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FATIGUE D’ETRE SOI ET MOTS ETRANGERS : LES AFRIQUES DE VASSILIS ALEXAKIS
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Ethiopiques n° 74.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2005. Altérité et diversité culturelle

Auteur : Catherine MAZAURIC [1]

« Nous sommes tous dans le chaos-monde : le chaos-monde, ce n’est pas un désordre, c’est un imprévisible, et nous devons changer nos imaginaires en fonction de cela... Le monde entier, donc, se créolise et la résultante, c’est que notre imaginaire de l’identité change écrit Édouard Glissant, qui ajoute : « Or, c’est une des fonctions de la poésie et de la littérature que de changer cet imaginaire des humanités » [2]. Le concept de créolisation, tel que l’entend Glissant, nous offre d’échapper tant à la mortifère alternative mondialisation comme arasement des différences vs. préservation d’identités crispées, en forme de broyeuse à mâchoire, qu’aux leurres d’une apologie dissolvante du métissage, risquant fort de recouvrir une pure et simple colonisation des imaginaires. La créolisation récuse en effet la synthèse - « ennuyeuse » ainsi que le rappelait déjà Segalen - pour lui substituer des résultantes imprévisibles, en reconfiguration perpétuelle, sans éviter pour autant conflits, ruptures, disharmonies, frottements, et tout en procédant d’« attractions » et d’« entremêlements ». Ce qui se découvre alors se situe en tout cas toujours au-delà de ce qui se donne faussement pour origine, dans un processus jamais achevé où s’inventent, au regard des autres, les soi comme autres, en continuel devenir.
Trajet hors de l’origine, l’écriture peut à son tour s’appréhender comme réengendrement et réinvention de sa propre histoire. Un tel parcours pourrait servir de fil conducteur à la lecture de la majeure partie de l’œuvre de Vassilis Alexakis, où l’entreprise biographique que fonde la fidélité familiale s’entrelace avec une quête identitaire incarnée tout à la fois dans la langue perdue - la langue maternelle renvoyant à l’effacement irrémédiable de l’origine [3] - et la nouvelle langue d’élection, le français dans lequel cet écrivain d’origine grecque rédige ses romans et récits [4]. Nous centrerons cependant cette étude sur un seul roman de ce dernier : Les Mots étrangers [5] qui présente en effet la particularité de relater la découverte et l’appropriation, par un narrateur largement démarqué de l’auteur biographique, d’une langue africaine, le sango. C’est là le sujet principal et quasi-unique de ce livre à larges résonances autobiographiques : un devenir-sangophone, ou comment un écrivain entre deux âges, et déjà entre deux langues, entreprend ab nihilo l’apprentissage d’une langue qui lui est absolument étrangère, le sango, poursuivant sa quête par un voyage en Centrafrique, précisément dénommée Beafrika, c’est-à-dire « cœur de l’Afrique » en sango. La lecture de cette méditation sur les identités linguistiques en Afrique et ailleurs, sur les parcours, les ruptures et les rencontres qui les configurent, nous permettra de préciser, en quelque sorte de biais, les principes d’une dynamique où, grâce au détour par la langue tierce, « le déplacement s’avère source ultime de la place » [6]. Nous l’aborderons en trois volets : la place que tient dans le roman l’Afrique, figure protéiforme de l’altérité, à l’origine du désir de devenir-autre dans la nouvelle langue, la forme structurante du récit d’apprentissage, par lequel un homme fait, écrivain de surcroît, choisit de redevenir un infans, et enfin la représentation fictionnelle des contacts et des conflits de langues, tels que le narrateur les appréhende lors de son séjour à Bangui.

1. UN LECTEUR D’AFRIQUES OU LES FIGURES DE L’ALTERITE

« Tout le monde s’intéresse à l’Afrique à un moment ou un autre de sa vie et personne ne sait pourquoi. », observe le narrateur (p.27). Celui-ci est d’abord un lecteur, faisant à l’occasion la promotion du livre - réel - d’Etienne Goyémidé, Le Silence de la forêt [7]. S’il envisage en effet d’apprendre une langue africaine, avant même d’avoir la moindre idée de celle sur laquelle s’arrêtera son choix, c’est en vertu du désir de rejoindre des images, nées de ses lectures d’enfant et de ses rêves d’adulte. Avant même d’être investie, la langue africaine est donc porteuse d’un imaginaire. Celui-ci est tout à la fois largement partagé (il rejoint certaines représentations collectives, courantes dans les pays du Nord, sur le continent noir) et intimement personnel, car, élaboré dans la lecture et la fréquentation des images, il plonge ses racines au cœur de l’enfance, rejoignant ainsi de profondes motivations inconscientes.
L’Afrique des lectures d’enfance n’entretient que des liens extrêmement ténus avec une quelconque réalité. Tarzan devient un héros récurrent du livre, amusant par sa maladresse et ses balourdises. L’Afrique d’Edgar Rice Burroughs n’a pas plus de consistance qu’un décor de carton-pâte, d’autant moins présent qu’il reste étroitement circonscrit par le gros-plan sur les personnages. Au-delà, elle se déploie dans les brumes comme une terre d’aventures, un vaste espace où peuvent se donner libre cours les fantasmes du Moi enfantin, représentant avant tout « une formidable cour de récréation ».
La seconde Afrique du livre n’est guère moins imaginaire. Elle présente toutefois l’intérêt d’esquisser une chaîne symbolique entre le narrateur grec, issu d’un pays aujourd’hui minoré politiquement et culturellement, également longtemps soumis à la dictature, et ses futurs compagnons centrafricains, dont il a partagé, au moins symboliquement et durant l’empire ottoman, la situation coloniale d’oppression politique, de diglossie, et, dans une moindre mesure, de clivage identitaire. Cette Afrique-là est liée à une adaptation du livre de Burroughs, un Tarzan grec rebaptisé Gaour, qui incarne le patriotisme anti-ottoman, et a par ailleurs pour compagne Tatabou, une splendide Hellène que le fantasme du jeune lecteur - et de son prolongement vieillissant - confond avec certaines figures de la statuaire africaine. Le roman construit ainsi d’emblée des oppositions dominants/dominés qui passent notamment par la langue. Et à ce jeu, la France, pourtant terre d’accueil pour le jeune migrant grec qui a ainsi échappé, dans les années soixante-dix, à la dictature des colonels, est placée avec l’empire ottoman, battu en brèche par l’ingéniosité du malicieux Gaour, avatar grec de Tarzan.
La troisième Afrique se dessine quant à elle à travers les lectures de l’adolescence, et elle est beaucoup plus sombre et inquiétante. Elle procède d’abord d’un roman de Mihalis Caragatsis, dont le titre (en kiswahili) Amri a mugu est traduit Dans la main de Dieu, et, encore et toujours, du Cœur des ténèbres de Conrad. De celui-ci, le narrateur semble n’avoir retenu que le cri d’horreur final. Quant au roman grec, son thème paraît très proche de celui du récit conradien, puisqu’il s’agit d’une quête aventureuse au cœur de l’Afrique, vouée à la perte par l’hybris du héros. Ce cœur ténébreux du continent sert en tout cas de contrepoint à la Centrafrique chaleureuse et fraternelle qui se révélera au narrateur lors de son voyage. Auparavant, la construction de ces représentations inquiétantes explique les préventions éprouvées avant le départ, préventions qui inclinent par exemple le narrateur à penser qu’un spécialiste de l’Afrique va le recevoir au milieu d’une « pièce surchargée de masques terrifiants ».
Investie des fantasmes levés par des lectures de jeunesse, l’Afrique demeure toutefois avant tout le continent obscur, demeuré hors champ pour le reste du monde (« on ne parle guère de l’Afrique dans les journaux télévisés », observe, faussement candide, le narrateur). Comme l’imagerie de la conquête coloniale s’est plu à l’envisager, elle reste, dans l’esprit du personnage, une terra incognita vierge, « un espace libre où tout [reste] à inventer, où tout [est] encore possible ». La carte de l’encyclopédie Larousse qu’il consulte ne comporte ni frontières ni limites. Et quand il se décide à faire l’acquisition d’une carte de Centrafrique et d’un plan de Bangui chez un libraire spécialisé, il les déploie sur toute la largeur de son salon, ce qui fait que c’est l’espace africain qui prend le pas sur son espace réel de vie. La circulation d’un espace à l’autre s’effectue cependant dans les deux sens : exaspérée de devoir contourner la carte pour aller et venir dans l’appartement, Alice, la jeune amie de Nicolaïdès, finit par porter un coup de talon aiguille sacrilège sur la carte déployée. Or, la déchirure qu’elle impose ainsi est placée sur le studio Crampel, une boutique de photographe où a été pris autrefois un cliché du grand-père du narrateur, dans une pose avantageuse, le pied sur la dépouille d’un lion factice. Il n’est pas indifférent non plus, bien que le narrateur prétende ne pas savoir qui c’est, que ce studio porte le nom de Paul Crampel, explorateur du Congo mort en 1891. En ce sens, son voyage apparaît davantage placé sous le signe des « fous d’Afrique » qu’il ne croise le Voyage au Congo de Gide, dont son éditeur, de manière quelque peu injuste et partielle d’ailleurs, lui déconseille la lecture (« il s’intéresse démesurément aux petites fleurs, aux insectes. C’est le journal d’un chasseur de papillons ! »), ou le récit de Jean Guéhenno, qui ne verrait lui non plus rien d’autre dans l’Afrique qu’une « réserve naturelle ».


Or l’Afrique dans le roman n’y représente pas qu’un espace vierge, et propice aux fantasmes. C’est également l’un des lieux historiques et réels de migration de la diaspora grecque. La grand-mère paternelle du narrateur a vécu à Alexandrie, et s’est attachée à y perpétuer la mémoire de la communauté grecque et de son importante influence au sein de cette ville éminemment métisse et polyglotte. Sa grand-tante Clotilde, sœur de la précédente, a passé quant à elle sa vie à Bangui, et c’est en partie sur ses traces que part Nicolaïdès : l’existence de cette grand-tante, ainsi que le séjour chez elle du grand-père, au cours duquel a été prise la fameuse photo, fournissent la première motivation personnelle plausible à sa soudaine foucade pour le sango.
On peut ainsi déchiffrer dans la quête qu’il entreprend la figure somme toute classique d’une recherche d’héritage, alors que le modeste legs du père tient à deux bouts de papier : une lettre du grand-père, que le père n’est jamais parvenu à lire (lecture dont il charge à son tour son fils, qui évidemment n’y parviendra pas davantage), et cette photo héroï-comique du même grand-père, conservée, encadrée et contemplée journellement par Nicolaïdès. Mais cette photo est avant tout là pour impulser son voyage linguistique et identitaire. Tout y est d’ailleurs faux, comme le lion, et lorsque Nicolaïdès découvrira enfin le studio où elle a été réalisée, il ne trouvera que des ruines, et de vieilles images décolorées tombant en poussière au toucher.
Les leçons délivrées par la quête d’Afrique sont donc sibyllines, semblant le plus souvent consister dans le retournement des clichés, des opinions toutes faites. Recevant de Bangui, de la part de sa grand-tante, un minuscule tabouret tripode, Nicolaïdès enfant, à contempler cet objet parfait, songe que « nos sièges à nous avaient un pied de trop ». Quand Clotilde envoie des lettres, l’enfant en récupère les timbres en dissolvant la colle dans un bol d’eau, ce qui fait s’évanouir l’encre de l’enveloppe, et lui fait trouver erroné l’adage scripta manent. Vers la fin du roman, le préjugé de supériorité des civilisations de l’écrit sur celles de l’oral se voit de plus en plus vigoureusement contesté.
Cependant, le dernier mot des figures de l’Afrique en fait sans doute une terre de métamorphoses. Elle change la grand-tante « en homme », aux dires du grand-père. Le principal motif qui la représente renvoie à l’éphémère... et à la dérive entomologique pourtant reprochée à Gide : il s’agit en effet du papillon et des pupulenge, filles aux mœurs légères dont l’appellation en sango fait rêver le narrateur avant qu’il n’en rencontre certaines. Classique motif colonial et néo-colonial, dira-t-on. En effet, à ceci près que la distance prise vis-à-vis de soi-même (à la fois dans la dissociation auteur/narrateur et dans l’auto-ironie pratiquée par ce dernier) ouvre sur un réapprentissage de la légèreté. Georges l’éditeur, autre mâle entre deux âges, écrit poupoulingué, et l’orthographe française leste le mot de sa charge inutile. Désormais sur le second versant de sa vie, le narrateur apprend, en Afrique, à s’acclimater à l’éphémère des choses : les photos tombent en poussière, le dernier Grec de Bangui ne conserve qu’un pauvre carton des archives du consulat, et, sur les rives du fleuve, il n’y a rien d’autre à trouver que les rires des enfants et l’amitié des hommes de paroles.

2.DEVENIR SANGOPHONE : FIGURES DES LANGUES

« Je sais à présent que le sango me conduit quelque part - peut-être à un endroit où je constaterai avec joie son absence ? J’évite de songer à notre destination. Je me contente de le suivre à la trace, ce qui n’est déjà pas très facile » (p.56).

La quête identitaire, prise dans un classique roman familial, qui paraît ouvrir le roman, s’avère assez vite un leurre. « Je n’ai pas envie de parler de moi », souligne le narrateur, dont la problématique personnelle sera déléguée à certains personnages secondaires. L’essentiel du roman réside donc dans l’étude et l’apprentissage du sango. La relation des langues adopte, dès l’incipit, la figure métonymique du voyage. Les allées et venues du narrateur entre Athènes et Paris représentent de manière transparente le trajet entre ses deux premières langues. Mais le sujet est désormais épuisé, dans tous les sens du terme : « Je me rends bien compte... qu’il est devenu d’une banalité affligeante ». Le tourisme de masse est à l’aventure personnelle ce que la mondialisation est au bilinguisme individuel : un arasement des différences. Il n’y a plus de jeu dans et entre les langues, et dès lors plus de désir :

« Le français m’amuse moins depuis qu’il est devenu un outil de travail qui me permet tant bien que mal de gagner ma vie. Ce n’est plus une langue étrangère : il y a si longtemps que je l’ai appris que j’ai l’impression de l’avoir toujours su. J’ai peut-être eu envie de découvrir une langue étrangère simplement parce que je n’en connaissais aucune » (p.12)

Ayant cessé d’être étrangère, la langue française a perdu ses attraits. Au contraire, le sango « invite » le narrateur « à jouer, comme le faisait le français ». La langue nouvelle donne du jeu. Quand le trajet entre deux langues, indéfiniment parcouru, est éreinté, la relance passe par le tiers-lieu d’une troisième langue, élue avant d’être choisie, le sango. Il s’agit d’un voyage aux frontières, à propos desquelles nous est livrée une rêverie étymologique très significative, la région frontalière étant qualifiée de « nourricière » (p.109). Aller s’abreuver à cette frontière nourricière permet de se ressourcer, en ce que le sango ramène aux deux langues premières, mais autrement, relançant la puissance créatrice du désir :

« Le sango me renvoie les questions que je lui pose. Apprendre une langue étrangère oblige à s’interroger sur la sienne propre. Je songe aussi bien au grec qu’au français : je les vois différemment depuis que j’ai entrepris de m’éloigner d’eux, la distance les rapproche, par moments j’ai l’impression qu’ils ne forment plus qu’une seule langue. Suis-je en train de me servir du sango pour faire la paix avec moi-même ? »

La langue tierce réactive les énergies que la trop longue et quotidienne fréquentation des deux premières langues avait éteintes. Aller « là-bas, au cœur de l’Afrique », par le biais qu’offre la langue, c’est permettre à la mémoire de s’y redéployer autrement, en renouant « une autre conversation avec [la] langue maternelle ». Conversant, dans une arrière-cour de Bangui, en grec avec le dernier ressortissant de la capitale, le narrateur constate qu’aussitôt, « la langue avait planté son propre décor, avait apporté ses propres images ». Déterritorialisée, dans son exil africain, la langue grecque recompose un tiers-lieu réinventé, et s’offre une cure de jouvence dont bénéficie aussi le narrateur.
Ce dernier présente très explicitement son désir d’apprendre une langue nouvelle comme un souhait de revenir à l’enfance, de redevenir littéralement un infans, ne sachant pas parler (« On a forcément l’air un peu bête quand on se met à l’étude d’une langue, on redevient un petit garçon. Avais-je la nostalgie de cette période de ma vie où je ne savais pas encore parler ? »). Roman de formation, le récit l’est de façon paradoxale, puisque, s’il redevient enfant grâce au stratagème de la langue inconnue, le narrateur n’en est pas moins un homme mûr, désormais en première ligne depuis le décès de ses parents. Mais les motivations inconscientes qui le poussent vers le sango ont partie liée avec cette problématique, ainsi quand il se demande s’il n’apprend pas cette langue pour « amuser un absent », son père mort, ou pour se distraire lui-même, manière transparente de renvoyer au divertissement pascalien. On observe d’ailleurs que, petit, il a appris à lire en accompagnant son père, fossoyeur, au cimetière, et en déchiffrant les épitaphes sur les tombes : l’apprentissage d’une langue fait remonter aux sources de celui du langage.


Quant à la structure du récit, elle peut être aisément rapprochée de celle du conte initiatique, avec son objet de quête, ses étapes, ses épreuves, ses intercesseurs, parmi lesquels le providentiel Marcel Alingbindo, linguiste centrafricain, « la voix du dictionnaire ». Et, bien sûr, ce qu’on trouve au terme de la quête n’est pas ce qu’on était parti chercher. Le récit reprend en outre chacune des stations obligées de l’apprentissage d’une langue étrangère. Le choix, qui obéit à des motivations obscures (mais « ne pas avoir de raison d’apprendre une langue n’est pas une raison de ne pas l’apprendre »), et ressemble au coup de foudre amoureux (« lorsque j’entendrai son nom, je le reconnaîtrai tout de suite »). Puis c’est l’acquisition de livres, un manuel et surtout un dictionnaire, véritable objet magique qui mènera son possesseur jusqu’à Bangui. Il y a l’expérimentation des cribles linguistiques et leur objectivation, ici grâce à la triangulation permise par le sango. Et il y a, enfin, le voyage à la rencontre de la langue et de ses locuteurs en situation.
Cependant la pulsion d’apprendre est sans cesse relancée par l’étrangeté des choses. Apprendre une autre langue, c’est réapprendre la sienne autrement, et réapprendre à interpréter différemment le monde. Le roman que le lecteur a en mains est, selon un procédé désormais classique, un roman en train de se faire : « mon occupation présente ne m’éloigne pas vraiment de mon travail de romancier : je me laisse porter par les mots en attendant qu’ils consentent à me dévoiler le sens de notre voyage » (p.93). On peut d’ailleurs le lire comme un manuel de sango, et, pour peu que l’on se pique au jeu, prolonger l’apprentissage, puisque le narrateur va jusqu’à fournir, dans les dernières pages, l’adresse Internet d’un site consacré au sango, réalisé par un linguiste centrafricain, Marcel Diki-Kidiri, dont on peut supposer qu’il a servi de modèle au personnage de Marcel Alingbindo. Ouvert sur une phrase en sango, le roman se ferme sur ces mots étrangers, que le lecteur est désormais à même de comprendre. Le livre tout entier fait parfois songer à une méthode Assimil revue conjointement par Ernest Hemingway et Edgar Rice Burroughs. Toutefois, il ne parvient pas à transcrire l’oral, d’autant que le sango est une langue à tons, peu accessible, de toute façon, aux Occidentaux.
Le roman dévoile également une part de l’imaginaire des langues. En sango, la particule négative postposée pepe serait ainsi « une espèce de trappe où le sens des mots s’engouffre subitement ». Malgré le respect et l’amour évidents que le narrateur - et l’auteur derrière lui - porte au sango, celui-ci reste lié pour lui à la nostalgie d’un idiome primitif, d’avant la double articulation du langage. Réveillé par un oiseau à Bangui, Nicolaïdès est persuadé qu’il lui dit quelque chose en sango, puisque c’est une langue à tons. Cette dernière reste pour lui « une langue-musique, une langue-danse ». Relevons d’ailleurs que dans Monnè de Kourouma, c’est le français qui paraissait à Djigui Keita « une langue d’oiseaux ».
Le narrateur s’intéresse également aux mots nomades, ces migrants qui nous apprennent quelque chose des voyages du sens : ainsi des mots d’arabe communs au grec et au sango, ou de politiki, seul mot grec passé en sango, avec le sens de « démagogie », ce qui fait lui dire que « la langue ne manque pas de sens critique ». Bien qu’il se soit fabriqué d’abord du sango la représentation idéale d’un idiome préservé au cœur de l’Afrique profonde, celle-ci ne correspond guère à la réalité, celle d’un véhiculaire national transfrontalier. Aussi l’appréhende-t-il par la suite comme une « langue de piroguiers », de passeurs, langue de relation née « au bord d’un fleuve si gentil ». Il s’ouvre ainsi à une nouvelle connaissance qui lui fait réviser ses représentations antérieures.

3. « LE SANGO, C’EST LE DEMOTIQUE DE LA CENTRAFRIQUE »

Solidaire des préoccupations des Africains confrontés à la nécessité d’assurer à leurs langues une pleine reconnaissance, le narrateur redevient, lors de son voyage, un sans-papiers de la langue qui retrouve, d’abord dans l’apprentissage, puis lors du déplacement en Centrafrique, la situation diglossique qui prévalait en Grèce avant son exil, directement liée à la dictature politique.
Malgré sa popularité, et bien qu’il constitue le lien le plus sûr entre les diverses ethnies du pays, [le sango] n’est pas enseigné dans les écoles, où l’on n’apprend que le français, comme sous l’administration coloniale. Le sango est traité par le pouvoir comme une langue subalterne, vulgaire. Le grec moderne fut pendant longtemps taxé de vulgarité. Les Grecs n’avaient pas le droit d’utiliser, ni à l’école, ni dans leurs rapports avec l’administration, la langue qu’ils parlaient, le démotique (de démos, le peuple). L’état grec avait érigé en langue officielle un idiome savant, la catharévoussa (de catharos, pur), qui était censé prouver l’indéfectible continuité de l’hellénisme à travers les siècles (p.39).
On peut même penser que la situation de langue minorée faite au sango joue un rôle décisif dans son choix. Il assume finalement, dans la déterritorialisation symbolique consistant à apprendre une langue de l’Afrique, une fidélité à sa langue d’origine, longtemps opprimée. Très sensible à toutes les formes d’aliénation coloniale, il soutient et illustre les efforts des linguistes en faveur de l’instrumentalisation et d’une plus grande diffusion du sango, dévoile les ravages de l’insécurité linguistique, lorsque, rencontrant un jeune poissonnier, ce dernier lui demande avec angoisse quel est donc le passé simple du verbe coudre. Il se livre alors à un ardent plaidoyer pour l’usage et l’évolution de la langue grâce à l’ensemble de ses locuteurs, et contre la fétichisation de la norme par les professeurs [8].
On trouve encore dans le roman une conversation au cours de laquelle le linguiste s’indigne de ce que l’éducation des jeunes Centrafricains se fasse exclusivement en français, et que les écrivains centrafricains ne s’expriment qu’en cette langue. La situation sociolinguistique de la Centrafrique est spectaculairement représentée à travers deux scènes se déroulant à Bangui, au cours desquelles Nicolaïdès, écrivain invité par les autorités françaises, fait face à un public de notables locaux, de coopérants français désabusés et d’étudiants centrafricains pleins de flamme. La première a lieu dans une Maison des Jeunes, l’autre, plus officielle et guindée, au Centre Culturel Français. De manière assez originale, dans l’ensemble du roman comme au cours de ces deux scènes emblématiques des enjeux et des conflits linguistiques, le personnel du roman est organisé selon des considérations linguistiques, voire sociolinguistiques, selon les positions qu’ils occupent par rapport au français ou au sango, plus rarement au grec. Scarvélis, le dernier Grec de Bangui, est ainsi reconnu par le narrateur à « l’empreinte laissée sur le bas du visage par la langue qu’on a l’habitude de parler ». Les ambiguïtés de la position française quant aux langues africaines sont mises en évidence dans le personnage d’Yves Bidou, tout comme l’étroitesse des préjugés d’une certaine idéologie francophoniste à travers celui de l’ambassadrice.
Ces enjeux de domination se retrouvent encore dans deux chansons dont s’empare le roman : Le Métèque, de Georges Moustaki, et Le Lion est mort ce soir, interprétée en français, entre autres, par Henri Salvador. Ces deux chansons, jouées par un orchestre local, sont entendues par le narrateur dans un restaurant-bar de Bangui. Or, si la première constitue une variation sur la figure de l’immigré et du paria, incarnée par le « métèque » grec, la seconde offre un édifiant exemple tout à la fois de transculturalité et de domination économique et symbolique. Son véritable auteur, mort dans la misère à Soweto, a en effet été spolié de ses droits, aujourd’hui réclamés par deux de ses filles à la firme Disney, et alors même qu’il existe près de deux cents versions de la chanson, dans des langues variées sur quasiment toute la planète. Aussi l’adaptation en sango de cette chanson originellement zouloue, et passée par Miriam Makeba, prend-elle un relief particulier, témoignant exemplairement de la méconnaissance dont l’apport culturel africain au monde a trop souvent fait l’objet.
Un écrivain francographe grec et bilingue est donc conduit, par son désir d’apprendre le sango, au cœur de l’Afrique et de quelques uns de ses enjeux linguistiques, mais aussi culturels, économiques et politiques. A cet égard, on pourrait parler d’une francophonie in vivo, où l’idiome partagé, au rebours d’une minoration des autres langues, permet la découverte et la connaissance de l’autre. Le goût des autres acquis avec une nouvelle langue ne peut que se relancer et se prolonger d’autres itinéraires entre les langues, les espaces et les gens. Les lecteurs des Mots étrangers sont ainsi invités à faire, à la suite du narrateur, le voyage de l’entre-deux. Rendu à un état de vacuité par la mort de ses parents, et par le nouvel équilibre de son répertoire linguistique, où la langue française, ayant cessé d’être étrangère, a également cessé, dans une certaine mesure, d’être un objet de désir, Nicolaïdès doit accomplir un voyage de l’origine. Il ne s’agit en rien d’un banal retour aux sources, mais de renouveler l’être-au-monde en relançant l’imaginaire par l’expérimentation de liens nouveaux, dans une Afrique qui n’a en l’occurrence rien de touristique. On [va] là-bas pour se relancer l’imaginaire..., pour imaginer ce qui est ici... pour retravailler l’ici à partir du temps d’ailleurs, de l’autre temps puisé ailleurs. [...] L’entre-deux du voyage est un écart de la mémoire, un appel à ce qu’elle s’exerce, et se rappelle ce qu’elle n’a pas connu [9].
L’appel est un rappel, et le départ au loin, dans l’écart de mémoire ouvert par la langue tierce, un appel à entendre à nouveau sa langue à travers les autres. Le désir de se faire autre à travers une langue d’Afrique, la langue des autres, forme ainsi un « trans-faire », pour reprendre le mot du psychanalyste Daniel Sibony.


[1] Université Toulouse II Le Mirail, France, LLA.

[2] « Métissage et créolisation », in KANDE, Sylvie (dir.), Discours sur le métissage, identités métisses - En quête d’Ariel, Paris, L’Harmattan, 1999, p.51-52.

[3] Et en ce sens, on pourrait estimer que personne ne possède à proprement parler de langue maternelle.

[4] Notons que depuis quelques années, Vassilis Alexakis est revenu à une pratique bilingue d’autotraduction.

[5] Paris, Stock, 2002 (repris en Folio).

[6] SIBONY, Daniel, Entre-deux - L’origine en partage, Paris, Seuil, 1991, p.305.

[7] Paris, Hatier, Monde noir poche, 1984.

[8] « Non, nous n’utilisons pas [le passé simple], sauf quand nous avons la prétention de faire de la littérature. Mais les professeurs sont hostiles à l’évolution de la langue. Ils sont trop attachés au passé simple et à l’imparfait du subjonctif pour accepter leur déclin. Ils font de l’acharnement thérapeutique. Ils essaient désespérément de maintenir en vie un mot aussi déliquescent que réfrigérateur, sous prétexte que frigidaire a été inventé par un industriel. Ils sont présomptueux, car ils estiment savoir mieux que la langue elle-même ce qui est bon pour elle. » (p.242).

[9] SIBONY, op. cit., p.306.




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