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L’ECOLE FUTURE POUR QUI ? DE ABDOU SYLLA, DAKAR, (ENDA) 1987, 122 P.
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Ethiopiques numéro 53
revue semestrielle
de culture négro-africaine
1er semestre 1991
Hommage à Senghor
Forum d’Asilah (Maroc)

Auteur : Manfred Prinz

L’auteur, qui a exercé pendant 13 ans dans l’enseignement secondaire et qui est actuellement chercheur à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire - Cheikh Anta Diop au département de Littératures et Civilisations négro-africaines, passe en revue les vingt dernières années d’histoire de l’école sénégalaise, tout en montrant les implications idéologiques, économiques et pédagogiques du phénomène complexe que représente l’école.
La première partie du livre constitue un bilan de l’expérience personnelle de l’auteur en tant qu’enseignant dans les années 60 jusqu’en 1980, sous la politique de l’ancien Président L.S. Senghor. Le bilan de cette période est plus que sombre : il s’agissait là d’une « école dégradée parce que malade » (52), inadaptée, un résidu du système colonial français, nourri d’illusions dont la principale est celle d’une « Ecole classique, celle que l’on déclarait absolument autonôme, indépendante de la Société » (39). Cette école dite égalitaire s’avère comme institution élitiste qui reproduit et éternise les inégalités et injustices sociales. Il semble donc indispensable de tenir compte de l’ensemble de la Société et de l’Ecole qui devrait être le moteur d’une évolution sociale dans une société ouverte et prête à accepter sa propre mise en question. « La politisation de l’Ecole » qui était, selon Sylla, devenu l’instrument de « l’appareil idéologique de l’Etat et son caractère capitaliste ont des symptômes d’une crise flagrante à laquelle a répondu le Président Abdou Diouf en convoquant les états généraux dès les premiers jours de sa présidence, afin qu’ils élaborent des propositions sur une « nouvelle école » sénégalaise.
L’impact des syndicats (SPAS, SEAS et SUDES) dans cette évolution historique est démontré dans l’analyse de Sylla, ainsi que le rôle déterminant du ministre Iba Der Thiam, surtout au début de son mandat, dans la volonté de réaliser l’Ecole nouvelle. Le lecteur apprend, sous forme d’un bref aperçu, les principes fondamentaux élaborés par les états généraux de l’Education et de la Formation ainsi que les suggestions de la Commission nationale de la Réforme de l’Education et de la Formation (qui a travaillé de 1982-1984) en matière de la réforme de l’enseignement au Sénégal. Le nouveau système devra être « national », « démocratique », « populaire » et « laïque » (95) ce qui impliquera une concertation générale à la base, de tous les concernés. L’enseignement privé, les concours et examens, la prépondérance du français et d’autres caractéristiques de l’ancienne école seront selon la CNREF suspendus en faveur d’une véritable école au service des intérêts des masses populaires. Sylla lui-même avoue, malgré son parti pris pour le ministre Iba Der Thiam et la conception de l’école telle qu’elle est suggérée par la CNREF, que la réalisation d’une telle entreprise demandera des « hommes conscients et responsables » (43), à l’abri de la corruption, mais aussi un état véritablement socialiste. En même temps, que l’Etat actuel, à la fois capitaliste et socialiste, n’aura jamais le courage et le talent de réaliser le projet d’une école socialiste basée sur le seul principe de la justice sociale. Le ton euphorique et rassurant de l’auteur, au début du deuxième chapitre, s’assombrit à nouveau vers la fin devant un constat assez pessimiste : « Les conditions concrètes et la situation économique, politique et syndicale, les possibilités limitées du pays, la non-participation effective des masses populaires à l’oeuvre d’édification de l’Ecole nouvelle rendent celle-ci toujours hypothétique, malgré les progrès réalisés et les acquis irréversibles »(111).
Est-ce que l’Ecole nouvelle sera l’école du gouvernement, ou celle des états généraux et de la CNREF ? Cette question se pose au ministre Iba Der Thiam qui se décidera pour son gouvernement comme le prouvent ses déclarations du 21 janvier 1985 que l’auteur publie à la fin de son livre, où l’ancien ministre exprime bon nombre de resserves concernant les suggestions de la CNREF.
Le sujet du livre est un sujet politique en premier lieu, l’auteur prend position dans tous les détails abordés. Parfois, ses positions sont discutables, mais la cohérence de son analyse de la société sénégalaise comme société bloquée entre un socialisme prétendu et un capitalisme réel semble juste, surtout face à la situation actuelle, telle qu’elle se présente dans l’enseignement : après 1968 et 1979, la crise scolaire se répète et continue à se répéter malgré des reformes comme la loi d’orientation et les conclusions de la CNREF. Le blocage à l’interieur du système politique, les contradictions internes empêchent une véritable issue de la crise devenue perpétuelle. Mais le conflit de la société sénégalaise est un conflit qui date des indépendances. Sylla n’insiste pas suffisamment sur cet aspect de la question : La crise de l’enseignement est au fond une crise au sein d’un système qui devrait prendre en charge la jeunesse. Cette jeunesse est l’endroit névralgique où, de nouveau et spontanément, se manifeste le mécontentement face à un malaise général, malaise d’une société qui n’est toujours pas indépendante, mais qui est soumise à des contraintes extérieures qui représentent jusqu’à nos jours une forme d’exploitation et d’oppression. Une telle situation, assumée par les adultes, reste une provocation pour la jeunesse, qui est, en quelque sorte, la conscience de la nation.





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