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IDENTITE MEDITERRANEENNE ET FRANCOPHONE : L’HISTOIRE D’UNE ALTERITE ET D’UN PARTAGE
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Ethiopiques n° 74
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2005

Auteur : Zaraket RAÏD [1]

La Méditerranée est comme un objet scientifique complexe dont la nature est à la fois historique et discursive. L’histoire a produit une généalogie plurielle, avec des points d’ancrage communs. Les textes littéraires donnent forme à un imaginaire. L’analyse des représentations scientifiques et sociales permet de mettre au jour les ancrages, les permanences et les rapports de forces symboliques qui traversent cet espace stratégique. Ces textes ne prennent pas pour argent comptant l’existence d’une représentation de la Méditerranée. Ils soulignent au contraire les absences, les distorsions, les réinventions nostalgiques et les ambiguïtés politiques. Les points de vue qui tiennent à la situation géographique de chaque pays sont fort différents, mais l’accord est total sur l’existence d’un fond culturel commun qui se décline de différentes manières : berbéro-carthaginois, gréco-latin, judéo-arabe et islamo-chrétien. La Tunisienne Emma Belhaj Yahia disait d’ailleurs « ma Méditerranée n’est belle que parce qu’elle est multiple » [2].

1.CODES ET REPRESENTATIONS CULTURELS D’AUJOURD’HUI : ENTRE SPLEEN ET IDEAL

La francophonie doit « être un véritable espace d’échanges culturels, tout en respectant la différence des peuples » [3]. Ainsi peut-on aisément constater les enjeux de la francophonie dans le dialogue méditerranéen, à l’heure où le partage du savoir et des codes culturels se doit d’être plus démocratique dans une volonté de base commune entre un Nord plus solide et un Sud de plus en plus appauvri. Il y a certes une marginalisation économique des pays du sud de la Méditerranée, mais la perspective d’un rapprochement interculturel grâce à une approche intercommunicationnelle des différents acteurs méditerranéens sous-tend l’accroissement d’une proximité des valeurs propres. Par la mise en place d’une véritable politique culturelle, il s’agit de faire de la francophonie un vecteur de solidarité entre les sociétés, par une communication qui constitue la partie visible de cette énorme question anthropologique : le rapport à l’Autre, à l’échange, au partage. Afin de promouvoir la diversité culturelle et le dialogue des cultures, la francophonie puise dans la richesse du métissage et dans la vitalité de la langue. Malgré des résultats contrastés, « il y a eu (...), en 1995, la Conférence de Barcelone qui a constitué un événement considérable, en réunissant, pour la première fois, l’ensemble des chefs d’Etat de la rive Nord et de la rive Sud de la Méditerranée, en vue d’instaurer un partenariat global, censé déboucher sur une zone de paix, de stabilité et de prospérité partagées » [4]. Ce fossé économique et cette dépendance des pays du Sud envers l’Europe mettent en évidence une réalité socio-historique que constituent à la fois le colonialisme et le pouvoir idéologique des bases chrétiennes du vieux continent. En effet, l’Islam - constituant la première religion des pays du Sud - est devenu, pour la première fois depuis le Moyen-Âge, une réalité dans l’Europe chrétienne : « Cette rencontre et cette coexistence, entre deux religions différentes, entre deux cultures différentes, ne doivent pas être laissées à l’improvisation » [5] Le rapprochement des peuples, placé sous le signe d’une même base qu’est la francophonie, tend vers « cet humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre » [6], comme l’avait écrit Léopold Sédar Senghor. Symbole d’une ouverture sur le monde et d’une coopération entre des peuples parlant la même langue, la francophonie, via son organisation et ses institutions, s’enrichit d’une humanité et d’un dialogue ouvrant la voie à la cohabitation culturelle et linguistique.


Cependant, la francophonie doit faire face à la diversité des codes linguistiques vu l’ampleur culturelle du bassin méditerranéen. On a tendance à réduire souvent les difficultés entre personnes de nationalités différentes à une question de maîtrise de la langue de l’autre. On pense qu’à partir du moment où l’on pratique couramment cette langue, il n’y a plus de problème. Bien sûr, c’est une condition nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Il faut souligner que la langue française n’est pas un simple outil d’expression ; elle porte avec elle tout un univers de représentations, de modes de pensée, de symboles et de valeurs par lesquels la culture francophone existe comme système de significations partagées. Ces éléments sont toujours difficiles à traduire d’une langue dans une autre, passant du français à l’arabe ou à l’espagnol. Ajoutons que le langage n’est pas seulement verbal, mais revêt encore une dimension corporelle qui varie selon les cultures. Chacune d’elles, qu’elles soient arabophone, hispanophone ou francophone, a une façon particulière de mettre en jeu, dans l’interaction sociale, le corps, l’espace, le temps et la langue (ce sont là des facteurs interculturels dont E.T. Hall, notamment, a montré l’importance et qu’il a désignés par la notion de « proxémie » [7]. Ainsi peut-on prendre en compte le contexte de la rencontre dans ce dialogue méditerranéen : il est également constitué, pour une très large part, par les rapports socio-historiques qui existent entre les nations [8] auxquelles appartiennent les acteurs de ce dialogue francophone. Ce rapport a une dimension culturelle importante, mais aussi des dimensions politiques et sociales ; il est infiltré souvent par des relations de pouvoir, de domination ou d’impérialisme qui retentissent plus ou moins sur le vécu subjectif de la rencontre entre deux cultures. Prenons par exemple la communication entre Français et Algériens : on ne peut ignorer qu’elle s’inscrit dans tout un contexte où interviennent des facteurs affectifs ambivalents ou parfois passionnels, sous-tendus par la proximité, mais aussi nourris par un contentieux historique mal résorbé (la colonisation passée, la guerre d’indépendance, l’émigration, les rapports entre l’Islam et la culture occidentale, etc.). De fait, le dialogue méditerranéen est inhérent à l’histoire de la région, à son patrimoine culturel et historique, menant ainsi les interactants non à simplement communiquer mais à s’allier autour du principe francophone qui est la promotion d’une culture de la paix.
Mais « qu’est-ce que la Méditerranée ? » demande Braudel... « Mille choses à la fois, non pas un paysage, mais d’innombrables paysages, non pas une mer, mais une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres. Voyager en Méditerranée, c’est trouver le monde romain au Liban (ou en Provence), la préhistoire en Sardaigne, les villes grecques en Sicile, la présence arabe en Espagne, l’Islam turc en Yougoslavie... C’est tout à la fois, s’immerger dans l’archaïsme des mondes insulaires et s’étonner devant l’extrême jeunesse de très vieilles villes ouvertes à tous les vents de la culture et des profits qui depuis des siècles, surveillent et mangent la mer » [9] L’auteur de La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II montre bien comment, d’une part, le milieu - montagnes, plateaux, plaines, mers et littoraux jusqu’aux confins les plus inhospitaliers - a induit des systèmes agricoles, économiques, ou politiques, très différents les uns des autres, et comment d’autre part, dans le même temps, l’échange continuel entre les hommes a permis dès l’Antiquité l’émergence d’une unité humaine et d’un destin collectif. Les côtes sont hérissées de montagnes qui « trouent la peau du pays méditerranéen » [10]. C’est là que s’est installée la vie. En Méditerranée, on passe très vite d’un milieu à un autre, quelques dizaines de kilomètres parfois suffisent pour aller de la côte aux alpages, des terres fertiles et irriguées aux déserts les plus arides. Si l’on ajoute à cette rapide esquisse de la diversité des milieux, les événements politiques, les choix historiques, les solutions techniques, les accidents susceptibles de bouleverser l’ordre des choses, on imagine bien comment se sont développés des systèmes économiques, techniques et sociaux très différents les uns des autres et comment se dessinait une mosaïque des identités culturelles caractérisant chaque forme de peuplement.

2. LA MEDITERRANEE COMME L’HISTOIRE DU METISSAGE

A la frontière entre l’Occident et l’Orient, cette Méditerranée a vu s’édifier sur ses rives bien des empires et des civilisations. Les Phéniciens, les Grecs, les Romains... y défendent leur suprématie. Au Moyen Ege, Génois, Vénitiens, Pisans la parcourent en tous sens pour asseoir leur domination. Alors que les Espagnols partent à la conquête de l’Atlantique, elle devient le terrain de prédilection des corsaires barbaresques, assurant aux Turcs la maîtrise des flots. Le XVIIIe siècle marque le déclin de ces puissances traditionnelles (Venise, Espagne et Turquie), tandis que les Anglais renforcent leur présence à Gibraltar ou aux Baléares, se ménageant une position stratégique en direction des Indes. De même, les Français ne restent pas inactifs. Initiés au négoce méditerranéen dès le XVe siècle, ils obtiennent au XVIe siècle le droit de trafiquer dans les Echelles du Levant, se fixent en Afrique du Nord et reçoivent, sous Louis XIII, un droit de protection des lieux saints. Au XIXe siècle, Français, Anglais et Russes contrôlent la situation. Trois événements viennent alors brouiller les cartes : le lancement des navires à vapeur de gros tonnage qui facilitent une navigation régulière, l’unité italienne et l’ouverture du canal de Suez, en 1869, qui permet à la Méditerranée de redevenir la première route maritime mondiale, de l’Europe à l’Extrême-Orient. Passés les crises balkaniques et le conflit de 1914-1918, la France et l’Angleterre demeurent seules en lice. C’est déjà le début de l’épopée du pétrole proche oriental. L’équilibre de la « Mer intérieure » est encore aux prises avec des zones de turbulence jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Depuis, alternent périodes calmes et périodes troublées : crise de Suez, événements d’Algérie... et, plus proche de nous, le drame de l’ex-Yougoslavie. La Méditerranée occidentale constitue dès lors une zone de contact entre plusieurs familles culturelles : le monde arabo-islamique, le monde de la francophonie, le monde hispanique et le microcosme italien. Chacune se sent membre d’un environnement qui dépasse le cadre méditerranéen. Le Maghreb fait partie de la famille arabo-musulmane, tout comme la France se place dans un univers francophone plus large. C’est dire que les relations culturelles dans cette région ont des prolongements à l’échelle mondiale. Il n’y a aucune symétrie entre ces familles : l’ensemble francophone est fortement centralisé ; l’ensemble hispanique paraît plus intéressé par son intégration à l’Europe que par ses membres ; la famille culturelle arabe, durant les quatre ou cinq dernières décennies, s’est caractérisée par la création d’un espace culturel unifié.
Parce que toutes ces frontières sont les cicatrices laissées par l’histoire, les plaies des guerres ne guérissent pas seules, et nos sociétés ne sont pas prêtes à une « Terre des Hommes » où ces frontières entre les nations ne seraient plus qu’un souvenir. Des étapes demeurent nécessaires, la constitution de l’Union européenne en étant une. Ce sont les hommes qui l’ont construite. L’Europe est fille du chaos, quand barbares venus du Nord et civilisation méditerranéenne entrèrent en collision. Elle entretient des rapports adaptés avec tous les continents. Les liens historiques ou culturels, les flux migratoires, la proximité géographique des pays du sud de la Méditerranée font qu’ils représentent des partenaires de première importance. L’Union européenne a choisi, depuis longtemps, de mener au Maghreb une politique d’intégration régionale appelée « approche globale méditerranéenne », et encourage la création d’une « Union du Maghreb arabe ». Afin que jamais ne ressurgissent les désastreuses guerres et décolonisations d’antan, et même si les patriotismes subsistent, ceux-ci sont désormais intégrés au sentiment d’appartenance à un ensemble plus large, l’Europe. Tout citoyen français doit se sentir cependant méditerranéen autant qu’européen. Si les produits qu’il consomme viennent souvent de chez ses voisins européens, les concepts grâce auxquels il observe le monde et les hommes viennent, pour la plupart, de l’Egypte d’Akhenaton, de la Grèce de Platon, de la Rome de Sénèque, de la Judée de Moïse et de Jésus, de l’Afrique du Nord de Saint Augustin et d’Avicenne, de l’Andalousie d’Averroès ; autour du bassin méditerranéen sont nées nos interrogations socio-anthropologiques essentielles. La Méditerranée, où tant de conflits et de tensions subsistent, en Algérie comme en Bosnie, en Turquie comme en Israël et Palestine, en Corse comme à Chypre, peut être, paradoxalement, le lieu d’une véritable communauté culturelle. Or, comme le reste de la planète, la région méditerranéenne connaît actuellement, outre les crises et les conflits, une phase cruciale de transformations. _ Les échanges entre le nord et le sud du bassin méditerranéen sont une approche qui renvoie d’abord, inévitablement, à l’importance des échanges dans l’histoire des arts et des civilisations. Cependant, le contexte de l’échange a profondément changé. Le monde s’est agrandi bien au-delà de cet univers méditerranéen où se sont nouées les interférences artistiques entre le Nord et le Sud. Reconnaître le métissage et l’accepter ne suffit pas, si cette tolérance ne fait que masquer un cannibalisme culturel... Il faut désormais apporter, et tel en est l’enjeu, des réponses à ce défi d’une Méditerranée francophone et multiculturelle, à travers l’émergence d’ « une pensée méditerranéisée »10 [11]. Parce que la francophonie a cette formidable capacité de rapprocher autour d’une même valeur qu’est la langue française, il y a également une véritable unité méditerranéenne : une communauté qui a évolué dans des environnements et des comportements relationnels humains semblables depuis des millénaires et dont l’évolution est relativement homogène. En effet, derrière une diversité de populations se cache une unité forte liée à des conditions naturelles homogènes, et surtout à une adaptation commune face à un espace développant des concepts et des appréciations se rapprochant les uns des autres. Contrairement à ce qui s’est passé pour la Perse antique, par exemple, les liens humains, qui se sont mis en place sur les rives et à l’intérieur du monde méditerranéen, ont développé un principe de vie par communauté. Alors qu’en Perse antique fonctionne un système hiérarchique centralisé et autoritaire, dans l’espace méditerranéen se développe ce que l’on appelle la « démocratie ». La communauté méditerranéenne est une communauté de personnes qui tout d’abord vivent dans des milieux plus ou moins clos, puisque la Méditerranée est une succession de plaines côtières. De fait, il s’est créé une sorte de « nécessité de vivre ensemble ». En d’autres termes, pour pouvoir régler les problèmes, on est obligé de s’entendre avec la communauté côtière voisine... Il y a là tout un système relationnel qui est la base de la société méditerranéenne antique ou moderne. D’autre part, du point de vue historique et archéologique, c’est autour de la Méditerranée que sont nées un certain nombre de civilisations qui nous ont profondément influencés jusqu’à présent : la Méditerranée est un berceau de cultures. La culture méditerranéenne présente une identité de métissage qui s’est faite par les riverains mais aussi grâce à des apports extérieurs.


Cependant, le dialogue interculturel est difficile, d’abord parce que ce dialogue se heurte à des résistances tantôt passives, tantôt violentes, entretenues par la crainte que ce rapprochement ne menace l’identité des sociétés de part et d’autre de la Méditerranée. Il faut, à cet égard, que l’intégration ne soit pas facteur de désintégration pour l’individu. Aussi, parce qu’il faut bien admettre qu’en l’état actuel des choses, ce dialogue souffre de rapports de force inégaux. Imaginons le sentiment qu’éprouvent ces pays du sud de la Méditerranée, pour qui, depuis de nombreuses générations déjà, chaque pas de l’existence s’accompagne d’un sentiment de capitulation et de négation de soi :

« Il leur a fallu reconnaître que leur savoir-faire était dépassé, que tout ce qu’ils produisaient ne valait rien comparé à ce que produisait l’Occident, que leur attachement à leur médecine traditionnelle relevait de la superstition, que leur valeur militaire n’était plus qu’une réminiscence, que leurs grands hommes, qu’ils avaient appris à vénérer, les grands poètes, les savants, les soldats, les saints, les voyageurs, ne comptaient pour rien aux yeux du reste du monde, que leur religion était suspectée de barbarie, que leur langue n’était étudiée que par une poignée de spécialistes, alors qu’eux-mêmes se devaient d’étudier les langues des autres, s’ils voulaient survivre et travailler, et garder un contact avec le reste de l’humanité (...) ».

Ces propos sont ceux de l’écrivain Amin Maalouf [12], ceci pour rendre compte de la réciprocité qui doit être le maître mot de ce dialogue. Celui-ci est pourtant difficile parce que nous avons tendance à vouloir l’instaurer entre deux blocs culturels homogènes. Or, l’Occident, comme l’Orient, l’Europe comme le bassin méditerranéen, sont pétris de différences et de contradictions
De chaque côté de la Méditerranée, il y a eu place, dans l’histoire, pour la religion et l’athéisme, pour la démocratie et la dictature, pour l’obscurantisme et l’Esprit des Lumières. L’admettre, c’est s’empêcher de définir l’autre à travers ses seules différences et à travers nos seuls préjugés. L’admettre, c’est surtout se donner les moyens de développer un dialogue, non pas tant entre des cultures et des civilisations, qu’entre des individus, des groupes, des hommes, bien plus représentatifs de la complexité et de la richesse des cultures qu’ils portent en eux-mêmes. Si difficile soit-il, ce dialogue entre deux religions différentes, entre deux cultures différentes, entre deux civilisations différentes, doit être mené pas à pas. Il doit être préparé et organisé à travers toute une série d’actions fondées sur un principe d’égalité, de réciprocité et de respect de la différence. Qu’il s’agisse de l’enseignement de la langue arabe ou de toute autre langue dans l’espace méditerranéen, de la traduction des œuvres, de la circulation des productions culturelles, de débats publics, de littératures en général, nombreuses sont les voies qui permettront à la francophonie de renforcer cet échange nécessaire et prometteur entre les deux rives de la Méditerranée
L’espace méditerranéen est quant à lui un espace circulaire, où les gens circulent : mais est-ce un espace qui favorise la tolérance, l’échange ? Grâce aux recherches archéologiques et historiques, nous sommes en train de nous apercevoir de mieux en mieux que, dès la plus haute Antiquité, il y a eu une énorme circulation de populations. On trouve des Phéniciens ou des gens parlant le phénicien sur l’ensemble du pourtour de la Méditerranée. Lorsqu’on examine des inscriptions funéraires en Grèce au IVe siècle ou en Egypte à l’époque hellénistique, toutes les cultures méditerranéennes y sont représentées : grecque, phénicienne, égyptienne, espagnole, italienne, arabe... Il y a toujours eu à l’intérieur de cette mer une intense circulation de populations et un sentiment d’être « chez soi ailleurs ». Ces deux points sont d’ailleurs ce sur quoi s’est construite l’unité méditerranéenne, et ce sur quoi doit se construire une francophonie méditerranéenne. Les régions qui composent l’espace méditerranéen ne sont pas des nations qui s’excluent les unes les autres, mais des groupes qui se mélangent et qui vont s’installer les uns chez les autres. C’est de là que viennent les phénomènes de tolérance, d’adaptabilité et ces osmoses culturelles.


3. LA RECONNAISSANCE D’UNE IDENTITE COMME UN PROFIL DE LA PAIX

La Méditerranée est une culture, mais c’est aussi une barbarie. « Il n’y a rien de plus sinistre que le soleil », écrit Jean-Paul Sartre dans Les Mouches, pièce dont on sait qu’elle reprend l’un des grands thèmes de la tragédie méditerranéenne comme le note l’écrivain Salah Stétié dans Un soleil plus grand que la lumière :

« Et il est bien vrai que, sans remonter aux origines, elles aussi si souvent sanglantes de notre mer aimée, cette mer sans laquelle nous ne serions pas ce que nous sommes, hommes et femmes d’ici mais hommes et femmes aussi bien des ailleurs, oui, il est vrai, à seulement regarder autour de nous, hic et nunc, que la tragédie continue d’éclairer sombrement, sinistrement, l’actualité de nos pays »,

C’est de cette façon que nous voyons cet horizon, celui de la mer, de l’histoire, de la langue. La Méditerranée évoque le souvenir, la passion, la création, celle des mots et d’une identité. C’est pourquoi la mer est ici ce qu’elle n’est sur aucun autre lieu du monde : la muse de la création littéraire et de l’identité francophone. A la fois berceau de la vie et des rencontres, la Méditerranée permet de rendre à la francophonie cette richesse des cultures.
« Berceau de civilisations et de cultures », « lac de paix », « carrefour d’échanges », « pont entre l’Orient et l’Occident », « ensemble lié par l’histoire », « espace de disparités », mais également « mosaïque de cultures et de conflits », « grand fossé Nord-Sud »... La Méditerranée est prise entre spleen et idéal. Ainsi, le journaliste marocain Khalil Jamaï affirmait :

« La Méditerranée, c’est moi ! Je suis le produit de la Méditerranée parce que j’ai la chance extraordinaire que la culture du Maroc soit issue de plusieurs civilisations : les Romains, les Arabes, la présence juive qui constitue une partie de mon patrimoine, l’Islam, la culture berbère que je revendique, la culture espagnole, française, négro-africaine... ».

Dans le même sentiment d’appartenance à cette identité méditerranéenne, la journaliste libanaise Mouna Bechara répliquait :

« Pour moi, la Méditerranée, c’est le Liban. Il y a une communication même si elle n’est pas directe et une assimilation à des pays méditerranéens comme l’Espagne, la France, la Grèce... Nous avons le sentiment d’appartenir à une race plus méditerranéenne qu’arabe ».

En dehors de ces quelques définitions d’une Méditerranée considérée comme background culturel, elle est essentiellement synonyme de relation à l’Europe (plus précisément, aux pays de l’Europe du Sud, dont la France), et très rarement d’échanges entre pays méditerranéens du Sud ou entre pays du monde arabe. Chez les Maghrébins, la Méditerranée est associée - voire résumée - à une poignée de pays européens (la France, l’Espagne, l’Italie et très rarement la Grèce) avec lesquels les contacts sont étroits ou pourraient l’être encore plus. Cependant, nombreux sont ceux à partager le constat d’échec de la Méditerranée que faisait Mohamed El-Gahs en 1998 dans Libération :

« C’est le prolongement naturel de l’Union européenne qu’elle a malheureusement raté. Mais nous ne désespérons pas de la convaincre que nous pouvons être au moins aussi intéressants que l’Europe de l’Est ».

Deux obstacles majeurs à l’intégration de la région sont alors dénoncés : le processus de paix israélo-palestinien en panne depuis l’assassinat du Premier ministre israélien Rabin et un certain égoïsme européen. La Méditerranée passe donc par une déviation : le conflit israélo-arabe qui reste un axe fondamental de la vision méditerranéenne. Il est aussi très difficile de parler de la Méditerranée sans ressentir un blocage face à la politique israélienne. C’est dans cet esprit que le Tunisien Taïeb Zahar du journal Réalités reconnaissait en 1997 que

« Si c’est bon d’être lié à l’Europe - d’un point de vue des institutions, civilisationnelle, démocratique - il y a de réelles insuffisances. Sur le plan économique, c’est un défi mais les pays du Nord n’ont pas de vision globale ni de réelle volonté de développer la rive Sud. Ils ne calculent pas assez les conséquences qui peuvent être graves pour les entreprises d’ici et chicanent pour quelques kilos de sardines du Maroc tout en nous demandant d’ouvrir totalement nos marchés. Les réactions mercantiles des gens du Nord et le manque de vision d’ensemble malgré les discours font prendre du retard sur les grands ensembles qui se constituent en Amérique et en Asie ».

Si la représentation de la Méditerranée mélange le lyrisme au réalisme, conduisant à constater souvent l’échec actuel du projet de meilleure intégration de l’Europe et de son Sud, on peut y voir l’axe principal de la relation à l’Europe et la possibilité d’une meilleure coopération, afin de construire un partenariat et une véritable identité méditerranéenne au-delà de l’imaginaire.


[1] Université de Paris IV Sorbonne

[2] Citation reprise par Thierry FABRE et Robert ILBERT, Les Représentations de la Méditerranée, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000.

[3] Propos de jeunes étudiants recueillis lors d’une enquête d’opinion à l’occasion de l’Année de la Jeunesse de la Francophonie en 1999, repris par Véronique LE MARCHAND, La Francophonie, Milan, Les Essentiels, 1999, p. 55.

[4] Discours de Boutros BOUTROS-GHALI à Fribourg le 16 avril 2002, repris dans Emanciper la Francophonie, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 94-100.

[5] GHALI-BOUTROS, Boutros, op. cit

[6] Citation extraite de la revue Esprit, 1962.

[7] HALL, E.T., La danse de la vie, Paris, Seuil, 1984.

[8] Théorie explicitée par T. TODOROV, Nous et les autres, Paris, Seuil, 1988

[9] BRAUDEL, Fernand, La Méditerranée, Paris, Arts et Métiers Graphiques, 1986, p. 7.

[10] BRAUDEL, Fernand, op. cit., p. 16

[11] EDGAR, Morin, « Penser la Méditerranée et méditerranéiser la pensée », Confluences Méditerranée n° 28, hiver 1998-1999.

[12] Citation reprise par Boutros Boutros-Ghali dans une interview accordée à un quotidien francophone tunisien.




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