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ALTERITE : UNE « THEORIE DE RECUPERATION » ?
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Ethiopiques n° 74.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2005. Altérité et diversité culturelle

ALTERITE : UNE « THEORIE DE RECUPERATION » ? [1]

Adjaï Paulin OLOUKPONA-YINNON [2]

La notion d’altérité, actuellement très en vogue dans les milieux universitaires, mérite d’être non seulement appréciée pour ce qu’elle a apporté de positif à l’Afrique et aux Africains, mais aussi d’être passée au crible de la réflexion pour ce qu’elle nous réserve sans doute pour le futur. En effet, le nouveau discours sur l’altérité qui tranche avec le discours du colonialisme, interpelle les Africains. Je voudrais ici formuler une réflexion critique fondée sur l’indissoluble relation entre identité et altérité.

1. IDENTITE ET ALTERITE : L’INDISSOLUBLE RELATION

Selon la Grande Encyclopédie Bordas, le concept d’identité en psychologie « désigne le caractère de ce qui est le même en tant que le même s’oppose au différent ». Rapportée à la personne, le concept d’identité peut être associé à un principe d’individuation que le philosophe britannique John Locke assimile à « l’existence elle-même, qui détermine un être quel qu’il soit, en un temps et en un lieu particuliers, incommunicables à deux êtres de même nature ». Il y a unicité du même, au sens où il n’existe pas deux êtres identiques, même si l’identité d’un être est plus un processus dynamique qu’une situation statique. Le psychiatre et écrivain britannique Ronald David Laing estime que l’« on ne saurait réaliser une description fidèle de l’individu sans décrire également ses rapports à autrui, c’est-à-dire sans l’envisager pleinement dans son contexte ».
Toujours selon la Grande Encyclopédie Bordas, « altérité désigne le fait d’être autre, ou le caractère de ce qui est autre ». Dans une étude sur ce sujet, Dotsè Yigbé a montré que

« La notion d’altérité sert à différencier le moi de l’autre, à séparer ce qui nous est familier de ce qui nous est étranger, à souligner la non-appartenance de l’autre à notre propre groupe. Cette séparation peut nous conduire à consolider ou à redéfinir notre propre identité ». [3]

Cette double définition des mots « identité » et « altérité » montre que le « moi » ne se conçoit pas sans « l’autre » qui n’est pas forcément son opposé, mais plutôt la condition de son existence. Il n’y a pas de « je » sans « autrui ». L’identité se définit donc forcément par référence à l’altérité, et vice-versa.
Pierre-Jean Labarière proclame dans son ouvrage Le Discours sur l’altérité [4] « Au commencement est la relation » (p. 124). « Toute relation implique une dualité de termes saisis comme tels dans l’unité qui les rapporte l’un à l’autre ». (p. 125). « La liberté tient donc dans le mouvement grâce auquel l’altérité de la différence en vient à être vécue comme altérité de relation ». (p. 127)
Si le concept d’altérité est aujourd’hui à la mode, il n’est pas pour autant une invention du XXe siècle, car il est aussi vieux que le monde. Mais il illustre actuellement une nouvelle vision du monde, dite postcoloniale, en rupture avec l’idéologie coloniale qui classait les êtres humains en catégories opposées (Blancs et Noirs, supérieurs et inférieurs, maîtres et esclaves, dominants et dominés, etc.). Cette rupture idéologique est illustrée par le concept de « post-colonialisme » et son application méthodologique qu’est l’intertextualité.
Le concept de post-colonialisme place au cœur de ses préoccupations les notions d’altérité et de diversité dans l’analyse des littératures et cultures du monde. Le nouveau débat postcolonial sur le concept d’altérité vise à promouvoir le dialogue et l’ouverture à l’autre. Dans le post-colonialisme en tant que courant de pensée, le concept d’altérité véhicule une philosophie libérale en matière de culture. Et l’une des marques les plus visibles de ce libéralisme est la théorie de l’interculturalité comme approche méthodologique de l’analyse littéraire.
Comme l’altérité, l’interculturalité vise à promouvoir une vision positive des différences individuelles ou culturelles, à déconstruire et détruire le mythe de la supériorité de certaines cultures par rapport à d’autres. D’une manière plus générale et plus pratique, l’interculturalité prône « la reconnaissance des savoirs et des pratiques d’ailleurs » ainsi qu’une pédagogie innovante permettant de mobiliser les ressources multiculturelles comme des savoirs, savoir-faire et savoir-être spécifiques qui viennent enrichir le patrimoine culturel de l’Humanité. Dans son ouvrage Au-delà de la culture (1976), Edward T. Hall affirme que « L’avenir [de l’Humanité] dépend de la faculté que l’homme aura de transcender les limites des cultures individuelles ».
On peut ainsi constater que les concepts d’altérité, de post-colonialisme et d’ interculturalité se trouvent dans la même mouvance intellectuelle par rapport aux questions identitaires. Tous ces concepts traduisent une philosophie libérale de la culture en général, de la littérature en particulier. Leur objectif principal, qui est en même temps leur dénominateur commun, est de promouvoir l’affirmation de l’identité, non pas en termes d’opposition à l’autre, mais en termes de « différence positive », de valeur enrichissante. La conviction commune à tous ces concepts se résume par l’idée qu’entre identité et altérité, il n’y a que des protections imaginaires et symboliques, et que le « refus du multiculturalisme se nourrit de peurs et de méconnaissance de l’autre » [5]


2. ALTERITE : LEVER L’HYPOTHEQUE COLONIALE

La nouvelle vision postcoloniale du monde qui fonde le nouveau débat sur l’altérité n’a pas été octroyée par les anciennes puissances colonisatrices, elle est le fruit du combat intellectuel des peuples dominés. Frantz Fanon, Albert Memmi, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et bien d’autres encore, avaient déjà montré comment la fabrication d’une identité fictive a servi d’instrument de domination et de légitimation du colonialisme. Plus près de nous, l’Américain d’origine palestinienne Edward W. Said a démontré dans son ouvrage magistral Orientalism (paru en 1978) que le regard de l’Occident sur l’Orient est une pure construction de l’esprit, parce qu’il présente « une vue du dehors » et non « une vue du dedans » des réalités orientales. L’analyse de Said a définitivement imposé le concept de post-colonialisme, mais aussi actualisé le concept d’altérité dans la recherche scientifique, suscitant ainsi le « nouveau débat sur l’altérité ». L’identité européenne, qui s’était toujours définie par rapport à cett« autre » jugée inférieure, a définitivement cessé d’être la référence exclusive. On peut donc dire que par son ouvrage Orientalism - qui est le texte fondateur du post-colonialisme - Edward Said a amorcé la dernière phase de la décolonisation des sciences humaines en général, et des sciences littéraires et culturelles en particulier, en plaçant au coeur de son étude la notion d’altérité. A l’ancienne vision du monde cultivant la division, les théoriciens de l’altérité opposent une nouvelle vision prônant la valorisation de l’altérité et de la diversité, donc une réévaluation des identités des peuples jadis colonisés.
En effet, au confluent des notions d’identité, d’altérité et d’interculturalité dans le contexte postcolonial, il y a un « projet humanitaire nouveau » qui fait son credo du respect de tous les hommes et de toutes les femmes, ainsi que de toutes les cultures du monde. Ce « nouveau projet humanitaire » fait du dialogue son principal instrument (dialogue des peuples, dialogue des cultures). Son credo a même engendré une nouvelle religion dans laquelle le dogme premier se résume ainsi : l’important c’est l’autre. En effet, l’altérité est devenue une religion, au double sens du terme. D’abord, elle est devenue la religion des intellectuels du post-colonialisme, parce que tous les théoriciens du post-colonialisme ne jurent que par l’altérité, l’interculturalité, la multiculturalité, etc. Par ailleurs, l’altérité est devenue aussi une vraie religion, une vraie quête spirituelle. L’abbé suisse Maurice Zundel (1897-1975) en a fait la religion de l’altruisme. Son dernier livre paru en 1971 s’intitule : Je est un Autre. Les dogmes de cette religion se trouvent dans divers ouvrages de Zundel sur l’altérité. Avec Maurice Zundel, l’altérité est devenue un vaste programme de conversion spirituelle qui rejoint la conversion intellectuelle des théoriciens du post-colonialisme. Ainsi donc, la pensée altéritaire apparaît comme un nouveau prophétisme, un nouvel idéalisme fantasmé qui n’a plus rien à voir avec la réalité du vécu quotidien. Quelle est cette réalité ?
L’homme se définit aujourd’hui beaucoup moins par ce qu’il est, et beaucoup plus par ce qu’il a. Possessif et individualiste par définition, le « moi » est égoïste et exclusif par nature. Toujours en conflit potentiel avec « l’autre », il est obligé de se faire violence pour reconnaître ce dernier. Identité et altérité comportent donc des enjeux incontestables, potentiellement conflictuels. Chaque fois qu’un individu ou un peuple se croit obligé de se définir ou de se défendre, parce que son identité est bafouée, il y a potentiellement une situation conflictuelle qui peut devenir explosive. Les conflits identitaires constituent donc une réalité indéniable.
D’autre part, il faut s’empresser d’ajouter que la plupart des conflits identitaires sont instrumentalisés par des intérêts économiques, des luttes politiques et des rivalités de tous genres. Il y a toujours dans les guerres, locales ou régionales, de grands enjeux économiques que l’on ne saurait résoudre à l’aide d’une philosophie altruiste et idéaliste. Il y a donc manifestement un grand écart entre théories et pratiques altéritaires.
De même, il paraît si facile de respecter ce noble idéal qu’est la promotion de la diversité culturelle, mais comment se comporte l’homme en réalité, particulièrement dans ce monde de la mondialisation qui est devenu une jungle où règne la loi du plus fort, dans la politique, dans l’économie et dans la culture ? La théorie de l’altérité n’a-t-elle pas engendré de nouveaux prophètes qui proclament a priori l’égalité des hommes et des cultures, pour mieux dissimuler cette réalité du darwinisme politique, économique, social et culturel ? Mieux encore : est-ce vraiment un hasard si la pensée postcoloniale et le débat altéritaire ont pris de l’essor précisément en cette phase de la mondialisation planétaire ? N’y a-t-il pas un lien entre la pensée libérale du post-colonialisme et le dessein hégémoniste des tenants de la mondialisation ? Et si l’altérité n’était qu’une concession tactique faite à l’affirmation de l’identité ? Autant d’interrogations face à l’optimisme que colporte la « pensée altéritaire ».


3. ALTERITE : UNE « THEORIE DE RECUPERATION » ?

On remarque, par exemple, que dans le débat sur l’altérité, on évite soigneusement de parler « d’égalité », tout en sachant que c’est l’égalité que l’on prêche : égalité du moi et de l’autre, égalité des personnes et des individus, égalité des cultures. L’idéologie dominante de notre temps a concédé l’affirmation identitaire et égalitaire, mais sans rien céder sur les moyens de la réaliser, puisque les conflits entre les individus, entre les peuples et entre les nations continuent de se dérouler dans la jungle du darwinisme politique, économique et culturel. Le plus fort attaque impunément le plus faible. De toute évidence, le nouveau débat sur l’altérité entre bien dans le cadre d’une nouvelle théorie globale dans laquelle l’altérité est prêchée pour célébrer une égalité fictive, mais en laissant le soin au libéralisme d’opérer lui-même le tri selon un modèle simple et bien connu : le plus grand mange le plus petit, le plus fort écrase le plus faible : c’est la nouvelle loi du commerce international édictée par l’OMC, elle est valable dans l’économie mondiale pour tous les produits, même pour ceux de la culture. Elle est valable, bien sûr, dans les rapports entre les individus, mais aussi dans les rapports entre les Etats [6]. Finalement, la libéralisation de l’économique mondiale s’accompagne de la libéralisation de la culture, qui est soutenue, elle aussi, par la libéralisation des théories scientifiques. Il y a là une convergence qui n’est probablement pas fortuite, et qui doit nous interpeller.
La notion d’altérité, complexe, pleine de richesses et de promesses pour la recherche scientifique, et surtout porteuse d’espoir pour les relations humaines, mérite bien notre attention. Nous devons cultiver les « différences positives » non seulement dans la société et dans les relations sociales, mais particulièrement dans la recherche scientifique sur l’interculturalité. Toutefois, il me semble indispensable de tempérer notre enthousiasme pour les théories dominantes, et de toujours nous interroger sur les desseins réels du nouveau débat sur l’identité et l’altérité. En effet, il apparaît de plus en plus évident que les théories postcoloniales sur l’altérité et l’interculturalité entrent dans une stratégie globale de stabilisation des fronts de lutte entre les grands et les petits de ce monde, pour perpétuer le statu quo : les faibles resteront faibles, pendant que les forts ne cesseront de se renforcer et de perfectionner les moyens de pérenniser leur hégémonie. L’hégémonie évidente de certaines culturs contraint déjà bien d’autres cultures à la marginalité. Tout individu ou toute culture qui n’a pas les moyens de s’affirmer et de s’imposer est aujourd’hui contraint à la marginalité, et à terme, à la disparition. L’Occident concède et tolère l’altérité dans sa théorie pour mieux affirmer et consolider le caractère inégalitaire des hommes et des cultures.
L’émancipation des peuples du Tiers-Monde ne fut pas octroyée, ce fut le fruit des luttes anticolonialistes des peuples colonisés. Force est de constater que le fruit de ces luttes est en train d’être récupéré par les idéologies dominantes. Le post-colonialisme, trophée de la lutte d’émancipation des peuples du Tiers-Monde, est en train d’être récupéré. Nous savons que les sciences coloniales et les théories coloniales ont consolidé l’idéologie coloniale. Il y a lieu de se demander si, à l’ère du post-colonialisme, nous ne sommes pas en train d’assister à un phénomène similaire : les théories émancipatrices du post-colonialisme seraient-elles déjà devenues des « théories de récupération » ?


[1] La présente contribution est le texte condensé d’une conférence tenue à l’Université de Lomé (Togo) le 21 janvier 2005, dans le cadre des séminaires du DEA (Diplôme d’Etudes Approfondies) en sciences humaines.

[2] Université de Lomé, Togo.

[3] YIGBÉ, Dotsè, Fetichsimus als Alterität : am Beispiel kolonialer Literatur über Togo : Richard Küas, Felix Couchoro und David Ananou, Frankfurt a. M. : IKO-Verlag für Interkulturelle Kommunikation 1997 : 1.

[4] LABARIERE, P.-J., Le Discours de l’altérité,Paris PUF, 1983.

[5] WIEVIORKA, Michel," Entretien avec Thomas Ferenczi" : site www.socio.univ-lyon2.fr/arti...

[6] Pour déclencher la guerre en Irak, les Etats Unis avaient justifié d’avance leur action en affirmant que l’Irak possède des armes de destruction massive. Cet argument vient d’être démenti, mais cela ne change pas la politique internationale qu’il était censé légitimer. Le mensonge du plus fort est donc devenu la vérité, et s’impose à tout le monde.




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