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LA CIVILISATION SEREER : PANGOOL DE HENRI GRAVRAND, DAKAR, NEAS, 1990
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Ethiopiques numéro 53
revue semestrielle
de culture négro-africaine
1er semestre 1991
Hommage à Senghor
Forum d’Asilah (Maroc)

La civilisation sereer : Pangool de Henri Gravrand, [1]

Auteur : Madior DIOUF

La vie spirituelle du Sérère non islamisé et non christianisé tout comme son état de croyances syncrétiques a été étudiée très patiemment par le R.P. Henry Gravrand dont le dernier ouvrage sur la question, pangool, publié en 1991, est une somme monumentale sur la civilisation qui complète si heureusement l’ouvrage intitulé COSAAN.
Il est important que la compréhension du monde sérère par ce missionnaire décèle, après les préjugés de l’époque coloniale, que la religion sérère traditionnelle est monothéiste, que Roog n’a pas d’égal et que les Pangool sont des forces spirituelles intermédiaires, des voies d’accès à la transcendance. Roog est si lointain que parmi les vivants il y a les Yaal xoox (les maîtres de sciences) et les maɗag (les devins) pour constituer un premier maillon de la chaîne d’intermédiaires qui permet l’accès au sacré et à la transcendance. Parmi les morts se trouve le maillon des ancêtres, plus exactement daan faax wa, les bons ancêtres, c’est-à-dire ceux qui ont le pouvoir d’intercession et ont de la sollicitude pour les vivants. Ce sont les Pangool dont les autels sont entretenus par des maîtres de Pangool, qui constituent le clergé de la religion traditionnelle.
La spiritualité de cette religion met l’homme au centre du monde et les croyances organisent le service de l’homme qui a besoin du sacré et de Dieu, Roog qui est partout et lointain à la fois et qui, pour cette raison, a permis aux hommes d’avoir recours à un clergé qui les guide vers lui-même Roog, par leur propre intermédiaire d’abord, par l’observance de rites, celui des Yaal xoox et madag ensuite, celui des pangool ou daan faax wa enfin. Les conceptions modernes de l’organisation de la religion pour ce qui relève du travail des croyants ont crée, par suite des religions révélées, des modèles tels qu’il a été longtemps difficile aux observateurs de la religion traditionnelle sérère d’y identifier un clergé. Et cependant, il en existe un s’il faut comprendre par la les dépositaires de la science religieuse, les initiés aux voies d’accès au sacre et à la transcendance, les maîtres de la communication avec le surnaturel. Dans le contexte du monde sérère traditionnel cette spécialité est très souvent mêlée à la science qui rend efficace en matière de médecine du corps et de l’esprit. Le madag (le divin) est souvent en même temps o pan, un guérisseur. Les péjorations de cette activité ont créé la méfiance à l’égard du tradipraticien, du féticheur intelligent qui exploite les croyances mêlées de naïveté dans l’épreuve. Et comme il ne s’est pas développe au discours de lumière sur la complexité de ce qu’on peut appeler le clergé de la religion traditionnelle, la méfiance et la condamnation nées de déviations dans l’exploitation du sacre ont concerne l’ensemble de ce clergé.
Il est néanmoins intéressant de remarquer que parmi les principales ethnies du Sénégal les Serères sont certainement celle qui a résisté le plus longtemps à l’adhésion aux religions révélées. Si l’on considère l’Islam, l’on voit que la migration verticale Nord-Sud, à partir du XIe siècle devant la poussée d’islamisation ne peut s’expliquer exclusivement par la péjoration, du reste hypothétique, du climat et la quête de pâturages. Il convient de faire remarquer que l’apport des religions révélées se trouve dans la religion traditionnelle sérère avec en moins, les interdits alimentaires et la conception de jaaniiw, l’au-delà, qui ne comporte ni enfer ni paradis. Les formes de ces sanctions négatives et positives de l’action de l’homme au cours de sa vie dans la religion traditionnelle, l’anéantissement total ou la survie dans jaaniiw, pouvant être suivie d’un retour à la vie terrestre.
La cohérence et l’efficacité de cette religion n’autorisaient naturellement pas son abandon facile au profit d’autres croyances. L’on voit difficilement, si l’on n’est pas influence par ses propres convictions religieuses modernes, dans l’Islam et le christianisme précisément, ce que le Sérère gagnait au change. Qu’on se rappelle le rôle du xooy, une sorte d’assemblée du clergé traditionnel pour non seulement baliser l’avenir en prédisant ce que sera l’hivernage par exemple, mais aussi faire ajuster les conduites et le rapport au sacré pour éviter les maux et malheurs possibles. Le xooy se tenait également sur convocation du roi, à la suite d’une calamité naturelle comme la sécheresse. Et dans le contexte de cet univers de croyances et de rapport au sacré l’insertion harmonieuse du Sérère dans son monde était établie par l’efficacité de la religion qui, pour les esprits de l’époque, résolvait les problèmes. Le phénomène le plus spectaculaire en rapport avec les événements historiques liés à l’action d’islamisation et de conquête a été le serment préparatoire à la bataille de Fandane-Thiouthioune (Fandan-Cucun) ou bataille de Somb. Il s’agit d’une guerre entre le monde sérère et sa spiritualité spécifique d’un côté et, de l’autre, un certain islam conquérant, tendant de s’imposer par la force. Le clergé traditionnel, par la voix de divers saltigi dit alors deux choses importantes ; d’abord que le Sine des braves ne se rendrait pas dans le Rip ; il n’avait qu’à attendre. Le marabout du Rip viendrait au Sine parce que par leur science occulte les saltigi l’y auraient contraint ; ensuite qu’au Sine il serait battu. Les déclarations se vérifièrent en juillet 1867 à la bataille que la tradition a si précieusement gardée comme le souvenir d’une grande victoire. Aujourd’hui que les marigots se sont asséchés plus de cent fois depuis cette victoire de la religion traditionnelle, que l’Islam et le Christianisme ont pénétré profondément dans le Sine, quelle part cette religion traditionnelle continue-t-elle à avoir dans la personnalité de l’homme dans le monde sérère ? Au-delà de l’aspect de syncrétisme que revêt souvent la vie religieuse du Sérère musulman et de Sérère chrétien il y a peut-être une autre forme d’élément de la religion traditionnelle qui concourt a la personnalité sérère (...)
(L’homme) sérère devrait réussir la synthèse de la modernité et des valeurs d’efficacité élaborées par la vie et transmises par la tradition. La religion traditionnelle n’était pas seulement explication du monde et accès au sacré. C’était aussi une efficacité réelle dans la solution des problèmes de vie vécus par l’individu et la collectivité. Les savoirs détenus par le clergé de la religion traditionnelle devraient être recueillis. C’est dire qu’il y a nécessité de mesurer tout l’enjeu que constitue, dans le domaine de la médecine du corps et de l’esprit, les relations des médecins modernes avec les tradipraticien, les recherches dans le domaine de la vertu des plantes affirmée dans l’oralité du savoir médical, les recherches sans préjugés sur tous les savoirs ésotériques.
Mais les religions révélées qui ont très profondément renouvelé la vie spirituelle sérère établissent aussi, par le fait même de ce renouvellement, la nécessité, pour sauvegarder la personnalité sérère, en particulier par sa langue, de concilier religion et personnalité sérère. L’Islam et le Christianisme ont été très assimilationnistes. Depuis Vatican II il en est autrement pour le christianisme. Concernant l’Islam il s’est créé en pays sérère un mouvement, dans lequel s’illustre quelqu’un comme Tafsir Lamine Senghor, qui s’efforce de mettre un terme à l’éducation religieuse exclusivement dans la langue wolof. Si l’enjeu est bien perçu la religion en tirera profit tout autant que la langue et la personnalité sérères.
Revise-t-on cependant l’appréciation que l’on avait de la religion traditionnelle sérère ? Plutôt que de voir Cheytan dans toutes les croyances que l’on ne comprend pas ou d’enseigner l’assertion « Pangool ka saytane a ndefu = les pangool sont le diable », il est de meilleure démarche de chercher à comprendre même dans le domaine ésotérique. L’esprit scientifique et la patience dans la quête du savoir constituent des sources de sérénité dans l’examen de la différence de spiritualité. Une telle démarche est celle qui fera de la spiritualité renouvelée des Serères une force de cohésion nationale par la qualité des attitudes devant la différence comprise ou bien constituant une porte encore fermée à la science.


[1] Extrait de la Communication de M. Madior Diouf aux Premières journées culturelles du Sine sur le thème : « La personnalité sérère à travers les âges : les valeurs de civilisation à travers le temps ».




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