - que l’on pense à l’idolâtrie dans le showbusiness de Féla Ransome où la folklorisation d’un Papa Wemba ou encore l’ascendant mystique en Afrique de Bob Marley...
L’on sent déjà, dans cette « réconciliation » de tous les arts la figuration de cet art de masse, de cet art total de demain qui lui-même est en train d’installer de nouvelles formes de contact, et même de loisirs.
c) en définitive, on assiste, à travers le pouvoir créateur de l’art africain, à l’instauration de langages prophétiques qui sont autant d’intuitions politiques aiguës. Ce qui devrait nous inciter à une lecture plus intelligente des signes du temps.
Roger Garaudy n’écrit pas que « comprendre une oeuvre d’art, c’est apprendre à inventer le futur » [7].

4. Conclusion : pour un homme « neuf »

Nous l’avons déjà évoque : on aura tout dit sur les perspectives de l’an 2000, apothéose pour les uns de la « Civilisation de l’Universel », et apocalypse pour les autres de cette civilisation militarisée.
On aura sans doute tout dit sur la mystique de la révolte.
On aura tout dit également sur la rédemption par la culture, voie royale vers la « civilisation de l’amour »...
Mais sans jamais insister, dans toute cette quête idéalisante et totalisante, surtout dans les pays africains, sur l’avènement de cet homme nouveau, de l’homme HUMBLE. HUMBLE au sens étymologique (en latin, « humilis », de « humus » signifie accroché à la terre nourricière), c’est-à-dire accorde a l’Essentiel, c’est-à-dire à l’écoute, à l’école de la vie profonde et par exception ouvert aux souffles puissants de l’universalité.
Humble également au sens éthique, au sens où l’entend A. Tevoedjre, celui d’une « pauvreté opérationnelle », défi à la société de consommation et d’accumulation, et donc levier pour l’action de développement, pour une justice distributive. [8].
Cette école de la vie profonde et simple, cette invention du quotidien appellent des héroïsmes nouveaux, autrement plus contraignants. « C’est à la fois, écrit encore Roger Garaudy, une expérience esthétique fondamentale et un engagement social » [9]
Et d’ajouter : « L’acte de création esthétique, c’est-à-dire, l’invention de fins nouvelles, la conception et la réalisation de formes nouvelles de la vie, est le modèle de l’acte politique, au sens le plus noble du mot : acte révolutionnaire d’arrachement aux routines de l’ordre établi, de ses « valeurs » et de ses hiérarchies figées, effort pour concevoir un nouveau projet de civilisation et les moyens de le réaliser au nom de ce critère unique : instituer une économie, un système politique, une culture créant les conditions dans lesquelles chaque homme pourra devenir un homme, c’est-à-dire un créateur, un poète. »


[1] Tshibangu Tshishiku, La crise contemporaine, l’enjeu africain et Université de l’an 2000, Presses Universitaires du Zaïre, Kinshasa, 1981, pp. 4, 5,6.

[2] Herve CARRIER, « Civilisation de l’amour : projet utopique ? » dans : Zaïre-Afrique, Kinshasa, n° 189, novembre 1984, p. 526.

[3] Cité par H. CARRIER, p. 535.

[4] Rugagi NIZURUGERO, « Dépendance et créativité culturelle » dans la dépendance de Afrique et les moyens d’y remédier, Actes du CIAF, Berger-Levrault, Paris, 1980, pp. 545-555.

[5] Herbert MARCUSE, Eros et civilisation, Editions de Minuit, Paris, 1970, p. 106.

[6] Yoka Lye MUDABA, « Spiritualité et créativité artistique aujourd’hui » dans Cahiers des religions africaines, Kinshasa, n08 33-34, Janvier-Juillet 1983, pp. 229-237.

[7] Roger GARAUDY, Esthétique et invention du futur, Coll. 10/18, Union Générale d’Editions, Paris, 1971, p. 412.

[8] Albert TEVOEDJRE, La pauvreté, richesse des peuples, Editions Ouvrières, Paris, 1978.

[9] Roger GARAUDY, Danser sa vie, Seuil, Pris, 1973, pp. 194-195.




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