Accueil > Tous les numéros > Numéro 53 > LA CREOLIE INDIANOCEANISTE



impression Imprimer

Ethiopiques numéro 53
revue semestrielle
de culture négro-africaine
1er semestre 1991
Hommage à Senghor
Forum d’Asilah (Maroc)

Auteur : Jean Georges PROSPER

Qu’il me soit permis, de prime abord, en ma qualité de directeur du Centre Culturel Africain de l’Ile Maurice et en tant qu’écrivain et poète, fervent lecteur de Léopold Sédar Senghor, d’exprimer ma joie et ma fierté d’avoir été invité à participer à cette Première Biennale de la Culture de Dakar ; événement historico-culturel d’importance capitale, au seuil de ce nouveau siècle et millénaire. Qu’il me soit permis d’exprimer, ma vive reconnaissance, d’abord à Son Excellence Monsieur Moustapha KA, ministre sénégalais de la Culture et de la Communication ; puis à Monsieur Moustapha TAMBADOU, Président du Comité scientifique de la Biennale et aux autres autorités sénégalaises pour le chaleureux accueil et l’hospitalité proverbiale ; ce qui reflète bien à propos l’esprit de l’accord culturel qui a été conclu entre l’Ile Maurice et le Sénégal, au lendemain même de la création du Centre Culturel Africain.
Je me réjouis de ce que l’occasion me soit ainsi donnée de faire entendre la voix de l’Ile Maurice culturelle, à cette Biennale des Lettres qui interpelle tant de gens de lettres et de culture, en provenance de tant de pays amis.
La voix de l’Ile Maurice, en ces instances privilégiées, il faut qu’on se le dise, s’élève depuis ces dernières années, non plus seule, mais de concert avec celles du nouveau contexte géopolitique, stratégique et culturel du sud-ouest de l’Océan Indien ; bref de la nouvelle région indian-océanique.
Ma communication à ce Colloque international a pour titre et pour thème : « La Créolie Indian-Océaniste » : il s’agit du nouveau mouvement littéraire qui, dans le sillage de la négritude, de l’antillanité et de l’occitanie, vient placer la région indian-océanique sur la carte littéraire du monde.
Ma communication va donc s’articuler autour de :

I. L’India-Océanie et la Commission de l’Océan Indien.
II. Les Littératures de l’Océan Indien.
III. La Créolie Indianocéaniste : nouveau mouvement littéraire.

I. L’India-Océanie et la Commission de l’Océan Indien.

L’on ne saurait appréhender la portée de ce nouveau mouvement littéraire si l’on ne saisit pas au préalable l’esprit de ce nouveau phénomène régional qu’est l’India-Océanie.
Il est vraiment dommage qu’en Europe, comme en Afrique et en Asie, l’actualité ne se soit pas fait encore l’écho de ce processus d’association des Iles du Sud-Ouest de l’Océan Indien.
L’India-Océanie, il faudrait la désigner à la fois par son support territorial, sa diversité culturelle et ses spécificités littéraires, dont, entre autres, l’expression d’une littérature sans exclusive de langue.
La Grande Ile malgache, ainsi que les archipels comoriens, mascariens et seychellois, constituent un ensemble qui n’est pas l’Afrique, ni l’Asie, ni l’Europe tout en ayant hérité les composantes de ces trois continents à la fois. Un ensemble nouveau, en fait à l’échelle de l’histoire du monde et qui ne compte que trois siècles d’histoire. Et pourtant, il a suffi que les pays, que les Iles de cet ensemble eussent compris, presque en même temps, que la mer australe qui les sépare pourrait aussi bien les relier entre elles pour qu’elles unissent aux fins de réaliser une entité, une identité india-océaniste ; une entité régionale, à la fois géographique, économique, politique et culturelle, pour qu’elles occupent dans la communauté mondiale une place à part. A part entière. Un défi politique relevé depuis ces dernières années, par ces quinze millions India-océanistes que sont les Coîhoriens, Malgaches, Mauriciens, Rodriguais, Réunionnais et Seychellois.
En effet, s’il est un phénomène géo-politique, géo-culturel qui marque notre époque charnière, c’est bien cette convergence, cette union en force et en beauté de ces fantastiques Iles créoles et afro-malgaches de l’Océan Indien occidental. Phénomène associatif axé sur une coopération régionale effective, dont la Commission de l’Océan-Indien, la C.O.I., est l’instrument de concertation, de coordination et d’exécution.
Antérieurement à cette volonté politique de rapprocher ces Iles dans une sorte de chaîne-d’union, il se trouvait déjà des organismes destinés à des études techniques et spécialisées de l’Océan Indien. Nous citerons ici, le CEDREFI (Centre de Documentation, de Recherches et de Formation Indian-océaniques). Le CRI (Centre de Recherches Indianocéaniques). Les savants travaux du Centre Universitaire de Saint-Denis qui ont fait une place de choix aux questions d’histoire, de linguistique et d’anthropologie sociale et culturelle de la Région.
Il avait été recommandé que les instances régionales regroupant les institutions d’enseignement supérieur et de recherche soient réactivées. D’où le Colloque organisé aux Seychelles en janvier 1989 et qui eut pour thème « Stratégie et Priorités de la Coopération », le Symposium organisé par le C.O.I., en février 1989, à l’Université de Maurice sur l’Education, la Formation et la Culture. Les tentatives de l’AIRDOI (Association des Recherches et de Développement dans l’Océan Indien). Les objectifs de la COPESSOI (Conférence Permanente de l’Enseignement Supérieur du Sud Ouest de l’Océan Indien) organisme qui relève de l’AUPELF laquelle a d’ailleurs créé un Bureau régional dans l’Océan Indien. Il faut citer la revue publiée sous les auspices du CEROI (Centre de Recherches de l’Océan Indien Occidental), la revue intitulée : Etudes Océan Indien. Autre publication : une recherche documentaire de Robert Leblond sur les Accords de coopération régionale dans le Sud-Ouest de l’Océan Indien.
Passons sur les multiples Associations inter-îles dans les plus récents sont :
Le « Comité de liaison de la Presse des îles de l’Océan Indien ». L’Association des villes et communes de l’Océan Indien.
La VIIIème session ministérielle de la C.O.I. s’est tenu à Tananarive du 10 au 11 avril 1990. Elle a élu un nouveau Président auquel incombe la responsabilité d’organiser le sommet des Chefs d’Etats de la région.
Le Bulletin IBION du Sud-Ouest de l’Océan Indien fait étal, dans sa livraison de juillet 1990 d’un « Centre de recherches sur la paix et la sécurité dans l’Océan Indien » lequel serait mis sur pied par des autorités australiennes de plus en plus motivées par l’avenir de l’Océan Indien.
N’est-ce pas dans la mouvance et l’affirmation d’une pensée, d’une idéologie d’un idéal, que des peuples auraient dégagé une inspiration, un élan vers cette convergence ascendante qu’est la transcendance ?
Un homme d’affaires mauricien nous rappelait, fin 1951, ce credo stratégique de Claude Cheysson, à savoir que « L’avenir est dans les échanges régionaux ». En effet, les Iles-pays de la région n’ont pas tardé à effectuer des échanges, ô combien profitables, d’abord sur le plan économique, dans les domaines industriels et commerciaux, puis en matière sportive, folklorique, artistique, socio-religieuse, universitaire, éducative, technique et technologique. Et pourquoi pas culturelle et littéraire ? Les dénominateurs communs sont légion. Les plus évidents étant cette africanité des Iles et une francophonie, ô combien utilitaire ! J’écrivais dans un plaidoyer en septembre 1985, pour réclamer dans la Commission de l’Océan Indien, une sous-commission ou un comité culturel ; je disais : « Toujours est-il que dans la recherche d’un langage commun, nous découvrons les agréments d’une francophonie largement servie, dans les deux sens opposés, par la langue franco-créole ». Un français insulaire authentiquement india-océanique.
Il aura suffi que s’unissent les littératures des Iles sœurs de l’Océan Indien, littératures que j’ai dénommées Lettres-sœurs en matière de référence ; il aura suffi que la Créolie réunionnaise, l’Africanité malgache et l’Indianocéanisme mauricien se joignent pour que s’en dégage une pensée solaire à proposer aux peuples de la région, comme au reste du monde ; une philosophie créole et indianocéanique axée sur le retour à la Nature, sur une symbiose des pensées européennes, africaines et asiatiques ; sur le respect de l’identité de tout peuple ; sur la dignité humaine et la conscience nationale ; sur un pacifisme agissant ; bref sur une re-civilisalion d’inspiration poétique et une dynamique humaniste chargée de spiritualité.
Les littératures ou « lettres-sœurs » de l’Océan Indien ont commencé a être connues et reconnues dans leur ensemble, il y a à peine une vingtaine d’années, disons vingt ans après la valorisation des littératures africaines et malgaches, et plus encore après les littératures antillaises et autres littératures régionales francophones.
Je vais donc aborder le deuxième volet de ma communication : « Les Littératures de l’Océan-Indien » et ce après un préambule quelque peu extensif mais indispensable, vous en conviendrez, puisque le nouveau, mouvement littéraire de la Créolie-Indianocéaniste s’avère être l’heureuse émanation, un peu comme la fine fleur du récent phénomène de régionalisation des Iles de l’Océan Indien.


II. Les Littératures de l’Océan Indien.

Commençons par les littératures Francophones de l’Océan Indien, lesquelles d’ailleurs ont fait l’objet d une thèse suivie d’une anthologie signée Camille de Rauville. Le livre de grand format : d’environ 400 pages, est intitulé : Littératures Francophones de l’Océan Indien, a été publié en avril dernier par les autorités culturelles de l’Ile de la Réunion et dans le contexte du Premier Festival du Livre de l’Océan Indien. Déjà en 1956, Camille de Rauville, critique et essayiste mauricien qui avait longtemps séjourné à Madagascar et à la Réunion avait fait paraître à Tananarive dans les Editions des cahiers de Lémucrie, une Anthologie de l’Océan Indien. En 1961, il fit le point sur ce qu’il appela « un nouvel humanisme au cœur de l’Océan Indien ». Il le dénomma indianocéanisme et en définit les éléments caractéristiques.
Dans les années 80, la revue parisienne du CLEF intitulée Notre Librairie jugea opportun de solliciter la collaboration des écrivains de la région, aux fins de consacrer certaines de ses livraisons (Nos 54-55, 57-58 et 72) aux littératures de l’Océan Indien.
Quoi de surprenant que l’Université de Saint-Denis de la Réunion, dénommée pendant quelque temps, Université française de l’Océan Indien, fût de plus en plus mise à contribution pour rapprocher davantage les littératures de la région. Les rapprocher, les étudier et valoriser leur spécificité régionaliste au niveau des U.V. (des Unités de Valeur) comme au niveau des mémoires et des thèses universitaires. Le professeur Jean-Louis Joubert et moi-même, par la suite, avons été chargés de l’enseignement de cette matière à l’Université. Déjà en 1975, le cours qu’assurait J.-L. Joubert s’appelait : « Littérature de l’Océan Indien ».
Lors d’un entretien avec J.-L. Joubert, en juin 1985, ce spécialiste accepta bien l’idée d’une littérature sans exclusive de langue. « Une nation multilingue, dit-il, peut avoir une littérature en plusieurs langues ». Parmi d’autres caractéristiques de la littérature india-océanique, il faut noter la spécificité sociale. Depuis l’origine, la littérature de chaque île est étroitement articulée sur son histoire sociale. Y a-t-il une écriture littéraire indiaocéanique ? Ne serait-elle pas du côté d’un usage des images très fortes, et aussi dans le fait d’accepter une spécificité linguistique, avec un pêle-mêle de registres, un mélange de niveaux de langues ?
De son coté, Camille de Rauville met en lumière le caractère particulier de la littérature de l’Ocean Indien, en faisant état du triple substrat géographique, racial et linguistique, puis du métissage : psychique par le mélange des idées comme des données physiques (L.S. Senghor évoquait le métissage biologique et culturel).
Chacune des îles indianocéaniques, surtout des trois plus avancées en la matière : Madagascar, Maurice et la Réunion, a recensé les ouvrages et les auteurs de sa littérature. Mais, les moyens le lui permettant, c’est encore à Jean-Louis Joubert que l’on doit un recensement de ces littératures des îles et une bibliographie publiée avec le concours du Centre National des Lettres, éditée par les soins de la revue du CLEF : Notre Librairie. Il y fait ressortir dans l’Introduction, la subtile relation qui existe entre insularité et littérature. Les îles, dit-il ont comme une vocation particulière à susciter des oeuvres littéraires. N’appelle-t-on pas chacune de ces îles-soeurs, l’île des poètes ? Mais une question se pose. Une question fondamentale. Et c’est maintenant ici, à cette Biennale de fin de siècle, propice au débat et à la remise en cause qu’il faut poser cette question.
Comment sortir ces oeuvres du Cercle de leur île ? Comment enrayer les préjugés défavorables et les discriminations de toutes sortes, dont ces oeuvres littéraires, et souvent leurs auteurs eux-mêmes, sont victimes ?
Bref, comment amener le lectorat des Continents, l’on dit aussi des grandes métropoles, à ne plus méconnaître, à ne plus sous-estimer, à ne plus inférioriser les auteurs et les productions littéraires de ces îles ? Les ateliers et les travaux de la Biennale nous apporteront-ils des éléments de réponse ?
La Bibliographie du CLEF est ce pendant suffisamment fournie et impressionnante.
En ce qui concerne les ouvrages de présentation générale de ces Iles-pays, la collection « Que sais-je » des Presses Universitaires de France y a consacré des textes fort bien documentés.
La bibliographie littéraire malgache distingue trois grands domaines : la littérature traditionnelle orale de langue malgache, la littérature moderne écrite en malgache et la littérature malgache de langue française. Pour des raisons évidentes, c’est celle-là qui est la plus diffusée, d’autant plus que jusqu’à ces derniers temps, elle avait été associée à la littérature africaine ; dont la publication en 1948, par Léopold Sédar Senghor, d’une Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache. Ouvrage qui a révélé à un large public la triade poétique de langue française : Jean-Joseph Rabearivelo, Jacques Rabemananjara et Flavien Ranaivo. De ces trois, nous reste encore, grâce à Dieu, Jacques Rabemananjara, Grand Prix de la Francophonie, patriote, homme d’Etat et ancien ministre, bref en soi, une institution, à la fois sur le plan politique, culturel et littéraire. Ses oeuvres complètes, publiées par Présence africaine, ont fait l’objet de bon nombre d’études et d’ouvrages critiques.
La bibliographie littéraire de l’Ile Maurice, des origines au XVIIIème siècle jusqu’à nos jours est particulièrement abondante. Nous avons nous-même recensé près de trois cents auteurs et un millier d’ouvrages, y compris ceux de langue créole qui, depuis ces dernières années, répondent plutôt à une exigence politico-idéologique. D’une littérature française d’outre-mer à une littérature mauricienne francophone, le pas a été franchi avec l’avènement de l’indépendance politique du pays. En fin de compte, la chose publique et le développement économique spectaculaire de l’Ile Maurice moderne ayant pris le pas sur les préoccupations littéraires et poétiques, les auteurs mauriciens de valeur s’en vont à l’étranger, qui à Paris, qui à Londres ou en Inde, acquérir la notoriété. Nous citerons ici : Loys Masson (Prix Del Duca), Edouard Maunick (Prix Apollinaire), Marie-Thérèse Humbert (Prix des Lectrices de Elles), J.-M. Gustave Le Clézio (Prix Renaudot), André Masson, Malcolm de Chazal, Marcelle Logesse, Raymond Chasle, édités chez Laffont, Gallimard, Julliard et Saint-Germains-des-Près. Des universitaires, écrivains, dramaturges de langue Créole : Dev Virahsawang, Azize Asgarally, entre autres, sont venus renforcer le concept de la Créolie-Indianocéaniste.
Des oeuvres critiques de cette littérature font de plus en plus de place à la science linguistique et à la sémiotique : des disciplines que les universitaires mauriciens partagent avec leurs confrères réunionnais.
Les lettres réunionnaises, fortes de leur modernité, se réclament d’une poésie de la créolité, pensée créatrice sur laquelle est axée l’identité réunionnaise et la différence d’avec la métropole. Créolité érigée en système dénommé Créolie selon l’inspiration créatrice de Jean Albanz. D’autres écrivains et poètes réunionnais parmi les plus connus : Gilbert Aubry, l’évêque-poète, Jean-François Sam-Long, également romancier de calibre ; Axel Gauvin, proposé au Goncourt récemment ; Firmin Lacpatia, dont l’ascendance indienne est source d’inspiration, épique, romanesque ; et Carpanin Marimoutou, agrégé de lettres et haute figure de la linguistique créole réunionnaise, également poète et critique, animateur d’une des plus avant-gardistes parmi les associations culturelles et littéraires dionysiennes. Robert Chaudenson et Michel Carayol ont publié, en 1978, à Paris, deux recueils de Contes Créoles de l’océan Indien. Dans la même collection, « Fleuve et Flamme », ont paru, en 1980, des Contes comoriens, des histoires plus ou moins légendaires. Assez proches des Contes et poèmes des Seychelles recensés, publiés par le grand écrivain seychellois Antoine Abel, doyen d’une littérature insulaire à laquelle contribue l’historien Guy Lionnet.
Est-ce un signe que les autorités littéraires de l’Université de Paris, devançant les médiats, tentent de faire justice aux littératures francophones de l’Ocean Indien ? Quoiqu’il en soit, il y a lieu de se réjouir du fait que ces Littératures vont se faire une petite place au soleil du Dictionnaire Universel des Littératures dont le maître-d’œuvre, Madame Béatrice Didier, de l’Universite de Paris VIII, a confié à Jean Poirier, Professeur à l’Université de Nice, la direction du secteur Océan Indien.
- « Oraliture, littérature actuelle, langues différentes ; ainsi apparaissent davantage l’unité, l’originalité culturelle des îles de l’Océan Indien, unité qui s’affirme à la fois dans la tradition et dans la modernité. » Est-il écrit dans le N° 6 du Livre Sept revue littéraire du Conseil Général de la Réunion, laquelle présente tout un dossier sur le projet de Dictionnaire Universel des littératures, en cours de préparation chez PUF.
- « Une des caractéristiques des littératures des îles de l’Océan Indien, c’est d’être multiples », déclare Jean Poirier qui fait état de « l’oraliture » et de « l’hétéroculture » de ces littératures.
En tant que théoricien du nouveau mouvement littéraire de l’Océan Indien, nous préférerions que l’accent soit mis, avant tout, sur ce que ces îles ont hérité en commun, à savoir l’africanité insularisée et la Francophonie pittoresque des îles que nous avons également appelée : franco-tropisme ! Nous en faisons, d’ailleurs, deux des composantes de la nouvelle pensée créatrice qu’est la Créolie-Indianocéaniste.

III. La Créolie Indianocéaniste.

En cette époque charnière, ne faut-il pas se réjouir de pouvoir se réclamer légitimement d’une nouvelle province littéraire : celle de la Créolie-Indianocéaniste. Ne faut-il pas accueillir comme il se doit, ces nouvelles éthique et esthétique, signes d’une évolution culturelle certaine, propre à une re-civilisation, à partir d’un nouveau credo, d’une nouvelle symbolique ?
Sur la mappemonde survoltée, où pourrait-on encore localiser un de ces rares espaces de beauté et de sécurité, de magie et d’élévation, sinon du côté de cette nouvelle frontière indianocéaniste ! Du côté de ce lieu privilégié, propre au dialogue et à l’entente, au recueillement et à la détente.

« Lieu privilégié. Rives
prédestinées, promises
Terres sauvées du continent
submergé
 ».

Terres des îles ensoleillées que la mer australe unit bien plus qu’elle ne divise. Et ce depuis les aventures successives des navigateurs arabes, portugais, hollandais, français... du boutre aux paquebots des Messageries Maritimes. Depuis les pérégrinations et les transactions souvent inavouables des voiliers frégates et négriers. Bref, depuis que l’histoire s’écrit en concordance avec les vents et marées indian-océaniques.
Les Iles-soeurs bénéficient, en effet, de bon nombre d’éléments caractéristiques en commun, à commencer par leurs magies insulaires et leurs sortilèges.
Le vécu créole de source africaine, les mythes et légendes jusqu’aux héros des contes pour enfants dont Petit Jean et compère Lièvre. L’anthropologie sociale dans le contexte du peuplement de ces îles du recrutement de la main-d’oeuvre subalterne : sous ce rapport, Boadour (1978) de Firmin Lacpatia Terre Arrachée (1982) de Jean-François Sam-Long nous offrent un témoignage saisissant. Ajoutons-y l’influence de la civilisation française sur le développement de la région. La fascination qu’exerçaient les modèles français sur les écrivains et poètes francophones de nos îles. Jusqu’aux réactions parfois brutales à l’aliénation et l’acculturation. Tôt ou tard, la spécificité d’une configuration finit par s’imposer comme un défi. Une voix seule peut se perdre. Non un immense cri. Un chant multiple. Un défi pluriel.
Les milieux et médiats littéraires du monde français et francophone ; des métropoles, comme des continents ; peuvent-ils rester plus longtemps insensibles à ces accents inspirés, inspirateurs qui montent comme alizés, des rives créoles de l’Océan Indien ? Voix, accents, rimes et rythmes obsédants de nos îles. Obsédants parce que vibrant de cris originels, frissonnant de magies et rituels, de nostalgies aussi et d’ataviques angoisses.
La Créolie-indianocéaniste : concept littéraire, pensée créatrice, est issue d’une forte et légitime revendication : le droit à l’identité. A la valorisation universelle de cette identité. A la reconnaissance de l’apport de ces valeurs culturelles dans l’édification d’un nouvel humanisme, d’une nouvelle force susceptible prioritairement d’atténuer les vagues de violence et d’agressivité dans le monde : Une identité hybride, complexe, hétérogène. Au fond, transparente.
D’une polyvalence qui fait sa particularité. Un prototype de métissage « biologique et culturel » qui préfigure l’avenir de l’humanité, dans sa marche irréversible vers le mélange et la mixité des races, vers la communauté universelle des sentiments et des pensées. Les composantes de la Créolie Indianocéaniste s’articulent autour de deux axes : la conversion de ce concept en système (ou mouvement) et son universalisation.
- « Je vis en créolie » avait écrit Jean Albanz dans VAVANGUE (1972). A l’origine, un mot de poète. Par la suite, sa cristallisation, sa coloration « politique » au sens large du terme.
« On lui a trouvé un sens beaucoup plus généreux, qui s’ouvre sur le monde » répondit Jean Albanz à une question de Madame Jacquey, rédactrice en chef de la revue Notre Librairie.
« Par ce mot nous voulons assumer notre destin et définir l’homme Créole comme celui qui veut le bien... Le devoir des poètes est d’affirmer une existence, de dire que nous avons une littérature qui raconte notre pays avec des auteurs qui pensent en créole ».
A l’appui de la Créolie, Jean-François Sam-Long écrit entre autres ; « Il faut briser nos chaînes, et celles des autres, de tous les autres ».
Président de l’UDIR, Jean-François Sam-Long a fait éditer pas moins de sept recueils de poésie, divers sous le titre collectif« Créolie ».
Le mot Créolie qui n’était qu’« un germe » parvient à maturité dans « l’Hymne à la Créolie » de Gilbert Aubry. « Un chant pour des lendemains d’unité ». Le rituel pour célébrer l’identité fraternelle des îles. Le message d’espérance, de courage. L’auteur y parle de « mise en valeur », « d’identité locale », de « conscience culturelle collective », de « racines personnelles/communes », de « réconciliation avec des sources africaines » de « charge culturelle, affective », de « créolie » et en cette proclamation « Iles, vous êtes notre matrice en créolie ». Le chant de la Créolie, Gilbert Aubel l’a chanté lui-même dans un « 33 tours » très connu dans les Iles.
Par ailleurs, le texte initial : « Pour un indianocéanisme » écrit par Camille de Rauville, n’a paru qu’en retard dans des Cahiers littéraires de l’Océan Indien (N* 2 de 1961). Sa thèse elle-même a été publiée dans un livret d’une trentaine de pages, intitulé : L’indianocéanisme, humanisme et négritude. C’est l’affirmation, dit l’auteur, de cette « vitalité inconnue pressentie par Baudelaire ». Camille de Rauville y distingue, je cite : « les Indianocéanistes fondus en une culture amalgance au-delà des données originelles supérieures profondément transformées ».
Camille de Rauville établi comme suit les éléments caractéristiques de l’Indianoceanisme :
Les apports de l’Hindouisme, de l’orientalisme dans les oeuvres littéraires.
- Le mythe de la Lémurie ou Gondwanie, et des montagnes sculptées. Avec Jules Hermann (Révélations du Grand Ocean). Robert Edward Hart (La Montagne Fée) Malcolm de Chazal (Petrusmok).
- La nature rousseauiste. Senteurs et sensations tropicales.
- Races en fusion. Métissage psychique, biologique, culturel.
- La re-civilisation. Le brassage des races disparates
- La communauté du français. La francophonie.
- Les éléments telluriques ou affectifs qui contribuent à établir les parentes indianocéaniennes.
L’indianocéanisme n’est pas la négritude, précise de Rauville (qui se référait à Edouard Maunick). Il opte pour le métissage.
« Les enfants des Noirs sont des soleils d’ébène avons-nous chanté de notre côté, dans l’Apocalypse mauricienne. Il nous fait reconnaître cependant que celui chez qui mythe des îles se serait le mieux incarné, c’est Edouard Maunick je le cite : « C’est donc cette île qui peu à peu me conduit vers la réalité de l’univers. »
Pour sa part, Danielle Barnett évoque « l’entrée en scène de l’Afrique dans la genèse des îles Créoles de l’Océan Indien occidental. Mais partout, écrit-elle, à Maurice, à la Réunion, aux Seychelles, les sons renvoient à une même cadence et maloya, séga conservent bien des traits du comorien proche des musiques d’Afrique de l’Est. Des différents genres littéraires, c’est peut-être le conte qui rapproche le plus nos îles Créoles de l’Afrique. Comme le conte africain, écrit Christophe de la Chapelle, le conte mauricien, malgache ou comorien tend avoir une valeur d’initiation. D’autant plus que soumis à la triple influence africano-musulmane, européenne et orientale, ces contes attestent d’une véritable tradition orale.
Mieux situer Madagascar, Maurice, Réunion, Seychelle, Comores, Rodrigues dans la perspective indianocéaniste et mieux situer le reste du monde par rapport à ce nouvel humanisme, c’est la notre vision du futur c’est la notre espoir dans le nouveau siècle qui s’annonce.
Jacques Probemananjara dont nous avions enseigne les poésies et la pensée à l’Université de Saint-Denis s’exprime dans le même sens lorsqu’il dit :
- « L’humanité vit sa mue et des pans entiers de tabous jusque-là intangibles, sont balayés et des valeurs et des moeurs nouvelles se pressent à l’horizon ».
Une étude a été menée conjointement par Gilbert Aubry, Jean-Georges Prosper et Jean-François Sam-Long aux fins d’élaborer la théorie littéraire de la Créolie Indianocéaniste. La Biennale aidera-t-elle, ne serait-ce que par le biais des NEA, à l’édition et à la diffusion de ce nouveau mouvement littéraire ?





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie