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PETROLE, MATIERES PREMIERES ET SOLIDARITE DU TIERS-MONDE
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Ethiopiques numéro 01
revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1975

Auteur : Habib Thiam

Ils sont nombreux les faits qui montrent que l’humanité, malgré des phénomènes de régression, a accompli des progrès d’une qualité exceptionnelle.
L’esclavage, voulu, imposé, toléré, est aujourd’hui un anachronisme et quasi unanimement condamné. L’inégalité des sexes, justifiée par les Romains en raison de l’« imbecillitas sexus » de la femme, est maintenant battue en brèche dans toutes les sociétés évoluées où la supériorité de l’homme, à un moment, fut admise. Il ne faut pas oublier la prédominance de la femme dans les sociétés matriarcales. Même Dieu a été invoqué pour prouver l’inégalité des races. Aujourd’hui les tenants de cette thèse sont considérées comme des rétrogrades et sont chassés, comme des malpropres, des organisations internationales. Personne, maintenant, n’oserait, sans se couvrir de ridicule, faire l’apologie de la colonisation qui était expliquée comme une mission civilisatrice. Tous ces progrès découlent de l’idée de justice et d’égalité.
Cependant, malgré cela, les nations développées restaient sourdes aux appels, aux supplications, aux homélies des pays producteurs de matières premières. On parlait de la détérioration des termes de l’échange, mais on ne faisait pas grand chose, mais on ne faisait pas des 77 à Alger en 1967, malgré les deux conférences de la CNUCED, à New Delhi et à Santiago, malgré les récriminations des pays producteurs. Des esprits lucides ont prédit la catastrophe s’il n’était mis fin à cette situation. Personne ne les écoutait et ils prêchaient dans le désert. Les nations industrielles profitaient, au détriment des pays producteurs de matières premières, de cette injustice. Et puis, brusquement, ce fut le coup de tonnerre de la hausse des prix pétroliers dans le deuxième semestre de 1973 ! Les autres produits de base montèrent aussi.
Le monde industriel fut comme frappé de stupeur. Cela était intolérable, inadmissible, ne saurait durer ! Des intérêts vitaux étant en jeu, certains n’hésitèrent pas à préconiser une solution de force pour ramener à la raison ces pays sous-développés qui prétendaient imposer leur loi sur les marchés. Après une période de frénésie, pas totalement terminé, la réflexion commence à faire place à l’excitation.
On s’aperçoit alors, que la hausse des prix du pétrole permettait à ceux-ci de retrouver tout juste, en francs constants, leur niveau de 1956, que, dans le même temps, les pays producteurs de pétrole importaient chaque année l’inflation des nations industrielles, qu’il était inexact de faire de cette hausse des prix la cause principale de l’inflation mondiale car celle-ci avait atteint un taux très élevé, de l’ordre de 8 à 20 % selon les pays, et que la part du pétrole est d’environ 3,5 % etc. Et, surtout, on se rendit compte que les producteurs de pétrole du tiers-monde, organisés au sein de l’OPEP, présentaient un front commun très solide sur les questions de principe. Il fut, alors, porté à la connaissance de tous que les plus grands bénéficiaires de la structure des prix du pétrole n’étaient pas les pays producteurs, mais les sociétés étrangers exploitantes et le fisc des pays consommateurs. Selon la qualité du brut, le producteur gagnait environ 10% du prix final, les pays importateurs par une fiscalité directe, de 32,9% (Espagne) à 50,6% (France), 58,9 % (Allemagne fédérale), 63,5% (Italie), 62,7% (Pays-Bas), 55,8 % (Suède), etc., les sociétés appelées les « majors » émargeaient, en surprofit, pour 20% à 25% , sans compter les bénéfices tirées du transport, du raffinage, de la distribution et l’utilisation du pétrole comme matière première industrielle. Avoir réussi à augmenter les prix du pétrole montrait que les nations prolétaires n’étaient pas, sous certaines conditions, aussi faibles et démunies qu’il y paraissait.
Les nations prolétaires, dont certaines ne peuvent plus être rangées dans cette catégorie avec les revenus fabuleux tirés du pétrole, savent maintenant qu’une action solidaire, tant au niveau politique qu’économique, est une des conditions essentielles à la transformation de la nature des relations internationales dans le sens d’une plus grande justice. Mais, dans le même temps, il est évident que cette solidarité a des limites et comporte, parfois, des contradictions. L’avenir pour les pays producteurs de matières premières dépend, finalement, de la manière dont ils résoudront leurs contradictions.


LA SOLIDARITE DES PAYS DU TIERS-MONDE ET SES LIMITES

La solidarité des pays producteurs de matières premières, sous réserve du cas des produits de base non pétroliers qui sera examiné plus loin, peut être considérée de façon actuelle et d’une manière potentielle.
Actuellement, la preuve est apportée, s’agissant des hydrocarbures, que les pays producteurs en présentant un front uni, augmentent sensiblement leur pouvoir de négociation. Pour y arriver, il a fallu, cependant, surmonter de grandes difficultés. Un clivage réel existe entre les pays arabes, latino-américains et africains, clivage dû, pour une grande part, à la manière dont les gisements ont été découverts et ensuite exploités. L’histoire du pétrole, dominée jusqu’en 1970 par les sociétés internationales organisées en Cartel, a commencé à changer d’orientation, d’une façon décisive, à partir de 1960, lorsque, à 1’instigation du Vénézuéla, les pays producteurs, Iran, Irak, Koweït, Arabie saoudite, ont créé l’organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Ils furent rejoints par le Qatar (1961), la Libye et l’Indonésie (1962), Abu Dhabi (1967), l’Algérie (1969) et le Nigeria (1971).
La crise pétrolière de 1970-1971, due à de multiples causes, dont la fermeture du Tapline (trans arabic pipe line), la réduction autoritaire de la production libyenne, la crise des frêts, l’augmentation de la demande et des coûts d’exploitation, la situation énergétique américaine, fut le détonateur qui révéla aux pays producteurs leur force.
Ce changement dans les rapports entre le cartel pétrolier et les pays producteurs se manifesta par les accords de Téhéran (14 février 1971), de Tripoli (2 avril 1971) et surtout par l’accord de Genève (20 janvier 1972) qui permit de tenir compte, dans la fixation du prix du brut, de la dévaluation du dollar de 7,89 % intervenue le 18 décembre 1971. Une des revendications majeures des pays en voie de développement, l’indexation des prix de leurs produits de base, venait de recevoir un début de solution et allait servir de précèdent.
Les discussions, aujourd’hui, se poursuivent encore. Aux pays développés qui crient au scandale, les pays producteurs répondent en demandant l’indexation des prix industriels et ceux des produits de base.
Il y a là un refus d’importer l’inflation des pays industrialisés qui est la cause essentielle du désordre monétaire international. Ce faisant, les pays producteurs introduisent dans les échanges commerciaux internationaux un élément de justice : les paiements des matières premières ne doivent plus se faire simplement en monnaie fondante, comme c’est le cas actuellement dans le système monétaire mondial, depuis que les accords de Bretton-Woods sont, dans les faits, violés par les grandes puissances. Accepter le système actuel conduirait à une sous facturation du prix du brut car il est évident que les hausses nominales des prix d’achat ne compenseraient pas l’érosion réelle des monnaies. En d’autres termes, alors qu’il y a quelques années, les pays du tiers-monde demandaient, souvent en vain, à être associés étroitement aux négociations tendant à reformer le système monétaire international, aujourd’hui, il apparaît clairement qu’aucune réforme ne pourra être menée à bien si ces pays ne sont pas parties prenantes, tout au moins en ce qui concerne les pays producteurs de pétrole. Ces derniers ont gagné, en 1974, près de 50 milliards de dollars et l’on prévoit que, en 1985, il s’agira de plusieurs centaines de milliards de dollars. Ce sont là des sommes, nolens volens, qui imposent le respect.
Le retournement de la situation mondiale a d’autres conséquences pour les nations prolétaires. Celles-ci dépendaient, soit pour le financement de leur développement, soit pour l’accession aux marchés des pays industriels, du bon vouloir de ces derniers. La Mauritanie vient de nationaliser la Miferma, société qui a pu entre considérée comme un Etat dans I’Etat. Personne ne doute que l’opération n’a été possible que parce que, derrière, il y a des pays arabes pétroliers décidés à apporter à la Mauritanie l’aide financière nécessaire. En d’autres circonstances, une telle opération aurait pu être un suicide économique. De même, la situation des nations prolétaires qui ont toujours souffert d’un manque de devises et qui voient, de ce fait, leurs possibilités d’échanges très limitées est totalement changée grâce aux pétro-dollars.
Plus fondamentalement, c’est la notion de l’aide aux pays en voie de développement et ses modalités qui sont radicalement transformées. Il y a d’ailleurs beaucoup à dire sur l’aide. Nous y reviendrons. Les moyens des pays pétroliers permettent une plus grande diversification de l’aide et des injections monétaires plus importantes dans les économies des pays pauvres. Une querelle à ce sujet a vu le jour.
Les pays pétroliers, arabes notamment, ont été accusés de pénaliser finalement, avec la hausse du prix du brut, plus lourdement les pays en voie de développement. Et c’est un fait que ces derniers ont vu leur balance commerciale se détériorer très rapidement et dans de grandes proportions. Les pays pétroliers ont décidé de créer une banque arabe de développement et un fonds d’aide de l’ordre de 500 millions de dollars destines à atténuer les conséquences néfastes de la situation actuelle. La mise en oeuvre de ces décisions demande du temps alors que les difficultés sont là, quotidiennes, et les sommes prévues sont dérisoires par rapport aux besoins. Dès lors, le débat s’est situé au niveau quantitatif. Il n’y a pas que cet aspect.
Certes une aide massive est de nature à soulager l’économie des pays pauvres. En matière d’aide il y a deux possibilités : le don ou le prêt à des conditions plus ou moins souples. Et, en la circonstance il s’agit surtout de prêts. Or, un des problèmes fondamentaux du sous-développement est le remboursement des dettes des pays du tiers-monde. Le rapport annuel de la Banque mondiale de 1973 précise que leur endettement est passé de « 37,5 milliards de dollars à fin 1965 à 81,7 milliards à fin 1971 et à 88 milliards environ en 1972. En outre le service de la dette, en 1971, représente 6,8 milliards de dollars soit 52,7 % du total de la somme reçue au titre de l’aide. Ainsi, la part du service de la dette dans l’apport de financement est de 40 % pour Afrique, 41 % pour l’Asie de l’Est, 53% pour le Moyen-Orient, 35% pour l’Asie du Sud, 66 % pour Europe méridionale et 70 % pour l’Amérique latino. La Banque mondiale estime qu’en 1981, au train où vont les choses, le service de la dette équivaudra à 71 % de l’apport de financement. Ainsi le pays qui aura reçu 100 remboursera 71 et gardera 29. C’est un véritable suicide économique. Il est clair que le problème de l’aide des pays pétroliers n’est pas seulement quantitatif. Il est aussi, il est surtout qualitatif si nous voulons que les choses changent.
Fallait-il créer de nouvelles institutions de financement comme la Banque arabe ou valait-il mieux utiliser celles qui existaient déjà, quitte à en modifier les structures et le fonctionnement ? La question n’est pas seulement théorique. En Afrique, il existe une Banque africaine de développement (BAD) dont la vocation est d’aider à la réalisation de l’unité africaine. Dès lors on peut se demander s’il faut détruire les anciennes structures africaines de solidarité- la Banque arabe de développement pouvant avoir des moyens autrement plus importants que la BAD- ou bien s’il convient de les conforter. La question se pose d’autant plus qu’il n’y a pas eu entre pays arabes et pays africains un débat de fond au niveau le plus élevé pour, ensemble, concevoir, dans les principes comme dans les détails, les modalités de l’aide et de la coopération.
À côté de cet aspect institutionnel, il y a aussi les modalités de financement du développement. Si elles ne sont pas radicalement changées, nous risquons d’aboutir aux aberrations signalées plus haut. La Banque mondiale a montré que, si l’on ajoute aux remboursements des emprunts des nations du tiers-monde les bénéfices des investissements privés qui sont rapatriés, on peut légitimement se demander qui aide qui.
Actuellement, les institutions, internationales de financement font la distinction entre les projets agricoles, industriels, sociaux ou d’infrastructures et appliquent les conditions les plus dures - taux d’intérêt élevés et délais de remboursement courts - au secteur le plus rentable, c’est-à-dire à 1’industrie.Cette pratique était justifiée par la rareté du capital et la nécessité d’assurer au secteur agricole, voire au social, des conditions de prêts plus douces. En acceptant cette justification, contestable à tous égards, on peut dire, aujourd’hui, que les capitaux ne sont plus rares. En outre, l’aide au développement doit se traduire pour le pays aidé par un accroissement continu de ses fonds d’accumulation, en d’autres termes par une augmentation de sa capacité d’autofinancement. En finançant des implantations industrielles dans les pays en développement, et en adoptant des conditions plus souples - taux d’intérêt de 2 à 4 et durée de 15 à 25 ans - on change, qualitativement, la nature de l’aide et ainsi nos pays ne perdraient plus leur substance avec un accroissement de l’aide impliquant des remboursements toujours plus élevés. Naturellement, le détenteur de capitaux, dans la conjoncture actuelle, peut, en les plaçant sur les marches de l’argent, obtenir des taux d’intérêt de 10 à 15 %. Mais, alors, à ce moment-là, il ne faut plus parler d’aide ou de coopération, mais de placements spéculatifs qui n’impliquent aucune solidarité.


Ce changement des conditions de financement du développement a d’autres conséquences. Grâce à ces modalités nouvelles, les pays du tiers-monde seraient particulièrement bien placés pour fabriquer des produits finis à un coût relativement bas, surtout si l’on tient compte, en outre, du moindre coût de la main-d’oeuvre et de la proximité des matières premières. Ainsi, les nations prolétaires pourraient-elles gagner les marchés où le pouvoir d’achat est assez élevé, c’est-à-dire les pays industriels. Cela est avantageux aussi puisque ces prix « raisonnables » seraient un moyen de lutte centre l’inflation. On peut répliquer que cette production du tiers-monde risque de perturber les industries similaires des pays développés, de conduire au chômage et d’obliger les Etats concernés à prendre des mesures de protection. Le japon a connu cela et continue de le connaître. C’est vrai. Seulement, aujourd’hui, la conjoncture n’est plus la même. Tout le monde est convaincu de l’impossibilité de maintenir les pays du tiers-monde dans leur situation de pays producteurs de matières premières. De surcroît, il est admis qu’il faut, maintenant, une nouvelle redistribution des implantations industrielles dans le monde. Evidemment, il n’est pas seulement question de transfert d’industries polluantes vers nos pays, mais d’envisager, compte tenu de tous les facteurs de production - matières premières, coût et qualification de la main-d’oeuvre, environnement, etc. - quelles sont les localisations optimales, de façon à produire au coût le plus « normal » possible. La mise en oeuvre d’une telle politique n’est pas simple, car elle suppose, dans les pays développés, une reconversion de certains travailleurs et de certaines industries, et, dans nos pays, une politique de formation de la main-d’oeuvre. A cet égard, il est intéressant de remarquer que les responsables des Etats du tiers-monde parlent de moins en moins « d’usine-clef-en-main » et de plus en plus « d’usine-produit-fini ». Cela signifie que la formation de la main-d’oeuvre est une exigence capitale dans le développement. Est-il, enfin, déraisonnable de penser que les capitaux issus du pétrole pourraient aider à cette reconversion des économies des pays industrialisés ? Il n’y a nulle philanthropie à cela, car, à cette occasion, les pétro-dollars pourraient aussi servir à prendre des participations dans les nouvelles implantations industrielles selon des modalités à discuter.
Si grâce à l’OPEP, malgré les rivalités internes (Iran - Arabie saoudite), idéologiques (Algérie, Libye et les autres), malgré certaines décisions non communes (abaissement de 40 pour cents sur le prix affiché, hausse des royalties de 16,67 à 20 %, relèvement de 65 à 85 % de l’impôt) prises par Abu Dhabi, l’Arabie saoudite et Qatar, le front pétrolier reste solide, il n’en est pas de même des autres matières premières et produits de base pour plusieurs raisons.
La position stratégique du pétrole est unique. Il n’y a pas, dans l’immédiat, une énergie de remplacement ou une matière première industrielle de substitution. Enfin la solidarité, manifestée par l’OPEP est l’aboutissement d’efforts menés depuis 1960. Certes, les prix du manganèse ont augmenté de 60% depuis le debout de 1974 du chrome de 23% du tungstène de 72% en quinze mois. Le prix du phosphate a été multiplié par quatre (en fait, un simple rattrapage de l’érosion monétaire depuis 1952) Mais, dans le même temps, le prix du cuivre, a chuté le zinc cote à moins 42% depuis le début de 1974 et même à moins 60% depuis mai 1974 - le plomb a baissé de 25%. Le coton fléchit. Il en est de même du caoutchouc naturel avec la récession du secteur automobile. En outre, pour certains produits, comme les huiles, il y a des produits de substitution. Pour le fer, le cuivre la bauxite, le moins qu’on puisse dire est que les pays producteurs forment des cartels hétéroclites En ce qui concerne le café, la décision a été prise, pour freiner la baisse de constituer un stock de réserve et d’effectuer une retenue de 20% sur la récolte de la prochaine campagne. D’une façon générale, il n’y a pas, pour de nombreux produits agricoles, de marchés libres réels. Les transactions, au niveau international, ne portent souvent que sur une fraction marginale des récoltes. Les cours résultent alors de l’action des négociants et des manoeuvres des spéculateurs, le tout se traduisant. Parfois, par des variations de cours démesurées, parce que des pénuries artificielles sont créées. Ce fut le cas du sucre qui en un an, est passé de 100 livres sterling la tonne à 650 livres ! La conclusion à tirer de tout cela est que le front des matières premières n’est pas uniformément solide, n’est pas aussi organisé qu’il faudrait, que des retours de flamme ne sont pas à exclure, que, en définitive, les pétro-dollars pourraient participer, dans le cadre de la solidarité des pays du tiers-monde, à l’instauration de mécanismes de stabilisation des produits de base, mécanismes qui ont échappé, jusqu’à présent, sur le financement des stocks régulateurs. Cette situation, qui manque de netteté, justifie l’action menée par les quarante cinq pays du tiers-monde (A.C.P.) afin d’obtenir de la CEE des engagements précis pour la stabilisation du prix des produits de base. Ces limites de la solidarité des pays en voie de développement sont rendues plus étroites par certaines contradictions.

CONTRADICTIONS DES PAYS DU TIERS-MONDE

Le tiers-monde est un vocable commode, mais, comme le monde où il est inséré, il est le foyer de contradictions politiques et économiques.
Sur le plan idéologique, les Etats en développement se subdivisent en progressistes, conservateurs, non alignés, neutralistes, etc. A cela s’ajoutent les divergences d’intérêt, les rivalités pour le leadership. La conséquence est que, malgré le front constitué, la stratégie n’est pas la même. Un exemple frappant est la décision prise par l’Arabie saoudite de ne plus accepter les paiements en livres sterling. On aurait pu penser qu’une décision aussi importante, aux effets politiques et économiques de très grande portée, aurait dû faire l’objet d’une position commune, concertée de tous les pays exportateurs de pétrole en Angleterre, au sein de 1’OPEP notamment.
Depuis 1960, il semble qu’un monde nouveau est en gestation : les Etats-Unis veulent rester le leader du monde ; l’URSS s’active pour être le partenaire privilégié de son grand rival. Le terme super-puissance ne s’applique qu’à ces deux pays et traduit bien cette tendance à la bipolarisation. L’Europe de la CEE a vu un développement exceptionnel de son commerce, à telle enseigne qu’en 1973 les exportations allemandes ont rattrapé celles des Etats-Unis. De ce fait, l’Europe cherche à affirmer sa personnalité avec toutes les contradictions de cette politique : Europe européenne disent les uns, Europe atlantique répondent les autres. Le Japon, de son coté, renaissait des ruines de la guerre. Son PNB est passé de 1950 à 1960 de 12 milliards de dollars à 43 milliards, alors que celui de la France évoluait de 29 à 61, celui de l’Allemagne de 23 à 71, du Royaume uni de 37 à 72, du Canada de 16 à 37. Mais, pour la même période, la production d’acier brut du Japon s’élevait à 5 millions de tonnes à 22 millions, celle du Royaume uni de 16 à 25, de l’Allemagne de 12 à 34, de la France de 9 à 17, du Canada de 3 à 5. Lorsque l’on sait que, pendant ce temps, le niveau des salaires au Japon est égal à 22 de celui des salaires américains, on comprend aisément que le Pays du Soleil levant soit devenu un concurrent de taille sur les divers marchés et qu’il soit, en fait, la troisième puissance mondiale. Il y a aussi le cas de la Chine qui s’ouvre de plus en plus et joue un rôle de plus en plus important. A côté de la tendance à la bipolarisation, on assiste donc à une autre en faveur d’un monde à cinq blocs.
Dans les deux hypothèses, le reste du monde peut être considéré comme la périphérie, objet de rivalité entre les deux ou cinq blocs : contrôle du Moyen-Orient, de l’Asie du Sud-est, de la péninsule indienne, de l’Afrique et de l’Afrique du Nord, de l’Amérique latine. Naturellement, les pays du tiers-monde essayent, au milieu de tout cela, d’avoir une position qui leur soit propre. Les conférences d’Alger, de l’ONU sur les matières premières et l’adoption par celle-ci de la charte économique en sont les principales manifestations.
Cette situation, source de toutes sortes de contradictions et de conflits, se complique au niveau des pays du tiers-monde parce qu’ils n’ont pas une stratégie commune.
Certains pays utilisent leurs pétro-dollars pour prendre des participations bancaires (FRAB-BANK-banque franco-arabe entre la Société générale et des intérêts arabes -), des participations dans le secteur immobilier des pays occidentaux, dans des entreprises industrielles (l’Iran détient 25 de la firme allemande Krupp et le Koweït vient d’acquérir 14,6 du capital de Daimler-Benz (Mercedes), le plus grand constructeur de camions d’Europe) etc., etc. En fait, une telle politique se traduit par une insertion dans le système capitaliste mondial. Ainsi, des pays du tiers-monde, jusque-là dominés, vont avoir une position dominante sur le marché international. Si la logique du système était poussée jusqu’au bout, à terme, cela signifierait, que des pays du tiers-monde, exportateurs de pétrole, pourraient contrôler certaines branches des économies des pays les plus développés.
Ces derniers, naturellement, ont mis en place des garde-fous. Aux Etats-Unis, par exemple, les participations étrangères ne peuvent pas dépasser 25. Mais qu’en est-il du monde socialiste ?
L’URSS, pour accélérer son développement, et surtout combler son retard technologique dans certains domaines, à entrepris de coopérer de plus en plus avec les pays occidentaux industrialisés, grâce à des investissements « usines-clé en main ».
Ces importations de technologie sont payées par le moyen de crédits consentis par les pays exportateurs et par des matières premières fournies par l’URSS. Qui ne voit, dans le développement d’un tel processus, que l’URSS, de ce fait, sera une grande concurrente des pays en développement exportateurs de matières premières ? L’accord récent (Décembre 1974) concernant la fourniture de gaz russe à la France, jusqu’à pratiquement l’an 2000, est une illustration de ce phénomène car, dans le même temps, le projet algérien de fourniture de gaz à l’ltalie et à la France par un gazoduc reliant les deux continents, connaît quelques difficultés.


Les relations internationales deviennent ainsi extrêmement complexes, surtout si l’on tient compte du phénomène des firmes multinationales.
Les pétro-dollars permettant des prises de participation dans les banques ou dans les divers secteurs des économies des pays industriels accentuent le phénomène multinational. La recherche d’un meilleur taux de profit, la tendance à l’internationalisation du capital, la diversification de l’activité des firmes, l’intégration verticale ou horizontale des entreprises, le contrôle des marchés, la division internationale du travail tant sur le plan technique que social expliquent le développement des firmes multinationales. En outre, le marché américain est déjà partagé entre les entreprises et leur expansion suppose l’implantation sur les marchés étrangers des pays relativement développés ou le pouvoir d’achat est assez élevé. En participant aux firmes internationales, les pays exportateurs de pétrole accèdent ainsi au marché des pays développés. Ils peuvent aussi accélérer leur industrialisation en dépassant le stade industries de substitution aux importations, pour créer des industries exportatrices. Leur position dans les firmes multinationales, qui occupent déjà les marchés des pays développés, facilite la conquête de ces mêmes marchés. Cet aspect n’est pas négligeable. Dans le monde occidental, tel qu’il est actuellement, pénétrer les marchés n’est pas une chose simple. Une des principales revendications des pays exportateurs de matières premières a toujours été la suppression des taxes frappant ces produits sur le marché des nations industrielles. Mais pénétrer le marché par les firmes multinationales signifie aussi une intégration totale dans le système capitaliste. Dès lors, le risque est réel de voir d’anciens pays du tiers-monde exploiter les nations prolétaires non exportatrices de pétrole.

MULTINATIONALES ET PAYS PRODUCTEURS

De surcroît, l’on sait que les ressources pétrolières vont être épuisées d’ici quelques décades et, par voie de conséquence, la manne sera tarie. Il est donc de l’intérêt des pays pétroliers, l’énergie guidant le monde, d’effectuer, grâce à leurs moyens colossaux, les investissements leur permettant, demain, d’occuper une place de choix dans le secteur de l’énergie. Or, actuellement, les firmes multinationales pétrolières s’intéressent de plus en plus à l’énergie nucléaire, en attendant peut-être de jeter leur dévolu sur les autres sources d’énergie. En 1969, 37 des recherches d’uranium aux Etats-Unis ont été faites par les pétroliers. Le financement en est assuré par les bénéfices tirées de la vente du pétrole et aussi par les sommes versées par les pays producteurs de pétrole au titre des rachats ou des nationalisations des sociétés pétrolières. Ainsi, pratiquement, ce sont les revenus tirés du pétrole, qui vont permettre d’organiser la fin du pétrole. Dès lors, il est de l’intérêt, au sens capitaliste, des pays producteurs de participer à cette fin du pétrole. En fait, c’est un renforcement des firmes multinationales par un élargissement géographique, par une plus grande internationalisation du capital et par une situation de monopole ou quasi monopole sur le plan technologique, les firmes pétrolières cherchant à s’approprier, par la recherche et par des achats, la plupart des brevets des différentes filières nucléaires.
Cette intégration dans les firmes multinationales a des conséquences politiques importantes. Elle consacre la domination des nations industrielles sur les pays producteurs de matières premières. C’est un fait que les firmes multinationales bénéficient de l’appui politique de leurs Etats d’origine, mais la logique de leur action peut les conduire à une stratégie opposée à la politique des Etats d’origine. Ce fut le cas de la spéculation sur le dollar lors des récentes crises monétaires.Onestimemêmequeletiers des profits des firmes multinationales provient de la spéculation sur les marches de l’or et des changes. Il n’y a pas lieu non plus de s’étonner que les syndicats américains aient attaqué les multinationales car l’extension géographique des firmes procédaient aussi d’une tentative d’échapper aux pressions syndicales internes. La conséquence est l’augmentation du chômage aux Etats-Unis, ce qui, naturellement, ne pouvait satisfaire le gouvernement de Washington. Ce faisant, ces firmes restent logiques avec elles-mêmes, car elles cherchent à profiler le mieux possible, conformément à leurs plans, des différences existant entre les pays d’implantation des entreprises dont elles sont les actionnaires. Or, on l’a constaté, les pays développés veillent à ce que les participations étrangères dans les firmes multinationales n’atteignent pas un taux tel que le contrôle échappe à l’Etat d’origine. En définitive, l’Etat d’origine continu à contrôler la multinationale et s’en sert comme moyen d’extension de sa propre politique et la multinationale apparaît sous sa véritable nature : un moyen d’application d’une stratégie de domination. Les pays producteurs de matières premières intégrés dans ce système n’échappent pas à la règle.

DE LA PAROLE A L’ACTION

Mais, alors, comment surmonter ces contradictions et ces difficultés ?
Les difficultés et contradictions ne pourront être vaincues que si les Etats du tiers-monde restent solidaires, non pas en parole mais dans une action résolue et déterminée. Il s’agit de les affranchir de la tutelle des nations nanties en menant une lutte décisive contre les grands maux dont ils souffrent. La famine peut être vaincue. Récemment, le directeur de la FAO a annoncé que l’OPEP et l’OCDE seraient disposées à financer 5 millions de tonnes de céréales sur les 7,5 millions que le Conseil mondial de l’Agriculture, créé à Rome, a décidé de mobiliser pour lutter contre la famine dans le monde. Il faut aller plus loin en construisant des barrages, en luttant contre l’envahissement du Sahel par le désert, en formant les cadres techniques. De même, une action décisive peut être menée contre les grandes maladies endémiques ou épidémiques. L’énergie solaire peut être utilisée sous réserve d’investissements subséquents et dans des conditions économiques valables. Un plan pour mettre fin à l’analphabétisme dans un laps de temps donné peut être lancé, etc. Tout cela est possible, c’est une question de volante politique d’abord. D’hommes pour son exécution ensuite. Enfin, de coopération entre toutes les nations, industrielles ou en développement.
De même, pour échapper aux contradictions qui naîtraient de l’intégration pure et simple des pays exportateurs de pétrole dans le système capitaliste, la coopération doit être conçue autrement. La prise de participation dans les firmes multinationales doit être l’exception. La règle à instaurer serait une coopération plus égalitaire dans les projets à lancer ou à restructurer.
Finalement, le salut est dans une action plus solidaire, fondée sur la recherche de la justice et de l’égalité. Naturellement, dans les conditions actuelles, une solution mondiale relève de l’utopie. Une approche régionale semble plus efficace et même, dans ce cadre-là, les choses ne seront pas simples car, enfin de compte, la restructuration de l’économie mondiale, et c’est de cela qu’il s’agit, suppose une telle révolution dans les mentalités, dans les attitudes qu’on peut se demander si les hommes sont suffisamment « civilisés » pour franchir cette étape décisive pour l’histoire de l’Humanité.





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