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LE PROJET DIDACTIQUE DU CONTE DANS L’ŒUVRE DE SENGHOR
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Ethiopiques n°69.
Hommage à L. S. Senghor.
2ème semestre 2002.

Auteur : Mor Talla DIALLO [1]

Le poète Senghor est l’un des premiers auteurs à réhabiliter le conte comme genre littéraire scolarisable, (c’est-à-dire avec des perspectives didactiques dans le champ scolaire africain). Il a écrit dans ce sens, en collaboration avec A. Sadji, La belle histoire de Leuk-le-lièvre [2], destinée aux élèves des cours élémentaires et moyen d’Afrique Noire. Dans ce manuel de contes, Senghor dit ne pas vouloir procéder par pièces détachées, selon la tradition des livres de contes. Présenter à l’enfant noir des récits isolés, sans aucun lien qui les rattachent les uns aux autres, serait tuer la vie et le mouvement dont son imagination anime ces récits. Il n’y a pas, pour lui, des histoires de bêtes, mais l’histoire des bêtes. Il fallait donc trouver ce lien, et Senghor et les co-auteurs l’ont fait. Le manuel comprend 80 textes de lecture avec des séances de vocabulaire, d’orthographe et de grammaire dont l’objectif essentiel est l’apprentissage de la langue française.
Dans La belle histoire de « Leuk-le-lièvre », Senghor affirme :

« Qu’il s’agit d’enseigner aux enfants africains le français, c’est-à-dire une langue riche et nuancée, qui tend à l’abstraction. Il s’agit, en même temps, d’adapter cet enseignement au milieu africain et à la psychologie profonde de l’enfant noir. C’est à ce double souci que répond notre méthode » [3].

Pour le poète, la vie profonde du négro-africain est animée par « l’intuition surréaliste des forces invisibles et surhumaines, des forces cosmiques ». Cette intuition s’exprime par les mythes, contes, légendes, fables, proverbes et devinettes qui peuplent les veillées noires d’êtres plus vivants que ceux du jour.
L’objectif de notre étude s’inscrit dans le même projet didactique que Senghor, c’est-à-dire une démarche pédagogique s’orientant dans la même mouvance de réhabilitation du conte en milieu scolaire, par une même approche analytique des différentes composantes de la structure du conte. Il s’agit pour nous de faire découvrir les situations initiale et finale, l’ouverture et la clôture du conte, à partir de l’étude du récit « L’enfant d’Allah ».


1. METHODOLOGIE

1.1. Population

Notre recherche s’est effectuée au Lycée John Fitzgerald Kennedy de Dakar auprès de 35 élèves de la classe de Seconde. Il s’agit d’élèves qui ont dans leur programme de français l’étude des contes.

1.2. Champ expérimental

1.2.1. Présentation du récit

Thème : Etude de l’ouverture et de la clôture du conte

Conte : « L’enfant d’Allah »

Léeboon !
Lipoon !
Il était une fois !
C’est arrivé souvent !

C’est arrivé dans les temps passés, quand les animaux parlaient avec les hommes. Il y avait une femme mauvaise avec ses quatre fils. Ils habitaient au milieu de la brousse. Le père des enfants mourut quand le cadet vint au monde : celui-ci s’appelait Tony. La mère pensa que l’enfant était un porte-malheur. Elle le haït aussitôt. Quand elle revenait de la chasse, elle appelait les enfants, un par un, ils tétaient tous, sauf Tony. Elle chantait, en disant :
« Diamlôro, viens téter, Diamlôro Cissé viens téter, Birama Cissé viens téter, Ndâma Cissé viens téter, que Tony attende sa mère Allah ! ». Elle faisait ainsi maintes et maintes fois.
Mais la méchante femme ne savait jamais qu’Allah apparaissait à Tony en génisse blanche ayant beaucoup de lait et l’allaitait. Un jour un malheur tomba sur la mère. Elle revint de la brousse entonnant la chanson qu’elle chantait pour appeler les enfants afin de les allaiter, juste au moment où Bouki l’hyène passait, ce dernier écouta la chanson, l’apprit jusqu’à bien la savoir.
Un jour la maman des enfants s’en alla chasser, Bouki passa derrière elle, imita sa voix et chanta le refrain. Les enfants sortirent un par un, Bouki les mangeait au fur et à mesure, sauf Tony (qui se cacha).
Quand la mère revint de la brousse, en chantant, personne ne lui répondit, elle s’étonna beaucoup. Peu de temps après, elle entendit une voix familière lui répondre :
« Diamlôro, Bouki l’a pris, Birama Cissé, Bouki l’a pris, NDâma Cissé, Bouki l’a pris, Tony seul est resté avec Allah sa mère ».
Quand elle entendit cela, elle lança un cri perçant et s’enfuit dans la brousse.
C’est de là que le conte est parti à la mer, le premier à le respirer ira au Paradis.

1.2.2. Présentation des épreuves

Après lecture et audition du conte, un questionnaire portant sur l’intelligence du texte a été proposé aux élèves. En voici un modèle.

Questionnaire :

1)Comment débute le récit ?
Les phrases exclamatives font-elles partie du récit ?
2)Qu’est-ce qui nous montre que ce récit est une fiction ?
3)Qu’est-ce qui nous montre qu’on est dans l’univers du conte ?
4)Comment s’achève le récit ?
Quelles sont les caractéristiques de la formule de clôture ?


2. ANALYSE DE LA STRUCTURE DU RECIT

Le conte considéré comme un des modes d’expression de la pensée africaine constitue un véritable miroir de la civilisation traditionnelle. Il représente, de ce fait, un art oratoire porteur d’une importante puissance éducative.
Cependant le conte, qu’il soit oral ou écrit, obéit à un schéma structural, une typologie que les chercheurs ont su mettre en évidence dans leurs différents travaux. C’est pourquoi l’apprentissage de ce genre nécessite une approche méthodologique qui tient compte de la structure du récit.

2.1. La situation initiale

Il faut mentionner que beaucoup d’élèves ont indiqué les formules d’introduction : « Léeboon ! Lipoon ! Il était une fois ! C’est arrivé souvent » comme étant les situations initiales.
En effet, ces formules exclamatives non traduites permettent de capter l’attention de l’auditoire. Ces formules constituent des paratextes mettant en évidence le genre. Elles ne se disent que pendant les séances du conte. Cependant, cette manière d’introduire le conte n’est point universelle. Dans certains contes écrits il arrive qu’il disparaisse de la transcription.
C’est pour cette raison que la véritable ouverture du conte ne saurait être ces formules mais plutôt la situation initiale. Obligatoirement présente dans le récit, elle nous indique la situation des personnages et définit les cadres spatio-temporels du récit.
Dans ce conte, il s’agit d’un cadre rural dans un univers traditionnel où le héros est en situation de manque. En effet, l’enfant porte malheur, considéré comme la cause du décès de son père, est maltraité par sa mère.

L’identification de cette partie, qui installe l’auteur dans une situation affective de tristesse à l’égard du héros, permet au lecteur, notamment l’enfant d’apprendre à participer par symbiose affective aux souffrances et aux joies des autres, à comprendre que la lutte contre les graves difficultés de la vie est inévitable et fait partie intrinsèque de l’existence humaine, mais que si, au lieu de se dérober, on affronte fermement les épreuves inattendues et souvent injustes, on vient à bout de tous les obstacles et on finit par remporter la victoire. _ C’est le même constat que Senghor fait dans La belle histoire de « Leuk-le-lièvre » :

« Nous entendons aussi, à partir de la belle histoire de Leuk-le-lièvre, donner à l’écolier noir des leçons de morale ».

En effet, Senghor voit dans l’étude du conte pour les enfants un moyen de fixer et de nourrir leur sens du merveilleux dans un monde où il n’a que trop tendance à disparaître ou à être démystifié par des adultes qui veulent évacuer l’irrationnel. Ces contes peuvent les aider à s’identifier à un héros et surtout leur faire comprendre que la vie n’est pas sans conflit, sans situations ambiguës ou même désespérées et qu’ils peuvent trouver un remède à ces conflits et une solution à ces situations...
Par ailleurs, l’ouverture du conte a pour objectif essentiel de créer une ambiance de gaieté, une atmosphère de merveilleux et de surréel, un conditionnement qui permet ce qui va se passer ; il s’agit de créer un « ailleurs » où rien ne surprend personne.
Dans ce conte, « Le fils d’Allah », comme dans tous les contes de type ascendant, on note l’opposition entre la situation de manque du héros dans la situation initiale et le manque comblé dans la situation finale.
L’intérêt d’identifier les situations initiale et finale permet donc de déterminer en partie la typologie du conte. Ce type, par exemple, est le cas de tous les contes à un seul mouvement qui, parti d’une situation initiale de manque (on interdit à Tony de téter le lait maternel), aboutit à une réussite ou à la liquidation de ce manque en passant par une amélioration à travers des épreuves (« Allah apparaissait à Tony sous la forme d’une génisse blanche »).


2.2. Analyse de quelques réponses d’élèves sur la situation initiale

Les questions étaient ouvertes : il s’agissait pour nous de savoir si les élèves étaient capables de distinguer la situation initiale du conte.
Sur un effectif de 35 élèves, la majorité des élèves était capable d’identifier la situation initiale du conte. Nous transcrivons quelques exemples dans le tableau qui suit.

NomsRéponses
Seynabou Wade Le récit débute par une présentation des personnages et des lieux.
Ndèye B. MBengue Le récit débute par « Léeboon ! Lipoon ! Il était une fois ! C’est arrivé une fois ! »
Fatou Cissé Le récit débute par « Il était une fois ! »
NDèye Soukèye Sy Le récit débute par une situation initiale. Il y avait une femme avec quatre enfants.

L’analyse de cet échantillon révèle, cependant, quelques erreurs chez certains élèves, dans l’approche structurale du récit ; c’est pourquoi tout l’effort de l’enseignant sera d’expliquer aux élèves, à l’aide du schéma de type ascendant (support didactique), que le conte doit être considéré comme un récit cohérent qui obéit à une morphologie spécifique.

3. LA SITUATION FINALE OU CLÔTURE

Dans la situation finale, le héros est récompensé, Tony l’enfant malheureux est récompensé. Par la grâce de Dieu, il a survécu au piège de l’hyène qui a dévoré ses frères. Sa mère malheureuse se sauve dans la brousse en pleurant.
Analyse de quelques réponses d’élèves sur la situation finale

NomsRéponses
Aïssatou Diop Le récit s’achève par la fuite de la mère dans la brousse, mais la clôture exacte s’est terminée par : « A la mer le premier à le respirer ira au Paradis ».
Marième Bâ Le récit s’achève par une leçon de morale.
Aïssatou Sarr Le récit s’achève par une leçon de morale.
Fatou Kébé Le récit s’achève par l’équilibre de la situation de Tony et le déséquilibre de celle de la mère.

Comme dans la situation initiale, la majorité des élèves a bien répondu aux questions posées sur la situation finale. Cependant les formules de clôture ont été traduites. Pour Léopold Sédar Senghor :

« C’est de là que le conte est parti à la mer, le premier à le respirer ira au paradis ».

Comme le dit Mouhamadou Kane [4] :

« Le conte ici, c’est le verbe ayant recouvré la signification pleine et entière ; la mer c’est l’immensité, c’est l’univers ».

La formule peut alors signifier que le verbe va se perdre dans l’immensité et qu’il suffit d’en pénétrer le sens, de se l’approprier, pour accéder à la sagesse suprême et au bonheur.
Sur le plan pédagogique, l’épreuve sur l’identification des situations initiale et finale a permis au professeur de mettre en place, avec la participation des élèves, un support didactique matérialisant la dynamique interne du conte (la cohérence du récit) : entre la situation initiale et la situation finale y a-t-il eu amélioration ou dégradation ? on peut alors distinguer la combinaison suivante de type ascendant.


Ce support didactique, s’il est bien compris des élèves, sera un outil efficace leur permettant d’analyser de façon optimale les situations initiale et finale. Ce mouvement de type ascendant est positif et à sens unique. Il obéit au schéma structural suivant : manque - amélioration - manque comblé.
En effet, ce support didactique a permis à l’enseignant et aux élèves de faire une transposition didactique : c’est-à-dire de partir du savoir savant, le savoir potentiel (le texte sur « L’enfant d’Allah ») de l’interroger et de donner des réponses exactes permettant d’identifier les situations initiale et finale ; c’est-à-dire d’apporter des objets de savoir. Et ceci, Senghor l’a recommandé très tôt dans tout processus d’apprentissage, à tous les didacticiens ; car il affirme dans La belle histoire de « Leuk-le-lièvre » : « Eduquer signifie non seulement cultiver dans le sens naturel, mais aussi transformer, transposer ». Chez Senghor, pour que l’écolier noir assimile les éléments fécondants de la langue française, il faut qu’il s’appuie sur des supports comme les récits contemporains en langue nationale, pour mieux intégrer et assimiler, petit à petit, les objets et les techniques de la civilisation européenne.

CONCLUSION

Cette étude nous a permis d’opérer à partir d’une démarche à la fois méthodique et pédagogique.
Sur le plan méthodique, elle a permis à l’enseignant et aux élèves de tester une autre méthodologie du résumé du texte. Dans la démarche traditionnelle du résumé l’une des difficultés majeures consiste à découvrir le plan du texte pour déterminer des idées forces. Dans la nouvelle démarche, il s’agit de permettre une découverte progressive des différentes parties du récit, d’identifier leurs caractéristiques. Une approche par séquences nous permet, grâce au schéma structural, d’analyser les situations initiale et finale du récit proposé aux élèves (ouverture et clôture du conte).
Cela explique que la plupart des contes africains peuvent être considérés comme la progression d’un récit qui part d’une situation initiale de manque (causée par la pauvreté, la maladie, la famine, la solitude, la jalousie, ou une calamité quelconque) pour aboutir à la négation de ce manque en passant par des améliorations successives. Il s’agit de contes, qui débutent par une situation stable qu’un événement quelconque (le plus souvent une faute du héros) vient brouiller ; d’où rupture d’équilibre qui se traduira par la punition qui peut aller jusqu’à la mort d’un ou de plusieurs personnages.
Sur le plan pédagogique, le support didactique (le schéma structural) a facilité l’apprentissage. Il a permis aux élèves de faire une transposition didactique, c’est-à-dire d’interpeller le texte, de le soustraire de la perception confuse du réel, pour apporter des réponses claires et justes. Cette démarche, déjà préconisée par Senghor, est en rupture avec cette dialectique axée sur le savoir et son organisation en faisant du retraitement pédagogique des contenus de l’enseignement. En somme, la transposition didactique nous apprend que le savoir constitué (le texte : « L’enfant d’Allah ») ne s’apprend pas comme tel, il doit être retraité de façon à devenir un objet, un objectif d’apprentissage pour les élèves.

BIBLIOGRAPHIE

BARTHES, Roland, « Introduction à l’analyse structurale », communication, n°8 1966.
BEAUMONT, Pierre, Contes africains, Abidjan, NEA, livre 1, 1964.
BETTELHEIM, Bruno, Psychanalyse des contes de fées, Paris, Laffont, 1976.
CALAME-GRIAULE, Geneviève, Histoire d’enfants terribles (Afrique Noire), Paris, Maisonneuve et Larose, 1980.
CAUVIN, Jean, Comprendre les contes, Paris, Edition Saint-Paul, Les Classiques africains, 1980.
DIOP, Birago, Les contes d’Amadou Koumba, Paris, Présence Africaine, 1961.
KANE Mouhamadou, Essai sur les Contes d’Amadou Koumba, Dakar, N.E.A. 1986.
KESTELOOT, Lilyan et MBODJI, Chérif, Contes et mythes wolof, Dakar, N.E.A., 1983.
N’DA, K. Pierre, Le conte africain et l’Education, Paris, L’Harmattan, 1984.
SENGHOR Léopold Sédar & SADJI Abdoulaye, La belle histoire de Leuk-le-lièvre, Dakar, N.E.A., 1975 (1ère édition Hachette 1953).
SENGHOR, Léopold Sédar, Liberté I ou Négritude et Humanisme, Paris, Seuil, 1964.
SENGHOR, Léopold Sédar, Préface « Les contes d’Amadou Koumba », Paris, Présence Africaine, Paris, 1962, 1ère éditions Hachette 1953.
SYLLA, Assane, La philosophie morale des wolof, Dakar, Sankoré, 1978. (Col. Tutanxamon).
THOMAS, Louis Vincent, Et le lièvre vint... Récits populaires diola. Dakar, N.E.A., 1982.


[1] E.S.P., à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, chercheur au Laboratoire DRED de l’Université Victor Segalen de Bordeaux II.

[2] SENGHOR, L. S., et SADJI, A.Paris, Hachette, 1953.

[3] SENGHOR, L.S. et SADJI, A., op.cit., cf. introduction

[4] KANE, Mouhamadou, Essai sur les contes d’Amadou Koumba, Les N.E.A., Dakar 1981.




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