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LE VENTRE DE L’ATLANTIQUE, METAPHORE AQUATIQUE D’UN MIRAGE : IDEAL BRISE DE L’AILLEURS ?
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Ethiopiques n° 74.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2005. Altérité et diversité culturelle

Auteur : Bi Kacou Parfait DIANDUE [1]

La notion d’immigration a partie liée avec la nature profondément erratique de l’Homme. Depuis l’homo sapiens jusqu’à l’homme d’aujourd’hui, l’homme nomade, pour reprendre l’expression de Jacques Attali, a toujours recherché un espace de mieux être. Pour Attali : « L’homme naît du voyage ; son corps comme son esprit sont façonnés par le nomadisme. Le propre de l’homme, c’est d’abord la course d’un bipède » [2].
Les nations s’étant formées et les Etats délimités, l’immigration est aujourd’hui régie par des lois qui la posent de facto comme une sélection. Elle n’est plus un phénomène naturel assurant la jonction entre les états de nomadisme et de sédentarisation. Elle est surtout l’exode contrôlé et réglementé des populations pauvres vers des zones riches ou supposées telles. Le ventre de l’Atlantique [3] de Fatou Diome se fait l’écho des tumultueux rapports d’immigration qui lient l’Afrique à l’Occident. En usant d’une narration sarcastique et d’un ton réaliste, l’auteur expose les scories de l’immigration et les turpitudes d’une histoire cachée aux réalités de la coopération européo-africaine. Dans son roman, l’auteur confronte les discours fictionnel, historique et sociopolitique tenus sur l’immigration et ses conditions. Cette interdiscursivité fait se côtoyer l’Ethos et le Pathos.
Nous nous proposons de réfléchir sur Le ventre de l’Atlantique, comme métaphore aquatique d’un mirage : idéal brisé de l’Ailleurs ?
Cette interrogation établit une double orientation axiologique. D’abord elle brise le mythe de l’Ailleurs-paradis et l’image de l’idyllique Occident ensuite elle pourfend et stigmatise l’hypostase des immigrés qui, au contraire de leurs conditions miséreuses en Europe, vivent des jours royaux en Afrique. Sa démarche procède ainsi d’une double intentionnalité. D’abord rompre et désarticuler le mythe de l’Ailleurs, puis noyer l’hypostase des immigrés dans l’imagerie populaire d’une Afrique en détresse.
Il nous revient donc de montrer comment Fatou Diome use de la déconstruction comme moyen didactique et comment elle entreprend cette double déconstruction qui induit une esthétique de la Déconstruction.
Nous répondrons à ces questions par une stratégie argumentative binaire. D’abord nous nous fonderons sur la métaphore aquatique qui s’étend de l’insularité de Niodior à la traversée de l’Atlantique ; ensuite nous aborderons l’écriture de la déconstruction comme un système de vases communicants.

1. DE LA MÉTAPHORE AQUATIQUE : DE L’INSULARITÉ DE NIODIOR A LA TRAVERSEE DE L’ATLANTIQUE

La curiosité que suscite le titre proposé par Fatou Diome est à la dimension de la métaphore qui la régit. Le ventre de l’Atlantique est une métaphore aquatique que l’auteur réalise par une anthropomorphisation et à un degré moindre par une zoomorphisation. En effet, l’Atlantique, un océan est dit avoir un « ventre », partie du corps propre aux mammifères. C’est d’ailleurs pour cette double orientation possible de la métaphore qu’elle n’est pas une personnification stricto sensu. La métaphore filée qui suit est tout a fait caractéristique de cette orientation : « [...] Les insulaires s’accrochaient toujours aux gencives de l’Atlantique qui rotait, tirait sa langue avide et desséchait les fleurs de son haleine chaude » [4].
Si les verbes « rotaient » « tirait » dans le syntagme « tirait la langue » et les substantifs « gencives » et « haleine » ramènent l’Atlantique à une certaine humanité, notons que toutes ces notions font aussi penser au pangolin.
Ainsi, le premier constat est que le titre est symbolique et recèle donc des strates profondes à découvrir.
Du point de vue de l’interprétation, le champ symbolique du ventre chez les Sérère du Sénégal ou chez les Gouro de Côte-d’Ivoire donne à notre analyse des pistes pour sonder le texte. En effet, le ventre, par opposition axiologique à la tête, est le siège de la douleur, du secret, et de la parole. Il ne s’agit pas de la seule douleur physique mais surtout de la douleur morale. Quant à la tête, elle est le siège de la pensée et du savoir. En général, chez ces peuples des sentiments comme la colère, la joie, la méchanceté, la jalousie etc. se rattachent au ventre ; tandis qu’une réalité comme l’intelligence est liée à la tête. Dans leur philosophie, l’homme est un être bipolaire. Sa tête représente le pôle de réflexion et son ventre le pôle émotionnel. En nous fondant sur cette piste de réflexion, nous justifions que Le ventre de l’Atlantique dans sa métaphore aquatique aborde les thématiques de l’insularité et du secret. La justification de nos pistes d’analyse par ces pensées sérère ou gouro relatives à la conception symbolique du ventre, loin d’être incongrue, relèverait d’une polygénéricité en terme de pensée ; ce qui entraîne qu’en différents endroits du monde, on peut penser des philosophies quasi-similaires sans appartenir à la même civilisation.

1.1. L’Ile de Niodior

La situation géographique de Niodior donne sens à la métaphore aquatique mise en avant par le titre. En effet, Niodior est une île et l’île est surtout marquée par son isolement, son retranchement. Le narrateur indique dans le texte que : « [...] Si l’île est une prison, toute sa circonférence peut servir d’issue de secours » [5]. Non que Niodior soit un univers carcéral même si les déboires de la Jeune Sankèle permettent cette approche du texte, mais que Niodior est une avancée de terre prise en otage par l’océan. Ce qui rejoint d’ailleurs l’acception que la géographie physique a de l’île.
L’isolement de l’espace insulaire en fait un espace peu ordinaire. L’île implique bien souvent les notions d’exotisme, de rêve, de paradis et de découverte. Elle est un prolongement de la terre dans l’océan, une partie de la terre qui scrute les profondeurs de la mer. Par extension, Niodior est un bout de terre qui se trouve dans l’intérieur ou dans le « ventre » de l’Océan Atlantique. Ici, la métaphore aquatique se fonde sur l’isolement de Niodior et la profondeur de l’Atlantique. Elle répondrait aussi à la notion de vie humaine dans cette profondeur océanique. C’est pour cela que Niodor développe aussi la métaphore du cœur si tant est que le cœur par ses battements est un indice de vie à travers le pouls. Niodior est donc le cœur de la terre qui bat dans les profondeurs de l’Atlantique. Cette observation pose l’île comme un espace d’interconnection entre la terre et l’océan. Ici la terre entretient un rapport métonymique avec l’eau dans la mesure où l’immensité des terres habitées n’est représentée que par un bout isolé que l’océan tient prisonnier. De plus, l’île fixe les limites de l’Océan en son sein même. Cette lecture développe une approche consulaire de l’île. Une sorte de territoire indépendant dans un espace souverain. L’insularité de Niodior lui accorde une certaine hétérogénéité culturelle si tant est que le narrateur y vit une double nostalgie liée à son double attachement. Le passage suivant est en ce sens très évocateur : « Enracinée partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l’Afrique et l’Europe perdent leur orgueil et se contentent de s’additionner... » [6].


Ce passage met en avant la double appartenance culturelle du narrateur. La construction antithétique « enracinée partout / exilée tout le temps » précise la « citoyenneté universelle » du narrateur. Il se sent à la fois autochtone et allochtone dans tous les espaces qu’elle parcourt ; il s’aborde comme la notion très à la mode du « citoyen du monde ».
Par ailleurs, le syntagme adverbial « chez moi » à forte valeur locative semble avoir pour point d’ancrage l’île de Niodior. Ce constat révèle que l’insularité de Niodior lui vaut d’être le lieu d’une addition culturelle. L’insularité devient par conséquent condition d’ouverture contrairement à son fait même d’isolement.

2.2. La traversée de l’atlantique

La traversée de l’Atlantique la fait découvrir du narrateur. Le narrateur sonde par conséquent l’Atlantique qui le sonde à son tour. Ces deux personnages entretiennent une interaction qui fait de l’Atlantique à la fois un lieu de mémoire et un être de mémoire. Si le second volet participe de l’anthropomorphisation de l’océan, il met davantage en relief que cet océan est un réceptacle de secrets par le truchement de sa mémoire. Dans le même temps, il éveille chez le narrateur des souvenirs et s’érige ainsi en un lieu de mémoire. Ainsi, leur interactivité devient-elle une sorte de sommeil hypnotique qui voit remonter à la surface leur lieu commun de souvenir naguère refoulé dans les strates profondes de leur mémoire. Le narrateur communie par le fait même avec l’Atlantique qui lui livre les secrets de son ventre. L’Atlantique, ce pont liquide qui assure la jonction entre l’Afrique et l’Europe, est aussi le lieu du rêve puisqu’il est le chemin qui mène au paradis occidental. Chez les Malinké ou les Gouro, l’Occident est désigné par la métaphore périphrastique « l’au-delà des mers ». Le lexème boko [bako] en malinké tout comme le toposème yi zi [yizi] en gouro renvoient tous deux à l’Occident à travers l’Atlantique. C’est dire combien l’Atlantique est présent dans l’imaginaire ouest-africain pour être plus précis. La traversée de cet océan fait donc remonter à la surface des souvenirs douloureux et des souvenirs de rêve. Les secrets séculaires et actuels se mêlent pour plonger le narrateur dans un sommeil hypnotique où le rêve de l’émigration cohabite avec le bruit des chaînes des esclaves de la déportation. Ici, l’Atlantique livre les secrets de la traite négrière, du ballet incessant des négriers vers les Amériques. Mais il crée aussi le rêve dans le cœur de l’immigrant vers l’Europe. Il laisse ainsi entrevoir l’illusion d’un mieux être dans l’Ailleurs.

2. POUR UNE ÉCRITURE DE LA DÉCONSTRUCTION DE L’AILLEURS

L’architecture du roman de Fatou Diome repose sur un système d’oscillation entre l’hypostase de l’immigré et le paradis occidental d’une part et d’autre part entre la réalité miséreuse de cet immigré et l’effondrement du mythe de l’Ailleurs. L’auteur procède donc à la construction du mythe de l’Occident puis à sa déconstruction.
Les procédés mythogènes mis en œuvre par la romancière relèvent des hyperboles et des dithyrambes qui qualifient les descriptions dans le récit. Cette esthétique ouvre les voies de la mythification. La séquence qui décrit la publicité de Miko dans le roman le montre bien :

« [...] Elles (les glaces Miko) restent pour eux une nourriture virtuelle, consommée uniquement là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, dans ce paradis où ce petit charnu de la publicité a eu la bonne idée de naître. Pourtant, ils y tiennent à cette glace et, pour elle, ils ont mémorisé les horaires de la publicité. Miko, ce mot, ils le chantent, le répètent comme les croyants psalmodient leur livre saint. Cette glace, ils l’espèrent comme les musulmans le paradis de Mahomet, et viennent l’attendre ici comme les chrétiens attendent le retour du Christ » [7].


Ce passage met en avant la dimension paradisiaque de l’Occident. L’Europe y est assimilée au paradis, le terme « paradis » y est employé deux fois. De plus, l’atmosphère du dogmatisme religieux qui enrobe le passage renforce cette idée. En effet, la comparaison de l’enthousiasme des enfants de Niodior à l’espoir dans le paradis mahométan et dans le retour du Christ divinise l’Occident terre de Miko. Nous lisons également cette mythification de l’Occident dans :

« [...] Au paradis, on ne peine pas, on ne tombe pas malade, on ne se pose pas de questions : on se contente de vivre, on a les moyens de s’offrir tout ce que l’on désire, y compris le luxe du temps, et cela rend forcément disponible. Voilà comment Madické imaginait ma vie en France » [8].

Madické resté au Sénégal a ainsi une perception paradisiaque de la France et de l’Occident. L’emploi du verbe « imaginait » relève de l’ancrage de la réputation de l’Europe dans l’imaginaire et la conception populaire africaine. C’est la naissance du mythe de l’Occident, d’autant que le verbe « imaginait » met aussi en avant une certaine illusion. Tout le mythique de l’Occident se trouve résumé dans le passage qui suit :

« L’exil, c’est mon suicide géographique. L’ailleurs m’attire car, vierge de mon histoire, il ne me juge pas sur la base des erreurs du destin, mais en fonction de ce que j’ai choisi d’être ; il est pour moi gage de liberté, d’auto-détermination. Partir, c’est avoir tous les courages pour aller accoucher de soi-même, naître de soi étant la plus légitime des naissances. Tant pis pour les séparations douloureuses et les kilomètres de blues, l’écriture m’offre un sourire maternel complice, car, libre, j’écris pour dire et faire tout ce que ma mère n’a pas osé dire et faire. Papiers ? Tous en replis de la terre. Date et lieu de naissance ? Ici et maintenant. Papiers ! Ma mémoire est mon identité » [9].
L’Ailleurs apparaît ici comme le soulagement dans la douleur. L’exil devient donc comme une sorte d’oxymore existentiel ; c’est d’ailleurs ce qui fonde le mythe de l’Ailleurs.
Face à cette figuration idyllique de l’Occident et à la représentation paradisiaque de l’Europe, se construit une autre conception de cette dernière. Le narrateur note ceci :

« Les Africains, toutes vagues confondues, vivent en majorité dans des taudis. Nostalgiques, ils rêvent d’un retour improbable dans leur pays d’origine ; pays qui, tout compte fait, les inquiète plus qu’il ne les attire, car, ne l’ayant pas vu changer, ils s’y sentent étrangers lors de leurs rares vacances » [10].

Le lieu de résidence des immigrés est symptomatique de leurs conditions précaires d’existence. Les « taudis » contrarient l’idée de paradis qu’ils se faisaient de l’Occident. Leur rêve se transforme en cauchemar quand l’étau de l’étranger se resserre autour d’eux. Ils sont pris entre le marteau du rêve occidental et l’enclume de la triste réalité. Ces propos du narrateur sont aussi révélateurs : « En Europe, mes frères, vous êtes d’abord noirs, accessoirement citoyens, définitivement étrangers, et ça, ce n’est pas écrit dans la Constitution, mais certains le lisent sur votre peau » [11].
La gradation ascendante qui a cours dans ce passage met en relief le racisme en Europe. Toutes ces turpitudes de l’immigration, bien qu’elles contredisent l’idée de paradis relative à l’Europe, semblent maintenir l’illusion et le paradoxe inhérents à l’Ailleurs, ce qui donne tout le sens au mythe qu’il alimente. Cette idée est lisible dans la conception de la vie en France notée par le narrateur :

« [...] Mais pour tous ici, la France, l’Eldorado, représentait aussi la plus lointaine destination de toutes les escapades et figurait une sorte de lieu mythique de la perdition, le refuge des Rita-môme-Bopanse, les oiseaux libres, envolés de toutes parts » [12].

L’ambivalence de la France lui vaut d’être un espace étrange et étranger pour les immigrés et les immigrants. Cette ambivalence ouvre une certaine dialectique qui transforme le paradis en enfer et amène les immigrés à entretenir l’illusion, seul lieu où le paradis et l’enfer sont mutuellement réversibles.
L’Occident devient donc quelquefois un enfer pour les immigrés. Comme en témoignent ces propos du narrateur : « Clandestins, sans diplôme ni qualification, vous risquez de galérer longtemps, si toutefois vous avez la chance de ne pas vous faire cueillir par la police prête à vous étouffer dans un charter » [13].
Cette déconstruction de l’Ailleurs à travers la figuration des turpitudes de l’histoire des immigrés maintient la grande majorité de ces derniers dans l’illusion existentielle. Ils vivent comme ils auraient souhaité vivre. Ils vivent faux. Soucieux certainement de maintenir l’image de rêve de l’Occident face au dénuement absolu des leurs. L’on note ceci :

« [...] Il (l’immigré) repartit restaurer son bronzage et mener sa vie de pacha intérimaire sous les tropiques. Un tâcheron quittait un foyer anonyme de la Sonacotra, un pharaon débarquait à Dakar, avant d’aller installer sa cour au village » [14].

Il se développe dans ce passage une argumentation par opposition dans des constructions binaires : Sonacotra / Dakar et Tâcheron / Pharaon. Ici l’immigré bien que provenant d’un lieu quelconque d’Europe est un pacha dans une capitale africaine. Tout comme du tâcheron, celui qui sert, il devient un pharaon, celui qui est servi. Toute l’hypostase prend alors son sens. Cette même argumentation a cours dans le passage suivant :

« Alors, pendant que, pour rehausser leur image, des aides-soignants se font passer pour des médecins, des vacataires de l’enseignement pour des professeurs, des techniciennes de surface pour des gérants d’hôtel, certains vacanciers racontent avec moult détails la vie de personnes dont ils ignorent tout » [15].

Hormis ces passages, les micro-récits de Moussa, de l’homme de Barbès et de El Hadji Gagne Yaltigué sont aussi pleins de sens. Si la vie de Moussa fut dans toutes ses composantes un échec en Europe, celle de El Hadji Gagne Yaltigué fut un modèle d’immigration réussie. Ce dernier, devenu riche commerçant, fait de plus en plus miroiter l’image de l’idyllique Occident quand l’échec de Moussa n’arrive même pas à dissuader la jeune génération d’entreprendre une quelconque aventure.
Le micro-récit de l’homme de Barbès est tout aussi riche de sens. Nous l’abordons à deux niveaux : le récit premier est narré et met en avant sa réussite apparente puis l’hypo-récit ou récit second qui est sous-jacent au récit premier met en relief le mirage et l’hypostase. Le premier consolide le mythe de l’Ailleurs tandis que le second le déconstruit.
Nous notons que le récit de l’homme de Barbès développe son apparente réussite. Car il est passé de la parcimonie, de la frugalité et de la privation en Europe, à la prodigalité et au gaspillage à Niodior sur les côtes sénégalaises. L’homme de Barbès consolide de fait le mythe de l’Ailleurs et expose l’eldorado occidental. A l’opposé, les hypo-récits déconstruisent cette prétendue réussite en montrant que sa vie n’est qu’hypostase et déconstruisent par le même fait le mythe de l’Ailleurs.


La lecture double de l’Occident a également eu cours dans le roman de Maguy Rashidi-Kabamba, La dette coloniale. La romancière y dénonce l’hypostase des immigrés tout en montrant que l’avenir des jeunes Africains n’est pas en Occident et encore moins dans l’image idyllique que ces derniers véhiculent au contraire de leur vie de misère. Mutombo, le personnage principal, et son cousin, « le maître », dans La dette coloniale, ont pu découvrir avec stupeur et désenchantement la réalité de la vie de Grand-Henri, leur tuteur de circonstance .Ce dernier, qui disait être père de deux enfants dont la mère est coiffeuse, n’est en réalité qu’un vadrouillard marié à une prostituée antillaise. Ce fut d’ailleurs un mariage organisé pour l’obtention de la nationalité française. La vie de Grand-Henri, qui se faisait passer pour un professeur d’université, s’est écroulée devant ses hôtes comme un château de cartes face aux réalités déshabillantes de l’Occident. Les deux protagonistes (Mutombo et Le Maître) ont aussi découvert avec tristesse le visage de la misère européenne à travers les SDF dont grouillent les bouches des métros parisiens. Kabamba résume cet état de fait par sa formule « Si ces gens savaient que Mikili n’est que Nihilisme ». Les Zaïrois et par extension les immigrés africains qui identifient l’Occident à Mikili, désignation paradisiaque de l’Occident, ne semblent pas avoir perçu que l’Occident est une double négation : négation de soi et négation de la misère. L’image de l’Occident idyllique est parfois le refus de voir le visage de la misère européenne quand les fausses informations véhiculées sur soi au pays d’origine sont une tombe identitaire. C’est ici que Fatou Diome rejoint Maguy Rashidi Kabamba pour dénoncer l’hypostase des immigrés.
Au regard de tout ce qui précède, nous sommes amené à constater que l’auteur pratique une écriture oscillant entre mythification et démythification.
Son écriture prend en compte deux systèmes binaires dans lesquels s’opère l’équation du déconstructionniste : ici / ailleurs et mythification / démythification. Le jeu dialectique qui unit et oppose chacun des termes des binarités indiquées est le moteur de la déconstruction ayant cours dans le roman de Fatou Diome. Dans ces deux oppositions binaires, les termes en compétition se nient perpétuellement de sorte que le point d’équilibre que l’on peut noter à travers l’exil géographique de l’immigré n’est qu’un prétexte d’expression de la nostalgie de sa terre natale ou de sa terre d’origine.
Les termes des opérations dialectiques se portent les uns les autres en indices. Ils n’ont pas d’autonomie et ne prennent par conséquent sens que dans la relation binaire-essentielle à leur contraire. Nous sommes donc au-delà des oppositions binaires classiques. Ce qui ne fait qu’accroître la lecture déconstructionniste du texte de Fatou Diome. Si l’objectif du déconstructionniste selon John R. Searle est la recherche de la vérité, celui de Fatou Diome semble être l’expression de la permanence d’un état de confusion.
Searle note à propos des stratégies de la déconstruction :

« [qu]’il existe de nombreuses stratégies de ce genre. Trois d’entre elles, au moins présentent toutefois un relief particulier. La première, et la plus importante pour le déconstrutionniste, consiste à se mettre à l’affût de toutes les oppositions binaires [... ]. Selon le déconstructionniste dans des oppositions de ce genre le premier terme, celui qui se trouve à gauche, bénéficie d’un rang supérieur à celui qui est à droite, lequel est tenu pour « une complication, une négation, une manifestation ou une perturbation du premier ». Ces oppositions hiérarchisées sont supposées se situer en plein cœur du logocentrisme et de son intérêt obsessionnel pour la rationalité, la logique et la recherche de vérité » [16].

Dans Le ventre de l’Atlantique, l’on est au-delà de la stricte opposition binaire à terme unique de part et d’autre de la barre. Les termes sont doublés de leur contraire en indice. Nous observons donc :

Il en ressort qu’à l’intérieur de chacun des pôles il s’opère une opposition propre au pôle, différente de l’opposition de l’unité dialectique. L’on est face à une double dialectique dans un cas comme dans l’autre. Cet état de fait entraîne une double déconstruction et imprime au roman de Fatou Diome une esthétique ou écriture de la Déconstruction par un système de vases communicants [17].

CONCLUSION

La situation géographique de l’Atlantique est un élément important dans l’Histoire et le symbolisme de la Côte Ouest de l’Afrique. En effet, c’est l’Océan Atlantique qui borde tous les pays de la Côte Ouest africaine. Elle établit ainsi une jonction entre l’Afrique et l’au-delà des mers, l’Europe. Ce monde fluide recèle les secrets des grandes aventures des explorateurs, des comptoirs et des ports négriers. Aujourd’hui, l’aventure trans-atlantique est le fait des immigrés des deux rives de l’Océan. Ce flux migratoire incessant établit un rapport interactif entre l’Occident et l’Afrique.
Si la métonymie de Niodior met avant une Afrique avide de l’Occident, elle développe la persistance du rêve occidental et le mythe de l’Occident-Paradis. L’Ailleurs représente ici l’Eldorado.
Par ailleurs, la mésaventure de Moussa, un sans-papier arrivé en Europe pour jouer au football et qui s’est retrouvé matelot de fortune est riche d’enseignement. Une fois appréhendé par la police, il vivra le cauchemar des cachots glacés de la France, puis sera expulsé. Cet état est révélateur de la facette cauchemardesque de l’Ailleurs.
D’autre part, l’attitude de l’homme de Barbès et celle de El Hadji Gagne Yaltigué considérés comme des modèles d’immigration réussie, en même temps qu’elles renforcent le mythe de l’Ailleurs paradis, elles mettent en exergue l’hypostase d’immigrés. Cette hypostase développe en filigrane les monstruosités de l’Occident. Cette attitude obscure- claire, motivée par la pression sociale africaine et les strates reculées de l’histoire, corrobore la métaphore des vases communicants.
Fatou Diome présente donc des catégories de personnages relevant de chacune des facettes bonne et mauvaise de l’aventure occidentale. C’est d’ailleurs ce qui présente le caractère hautement didactique de son roman, car il est sous-tendu par la fibre dialectique qui présente le pour et le contre de l’immigration, le réel et l’idéel de l’aventure occidentale. A ce sujet, l’exemple de Madické, resté à Niodior pour gérer sa boutique construite avec l’argent venu de France, est révélateur.
La catégorisation des stades de conception de l’immigration, si elle apparaît didactique, nous semble tout de même inachevée. Peut-être manque-t-il au moins la catégorie des étudiants allant se former et refusant de retourner en Afrique sous le fallacieux prétexte de la double appartenance à l’Afrique et à l’Occident et peut-être du métissage culturel.
Finalement, la solution de l’immigration ne serait-elle pas le seul bien-être ? Nous pourrons alors paraphraser Hugo pour dire : créez des espaces de bien être et vous rendrez des gens sédentaires.

BIBLIOGRAPHIE

Corpus

DIOME, Fatou, Le ventre de l’Atlantique, Paris, Anne Carrière, 2003, 296p.

Ouvrages consultés

ARENDT, Hannah, L’impérialisme, Paris, Gallimard, 1981, 332p .
DERRIDA, Jacques, De la grammatologie, Paris, Eds.de Minuit, 1967, 448 p.
HUBAC, Pierre, Les Nomades, Paris, Marcel Daubin, 1948, 296p.
LEVI-STRAUSS, Claude, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1974, 480 p.
RASHIDI-KABAMBA, Maguy, La dette coloniale, Montréal, Humanitas, 1995, 151 p.
SEARLE, John R., Sens et expression, Paris, Minuit, 1982, 244 p.
WESSELING, Henri, Le partage de l’Afrique.1880-1914, Paris, Denoël,1996, 571p.


[1] Université de Cocody-Abidjan, Côte-d’Ivoire

[2] ATTALI, Jacques, l’Homme nomade, Paris, Fayard, 2003.

[3] Anne Carrière, Paris, 2005

[4] DIOME, Fatou, op. cit. ;2003.

[5] DIOME, Fatou, op. cit., p.153.

[6] DIOME, Fatou, op. cit., p.209.

[7] DIOME, Fatou, op. cit., p.21.

[8] Idem., p.50.

[9] Idem., p. 262.

[10] DIOME, Fatou, op. cit., p. 202.

[11] Idem.

[12] Idem., p. 156.

[13] DIOME, Fatou, op. cit., p. 203.

[14] Idem., p. 186.

[15] Idem., p. 188.

[16] SEARLE, John R., Déconstruction ou le langage dans tous ses états, tiré à part, Editions de l’Etat, CAHORS, 1992, p. 8-9.

[17] Notion appréhendée dans son sens physique.




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